‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 5 sur 40 · UN MOT COMPRIS · texte numérisé non relu

UN MOT COMPRIS

Une fois rentrée dans la foule , Iréna en suivit forcément les ondulations. A mesure que l'espace se resserrait, aux abords de la porte surtout, la gène augmentait, et de nouveau elle dut chercher un abri contre le danger. Cachée derrière un mur, elle attendit que le torrent fût écoulé.

— Je l'ai toujours maudite , je la maudirai toujours , murmura une voix creuse derrière elle. Toi qui lèves les couvercles des sépulcres , toi qui fouilles toutes les poussières et toutes les ordures, tu remueras aussi un jour celle-là. Tes jugements ne sont point ceux des hommes ; tu redresses leurs fausses opinions ; ce qu'ils estiment de l'or n'est souvent qu'un plomb vil à tes yeux. Mais aussi le ver de terre qu'ils foulent aux pieds peut avoir quelque valeur devant toi. Je bénis ton nom, j'adore tes jugements et célèbre tes grandeurs.

Ces phrases partaient de la même bouche que les déclamations de tout à l'heure ; mais le prédicateur avait roulé son linceul et le tenait sous son bras. Sa fougue paraissait calmiiî; il baissait la tète et les yeux, comme un homme recueilli dans quelque grave pensée.

— Je vous cherchais, jeune fille, dit- il à Iréna, qui semblait tout étonnée de le retrouver près d'elle. Le remède que vous cherchez, je l'ai. Veuillez recevoir cet objet, qui pourra devenir le gage de la faveur que vous sollicitez. Je sais quels sont les desseins du Maître sur vous.

En disant cela, il lui présentait un anneau. L'étonnoment de la jeune fille était au comble ; elle finissait par croire que ce vieillard avait le cerveau troublé.

— N'hésitez point, continua-t-il; car c'est une main amie qui vous fait ce présent. Symbole d'union, il sera comme l'ombre de Pierre qui guérissait les malades. Celui dont vous pleurez la perte spirituelle n'est point mort; il n'est qu'endormi. Ce signe le réveillera. Pourquoi semblez- vous craindre? Seriez-vous comme le pécheur qui redoute le remède de ses maux?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondit Iréna. J'ignore de quoi vous parlez, et quelle signification vous attachez à ce présent. Permettez-moi de le refuser.

Le vieillard baissa la tète, et parut un instant réfléchir.

— Je me trompais, reprit-il ensuite ; il est des maladies qui ne peuvent, qui ne doivent point se guérir. Que Pierre de Ville emporte son ulcère au tribunal suprême! Il n'accusera, du moins, personne que lui. Et ce sera son tourment, son ver éternel, de se dire pendant les siècles des siècles : Je pouvais me guérir, et je n'ai pas voulu.

Les joues d'Iréna se teignirent de plus d'une nuance , quand elle entendit ainsi nommer son père. Par quel hasard cet inconnu se mèlait-il d'une question qui le regardait si peu ?

— Laissons , laissons, ajouta-t-il, d'un ton bas et comme se parlant à lui-même, laissons donc les endurcis s'endormir dans leur stupide insouciance. L'enfer sera assez dur pour en faire justice. Mais vous, jeune fleur, que le souffle de ce monde n'a pas encore flétrie , vous que la soif de l'or n'a pas encore desséchée , ne fermez pas votre âme à la voix du ciel. Même quand vos doigts ne sauraient la guérir, vous devez panser cette plaie. Appliquez-lui les remèdes , dussent-ils rester sans effet. Je crois que vous m'avez compris.

— Je m'étonne certainement de ce que vous dites. Où m'avez-vous connue ? D'où connaissez-vous mon père ?

— Grâces te soient rendues, Etre des êtres. Dieu des pc-"

tits, murmura le vieillard, avec un accent creux et guttural et en levant les yeux au ciel. Depuis que les écailles sont tombées de mes yeux, ta lumière est venue me frapper. Sois béni , toi qui ne laisses pas ton pauvre serviteur dans les ténèbres !... Vierge, oui, c'est vous qui exerciez récemment un acte de charité à l'égard d'un proscrit, d'un pécheur, d'un vil fiis de Satan.

