I :')8 IHKNE KT I.KS KUNLQURS
Sopliia olx'it :
— A loi, l);itni;irH>s ! \ ;iin([iioiir !
An l)iiiil (1rs Ifompcltcs, Ourinanian, banquier AriiK*nicn, s était approclu'; de répistate, et, le tirant par la manche :
— O Nicéphore, (ils de Décapoliti.'S, tu prétends que je livrais à l'intendance de l'orge moisie.... Dis maintenant si ces chevaux ont l'air d'avoir mangé des fourrages de rebut.
I/autre le repoussa doucement :
— .fe ne dis rien... je ne parle pas Quand j'ai
visité ta nef au Pélagion, ton orge était moisie
Le préfet de la ville m'a ordonné de la prendre. J ai obéi. Ça te regarde. Tu auras payé pour ça.
Le banquier prit h témoins les femmes :
— Je vous le demande, mes gracieuses, les bêtes de Damianos semblent-elles avoir mangé de l'orge moisie, depuis Pâques?
Sophia répondit, ironique :
— L'agrafe arabe que tu m'as donnée, pour mon entremise dans le marché des chaussures militaires
— Parle, mon petit pigeon blanc !
Elle se fit brusque et rieuse :
— Elle n'est pas en béryl, voleur!... Ne crois plus que j'aille embrasser à ton bénéfice le préfet... Tu peux emballer tes marchandises et 'faire mettre h la voile tes bateaux... Ils emporteront un joli pourceau
arménien I
Toutes éclatèrent de rire.
IRÈNK KT LES EUNUQUES I Dp
— Ne ronge pas ta barbe... bouc noir,... conseilla Maximo.
Ourmanian, piteux, revint ii Tépistate :
— O Nicéphore, vois comme tu corromps leur esprit avec tes propos imprudents
Celui-ci mit la main sur son pectoral :
— Je ne corromps personne : Je suis un pauvre serviteur du Palais, le dernier des serviteurs. Là !... rangez-vous... Ne bouchez pas le passage impérial
Tout en parlant, il fit aligner les soldats de la garde. Ourmanian levait devant l'accusatrice son doigt et ses bagues :
— Sophia, tu méconnais ton ami.
Il tira de sa manche une cassette d'ivoire. Sophia simulait la défiance :
— Je n'accepte rien de toi qu'un talent d'or et je le ferai peser, fraudeur !
Mais il l'enveloppa de gestes doux :
— Kcoute, belle de-festins, le marchand de Bagdad aura volé mon matelot pour ce qui concerne 1 agrafe. Ces Sarrasins sont devenus si impudents depuis leurs victoires sur les enfants du Christ... Mais cette cassette... Tu vois : le couvercle se lève aisément. Tu peux y mettre de la myrrhe, tes pâtes de fard, ou ta compote de gingembre... Accepte en souvenir de ton Ourmanian.
Il adressa deux baisers. Maximo prit l'objet, le retourna, le fit tinter par des pichenettes de ses beaux ongles :
— La boîte est jolie.
— On se mire dans son ivoire,,., observa Zoé (|ui approcha sa lij^urc et ses frrosses lèvres écarlales.
Piilchérie vint se collera la lianclie <]<' rArniénien :
— Tu sais, Ournianian, je suis du souper des ^r'*-
nades. Le Dronjxaire de la Veille m'invite Si tu as
une autre cassette
Elle prit sa lourde <<or^e dans ses deux mains et sembla Todrir.
— Dis-lui donc à ton Alexis, entre tes baisers, ceci, ... insinua le financier : ... Qu'il achète à l'intention des Cataphractaires, les dix mille lames d'airain que débarque mon vaisseau. Vu amas un diadiMue comme celui de l'Augusta.
Ce disant, il montrait le Cathisma derrière les gardes.
— Silence ! Silence ! . . . clama Nicéphore impérieux... On peut vous entendre. Sur ce gradin, il v a des barbares.
S'étant retournés, tous regardèrent le degré ou se te*naient de tels spectateurs :.
— Le grand, avec des yeux bleus...? fit Eudoxie. Phares haussa les épaules, méprisant :
— Le légat franc. Un soldat de Karl. Il se nomme Clotaire. Et ils l'appellent Comte, absolument comme s'il était né d'un patrice romain.
La colère emportait Zoé :
— Et on le laisse faire ici, h Byzance, dans la ville de notre pieuse Irène.
Eudoxie tapa de sa sandale le pavé :
— Honte ! Un barbare porter un titre romain !
IHKNK KT I.KS KUNUQUKS I () I
— Ah! quand les fenrimes gouvernent !.. . gcniit Nicrpliore, iinicr.
Brutal, l*harès l'interpolla :
— Serviteur de l'Augusta, tu déviais te taire!
— Je me tais, Pliaiès, je me tais... répondit en saluant Nicépliore,... je suis un pauvre homme moi.
Et Ourmanian se campa la main sur la ceinture.
— D'autres aussi pensent quel empereur Constantin, si sa • mère n'étouil'ait pas son esprit, rendrait du pres-
tii£e au nom romain.
