‹ Irène et les ennuquesChapitre 3 sur 15 · iMKNK i-:t lks kunuquks · texte numérisé non relu

iMKNK i-:t lks kunuquks

lii miil, (l(î ('()iic<')l u\('c, le piotospatliîiire Jiicqiios, îipj)()it('* ('«'S (( idolos ». (](' (|iii rtait véritîibh;, du reste, cnr ils olx-issaicnt :i Iliomas.

Le Piélcldi; hi \ illc les soiiiiill :i lu forture. Rusés, déchirés du (ouel, on les conduisit tout sait^neux ii dos d'anes par les rues, jusqu'à la prison du Prétoire. Soumis à la géhenne, Théophane mourut de ses blessures. Thomas et les autres propagandistes allèrent de la basse-fosse au cloître.

Bien qu'elle se gardât de nier sa sympathie pour les icônes, Irène sut éviter la disgrâce entière qui eut compromis son œuvre. Elle protesta c[u'on avait, à son insu, dissimulé ces simulacres sous l'oreiller dans l'intention de lui nuire auprès de l'empereur. Elle songeait que le sacrifice de sa franchise était compensé par l'assurance de continuer plus tard son apostolat.

Léon toutefois ne s'y voulut fier. Sur le moment, il la traita mal, l'injuria, lui reprocha de n'avoir ni honneur ni religion, pour violer l'horrible serment fait à l'empereur défunt sur les choses saintes. Elle voulut s'approcher afin de l'adoucir. Elle réussit même à l'attirer dans leur couche. Mais quelles que fussent leurs caresses, elles ne ranimèrent plus la passion morte de Léon. Alors, ayant compris sa faiblesse irrémédiable, il la repoussa avec beaucoup de violence, et s'en fut. Tout l'été, il refusa de la voir.

Ses maux ordinaires le contraignirent h s'aliter. L'émotion lui avait valu de la fièvre ; prétexte pour

écarter de ses appartements (piicoiu|iie tléplaisait à ses frères. Irène déplora comme un très grave déboire l'espèce de divorce qui suivit cette rupture bruvante. Jean lui conseilla de laire figure. Us ne cessèrent pas de rassembler dans 1 École de philosophie, les amis d'Anthusa, de Théophane, de Staurakios et de Phares. Tous discouraient tour à tour sur la nature des Anges et sur celle du Théos, peut-être inintelligible, sur la science qui (ait connaître la Providence, et sur l'extase qui fait connaître l'Un, selon Proclus.

Après ces dissertations, les eunuques s'assuraient que Léon IV Basileus ne vivrait plus vieux. Les humeurs lui décomposeraient le sang.

Lui-même se navrait de sa fin proche. Il s'enferma dans ses chambres obscures, pour jouir de ses joyaux. 11 baignait ses mains, son visage, sa barbe, dans le ruisseau de pierreries ; il s'ingéniait à leur découvrir des jeux de lumière inconnus, des qualités médicales.

Bientôt rien ne réfréna plus le délire de cette passion bizarre. Se prévalant de l'hérésie iconoclaste, il fit enlever des sanctuaires les pierres dont il était devenu amoureux, au grand scandale des orthodoxes.

Dans Sainte-Sophie, étincelait une couronne d'or enrichie des plus belles gemmes du monde qu'avaient conquises les empereurs romains aux temps des victoires illustres sur l'ensemble des peuples. L'empereur lléraclius l'avait consacrée à Dieu parce que, trop lourde, nul ne la pouvait coiffer. On l'avait suspen-

due à la voûte. Dès qu'il se jugea convalescent, I^éon qui Taimait éperdùment, l'alla visiter, chaque jour. Il lui purlîùt comme à une maîtresse. Il en caressait les iormes. 11 se laissait éblouir puis endormir par l'éclat merveilleux de ces yeux de pierreries. Incapable de résister davantage, il ne recula plus devant la peur du sacrilège. Il s'appropria l'objet sacré.

La possession occulte ne lui suffit pas. Il prétendit annoncer au monde ce bonheur. Dès la première fête cérémonielle, il apparut au peuple avec, sur le chef, la couronne d'enchantement. Il resplendissait comme le soleil des grimoires alchimiques. La foule ébahie, stupéfaite, l'adora. Quand il se vit radieux, au milieu d'un peuple à genoux, la conscience de sa grandeur lui fut si poignante qu'il faillit s'évanouir. Et la fièvre le ressaisit.

A peine rendu dans le palais, il lui sembla que les feux des milles gemmes incrustées, se fluidifiant sur son front, le brûlaient. Il hurla toute une nuit dans les grandes salles désertées par l'effroi des serviteurs. Il invoqua vainement les saints des mosaïques qu'il avait effacés. Des pustules lui germèrent sur le crâne, violacées, sanguinolentes, et jaunes. Elles grossirent, crevèrent, l'inondèrent de pus infect. La crise, en quelques heures, le tua.

T voilà. Il en est ainsi. Maîtresse des Romains..., dit Bythométrès, quand il fut admis auprès de sa disciple, passé les funérailles impériales... Et voilà. Il en est ainsi.

Il étendait les mains à plat hors de son manteau noir. Ses robes le grandissaient bien qu'il fut devenu corpulent. Ses joues

yC) IRKNE KT LKS KUNUOLES

grasses avaient tondu la peau sous la haibe trop clairsemée, argentée par endioils. Il avait pris coutume de se faire raser le crâne. Mais de sa beauté ancienne, l'air grave et hautain subsistait. Cela suffit pour que, assise dans le troue de marbre noir où Copronyme avait siégé, Irène s'estimât un peu moins sûre de sa puissance. Elle regarda Protargyre, le sourd-muet protecteur de ses mystères, garçon massif, au front surplombant des yeux petits et féroces. Elle eut peur d'apprendre sur cette physionomie qu'il la jugeât moins souveraine devant le moine dur et debout afin de la dominer par la taille.

Le muet crut distinguer un signe avertisseur de l'impératrice. Il guettait en s'appuyant sur sa double hache damasquinée, ainsi que sur un bâton de voyageur.

— 0 Jean Bythométrès, puisque ma confiance s'est reposée sur ta fidélité, tu es curopalate. Mon autorité le confirme aujourd'hui. Voici le sceau et voici l'acte. Es-tu content, mon maître de mathématiques ?

Jean sourit un peu de ses lèvres molles et flétries que des rides entouraient.

— Certes, Irène, le maître de mathématiques, comme tu dis, est content de servir ici ta Majesté, comme il fut content autrefois de ser\ir ton esprit... Et tes yeux me voient h tes pieds dans la posture convenable pour un sujet que gratifie la bonlé de légitimes Souverains... Mais ta complaisance ne voudra-t-elle pas écouter le ministre de tes sagesses,

... elle s'accoudd sur l'appui que soulenaii le taureau de marbre.

J'aye 77.

tant que l'eau de la clepsydre, montant à Tintérieur du socle, élèvera son niveau jusqu'à la fin de l'iieure marquée sur la colonne ?...

— Mes oreilles accueilleront tes paroles. Assiedstoi ; je t'y convie...

hujuiète, elle s'accouda sur lappui (juc soutenait le taureau de marbre. Klle craignait 1 influence de Jean, et qu'il n'exigeât trop en lui rappelant leurs amours anciennes, le sacrifice prudent et cruel, toute l'histoire qu'il avait eu la finesse d'oublier si longtemps. Elle s'encourageait à répondre : « Irène de Byzance ne doit plus connaître d'Irène d'Athènes. Va. » Bien qu'elle eut honte, par avance, de cette phrase cruelle et lâche, elle inventait des motifs de justification. Et cela fit qu'elle n'entendit pas d'abord le discours du moine. Machinalement elle regardait Protargyre dont les larges épaules en justaucorps de samit jaune s'adossaient au mur poli, dont les jambes robustes se cambraient dans le caleçon écarlate.

— Onze ans déjà ! Onze ans, Irène, depuis le jour où la galère impériale du Copronyme te vint quérir au Pirée pour te conduire au promontoire d'IIieria, Toi, Lèvres de l'Esprit, et ma Science que contenait ton âme. Ma Science, ii ce qu'il semble, n'a rien trahi des prévisions qu'elle faisait pour ton destin. Souviens-toi: dans le petit jardin, au l)()r(l de la fontaine où riait la figure de plomb païen, j'ai averti ta jeunesse...

— Tu m'as dit que je serais comme la lampe rem-

^8 irènp: p:t lks eunuques

plie criuiih; |)in(' parles sîi<(es, et qu'ils me placeriiient ensuih' sur l;i pins li;iiilr coloimc du monde jjoiii éclairer l'ignorance des lioimncs. \ oilà ce que tu m'as dit; et je reconnais (pie tout cela est advenu pour la gloire de ton esprit, o Mesureur de TAbyme !

— En vérité, tout cela est advenu, sauf que La science n'a pas encore éclairé les cœurs obscurs des hommes...

— Ai-je si mal répandu tes lumières?

— Ta lumière n^i pas éclairé encore les cœurs obscurs. Et voilà. Il en est ainsi...

— Ai-je pu, je te le demande, censeur téméraire de mes vertus, ai-je pu dompter l'époux que tu m'avais choisi? Je n'ai pu que mater ses vigueurs physiques par les fatigues de la volupté. Je n'ai pu soumettre son esprit brutal et orgueilleux à la volonté de ma Science...

— Ta Science!. Tu as prononcé : « Ma Science ! » ô Maîtresse des Romains ! Pèse-donc ce qui reste en toi de notre Science ! Pèse ce qui reste d'huile pure dans la lampe allumée aux rayons divins !

— Que péserai-je ! donc, o faiseur d'énigmes ? Parleras-tu comme ces rhéteurs de carrefour qui emploient sans mesure les métaphores pour éblouir les palefreniers, leurs arméniennes grossières, ou des catéchumènes nigauds ?

— Je demande seulement à Ta Puissance si elle oserait encore commander aux éléments afin d'obtenir que le Fils descende son escalier de nuages; si elle

oserait, Ta Puissance, proférer la formule (jui renferme les sept sciences clans ses lettres? Si elle oserait la proférer, Ta Puissance, cette formule en tentant de se rappeler, ii la fois, les principes et les conséquences des Sept Forces, émanations du Trois qui est Un...?

Irène hésitait h répondre oui. Le maître ne se fut pas contenté de cette affirmation, et il l'eut aussitôt démentie en lui posant des questions difficiles. Elle mesura son ignorance; puis et elle dit, astucieuse:

— « La Science ne connaît que la Providence, » a soutenu notre Proclus. Seule l'Extase connaît l'Un.