— Voilà des termes que je n'approuve pas, répondit l'ingénue enfant. Quelque coupable qu'un homme puisse être ( et Dieu seul sait jusqu'à quel point il l'est), on ne doit point l'appeler fils de Satan. Vous qui parlez de miséricorde, nesavez-vous pas (fie celle de Dieu n'a point de limites ?

— Point d'autres que celles que lui pose la malice humaine. Gardez-vous pourtant de croire que je condamne la piété qui vous anima en cette occasion. Quand même Ninive ne se fût point convertie , Jonas etjt encore été un prophète. Vous avez fait une œuvre méritoire : que le ciel vous en tienne compte! Mais cet homme est maudit : chacun lui jette la pierre.

— Je me suis aperçue de la répugnance qu'il inspirait à tout le monde. Mais il ne m'en a paru que plus digne de pitié. Heureusement qu'un confrère de la Passion a bien voulu me prêter son aide ; sans cela l'infortuné serait mort sur le pavé.

— 0 amour des pauvres ! ô perle précieuse perdue dans le fumier de ce monde ! Mais... que celui qui a des oreilles entende. Oh ! quand la miséricorde et la vérité se rencontrerontelles encore ! Quand donc la justice et la paix s'embrasserontolk's de nouveau ! Cela pouvait se faire, cela devait se faire. . Elle ne l'a pas voulu.

— Est-ce de moi que vous parlez ? Je ne comprends pas bien votre langage.

— Eh bien ! pour parler clair : vous pouvez exercer à l'égard de votre malade spirituel la même charité qu'à l'égard de ce malade corporel : vous pouvez guérir sa blessure.

— Connaissez- vous donc mon père ? Et qui êtes- vous pour en parler ainsi ?

— Mon nom n'est pas nécessaire dans la question qui nous

occupe. Qu'importe le pauvre que le monde fou.e aux pieds ? Il peut, il est \Tai, avoir quelque prix devant Dieu par le courage avec lequel il supporte les mépris ; mais, encore une fois, son rôle est nul ici-bas : car il n'est que le vermisseau abandonné aux pieds du passant. Jeune fille , votre père est malade et vous savez pourquoi. Eh bien ! pour la troisième fois, je vous le dis : vous pouvez le guérir.

— Comment cela? J'y emploie tous les moyens possibles. Je prie et fais prier pour lui. Il est peu de jours où je ne fasse offrir le Saint Sacrifice de la messe. Je le presse moi-même d'oublier sa blessure, et de pardonner au nom de Notre-Seigneur qui a prié pour ses bourreaux. Et jusqu'ici je n'ai pas obtenu l'objet de ma demande. Mais je compte sur un moyen auquel il ne résistera pas. Deux saints vont venir ici : frère Thomas d'Aquin , et frère Bonaventure , cardinal , évêque d'Albano. Je crois que je pourrai arriver jusqu'à eux, et les intéresser à la cause de mon père. Pensez-vous qu'il puisse tenir contre leurs instances, s'ils veulent bien condescendre à ma prière?

— Le Dieu des pauvres le sait. Mais la rosée du ciel a beau tomber sur la terre , si celle-ci lui ferme obstinément son sein. Jeune fille , il y avait un moyen plus efficace d'arriver au cœur paternel : c'était de vous interposer vous-même entre lui et l'objet de sa haine.

— Comment cela ?

— En épousant le fils du meurtrier de votre frère.

— Oh ! ciel !

— Ne frémissez pas, ne vous indignez pas; mais réfléchissez. Vous vous convaincrez bientôt que c'est là le vrai nœud de la question. Par là les deux extrêmes se trouveront rapprocliés, et la réconciliation pourra se faire.Vous ne répondez pas ? Vous ne comprenez pas? Robert de Varey n'a rien que d'aimable dans sa personne. Ses qualités sont connues de tous ; c'est un chevalier accompli. Vous vous éloignez?

^- La nuit tombe , répondit Iréaa troublée. La foule est

presque toute entrée dans la ville, et je suis sure que mon pcro sera en peine de moi.

— Acceptez alors cet anneau qu'il vous présente par mes raains, et... Quoi donc? fuyez-vous?