Phares, malicieux, glissa :
— En emmenant les soldats piller les églises!
— IMller!... répondit Nicéphore en haussant les épaules,... les soldats du Christ ne pillent pas les églises, d'une part !
L'eunuque elFaca du geste cette protestation :
— Ils ne s'en privaient pas quand Léon eut décrété l'abolition des images. Pieux soldats ! Ils Qn ont londu dos statues, pour vendre le métal aux Arméniens, llein, Ourmanian, tu as fait ta fortune, alors?
— Il vient d'en refaire une autre,... alHrma Pulchérie,... en fabriquant les images neuves depuis que notre très pieuse Irène a rétabli le culte ancien !
— Renard Scythe!... silïla /oé en se courbant et en faisant les cornes.
Pulchérie caressa la barbe du banquier :
— Gros sournois de Cappadoce !
— Tu exagères, Sophia, tu exagères! .le gagne peu. . . Je suis riche selon la lune et lescaprices du veni . . .
\()9. IHKNK KT I,KS Kr.M(,)lKS
— Deliors... c()inni;m(l;i sourlaiii le lîmssrt de Ph:irrs, (Ifihors... Si lu ne veux rtre mis ^iii iiais clans les basses-fosses. Ilois d ici. Tous!
Ils obéirent. Des gardes reponssèrent la foule vers les gradins. Le pont fut vide en un instant. L impératrice entrait. On l;i vit soitir du (^athisma a la suite de Constantin que la colère secouait. Maria d'Arménie essayait de le contenir. Mais Tempereur bouscula Phares et marcha vers les gradins du peuple. Il tiraillait sa chasuble, violemment :
— En vérité, devant le peuple, ma mère, devant le peuple, je crierai cela.
Il écarta Phares encore une fois :
— Toi, disparais! Urne d'infamies! ordure sous les deux espèces !
Maria qui perdait son voile bleu constellé ajouta doucement :
— Hâte-toi, Nicéphore ! Que l'on donne le signal de l'autre course. Byzance ne verra pas la colère de TAutocrator, si le galop des quadriges accapare ses yeux !
Irène s'interposait entre Constantin et la foule lointaine :
— Ton peuple !...
— Au nom sacré du Christ !... hurla-t-il... Que Byzance voie ! Que Byzance juge ! Qu'on juge entre la mère qui ordonne aux eunuques d'insulter le fils, et ce fils, empereur des Romains, Ah î l'empereur des Romains ! Ecoute, Byzance... Ecoute !
Il tenta de se montrer au peuple , malgré sa
IRÈNK KT LES KUNUQUES l63
leniine qui, suppliante, le retenait par les vêtements, et gémissait :
— U^il (lu I hé os !
Lui, la repoussa, furieux :
— Retire-toi, retire-toi. Tu sais (jue je ne puis te supporter, quand Théodote cesse de suivre tes pas et de sourire ii mes lèvres. Va, va, pleure. Tu pleures comme un mime selon le cri de la flûte.
INIarie s'enveloppa de son voile, et recula dans l'intérieur du Cathisma, parmi les suivantes qui la consolèrent. De loin elle regardait les gestes de la mère et du fils. Irène se faisait tour à tour ferme, puis aimante, ironique :
— Cesse, Constantin, de la meurtrir, cesse. Oh ! Toi que j'enfantai pour la gloire du monde...
— La gloire du monde me donnera-t-elle les soixante talents d'or qu'il me faut pour soutenir l'honneur de mon auguste parole, Despoïna?
Irène répliqua :
— Tu as promis à tes parasites, à tes courtisanes.
— Certes !
Elle le regarda longtemps puis le prit aux épaules :
— Consens à m'entendre en silence, Rayon du Christ, et si, m'ayant écoutée, tu persistes à vouloir prodiguer des largesses...
— Je mourrai subitement comme mon aïeul Copronyme et mon pi're Léon... C'est cela que Ta Piété veut dire ?
— Non... répondit froidement la mère.
lf)/j IHÈNK KT l,i:s Kl NU(,)UES
— (hloi donc ;il«ns.' Me lcr;is-fii h.'iltrc de v<*rg«*s par les ciimKjiics ou nvouj^ler paf los scholîure». . . ou loiidiccl |('I('C au conseil I par Ion pa t iiaj clic I arasios ? ()n dit (jn Cnsciu hic. dans les soulcrijinis d l'ilciillu'*lion...
Mauvais, il liéslla, j)uis srî prit ii riic. IiiMic no se t roul)la ^nôre :
— Ose achever... ose... Tu n'oses pas répcter les calomnies que les ivrognes échangent vers la fin des orgies à tes oreilles impériales, et devant les danseuses vautrées au milieu du vin...
Surprise de le dompter, elle insista :
— Tu n'oses, mon fils Il persiste donc encore au
lond de toi un peu de la grâce que le Théos dispense aux fils imprudents, un peu de la grâce...
Elle marchait vers lui, et, par ce geste, le forçait doucement à reculer dans le Cathisma.