Elle niait ainsi le pouvoir de ce qu'elle ne possédait plus. Elle feignait de ne vouloir atteindre que le Théos même, et non sa Providence, manifestation inférieure de l'Un.

— Proclus enseigne aussi que notre règle est d'acquérir le savoir, parce que seule la culture de l'intelligence aide à discerner les vrais devoirs, ceux ignorés du vulgaire, ceux mêmes, o Irène, qui te conseillèrent de renier ta dévotion aux Saintes Images, afin de rétablir, un jour, dans leur splendeur, ces mêmes Images. Et cela Ton Autocratie va l'accomplir malgré les doutes qne tu m'exprimais jadis quand le Copronyme envoya solliciter ton alliance pour Léon. Qui donc alors prévoyait ?

— Toi, certes ! Mais j'étais une petite adolescente à peu près sotte.

— Plus de savoir encombrait ta personne. Cepen-

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dant lu ne devinais même pas que si je m'étais obstiné, depuis ton enfance, i» fortifier Ion âme, c'était pour un autre dc^ssein que cchil d(3 l'inspirer un amour vulgaire.

— Je t'écouterai juscju'au bout, même si tu lisques des paroles imprudentes et punies pai' les lois. Songe aux lois pourtant.

— O Irène ! De quelles lois menaces-tu mon courage ? Et pourquoi? Mon courage n'est pas de ceux qui s'évanouissent devant les menaces. Vu mémoire le connaît, mon courage !

Trop certainement cette fois il faisait allusion à la vaillance qu'il avait eue de se mutiler pour la garder vierge et digne d'un empereur, malgré toute la fatalité de leurs penchants. Elle demeurait impassible, dans son large trône de marbre froid. Sur ses épaules ruisselait le voile de pourpre qui enveloppait sa tête, et sa chevelure retenue par un bandeau d émeraudes.

Brodée de serpents bleus qui s'enlaçaient à ses membres, sa robe violette, d'une étoffe persane, se cassait sur la saillie de la gorge, à la taille, et aux genoux des jambes croisées. Elle crut qu'il la désirait, qu'il regrettait. Pour la première fois, Bythométrés était-il devant elle avec un cœur d'homme..? Il cessait de paraître le pur esprit, insinuant des vérités fécondes dans les âmes en tumulte des cubiculaires, des capitaines et des évèques, de leurs suites, de la foule. Crispé sur le cube de bois écarlate, il se gonflait de colère ou de luxure. Ses

IRENK ET LKS EUNUQUES (Si

joues tremblaient. Ses doigts saccageaient sa barbe rare. Tels ceux qui veulent s'étourdir, il parlait avec précipitation. Il voulut lui démontrer ([ue les Sciences seules assurent la naissance de l'Kxtase, qu'elles préparent la route vers le Bythos divin. Il leur souvint qu'elle le pensait aussi jadis. Elle le confessa. D'ailleurs toutes les idées sont en le Théos. Elles préexistent avec lui. Et si, conformément à l'avis de Denys l'Aréopagite, l'imagination intuitive l'emporte sur le raisonnement déductif, il n'en est pas moins véritable que l'imagination construit exclusivement ses rêves sur les assises de la Connaissance. Les gnostiques ont écrit assez là-dessus. Aussi bien Proclus lui-même a déclaré que le Pontife de l'Univers ne peut être que le philosophe. Or, qui se peut dire philosophe s'il demeure ignorant de la nature, de ses lois, de ses phénomènes et de ses noumènes. Donc Proclus se trompe en sa conclusion. Mais l'Aéropagite élucide le problème. Jean s'exaltait, sur de sa logique, de ses victorieuses citations :

— Et moi, disciple de ces grands esprits, qu'ai-je souhaité, Irène, Maîtresse des Romains, sinon créer le Pontife de l'Univers en ton corps. Et voilà. 11 en est ainsi. Tu sièges sur le trône de l'Univers déjà. Il t'appartient d'être philosophe pour on devenir la Pontife. Mais tu as oublié la doctrine pendant ([ue tu gagnais la couronne en sacrifiant Léon sur l'autel païen de ta couche. Car telle lut seulement ton œuvre dans notre œuvre, celle de Théophane, le chambellan,

(|ui est moi l j)()iii' loi. de J lioiuas (jui îi^oiiiso au (•l<>ili(î, (M^lc (rjllulycliès, (le Slaurnkios, de Phares et de moi. Tu as Ic^nlemenl miné l'obstaelc. Onze ans lu as miiu' Tobslachi. Aujonrd luii roljstaelo est en terre, cl Jcs iMîujoiis édilieiil le tombeau. Si iiotie IMiaiès sut composer les tiiéiiaques secrètement réclamés de lui j)ar ton époux pour accroître indéfininient sa vigueur et l'aimer indéliniment, si 1 usage de ces aphrodisiaques ont enflammé le sang isaurien, comme il convenait de s'y attendre, Irène, toi, lu as su renouveler ses désirs et les rendre si fiévreux qu il a préféré mourir à ne pas les satisfaire. Laisse-nioi parler encore. Je ne crains pas la double hache de ton sourdmuet (jui me guette, ni loi-inènie, mon écolière î Maîtresse des Ilomains, tu demeures, en efl'el, mon écolière !

— Tu t'abuses, o Mesureur de IWbvme ! Tu t^djuses, en vérité ! Que ta sagesse gouverne le Palais, qu elle attire les auditeurs dans 1 Ecole, que mille lètes se pressent dans la salle des Apôtres pour t'entendre pérorer sur ITJn et le Non-Ln, lequel est l'Un en tant que soumis a Taction de TUn, mais Non-Un. par sa propre nature ! ()ue tu distribues les charges à les perroquets favoris! Cela jeté le permets parce que tu m'amuses, Jean Bythométrès ; et aussi parce que je t'aime. Je t'aime comme mon aîné mal barbu !

Elle tachait de paraître h la fois insolente et fraternelle. Elle s'étonnait que de la crainte la gènàt, une crainte d'être jugée sans indulgence par celui

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(|iii S était retr.inché des hommes aliii do la inellrc au laîtc des choses, et de la (aire régner sur cette ville immense, sur les galères dont les mats se hérissaient en une masse par delà les coupoles des édifices et les Icuillages taillés des jardins, même sur la flotte marchande éparse à la surlace grise et bleue du détroit.

Pourtant, elle souriait, soutenait dv ses mains le tableau d'or et d'émail pendu Ix son col. Deux pluenix allrontés y bec([uetaient la sphère du monde.

Jean réprima la raillerie de son léger ricanement. Il se leva : .

— Nous sommes, lu le sais, par la pensée, la hiiiiière même du rhéos,et,par les instincts du corps, rombre de la lourde matière. Chacun peut être le reflet blaite du dieu spirituel ou le reflet noir de la matière divin(î. C'est en nous (]ue se marient le jour et la nuit universels, en nous qu'ils deviennent l'Intelligible. Or qu'estimes-tu être à présent ? Le reflet d'en haut, ou le reflet d'en bas ? Sous quelle apparence le comprends-tu totalement .* Daigne répondre, iMaîfresse des Romains, et tu prouveras sans doute la [)ersistance, que je conteste, de la subtilité ancienne.

Irène hésitait. Ce lui sembla contraire à sa dionité

<[ue de subir cette sorte d'examen. Soudain la réminiscence d'une thèse l'aida :

— Avouerai-je ([ue la lumière me semble transformer roml)re même, si elle est digne du nom de lumière .' L'ombre tle mes instincts se dissipe parce (ju'ils sont

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toujours contentés de telle façon que le plaisir de 1 assouvissement suscite une pensée neuve.

— Pu crois donc, ô Despoïna, (jue tu tends à n'rli<' que lumière, si tu ne l'es déjii ?

— Sincèrement je crois m'accroître en lumières. J'espère n'être, un jour, que lumière dans 1 Abyme divin que tu m'appris à mesurer, autrefois.

— Et ce jour-là, pourrais-tu te concevoir?

Elle sentit le piège. Mais elle ne voulut rester muette, ce qui eut été comme l'agenouillement de son intelligence devant un maître : '

— Je pourrais me concevoir. Il secoua la tête.

— As-tu donc oublié, o Irène de Byzance, que rien de nous n'est sensible à moins que nous ne supposions son contraire. La lumière ne saurait se connaître sans une ombre sœur qui la démontre. As-tu donc oublié^ Irène de Byzance, ce que n'ignorait pas Irène d Athènes ?

Confuse de son erreur patente, elle s'embarrassa dans quelques arguments fragiles. Jean les brisait a:vant la fin de leur énonciation. Il triomphait. Elle imagina, dans l'intérieur de ce corps monastique, noir comme le manteau, un cœur rouge qui palpitait. Bythométrés se rassit, et murmura :

— On peut renoncer à la possession de son corps, sans renoncer à la possession de son esprit. Ne le crois-tu pas, Maîtresse des Romains ?

— Je pourrais^ par la main de ce porte-hache, te

faire renoncer à ton corps, en effet, sans que tu sois, pour cela, contraint de renoncer a ton ame immortelle.

Appuyé de l'échiné au mur, le sourd-muet se redressa, voyant qu'on le désif^nait, et il devint plus attentif encore.

Irène se demandait si elle ne ferait pas^ du moins rejeter l'eunuque dans la basse-fosse des Nouméra d'où l'avait tiré le (^opronyme, jadis. Mais Eutychès, l^iarès, Staurakios redouteraient pour eux le môme sort dans la suite, et ils seraient capables de conspirer, en proclamant le petit Constantin. Alors elle resta dans l'angoisse. Réussirait-elle à secouer le nouveau joug que Jean essayait certainement de substituer à celui du défunt ?