Iréna fuyait, en effet, avec toute la rapidité dont elle était capable. Je ne sais quel bouleversement s'était fait en elle ; elle ne pouvait ni accuellir ni rejeter l'étrange idée qu'on venait de lui indiquer. Il lui semblait vraiment au premier coup d'œil qu'un tel événement pourrait bien être un gage de réconciliation ; d'autre part , elle pensait que son pcre n'en voudrait jamais entendre parler. Enfin elle se demandait quel pouvait être ce personnage qui connaissait si bien leurs secrets de famille. La tète occupée de tout cela, elle rentra dans la foule, plus attentive aux paroles du vieillard qu'à ce qui se passait autour d'elle. Ce qui fit qu'elle s'engagea dans une rue étroite où un flot considérable du torrent s'écoulait. Dans cette rue se trouvaient plusieurs cavaliers. La monture de l'un d'eux incommodée du bruit, ou atteinte par un des passants, se met à ruer d'une manière inquiétante pour tous ceux qui l'enti auraient. Le peuple se presse pour éviter le péril ; les autres chevaux furent pris du même accès de vivacité et s'emporlèrcut. Le tumulte augmenta nécessairement ; et plus on faisait d'efforts pour échapper au danger, plus la presse augmentait. Or, Iréna se trouvait au plus épais de cette bagarre. Un de ces chevaux, en reculant vivement, la fit reculer elle-même contre une maison. Là, acculée, serrée entre la muraille et la croupe du cheval, elle courait un extrême péril : car si l'animal eût fait un demi-pas de plus elle, était écrasée comme une mouche. La frayeur la saisit ; un voile jaune s'étend sur ses yeux, son sang afflue dans son cœur, puis son cœur cesse de battre, et elle ghsse le long du mur jusqu'à terre. Un hasard malheureux amène encore là deux ou trois autres chevaux , indociles à la main de leurs cavaliers. Ceux des spectateurs que leur propre danger n'occupe pas, Doussent un cri de terreur,

— Iréna de ïijl^f^te-î^jï de-tous côtés : un des bons anges

de Lyon ! La fille d'un de nos meilleurs appuis ! — L'eflroi est vraiment universel ; et cette circonstance faisait voir combien cette douce vierge était chérie de tout le monde.

En ce moment on voit glisser entre les chevaux et la muraille un coiifrère de la Passion. Le danger qu'il court, chacun le devine. Le moindre mouvement d'un de ces animaux irrités peut lui colitcr la vie. Mais, sans songer à lui-même, il ne se préoccupe que du sort de la pauvre enfant étendue sur iv. ^ ^vé et prête à être écrasée. Agissant alors avec autant d'adresse que de vigueur, il éloigne doucement le cheval qui la menaçait le plus, et retire Iréna avec tant de bonheur qu'un cri de joie s'élève aussitôt parmi les spectateurs. La jeune fille est sans connaissance ; elle ne sent point le service qui lui est rendu , mais tous le sentent pour elle : car chacun se mit à respirer, comme si sa position périlleuse eût suspendu toutes les haleines. Le frère de la Passion emporte en hâte son précieux fardeau. Mais peu à peu le mouvement a ramené Iréna au sentiment de la vie; quand elle se trouve sur le seuil de sa porte, elle se rend enfin compte de ce qui vient de lui arriver.

— N'entrez-vous pas? dit-elle à son sauveur, qui faisait mine de s'éloigner.

— Ce seuil m'est interdit , répond une voix étouffée par la partie du vêtement qui couvrait la figure.

— Aucun seuil n'a jamais été interdit à un bienfaiteur. Vos règlements, je le sais, ne vous défendent pas d'entrer dans les maisons. Vingt fois des frères de la Passion, du Crucifix, sont venus nous demander l'aumône pour les pauvres, ou un linceul pour les morts.

— Ne se découvraient-ils point alors ?

— Oui, mon père l'exigeait, et l'exige toujours, pour éviter d'être trompe , comme il l'a été plus d'une fois par des voleurs déguisés sous les insignes de la charité. Mais ce n'est point le cas ici. Il ne pourra voir qu'avec reconnaissance le sauveur de sa fille.

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