— Qu'il te soit pénible de satisfaire aux devoirs de la gratitude en supposant, une heure, que toi seule n'as pas construit ta fortune, mais aussi mes disciples, moi-même ; je le concède, Irène. Il ne faut pas moins t'y résigner. Les stratèges se rappellent que notre Ecole de philosophie a, par son influence, amené la paix sarrasine, et fait déférer au prince le serment des corporations et des cohortes. Ils toléreront d'être gouvernés par une femme parce qu'ils nous savent auprès de toi, nous (jui dirigeons indirectement l'Etat depuis six ans, malgré les conspirations de tes beauxfrères, les Nobilissimes. Maintenant crains le César Nicéphore. C'est un homme courageux et rusé. Les iconoclastes l'aiment. Plusieurs olliciers, et non des nîoins glorieux, envoient leurs émissaires dans son exil

<sri

IHKNK I;T I.KS El NUOUEH

(le (]lH'rHOiH*s<' où nous I ;ivoiis Ijiit relf'^uer j>;ir Lroii. i( si gi'îiiidc priiic. \ oihi ce (pic les ('Sj)ioiis rn'apprijcul loiil il 1 licmc, cl ce |tom <|iioi je suis vriiu veis loi» 1 1 ôiic. L;i-h;is les h'^ioiis ne t ii|)j)rccient guère, m nous. J.cur L;i('li;mo(li;i('oii v iciil do tuci- le frÎTC d'Othm;iii cl de disperser cinquante mille Sarrasins. Cela le comble de sullisaiice. Accepteront-ils, les vainqueurs, quelabalance et l'épée demeurent aux mains d'une femme? Qu'ils lèvent le camp, qu'ils marchent surByzance, aux ordres du César Nicéphore? Ils satisferont tous les mécontents qui t'accusent d'avoir empoisonné le Copronyme, et d'avoir tué Léon dans les débauches. Car ces genslà ne veulent pas rendre aux monastères les biens volés, car leur commerce périclite depuis que les soldats ne leur vendent plus les images sacrées à bas prix. Grégoire le logothète du Drome Bardas, le stratège des Arméniaques, Constantin, le domestique des Excubiteurs, tous ceux-là, dis-je, offriront au César les souliers de pourpre et le sceptre, s'ils ne nous redoutent unis contre eux, et plus forts ici que les séditions intérieures... Or, que Ta Toute Puissance nous supprime, et l'Ecole des philosophes entière s'enfuira, laissant le Palais avec son peuple de lonctionnaires, et 1 Hippodrome, avec les passions de ses foules sans directeurs écoutés de leur conscience. Alors il v aura bien des ambitieux pour attribuer la régence au César, et pour recevoir, en retour, des charofes et des titres.

11 s'arrêta tout essoufflé. La sueur coulait le long de ses joues.

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— Jamiiis,.. s'écri;i-t-il soudain,., jamais lu ne lus en plus terrible danger <[u':i celte licuie où la sphère du monde repose dans ta main ! 11 en est (|ui conspirent poui- teluer. Même il en estcjui veulcnl...

De sa manelie il tira quatre minces rouleaux de parchemin, les deplova, les tendit à rimpéralrice. C'étaient de nouveaux pamphlets r«''pandus par un vétéran notoire dans ('onslantinople. Les chirurgiens lui avaient doctement coupé les deux jambes, une pierre sarrasine les ayant écrasées, durant un assaut. Couvert de décorations, Sarantapichos se traînait en mendiant, sur les degrés de rilippodiome. 11 interpellait sans vergogne les évéques, les capitaines, les femmes des dignitaires, en leur reprochant tout haut ce que la médisance ou la calomnie colportaient tout bas. Des rhéteurs composaient aussi des satires anonymes, et les lui faisaient tenir sans qu'il put rien savoir d'eux. Alors il les récitait quand il se trouvait ivre, chose fréquente, au milieu des places, et dans les nymphées. Parfois même il vendait secrètement les copies des morceaux ([u'on goûtait le plus.

Irène parcourut le premier factum. La colère ci ispa ses membres, et le sang de la honte brûla sa lace. Klle lisait ceci :

Xo croyez pas, Iloinim's do Byzanoo. (jne j ai coinhiiUii

l'our la gloire du uoiu romain, el du Kazar...

Voyez, tous, ce cjue ma coulé mon courage...

Telle une limace immonde je rampe

Mes jambes ayant élédélruiles au service de.s Aulocraties..,

H8 inKNK KT I.KS EUNUQUES

Mais n«' croyoz |>as ({iic cela nio sf>il î«rriv«- afin que IV'lenHarfl du

[C^lirisloH rc^ui' a JaiiiaiH sur !«■ iiioiulc,

l'oiir la coTivri-siou des Iiififl<''lcs. .. Point... .1 ai ciiipèchë par ma valeur les caralifTs sarrazins De (l»''i'aiif^(M' la sorcière d'Athènes. Quand, les mamelles pendantes et les mains actives Elle épuisait de caresses lascives notre Léon, Quand, assise sur les fourrures «^les libres persi<|ues, Elle emprisonnait dans ses bras les petites nonnes arméniennes Afin que son pâle époux s'exténuât sur leurs corps vierges. Quand elle rassemblait au Palais, sous prétexte de récompense, Les écoliers et les écolicres et les dénudait Dix et Dix, puis les mariait

Afin que ce spectacle ranimât la vigueur de l'Isaurien. Quand elle lâchait son bouc jaune sur 1 éthiopienne Pour réveiller 1 ardeur de notre Léon, l'ardeur Qui l'a mis au tombeau ! Pleurez et frappez vos cœurs,

Sublimes guerriers du Christos !

Le glaive et la balance sont aux mains de la sorcière alexandrine. Car le petit Constantin tardera-t-il à dépérir comme son père 1

Pleurez et fi^appez vos cœurs

Sublimes guerriers du Christos î Voilà pourquoi nous avons sacrifié nos forces et nos membres,

[notre sang pur.

Voilà pourquoi je suis devenu le vétéran hideux Qui réclame une obole de votre pitié

Si toutefois l'Athénienne et ses eunuques vous ont laissé une

[obole dans la bourse.

Irène regarda Bythométrès. Derrière ses mains, il avait caché ses yeux comme pour ne pas assister à la honte de sa disciple. Ainsi paraissait-il un amas de bures blanches et noires. Elle-même suffoquait. Certes ce que le pamphlétaire avait écrit n'offensait pas toute la vérité. Qu'on eût osé l'ouïr, y croire et le divulguer, cela vraiment outrait l'impératrice. Il était inju-

lieux qu'on la dévoilât de la sorte devant le peuple, (^ui done avait raconté les délires des vices conjugaux ! Qui donc ? Les écoliers, les écolières ? On les avait pourvus et envoyés au loin dans les cloîtres, dans les îles. Les nègres ? Ils avaient été vendus comme esclaves en Syrie. Les nonnes arméniennes étaient recluses dans un couvent de Sicile. Qui donc avait parlé ? Les cubiculaires, les eunuques, Phares peutêtre .* Et ils laissaient ce misérable propager leurs imprudences !

— Dis-moi : et mon peuple n'a point lapidé le calomniateur ?

— Loin de le lapider, on l'écoutait avec complaisance î Les boulTons renchérissaient.

— Et il ne s'est pas trouvé un de mes soldats pour le tuer sur place, pour plonger dans cette gorge immonde un glaive purificateur ?

— Les hérauts du préfet voulurent se saisir de lui, mais les palefreniers de THippodrome leur jetèrent des ordures. Sans doute, les amis du César les avaient abreuvés. Pendant la bagarre, on a hissé le cul-dejatte sur un chameau qui est parti h toute vitesse ; car on lui donnait de l'aiguillon.

— Il importe qu'on le découvre ; qu'il disparaisse... Tu as entendu ma Parole impériale ? Que Saràntapichos disparaisse î 11 a trop vécu pour le renom de Byzance.

— Et pour le tien.

— Mon honneur n'est pas d'étouffer ma vie, mais

9^ IMKNr-: FT I,KS KIMOIKS

de l'accroître. Je lui iiccnic en riiiniti;inl ii toutes les sciisîilions.

— Tn l'îjs (limmiMM' en ;iviliss;int ton esprit (hiiis la clchauclic, o Dcspoïiia.

Elle éclata de rii-e in jmieuseineiit :

— Tu j)arles comme il te convient, en véiité. Comme il convient aux eunuques, ù mon maitie de mathématiques !

— Devais-je attendre de toi cette insulte, Lèvres de l'esprit !

Amèrement il lui rappelait ainsi le surnom qu il lui donnait jadis dans l'académie d'Athènes, lorsqu'elle émerveillait les philosophes et les théologiens par sa précoce éloquence. Il dit encore :

— Qui t'a aimée plus que moi, non pour moi, mais pour toi seule? Je ne t'ai pas aimée pour jouir de ta beauté, moi ! Je t ai chérie pour que ton triomphe s'élevât plus haut que mes espoirs. Léon n adorait que ta chair et ta splendeur physiques dont il s'est repu. En vérité je suis capable d'un plus grand amour, moi !

— Si tu avais été capable d'amour, tu n'aurais pas mutilé ton sexe. Mais ce ne ta rien coûté qu'un peu de douleur passagère. Et tu as pensé conquérir un instrument de ta domination sur le monde, ù le plus rusé des renards ! Tais-toi. Tais-toi. Qui donc a révélé les secrets de mon alcôve impériale, sinon les cubiculaires, tes pareils, les Phares et les Staurakios, afin de me faire voir qu'ils peuvent me cour-

ber sous leur joug? Ne te défends pns. .le ne t'accuse point, ô mon ni:iître. Sans doute ce n'est point toi qui instruisis Sarantaplclios. Mais ce sont les bavards investis d'astuce et d ambition par ta parole. Car tu ne m'aimes pas. Tu aimes que ta sagesse ri'gne, par le moyen de ma personne, et par le succès de mes passions si méprisées de ta morgue. Voilà ce qu'il en est de toi.

Les poings agrifles aux rebords du marbre, elle rugissait féroce et fébrile. Sa belle face était tendue vers le moine qui la considérait avec une paisible tristesse :

— Tu n'as pu te douter de mes douleurs, Irène, de toutes mes douleurs. Onze ans, j'ai soullert, moins cependant qu'à cette heure. Oui, j'ai moins soulFert, le jour où, rampant sur mes genoux, j'étais venu vers le seuil de ta chambre, si plein de délire que je voulais t'enlever. Ecoute, peut-être te rappelleras-tu : c'était en été, dans le moment des chaleurs... Ta beauté luisait autant que le soleil alors, et Léon ne te quittait plus. .le n'avais pu, depuis une semaine, t'entretenir de nos desseins sur lEtat. Et cependant, aux frontières, les légions se révoltaient, le Franc menaçait la Sicile, le calife assiégeait Antioche, les galères apportaient la peste d'Egypte, et les Bulgares refusaient le tribut. Tu ne t'en souciais point. Amenés par 1 entremetteur juif, un hermaphrodite persan, trois adolescentes géorgiennes qu'on disait jumelles et un géant éthiopien te divertissaient par leurs

luxures nionslriiousrs. Tu n écoutais plus ri<'ii, i.ivie (lo voir I.coii sr loiilrr m j)|riir;iiil :i t<'s pieds, p.'irce cpTil ne poiivîiil plus obteiiitdc s<'s forcos ce (jue l'heruiaplirodile ohKîUînt sous les caresses avant d'être contenté j)ar la fréorf^ienne et le ni'gre. Rt si le géant ne s'était mis ii lire soudain, jc, serais entré pour t'arracher enfin ii tout ce stupre, rival triomphant de ton amante, mon intelligence ! Imagine, si tu le peux, ce que lurent la douleur et la honte de mon esprit, de notre esprit, injurieusement oublié par tes instincts.

— Les tiens ne sont plus, il est vrai, en état d oublier ta sublime intelligence.

Et elle rit, en feignant de se contenir. Les serpents brodés ondulèrent autour de son corps.

— Ce n'est pas, reprit Bythométrès, qu'en te livrant à tes instincts, en leur prostituant tes heures, onze années durant, pour complaire a ton soldat Léon et à toi-même, ce n'est pas que tu m'aies trahi. Je ne me suis senti trompé que le jour où j'ai commencé d'apercevoir le déclin de ta science, fille de ma science, que le jour où j'ai vu s'effacer lentement mon empreinte sur la cire changeante de ton caractère. Alors j'ai souffert comme les damnés que les feux intérieurs tordent et fondent dans le Centre. De saison en saison, j'entendis ta parole, en notre Ecole du Palais, affaiblir le sens de nos idées. Elles n'étaient plus qu'un souvenir d'Athènes. Tu ne créais plus. Tu ne fortifiais même plus ta mémoire par la lecture ni par les doctes entretiens. Je t'ai vue déchoir ainsi. Je t'ai vue trahir

IRÈNE ET LES EUNUQUES qS

notre esprit en laveur de la volupté. Car Ta Majesté n'était point assez habile pour commander :i la fougue des vices qui surent étoufler ta gnose. Ton Autocratie n'était point assez habile pour tenir la balance en équilibre sous le poids de tes plaisirs et sous le poids de tes sagesses. Tu n'ignores plus depuis longtemps cette vérité. Tu ne m as pas trahi avec Léon. Tu m'as trahi avec tes instincts. Au reste tu sentis bien que l'énergie de ta pensée allait fléchissant toujours, à mesure que tu consacrais mieux ton attention aux plaisirs. L'attente et l'espoir de ces voluptés, le souvenir de leurs joies, cela chassait de ton cerveau toutes les méditations. Depuis que ton époux t'a délaissée, après la mort de Théophane, comme tu n'osais plus, sans lui, t'abandonner aux désirs de la chair, de peur qu'il te fit tondre et cloîtrer..., depuis, le regret de ces heures te ronge. Tes yeux se sont enfoncés dans leurs noires orbites. Ta chair s'est collée sur tes os. Et tu n'as plus manifesté d'indulgence à l'égard de tes serviteurs, de ton fils même, celui qui sera ton maitre avant cin(] ou six ans, lorsque les légions réclameront un mâle pour chef. Crains donc le César Nicéphore, et d'autres Nicéphores aussi. A partir de cette heure, tu n'avanceras plus que parmi les embûches de tes ennemis, qu'entre les glaives cachés des conspirateurs, que sous l'injure des pamphhîts appris par la populace triviale et gaie. Toutes les factions se lèvent déjà pour dire à Nicéphore de couronner l'hoir, et pour lui mettre aux mains le sceptre et l'épée d'un

94 IMKNK KT LKS KLNLQUKS

strali'gc hih'iir, ru hrisjinl l;i »|iirn(niill('. .. Ijini (jue lu te serves peu tle hi ([iieiioiiille... ïrènc de Byzance, Irène d'Athi'iies !

liiant et se récriant tonrii tour, l'impératrice, simulait riiisolcnee, le tlédain, la hicîneillance morpieuse, l'arrof^ance clémente. Mais elle eut pleuré de ra^e, en dépit de son or^rueil, parce que Bytliomélrès confirmait de la soile ce (|u elle appi^'lnMirlait. (^<*rtes, onze ans, elle avait omis, au milieu d<î ses brulales amours, le soin de servir son àme. Elle n'étonnait plus les évèques, ni les philosophes, ni les voyageurs par ses discours, lorsque, confiants dans une ancienne gloire, ils venaient entendre la merveilleuse Irène. Bien qu'ils lui décernassent l^urs éloges de courtisans, elle ne se méprenait pas sur la valeur de ces panégyriques. Sa droiture dialecticienne la persuadait de ne pas démentir Jean. Mais son orgueil oileiisé par la leçon du moine le destinait aux supplices déjà. La honte même de l'heure où elle s'était, dans le jardin d'Athènes, offerte à lui, et où il l'avait reponssée en lui révélant la mutilation, cette honte de soxi adolescence étouffait la mère de Constantin, la veuve de Léon, la femme assouvie partant de luxures asiatiques et grecques. Elle ne pardonnait point à l'eunuque de la connaître autant qu'elle se connaissait. Ce lui fut la pire injure, 1 affirmation d'un asservissement éternel à cet homme, à ce maître. Et elle hésitait à faire le signe pour que Protargyre le sourdmuet appelât les fonctionnaires de garde, pour que

le violalcur de rànie iinpéiialc lût entraîné dans les caves desNouniera, du moins, l'^nsuite le poison éteindrait doucement cette vie espionne. Mais Irène s'accusait i\ Tavance de le frapper làcliemenl. I^ourquoi donc? Parce que l'Esprit doit triompher au-dessus des monarques ; parce que le souverain ne doit être que le liras de la Sagesse; parce (|u'elle«mùme, Irène de Byzance, impératrice des Romains, maîtresse d Orient et d'Occident, parce qu'elle-même ne pouvait, en son cœur, contredire cette vérité autrefois apprise dans le jardin d'Athènes, démontrée par les lèvres des saints et des philosophes; parce que cette évidence conservait tout son pouvoir sur celle dont la rage s'agriffait au marbre du trône, et tordait la bouche insultante.

— Je t'aime, tu le vois, jusqu'à susciter \i\ haine contre moi, afin (|ue tu sois sauvée des complots des hommes et du mal de ton cerveau. Je t'aime jus(ju'à préférer mourir sous les fers de tes bourreaux, plutôt que de ne pas t alïranchii" de tes fautes ! Oui, tu songes au bourreau pour Je:ni Hvthoniétrès, ô Irène d'Athènes !

Debout il souriait, en secouant l:i tète. Il soupiia, puis dit :

— Qu'Irène d'Athènes juge Irène de Byzance!

— Ou qu'Irène de Byzance juge Irène d'Athènes ? Il se regardèrent; lui triste, elle furibonde. Cela ht

qu'elle prit conscience de son inlériorité morale. Le calme du moine convenait mieux que la colère de l'impératrice, h la solennité de ces murailles en marl)re

96 IMKM-: KT TKS KrNUQUES

soinhiu; et llnipid*', ii 1 imniobllltr (i«*(éreiile d<* f*rotargyre attentif, sourcilleux sous le bandeau d'acier. Irène se dressa :

— La clepsydre elle-même te conseille, à présent, le silence. Quant ii moi je réfléchirai si les lois doivent punir ton audace, ou si ma bienveillance doit ouldier les lois. Cela n'est pas une parole de pardon, mais une parole d'hésitation et d'attente.

— De menace ?

— De menace même. Maintenant souffle au dehors ce qui te reste de folie dans le crâne, ô Mesureur de l'Abyme ; et parle-moi seulement de Nicéphore César, des capitaines hostiles à mon empire, de leurs messagers. Quelles mesures a prises notre logothëte du Génikon.

— Staurakios attend, pour répondre, le signe de ton Autocratie

De la main, l'impératrice ordonna que le sourd-muet ouvrit la porte. Entra Staurakios qui dressait une haute taille sous le manteau à deux angles dont les pointes alourdies d'or lui battaient les genoux et les mollets. A sa suite Phares se glissa qui était humble bien que logothète du trésor privé. Oublieux de ses magnifiques costumes, il portait d'habitude une sorte de toge brune ceinte par une écharpe noire, et des bottes en feutre. Là dedans il se tenait anxieux, maigre et frissonnant. Ses mains lourdes tripotaient la plaque d'émail pendue à son cou par un cordon, et qui représentait deux lions frisés tirant, Tun vers la droite,

IHKNE KT LKS KUNUOUES

raulre vers la gauche, un char porteur de Irults. luitychès, logotliète de hi gueiic, était loujouis le I liste sc[uclette i\vw sunnoulail ime lAte de vieille leninie grosse et hougoiiue . Ses jouc's flétries semblaient mâchonner une éternelle bouillie trop épaisse pour son gosier. Couvert de chaînes et ch; pla([ues, tl'insignes tintinnabulants, il s'aj^puyait sur une haute canne vernie d'azur ; et traînait malaisément une simarre persane brodée d'alérions rouges.

Irène les considéra duiant qu'ils se relevaient, leurs révérences accomplies. Depuis onze ans ils la secondaient. Autour d'elle, ils avaient été les gestes olïicieux et (ju'on ignore d'esclaves attentifs, prompts, ironiques, tristes. Autrefois ils ouvraient les courtines du lit impérial, pressaient le troupeau des chambrières, précédaient les esclaves apportant les coupes et les coflVets \\ confitures sur des assiettes d'ivoire.

luitychès avait toujours mêlé à ces besognes d(»s conseils sentencieux dont ï.éon riait avant de leuiobéir ; car cette espèce de fantôme afï'reux était le dépositaire des pensées gouvernementales écloses dans le cerveau du (lopronyme. Il savait les noms des archontes, des stratèges, des principaux catapluactaires et scholaires, leurs fortunes, leurs ambitions, leurs crimes et leurs vices; ce par ([uoi il leur était daiigeliMix. Jadis ses mains crochues avaient livré des captives, contre argent, ii tous les soudards revenus gorgés de butin, soit de la Cappadoce, soit de l'exarchat, après leurs défaites nombreuses, comme a[)rès

f)H IHÈNK KT I.KS p:UNUQUES

leurs rares suceès. Il ;iv;ill, mire eux, réparti les terres confisquées des iihuiks jx-iidanl la j)éri(>de i( oiioclaste. Ils eraij^uaieDl sa iiiénioire. Ils espéraient ses laveurs, (yélail 1 lioiinne le plus puissant du P.dais, celui dont le nom nn'prisé. redouté, haï sortait de toutes les lèvres militaires : en Tlirace où s exerçaient les réserves de cavalerie, en Illvrie où les fantassins apprenaient Tendurance, en Cilicie sous les tentes menacées par les flèches sairasines, et en (Palabre dans les postes des montagnes où les fruits consolent les archers isauriens des rudes et quotidiennes fatigues que leur valent les Francs du Pape. Les richesses de l'eunuque passaient pour incommensurables. Pelles étaient enfouies aux Manganes dans les caves de l'Arsenal. Il régnait là sur un peuple de scribes comptables et de vétérans farouches qui avaient fortifié comme une bastille, ce lieu sis en la Corne d'or, et défendu de trois côtés par les eaux. S'excusant sur l'exemple de David, le vieillard dormait avec de petites vierges esclavones dont il possédait tout un chœur espiègle. Là-dessus Sarantapichos déclamait des vers obscènes à souhait pour la plèbe de l'Hippodrome.

Eutychès était arrogant, comme Phares était humble. Celui-ci vivait vertueux et probe au milieu des infamies, des crimes, des concussions qu'il ne blâmait point. Dévot, il se rendait nu-pieds, par mortification, dès l'aube, jusqu'à la Sainte-Sagesse pour y prier le Théos d'améliorer les maîtres dont il aidait ensuite les vices, étant subtil pharmacien, élaborateur de poi-

sons inexorables et d'aphrodisiiujiies merveilleux. Son oflicine, dans une chambre haute, ressemblait à une chapelle et h un cabinet d'alchimiste. L'athanor dans lequel il dissolvait les métaux et calcinait les plantes, brûlait sous un triptyque dont les panneaux fermés olFraient aux yeux les nombres et les symboles d'une table astronomi(|ue, tandis qu'ouverts ils montraient l'image du (^hristos, avec la l^anagia sur le volet de droite, et sur le volet de gauche, le Parakletos. De sa voix en lamentation, il dit aussitôt :

— Que l'Illuminante Pureté protège ton l^^mpire, Despoïna. L'ange noir a souillé l'esprit du mal sur le calife INIahdi, et il a jeté ses Sarrasins dans le thème de Cappadoce. Ils ont ravagé les champs, brûlé douze villages. Daigneras-tu sceller, de ton anneau, cette quittance afin que mon trésorier puise légalement chuis les coffres pour expédier les subsides de guerre aux camps de la Comagène ?

— Est-il déjà nécessaire, o fabricant de tliériaques?

— Kn vérité c'est absolument nécessaire ! M;iîhesse des Romains..., allirma Staurakios avec l'autorilc de sa voix frôle mais aiguë, (jui sonnait piécipilamment comme si tout un chœur de religieuses eussent chanté ses pensées nombreuses et promptes, empressées de sortir.

Irène leur ayant désigné leurs sièges ils s'étaient assis sur les cubes de bois rouge. Kt ils se tenaient là silencieux, sévères. Phares caressait timidement ses

Jioiis trciiiiiil. Lit cîiiirKî d'I'^utychès truçait des cercle» iiiKiginuircs sur les diillcs piireilles :i Tenu par leurs reflt'ls profonds; et ses petits yeux perçants de preslivle apercevaient des [)()ussières surle niarhiedcla table oii s'alif^naient les boisseaux d argent remplis de rouleaux adiniiiistratils. Dijrne et hautain, Stauiakios, réca|)itulait les sciences qui l'avaient conduit ii la première place de l'empire, pas à pas, lentenient, régulièrement, après des preuves réitérées d intelligence évidente, unicjue, mais que ses rivaux discutaient toujours, sans vergogne, alors ([u'ils discutaient moins celle de Bythométrès, plus fécond, en maximes et qui en imposait ainsi.

Les contemplant tous quatre, Irène se souvenait des heures où Phares emportait, sous le manteau, les vases d'urine impériale, dans les premiers temps du mariage. Ce Staurakios alors livrait les petites Arméniennes en larmes au colosse éthiopien que Léon nimait voir agir pendant que lui-même embrassait le corps cambré de son épouse athénienne. Staurakios maintenant décrivait avec une lucidité miraculeuse le caractère du calife ; il supputait les ressources de Bagdad ; il calculait les distances, nommait tous les bourgs, tous les fleuves et toutes les rivières, toutes les collines et tous les monts qui pouvaient servir de remparts aux Grecs. Son esprit se lançait dans mille directions, les parcourait, revenait au centre. Il dit les moissons engrangées, les lieux de leurs amas, et comment la cavalerie s'y ravitaillerait. Il dit les routes capables de supporter le charroi des machines

IHKNK ET LKS KUNUQUKS

lOI

de j^uriTc ; el les sentiers propices aux explnralions des éclaireiirs. Uien ne lui semblait iiiconiiii de < elle réjrion où jamais il n'avait allerii. Kntre les phrases il sonriail un peu de sa longue (igure hlème, eouveile de rides tiès Hues et jaunâtres. Il souriait en attendant ([ue Timpératrice eomplétàt le renseignement qu il donnait, afin de ne pas taire trop ostensiblement état de ses connaissances, et de laisser à la souveraine le mérite d'une collaboration à l'œuvre de gouverner.

Mais Irène dut constater sa propre? insullisance. Elle ne savait plus. Du moins ces eunuques cubiculaires, ces entremetteurs avaient, par une étude perpétuelle, dépassé tout son talent. Eutychcs aussi la contredit plusieurs fois, lorsqu'elle voulut opiner sur le choix des stratèges, des comtes, du logothète de Tintendance, du domestique commandant la cavalerie. Elle confondit les pères et les fils, les frères entre eux. Elle ignorait que Christophe fût en mission dans la (^hersonèse, que l'ingénieur des machines Pierre Pogonat lût mourant dans un monastère du mont Olynipe, que le protonotaire Eumène fut déconsidéré depuis qu'il avait gaspillé le trésor de son thème pour couvrir de joyaux un giton égyptien, depuis qu'il avait secrètement vendu les mules des légionnaires aux ma([uignons. D'autre part, le préfet Anastase venaitd'ètre convaincu d'avoir prostitué ses nièces à des banquiers syriens, atin de soudoyer des faux témoins indispensables au procès de sacrilège cpie lui intentait le Patriarchat ; et c'était l'afTaire du moment. Voilii les hommes auxcpiels

IO'>. IHKNK KT LKS KI'NUQUEft

<llc pioposail (le rrrnettro l:i diri.'ction des troupe». Les soldats eussent refusé sinon rohéissance, du moins le rcspccl de tels clirls.

— Léon les aimait pourlaiit !

— Il y a trois ans, oui ! Depuis, son Autocratie avait étouffé les scandales de son mieux, et laissé les scélérats en place afin de ne pas ébranler la confiance du peuple dans les grands.

— Je consulterai le stratège de Sicile, Epildios, mon protégé, celui que j'ai distingué entre les héros.

— On a fouillé un émissaire qui portait son sceau parmi d'autres au César!

— Ah ! le César... Il est passé au César, déjà ?

— O Maîtresse des Romains, dis-nous quel sera ton choix. Il importe de composer sans retard le conseil militaire qui secondera ton grand Domestique des Scholes d'Orient...

— Qui nommerai-je que vous ne vilipendiez? Michel de Cos, le glorieux, celui qui, avec des galères, dispersa toute la flotte d'Egypte.

— Que ta volonté soit faite, Despoïna ; mais n'oublies-tu pas que la secte iconoclaste le flatte afin de le compter parmi les siens. Et on dit qu'il écoute leurs louanges, qu'il reçoit leurs présents. Les quatre chevaux Scythes de son char, il les a reçus de ton beau-frère Eudocime. Peut-être cette faction l'a-t-elle acquis.

— Le Théos vous confonde ! Cœurs de soupçons et d'envie. A toi Phares : nomme tes candidats !

— Pour moi j'indiquerai très humblement à ta

lo:^

sagesse Alexis Scleros et Basile de Nicomédie. Autour d'eux ils ont assemblé une clientèle de braves officiers comme Daniel Protikos, Thf'ophile de Samosate, Bardas Botoniate.

— Qui se sont lait battre dans rKxarchat. Le Copronyme leur a souvent reproché leur maladresse, et il les déposséda de leurs biens.

— Il y a longtemps de cela,... léplicjua le vieil luitychès... Depuis lors, Tàge leur a donné de la prudence et du jugement. Ils brûlent de réparer leur délaite d'Occident par une victoire d'Orient.

— Et ils ne sont pas Iconoclastes î... déclara Staurakios.

— Chose essentielle ; j'en atteste l'Esprit Invoqué !... renchérit Phares.

— Chose plus essentielle (jue de repousser les Sarrazins, peut-être?... s'écria l'impératrice.

Et elle vit que les eunuques se regardaient en souriant. Eutychès grommela, redressa sa vieille taille. Toutes ses plaques, tous ses insignes, toutes ses chaînes sonnèrent confusément :

— Chose plus essentielle en elFet, à cette heure ! Irène bondit hors de son trône double...

— Voilà ce que l'on me reproche. Vous parlez comme des femmes, vous n'êtes pas des hommes. Il vous manque ce qui fait le cœur mâle et le bras généreux.

— La grâce de la Providence en efl'et a bien voulu nous épargner la présomption et l'aveuglement brûlai des soldats. Nos pensées... déclama Slaurakios...

M>/i nu .M. Il IIS i.i N I (M i;s

— ^ Os priisérs !...

lli'iic liMiissii les (''pînilfs ; et clli* ri«:iii;i. \r;iiiiMMif une ïîigo sinci'ic loidîiil srs ncils, vihiîiit (l.nis s.i pollrino, scrrîiil ses dciils, ('•loiifï'jill inAmc les ;i((<'iils do su (iirour. (rc'lîiit il cps ImcIkîs qu'il litlliiil donc olxii. Leurs pensées! lu où prendre un iuilic ;ippiii. Les iconoclastes qu'elle eut aimés à présent Jii détestaient et préparaient contre elle des complots. Les iconoclastes et le parti militaire étaient ses ennemis qu elle eut voulu ses amis.

— Va vers eux, Despoïna, si tu songes que c'est là ta voie .. dit Bythométrès, bien qu'elle n'eut point parlé... Et ils nommeront les tuteurs de ton fils qui t'évinceront. Car ils ne te pardonneront ni tes discours dans l'Ecole du Palais, ni ta politique coupable d'avoir fait couronner Constantin sous leur serment. Ils te baissent h jamais. Ils se défieront h jamais.

— Oui vous m'avez chargée de liens. O mes araignées hideuses. Je me débats dans vos toiles perfides, aujourd'hui. Mais je les romprai bientôt.

— Ton Autocratie peut tout. Que sommes-nous h tes pieds, sinon des bestioles chétives.., avoua Phares.

Et il courbait le dos comme pour recevoir le cinglement des verges. Staurakios ajouta :

— Si nous avons tissé nos toiles dans le Palais, o Basilissa, toi-même nous fournissais le fil, toi-même as chassé dans nos rets deux sfrasses mouches : le Copronyme et le Khazar. Et si ta dextre maintenant tient la sphère du monde, c'est que tu laissas ces

IIIKNK ET LES EINUOIES lof)

iinpriulontcs mouches s'enihairnsscr dans nos (ils, dans ces liens. (Certes, puisque la bouclie auguslal»' a parlé, nous sommes des arait^nées hideuses, mais toimême ne pourrais-tu pas te comparer ii une aiaicrnée ma<^ni(i(|ne, ;» une araij^née d'or^ à une araif^née d'escarboucles, si tu veux, mais ;i une araignée qui sut épuiser l'Autocrator l.éon en lui suçant sinon le sang, du moins ce (pii ('(juivaut au sang...

Ainsi parlait Staurakios tranquille, sans (jue ses gestes fissent même bruire la soie de sa longue robe fauve.

Irène pensa l'étrangler. Elle voulut saisir dans ses mains les ianons de ce cou flétri, et sentir les veines gonfler, le larynx craquer sous ses doigts haineux. Ola Teut soulagée, tant ses muscles et ses os voulaient agir, tendus, tels des ressorts d'arbalète, parles nerfs qui se contractaient encore. Mais elle se ravisa, préfera sourire, et se rasseoir épuisée, au fond du large troue froid. Dans le silence, les poitrines oppressées haletèrent.

— Qui donc,., reprit-elle..., qui donc battra les Sarrazins ? Lequel de vous réduira le César ; et lequel de vous dispersera les cavaliers du Klialife?

— Il n'est pas besoin,... énonça Bythométrès,.., ([ue les Sarrazins soient vaincus. Daio-ne, o Lèvres d(* TKsprit, daigne écouter mon discours. Je s(Mitiens (jue si l'un de tes généraux remporte une éclalante victoire sur les Infidèles, rien de plus tei [il>l(' ne peu! t'advenir, i» toi et à TEmpire.

lofi IIIKNK KT LES EUNUOUKS

— Kn vérité Jiythoniétrés ;i exposé 1«' mcilNMir avis,... soutint Kiitychès.

Kt i) iimassait, autour de ses longues jambes, sa siniarre pour les pioléger contre le vent coulis. Staurakios approuva. D'ailleurs il claquait de la langue, impatient de ne pas être compris par Irène, ni par son ironie cruelle.

— Ah, les chapons qui dénigrent le chant du coq triomphal. Bacchus rirait de vous entendre, s'il n'était un dieu mort. 0 mes eunuques ! Et comment avezvous découvert cette merveille, o mes sophistes.

— Mais..., riposta Staurakios... ; ta sublime intelligence n'a-t-elle point deviné que le vainqueur des Infidèles, jouira d'un prestige indéfectible sur les légions. N'a-t-elle pas deviné que ce mortel serait aussitôt appelé par les Iconoclastes à la tutelle du prince ; n'a-t-elle pas deviné qu'il viendrait sans doute ici, prendre possession de cette tutelle avec le pas cadencé de cent mille héros pillards. Alors tu n'auras qu'à tendre la tête aux ciseaux des nonnes, et à t'enfermer dans le cloître. A moins qu'un fer rouge ne crève tes yeux athéniens, pour te mettre hors d'état de régner sur l'avenir.

— Et notre vœu de rétablir les Images serait impossible, comme celui de gouverner le monde avec la sagesse de l'Aréopagite, avec celle de Plotin, avec la force des Eons.

— L'empire serait offert encore à la bestialité des soldats.

irp:ne et les eunuques 107

— Et la tête de reniant Constantin ne tarderait point à rouler sur un échafaud afin que, dans son sang, quelque Miciiel de Cos, ou ([uelque César Nicéphore rainasse la couronne de tes Autocraties, puis la ceigne, avec ses émaux sacrés et sa croix mystique.

— Non, Despoïna, il ne convient pas à ta destinée que les Sarrazins soient vaincus.

— Et cela ne convient pas non plus aux Archétypes qui doivent commander avec ton sceptre.

— Seront-ils mieux servis par une armée en fuite, dans Constantinople assiégée, comme elle le lut déjà?

— Il ne faut pas non plus que la déroute avilisse tes étendards, mais qu'un stratège prudent se contente de tenir les passages du Taurus, avec opiniâtreté, sans livrer bataille en plaine. Voilà ce qu'il faut à notre dessein. Après un hiver d'escarmouches inutiles et dispendieuses, tu feras offrir au Khalife de payer un tribut annuel, pour qu'il garde chez lui ses cavaliers malodorants et ses fantassins pouilleux ! Byzance est assez riche pour jeter quelques os d'or aux chiens hurleurs du Prophète.

— Ainsi, tu ne connaîtras point les hontes du désastre, ni les périls de la compétition. Et tu pourras grandir, en paix, ta puissance...

— Alors les sublimes Entéléchies gouverneront de rOrient à l'Occident..., espéra Bythométrès.

— Et l'ange descendra comme une étoile qui tombe du ciel sur la terre ; et il donnera la clef de l'Abyme à nos méditations, à nos extases.

I "(S MU N I, Il j.r S Kl M (K KS

— l'-l I imjx'i ;il I icr Irnif sf'i;i l;i Irninif rrvAtiif* «Ir soleil ; «'Ile ;iiir;i \:\ liiiic sdiis Irs pieds r-f mim- coiifoiiiic (le (loiizr Jistics suc s;i h'-lc, p.ircc (|iic c'est éci'it; Ol (|ll\'llr est relue.

Aloi's, tous ([Uiilre se piosleiiii'i'eiil , .'ivîuil (|uillé leurs sièges, hèno vil leurs éciiiues respeetueuses ramper, peut-être moqueusernent, vers ses souliers de pourpre.

Plusieurs jours ils la convainquirent ainsi de Irin excellence, l'^t, pour la déterminer à suivre les avis de la prudence, il amenaient, avec eux, le prince (|ui était, par le corps, un garçon solide comme l'aïeul Constantin V, et, par la face, une tille grave semblable à sa mère dans les premières années du mariage. Il aimait les jeux de vigueur. On le voyait partout chevauchant avec son camarade Théoclistos nègre et lippu. Il adorait un paon apprivoisé, cadeau de la ville dWndrinople. Avec le geste même de son père caressant les joyaux, Constantin lissait continuellement les plumes de Toiscau majestueux qui se cambrait voluptueusement sous la main adroite et lente. Souvent le prince se couchait au long de la bête accroupie et lui tendait les lèvres. Aussitôt le bec aigu s'y engageait pour se retirer, plein de salive humaine, après une longue succion. Alors le paon levait haut son gosier de saphir, et il savourait la liqueur amicale en gloussant. Ce qui rendait le petit garçon fou d'orgueil et de joie.

A considérer ces jeux, l'impératrice reconnut sou-

vent les manières de Léon le Khazar, et les gestes de leurs ivresses lascives. Ce prince était né de leurs enihrassenients, de leurs lougeuses débauches. A l'instant où l'oiseau favori insinuait son bec dans la bouche de son ami comme dans une figue ouverte, Irène se voyait, ainsi qu'au miroir, en ses minutes de pâmoison, tant lui ressembhiit alors Tenlant de la volupté. A l'ordinaire, il était l'image de son aïeul, bruyant, crédule et brutal. 11 entraînait ses précepteurs dans les écuries des catapliractaires, pour admirer indéfiniment les lignes des beaux coursiers. Tous les matins, il se réveillait afin de suivre, solidement assujetti entre les bosses d un chameau persan, les évolutions de la cavalerie par le champ de mananivres. VA il rentrait joyeux, chantant à tue-téte des psaumes de victoire. Aussi les soldats iconoclastes le vantaient, le chérissaient comme la descendance de Tlsaurien. Ils élevaient, pour lui, dans leurs casernes, des singes amusants ; ils doraient des grains de maïs réservés à la nourriture du paon.

Les gens du Palais mirent en lui leurs espoirs. Les fauteurs de compétitions persuadèrent mal les trou[)es. L'opinion s'établit (piOii pouvait bien tolérer, {[uelque cin{[ ou six ans, la régence d'Irène et le gouvernement de philosopiies éprouvés dans les disputes qui avaient glorieusement illuslic l'iù'ole du Pahiis, :i tel point i[uc Karl h' Iranc voulait, au dire des voyageurs, instituer la même en sa cour d'Aix-la- Chapelle. Dans six ans au plus, Constantin règne-

Iio IRKNK KT I.Kft EUNUQUES

rait, pour la gloire de Byzaiice, et lii fortune de ses légions.

liC scrnuut du Vendredi-Saint fut renouvelé selon les mômes termes. Irène se trouva loule-puissante, appuyée sur un parti solide. Disposé parfaitement en sa faveur, déjà, le peuple reçut des laigesses considérables fruit de Tavarice (;riminelle de la dynastie. Jean stipendia ses amis avec les trésors accjuis jadis au prix d'iniquités nombreuses dont la foule gardait rancune. En sorte que cette conduite fut un heureux contraste avec les habitudes cupides des empereurs, sans que Ton s'aperçut qu'Iiène accomplissait une simple et peu coûteuse restitution.

Elle eut grand soin de faire ces largesses en son propre nom, et d'écarter, dès le présent, la personnalité de son fils. D'abord les monnaies l'avaient représenté sous un visage niaisement ovale, et soutenant avec son père une croix double. De même, les pièces nouvelles le montrèrent soutenant avec sa mère une haute croix géminée. Cela seulement se modifia dans sa vie.

Irène sollicitait Anthusa de partager le pouvoir. La sainte s'y refusa. Cloîtrée elle attendit la mort et la béatification dans l'austérité monastique. Et l'Impératrice domina, sans émule, servie par la modestie même de celle qui l'aidait encore à s'affermir sur le trône.

On put voir en peu de temps, comme les eunuques surpasseraient les espérances publiques.

Le pape Adrien P' , qui sut préparer le Franc Karl

à devenir le Carolus Maaiuis des écrits ecclésiastiques, et le Charlemagne de l'histoire, devint favorable. Le pontife de Rome pénétra les desseins des orthodoxes. Sur de ne plus craindre l'absorption grecque maintenant balancée par Ténorme pouvoir des Carolingiens, il transigea dans la querelle canoni(jue. Il s'entendit avec la pompeuse intelligence de B) tliométrès. Charlemagne, qu il menait en épouvantail pour éloigner les maraudeurs du temporel de Saint-Pierre, seconda de tels desseins. Une manière de triple alliance s'établit entre Byzance, le i^ipe et le Franc décidés à se maintenir contre les Barbares et les ambitions soudaines des généraux rebelles.

Qu'en vingt mois de règne un pareil résultat eut été atteint c'était la marque d'esprits actifs, propres à méditer de grandes choses, et volontaires pour les accomplir.

En même temps, le budget se dégrevait d'impôts. Les richesses illégalement enlevées aux citoyens, aux moines, étaient rendues par Phares. Une harmonie nouvelle naissait dans l'Etat, un écjuilibrc de ses forces, de ses facultés. Ce fut la paix si vainement attendue. Les louanges du peuple acclamèrent Irène.

Maijitenant Jean, assoupli ii la vie de cour ])ar son très long service, savait bien les hommes, leurs passions, leurs faiblesses surtout qui les livrent. Liidessus, il parachevait l'éducation de Staurakios. Des derniers rangs sociaux, celui-ci s'était élevé

IIU IMKM; KT F,KS KUNUQUKfe»

{)ar I'uiii(|U(' lorcc; (l<r son talent f)l)scrvateiir. Il concentrait m sa smlc ainhilion K-s \i^ueurs(le son iMi'c, avec l'c^s])»»!! vaj^ue de sounuttr-e un jour ceiix-lii (|ui l'avaient asservi, honteusement mutilé. C'était, il condition de ne pas lui laisser rompre le frein, nn auxiliaire sans éfjal. Jean d'ailleurs le tnàtait.

Irène, dit un pieux historien, « les jjiil fjoiu- i êcLuircr et non pour la conduire. » Pourtant c'étaient eux ([ui régentaient la vie du Palais, de cette cité énorme, de ses églises, ses trésors, ses trois mondes militaire, ecclésiastique , administratif, circulant dans 1 ensemble des salles immenses, des édifices divers, le long des quais, sous les arcades basses de l'Hippodrome, et sans cesse occupé à s'unir en factions, à tramer des complots avec un art spécial créé pour cela, une sorte de sport aristocratique qui consumait l'existence de cour.

La ville était une tout autre chose, plus inconnue de ces patriciens, de ces eunuques, que les postes militaires des confins asiatiques, où, tour à tour, ils allaient commander et s'user en tentatives périlleuses afin d'attacher à leur fortune individuelle les mercenaires barbares pour reparaître, un jour, sous les murs de la ville impériale, chaussés de pourpre, la couronne des basileis au front, près de triompher, prêts à subir courageusement le dur supplice des yeux crevés, s'ils ne gagnaient point la partie.

Eutychès n'ignorait aucun système de conjuration. A tous^ il avait été mêlé depuis l'adolescence

IRÈNE ET LES EUNUQUES Il3

comme a<^ent, comme spectateur, comme espion. Ce fut lui ([ui saisit de nouvelles lettres adressées par Théopliylacte Hhangabé, drongaire des Douze-Iles, et plusieurs olliciers iconoclastes, au César, frère de Léon, avant ([u'elles parvinssent en Chersonèse.

Sur l'avis de Jean, l'impératrice rappela Nicéphore avec de tels termes qu'il crut sa grâce accordée en riionneur du joyeux avènement. Il accourut par une pluie mêlée de neige. Mais, dès la première heure de son arrivée, il lallut qu'il se justifiât. On instruisit le procès. Y furent impliqués des sénateurs même.

En d'aussi graves conjonctures, Irène n'hésita point. Les eunuques décidèrent qu'il importait de punir terriblement pour marquer que sa main de femme châtiait de façon virile. Grégoire logothète du Drome, Bardas Stratège des Arméniaques, Constantin domestique des Rxcubiteurs, Théophylacte Rhangabé drongaire des Douze-Iles, fauteurs du complot, reçurent, sans égard au rang, le fouet. Ils furent tondus puis relégués aux frontières. Les plus illustres de leurs complices durent subir l'internement dans des îles différentes où nul lapport ne leur demeurerait possible.

Quant aux cinq oncles de l'empereur, césars et nobilissimes, Irène leur enjoignit de comparaître en sa présence devant le patriarche Paul. Ils l'y saluèrent superbe et courroucée, revêtue de ses insignes d'Augusta, ayant le diadème surmonté de la croix grecque, et cette sorte de chasuble courte devant, longue derrière qui se retroussait sur la main gauche comme

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une traîne. Les eiinu(ju<'s et l(;s di^niUiircg orthodoxes l'entouraient, les scliolaires avec leur» masses d'armes. Staurakios lut un réquisitoire contre des prétentions menaçantes pour la paix intérieure, (^ela se terminait par une condanination à mort. On laissait aux conspirateurs une voie de salut : substituer la mort civile h la mort physique par tous les vœux de renoncement. Le patriarche voulait hien les recevoir au nombre des ministres du lesous, et les ordonner prêtres. Jean ne leur laissait pas le loisir de réflexion. Il fallut qu'ils se résignassent et se fissent sacrer incontinent. Après une abdication de leurs titres et qualités, le patriarche leur conféra les ordres.

Bythométrès exigea que ce premier succès sur les adversaires fut suivi d'une sanction solennelle. Elle instruirait le peuple de la puissance infrangible que possédait Irène. L'influence des manifestations extérieures est suprême sur l'esprit des foules. La magnifique cérémonie du couronnement de Constantin avait, aux yeux du monde, légitimé sans conteste sa qualité d'empereur. Faire oflicier sacerdotalement par les oncles, devant Byzance, les marquerait ainsi d'un caractère d'onction qui rendrait odieuse h l'avenir toute tentative guerrière ou politique de leur part. Le sentiment religieux des Grecs souffrirait mal de telles profanations. Les nobilissimes resteraient pour jamais déchus de leurs droits de naissance.

A Noël donc, ils donnèrent, en grand appareil, la communion publique, dans l'église de La Sainte-Sa-

IRENE ET LES EUNUQUES IlD

gesse. Irène y parut avec un superbe cortège. I/enipereur Constantin l'accompagnait, suivi de toute la cour, tics olliciers, des dignitaires. Les hérauts portaient devant eux la couronne adorée par Léon, cette merveille de joaillerie; pour Tamour de la([uclle il était mort. Afin d'expier le sacrilège, Phares l'avait enrichie encore des pierres les plus rares qu'il avait pu réunir. Paul en fit un nouvel hommage au Théos parmi l'allégresse des moines et les acclamations populaires.

Le parti militaire jugea que l'orthodoxie scrupuleuse des eunuques le menaçait. Ce lut une créature de l'impératrice, le vieux stratège Fllpidios, gouverneur de Sicile, et déjii compromis, qui, le premier, fomenta hi révolte.

Dans son gouvernement, il blâma la cérémonie de Noi'l . Les Siciliens l'approuvèrent excités par les milices. Ils rapportaient immédiatement ii l'intervention d'Elpidios les améliorations administratives appliquées selon les ordres de Bythométrès. Et ils ofïVirent au Césnr-prôtre de le proclamer. Ils se levèrent en armes.

jNicéphore concevait que, si la Despoïna avait entièrement mené à bien son oeuvre de répression, le peuple de Byzance pensait avec elle et pour elle, et que, rien n'était qui méritât les hasards d'un soulèvement. Aussi prévint-il, de lui-même, Irène sur les choses de Sicile.

Théophane, capitaine des gardi>s, aussitôt expédié à Messine pour signifier à Klpidios son rappel, manqua d'être écharpe par la populace. Il dut fuir. Dès son

I \() TnKNF-: KT LKS EUNI'OUES

roloiir, IiM'iH' comriijmdîi I'îii rostatioii dr' In ijimilK' clKlpiclios. Au imlirii de l'Ilippodrotiif, sons l:i («iloune scipciillne des IMatiîcns, les veif^es des soidîits liront voler le sang de la mère obèse, qui hurlait entre des mèches grises, des adolescents (lexueux et maigres dont les miaulements excitèrent les risées de la foule égayée par le soleil d'avril.

Eutychès les enferma au cloître, puis en prison, comme otages.

La nouvelle de la révolte détermina certains troubles dans l'esprit des thèmes militaires. A quelque temps de là les eunuques purent redouter qu'elle se généralisât.

Ils organisèrent une diversion. Jean, comme Chef du Palais, émanation directe du trône, rejoignit le grand domestique des Scholes d'Orient dans les camps de la Comagène. La cavalerie du Khalife tentait de franchir le Taurus. Elle ignorait que le Mesureur de l'Abyme eut amené les machines et le feu grégeois. S'étant hasardée par un défilé, elle fut surprise dans une embuscade. La poix brûlante et le soufre corrodèrentles corps tordus. Des chevaux enflammés s'enfuirent par toutes les pentes, incendièrent les bois, bondirent dans les précipices. Des forêts flambèrent.

A cette nouvelle l'enthousiasme des Byzantins se fit tellement aveugle que la victoire finale du Khalife El-Mahdi en ce même pays de Comagène, fut alors tenue pour peu de chose, encore qu'on dut promettre de payer tribut, avant qu'il évacuât les territoires du

thème. Le prestige des Eunuques auprès des troupes n'en fut pas moins confirmé.

La laveur d'Klpidios baissa.

Irène ne laissa pas languir ce sentiment de l'opinion. Avec les sommes accumulées par la prudence des empereurs iconoclastes, elle arma la flotte. Et ce lui attira les ccrurs belliqueux davantage. Seule après tant de maîtres, elle savait vaincre sans fouiller les bourses. Elpidios ne devait pas résister aux légions d'Eutychès, de Théodore, son lieutenant, ennuciue et patrice. En "jS'a il s'enfuira chez les Sarrasins, emportant pour toute fortune ce titre apocryphe de basileus décerné par les soldats séditieux. Les Infidèles le lui reconnaîtront et l'honoreront. Mais nul historien ne dira qu'elle fin il eut. Sans doute, mourut-il exilé, misérable, occupé à de vaines intrigues pour persuader ses hôtes d'aller combattre sa patrie, et de l'installer sur le trône. A Byzance, le Palais jugera les Siciliens suffisamment punis par l'humiliation de la défaite. Nul autre châtiment ne les frappera.

Malheureusement, Staurakios fut livré aux Sarrasins victorieux du Lachanodracon. Le Palais dut payer cher la rançon. Staurakios compensa cet échec en soumettant les Slavons de Grèce et de Thessalie. En janvier 784 il revint toucher le milliaire d'or d'où rayonnaient les routes impériales. Sur la place intérieure du Palais, à la joie de la classe négociante certaine d'accroître ses trafics dans ces provinces rouvertes, il chevaucha parmi la majesté des étendards déclos et

II<S IHKNK l;T I,KS KIMOUKH

le poiidioirmciil de l:i cii v;il<*rir. I ,ii 1 1 ('t^ciilc le rorilt avec IxMiicoii j) <l lioiiiMMii . jcnii voulut (jiic Ion lf"t;'it e\l liioidinaireiiu'iil 1 l);il)il«' nilnislre (jiii le secoiitlail. Staurakios triompha solcrineiletiient dans rilippodronie avec une splendeur Inac^coutumée. liyzancc n'avait rien vu de pareil depuis Bélisaire.

Irène comptait alors deux ans de pouvoir.

Ses adversaires semblaient partout défaits aussi bien par l'opiniâtreté de ses armes que par l'adresse de sa politique et l'énorme activité de ses eunuques. Au pouvoir précaire d'autrefois, maintenu contre l'hostilité du peuple selon la faveur instable des troupes, succédait un gouvernement en équilibre sur ces deux forces, sachant acquérir les sympathies des masses au moyen d'une économie sociale admirablement improvisée, sachant, de plus, occuper Tinquiète brutalité des soldats par des expéditions militaires, avant de la réprimei' par d'énergiques coups d'Etat.

Byzance n'armait que contrainte, et pour conclure les querelles au moyen d alliances commerciales.

La prospérité accrut étrangement sous cette administration. Les excellences du règne de Justinien se renouvelèrent. Partout la culture des champs occupait les bras des captifs. Les routes sures se creusaient d'ornières sous le faix des chariots colportant les richesses qui passaient d Orient en Occident. La vertu géographique de Byzance en faisait le comptoir du monde le plus achalandé entre la civilisation de 1 Asie et la barbarie de l'Europe.

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Irène alors se remit ii l'élude. Bythomélrès cliargea de parchemins les mains propices de rinilice. Les sciences incluses aux anciens livres de l'hermétisme alexandrin révélaient les conseils nécessaires pour établir Tharmonie des éléments humains en présence dans le corps de l'empire. Irène recon([uit sa précellence intellectuelle.

Assise sous les tendelets impériaux, à l'extrême pointe d'un promontoire dominant les eaux rapides du Bosphore, elle passait les soirs, avec le Mesureur de TAbyme, devant l'immortelle splendeur du ciel levantin. A se voir reflétée dans les vasques de métal, et resplendissante comme la Mère du lésons en la chasse pompeuse de ses vêtements ([ui miraient les scintillantes étoiles sur chaque facette de leurs joyaux, elle écouta chanter ses espoirs de triomphe. Sa mémoire reconstituait les enseignements logi([ues d'autrefois (juc précisait l'eunuque à la voix changeante. Elle se demandait pourquoi les arbitres du monde négligent si facilement la joie de sentir leur esprit, vivifier les âmes de millions d'êtres, et leur imprimer une cadence d'efforts réalisant \v. principe mêm(» qui les suscita. Renoncer à cela pour sacrifier à des appétits! Irène ne comprenait plus son erreur. Les m()nar([ues des temps défuntsjdéfilaient, devant son souvenir, courljés sous le ridicule de passions humbles pour l'assouvissement des- ([uelles le pouvoir ne leur avait paru c[u'un moyen. Elle éprouvait de la honte h songer ([u'elle compterait un jour, aux pages des annales, dans la série de ces princes.

120 IMKNK |;T LKS KIM'CM.'KS

Le désir de lime vil>i(i nu pciiplr iiu souille de son cspril la tenait haletante et pâmée fjiiand la foule approbative poussait vers elle ses flots humains s«îeoués de clameurs favorables. Klle imaginait que tout cet élan de la multitude pénétrait sa chair tressaillante. Elle communiait, prescjue sous les espèces sensuelles, elle, principe actif et fécondant, avec cette foule passive, enthousiaste comme une amante, et palpitant comme l'épouse à l'approche de l'époux.

Ce délire d'élue, elle l'éprouva surtout durant le voyage qu'elle accomplit h travers ses Etats. Dans tout l'éclat d'une gloire récente dont le peuple s'était déshabitué, elle parut aux foules pieuses ainsi qu'une seconde incarnation de la Panagia. L'or des réserves isauriennes alimentait ses perpétuelles largesses. Elle semait, sous les sandales des passants, les monnaies nombreuses, symboles infaillibles pour enchanter les Ames.

Sa marche d'ailleurs fut marquée par des œuvres. Elle reconstruisit les villes que les guerres avaient détruites. Elle fonda des colonies pour les pauvres. Elle dota les monastères communistes. Ainsi confia-t-elle à l'économie des moines, la ville deBerrhoë qu'elle releva parmi ses ruines, et qu'elle nomma Eirenopolis.

jSi, Rotrudc, fille du Franc, avait (Hé fiancée au prince. Elle était la sœur de Louis et de Pépin, sacrés récemment rois d'Aquitaine et d'Italie. L'ambassade solennelle envoyée près de Karl revint avec l'acquiescement. Ce que uavaienl obtenu ni l'Isaurien, ni le Copronyme

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inal^ir iaiil do (IciikucIk's (;l (riuitniliatioiis, Irrne, par rinifiativ»' dr ses niiiiistres, fit In grâce fjne projetait ail loin sa f^hnrc. se l^Uail fait en ((uelquc »(irle solliciter coninie iiii honneiii-.

Les Gi'ces ehérîssaioiil déji» leur future impératrice. Ils la baptisèrent Erythro, dans la vivacité de leur allégresse, lui donnant le nom de la mer qui se ma» iait au sol de l'Mmpire.

La Régente et Jean élurent un eunuque. Il partit vers la princesse afin de l'instruire dans la coutume et dans la langue de ses futurs sujets, de l'initier au cérémonial, aux sublilÎLés du dogme byzantin.

Cette fois, les évoques des Ciaules ne s'opposaient plus. Certainement Bythométrès avait offert les gages d'une prochaine conversion durant les ententes nuptiales. La précieuse amitié de Home secondait alors les eunn([ues iconolatres.

— Rotrude est-elle aussi belle (jue le paon ?... demandait Constantin non sans inquiétude... Et comment devrai-je l'embrasser?

Dans les soucis d'une politique complexe, le jeune prince avait été quelque peu négligé par l'afTection maternelle. Si, jusqu'à la mort de Léon, Irène l'avait choyé comme le motif de ses plus ardentes brigues, l'empereur mort, elle commit aux moines et aux eunuques éducateurs le soin de cultiver la croissance de Constantin. Quand se posa la question du mariage franc la régente s'étonna de voir s'enfiévrer Ladolescent. Loin de sa puérilité première, il envisageait

iRÈisE ET i.p:s eunuques 1 ^)!^

r;ivenir déjà comme une proche expérience à mener soimême. Il se révéla soudain très amoureux de Hotrude. Excitée par Tenthousiasme des gens, sa naïve prolixité se promit de conduire le monde avec cette fille de la grande race combattante. Le Maître des Oifices, l*ierre , lui donna une paonne qu'ils nommèrent Rotrude aussi.

Irène devina qu'il lui siérait bientôt de s'efTacer devant le pouvoir de l'empereur devenu l'homme d'Etat. Son autorité de régente était chose intérimaire, et pis aller de tutelle durant la viduité de la patrie.

Il arriva (jue cette femme altière se rendît à ce raisonnement vers l'heure môme où la combinaison de ses plans aboutissait. Il lui fallut admettre qu'un rôle de vieillesse allait lui convenir dans la retraite du monastère, ou dans les salles du Gynécée. Plus elle ne commanderait ni ne goûterait l'ivresse de sentir lui battre au cœur la laveur publique, de suivre, haletante, le jeu des empereurs où les vies humaines sont les points de dés, et la terre, avec les mers, le plateau d'enjeux.

Constantin avait douze ans. L'extrême jeunesse de l'héritière franque laissait encore du répit.

Irène se vit, à trente ans, près de ne retenir (jue son titre. Peu lui importait la dignité sans le pouvoir. Cela parut aux eunuques une souveraine injustice du sort. Comment un garçon sot et inexpérimenté saurait-il assumer l'cpuvre gigantesque ? Ne croulerait-il pas dans lordure de ses vices juvéniles comme ses

IRKNK KT T,KS KL'NUOUEH

aïeux inéiHorahlos ? Irèin; le rc^gardait courir avec des chiens molosses dont il possédait au juste Tesprit.

La i-égcnte se révolta. Jean lui permit de ne pas céder à la coutume des cours. Kt, pour reculer au moins réchéance d'un si funeste avenir, Staurakios guida sa diplomatie de manière à refroidir les relations actives entre les deux pays. D'abord Irène allégua 1 âge des fiancés pour prétexte à son refus de fixer la date des noces, puis tergiversa sur le détail des actes olliciels. Ainsi, peu à peu, les négociateurs se lasseraient. Eutychès laissa tomber les questions de date, de contrat, sans rupture apparente, néanmoins.

Mais, de cette secousse morale, il demeurait au cceur d'Irène un étrange sentiment de méfiance à Tégard de ce fils qui la pouvait anéantir, du soir au matin, par un coup de force aussitôt légitimé. Elle le voyait en proie aux conseils de vieux libertins, d'audacieux jouvenceaux aptes à tout tenter pour obtenir la direction des affaires. Déjà Phares trouvait que le Maitre des Offices flattait exagérément son élève, en lui prédisant les victoires de l'Isaurien, du Copronyme, de Léon même, en oubliant de lui dire leurs défaites, en présentant chez le prince telles femmes de la cour réputées pour leurs vices.

Hors le désir de régner, aucun signe d'intelligence ne semblait éclore dans ce cerveau embryonnaire attaché à connaître les plaisirs extérieurs, les futilités de la vie, à livrer et à retirer sa confiance aux plus méprisables favoris. Toute la hideur d'àme propre aux

jeunes garçons se manifestait en ce petit-fils du Copronyme. liien qui lit pressentir en lui un génie tlu gouvernement ou de la guerre. Il n'aimait que les paons, les biches, les chevaux, les chiens, les athlètes, les filles parées étrangement, la musicjue violente et langoureuse.

Les eunuques s'assurèrent qu'il importait de ravir Byzance à ses mains.

Ils n'avaient d'autre moyen d'y réussir que de se faire plus indispensables encore aux destinées du pays, que de pousser leur tache plus outre, et de séduire le monde par le bonheur de leurs entreprises.

Contre leurs adversaires, contre ceux qui, patiemment, résolument, attendaient l'émancipation de Constantin, contre les inconoclastes du parti militaire, il fallait férir et gaorner. La seule chance de salut c'était la déchéance de ce parti. Ensuite les orthodoxes devraient aux eunuques leur liberté religieuse, les moines leur richesse territoriale et leur sécurité, les femmes l'accomplissement d'un vœu très cher. Cela raffermirait l'alliance avec le Pape et l'Occident. Cela vaudrait au trône les subventions du clergé, la reconnaissance des classes agricoles ennemies des soldats, et qui payaient l'impôt. Irène entama rapidement la lutte. Pour grandir encore le prestige de la cause qu'elle secondait. Phares lui ménagea un miracle.

Très à propos, un paysan de Thrace dégagea le sépulcre d'un géant enfoui dans la terre avec cette inscription : « Le Christ naîtra de la Vierge Marie et

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