Peu à peu ils y rentrèrent, en discutant, seuls.
— Constantin ! mon fils !
Elle s'attendrissait :
— Constantin... fleur de mes yeux vieillis, mon enfant, mon cher enfant... oh!
Brusquement, s'étant écartée, elle se troubla, très sincère. L'empereur lui baisa la main :
— Je ne demande pas que ton âme se désole : je demande qu'elle ordonne h Feu nuque Staurakios de peser soixante talents d'or.
A voix sourde, la mère répliqua, les yeux vers le Cirque :
IRp]NK ET LKS KLNI'OIKS
ion
oiir en (aire don ii ton
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exis,
aniianos,
et ils distribueront la monnaie à la ]K)pnlace qui mendie sous les arcades de riiippoclionie, afin qu'elle insulte les ministres au passage, afin (ju'elle excite à Témeute les soldats iconoclastes, afin (ju'Alexis, illustre par ses vols, triomphe contre ma force, sous ton nom. KUe le toisait, lui saisissait le bras, grondait :
— \ oilà pourcjuoi tu veux soixante talents !... Dédaigneux et perfide, il sourit :
— Puas peur, maîtresse des Romains?...
— Pour toi... Tu vis avec le crime... Tu écoutes rire le crime...
11 feiirnit Pinnocence :
— Tu redoutes un crime de moi ?...
Elle le regarda, prophétique :
— Je pense que tu succomberas sous des mains criminelles...
— Celles de tes eunuques...
Elle parla lentement :
— (belles de tes convives. Je vois le cachot des Nouméra où te garderont des cavaliers barbares (jui n'entendront pas tes plaintes... .le vois venir, à pas sourds, les nègres portant h; réchaud et les fers rougis... Je vois ta pauvre figure où luisselle un sang noir... Je vois le traître, chausser, dans la Sainte- Sagesse, les souliers de pourpre aux acclamations des légionnaires révoltés. Et parmi les sous victorieux des simandres j'écoute ton agonie geindre dans la mare hideuse. Oh ! cela me donne une angoisse sans nom,
lC)G IHKNK KT LKS KUNLOUKS
une douleur qui étrangle, une peine (jui racornit les paupières sur mes veux douloureux,. . , une peur qui vide ma eliaii' de toute chahMii-, parce (jue tu es la chair de ma chaii- ; parce qu en moi ruisselle déjà le. sang de tes pauvres yeux crevés, de ton cher col entamé. Cela m'étoufTe... cela me... me...
Elle s'arrêtait, haletante, les regards vers la terre. Constantin doutait :
— A connaître Tinsolence de tes ministres. I)espoïna... je n imaginais pas cette afTection...
L'impératrice se mit ;i marcher à grands pas. Elle revint, prit son fils au cou, le secoua, maternelle et vigoureuse dans le couloir de marbre rouge déserté par la discrétion des courtisans.
— Tu n'imaginais pas... tu n'imaginais pas! mais dis, dis ce qui put t'induire à penser que je fusse dépourvue d'amour envers toi! Dis!... Tout enfant, je te montrais au bout de mes bras, lorsque le char impérial m'emmenait à La Sainte-Sagesse, par les rues pleines de cris de fête ! J'entourai ton jeune âge de savants illustres. Je voulus que leur science nourrit la mémoire. Ah ! oui ! oui î... j'espérais alors de toi autre chose, autre chose que ta noblesse, j'espérais ton intelligence...
Elle s'interrompit, dans un rire d'indignation. Mais le jeune homme, les lèvres gaies, pirouetta :
— Je suis rElle-mème Isfnorance et l'Elle-même Sottise ; je ne le méconnais pas. Tes eunuques me le font assez comprendre. Et ton rhéteur Jean donc! Je sais :
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1.1, de toute t'ait itude, il (icci:sail sa mère. J'aye 1(37.
ce n'est point l'intellioence que chérir les belles formes des leinines , des chevaux , des coureurs , les nuances développées des étendards et le tumulte majestueux des cavaleries en marche; ce n'est pas Tintelligence de se plaire dans les camps, de préparer à Byzance des destins immortels. Ah ! certes ! ce n'est pas l'intelligence des eunu(jues, ni des prêtres, ni des femmes...
Et, comique, il salua profondément sa mère. Irène leva les bras :
— Byzance ! Tu as dit Byzance ! Tu nommes son destin !
Il déclama :
— Je veux, par le coura^i^e de nos soldats, illustrer sa gloire ! Toi tu veux, par les quenouilles de tes eunuques, tisser son linceul.
Rt, de toute l'attitude il accusait sa mère. Elle montra rilippodrome, là-bas :
— Ah î Byzance ! Pour quels autres que pour elle et pour toi ai-je accumulé l'or dans les caves d'Eleuthérion, ai-je étendu sur les mers leHort de ses navigateurs, ai-je imposé des temps pacifiques aux Sarrasins et aux Bulgares ?... Bvzance ! La voilà î Ce peuple qui braille en l'honneur des cochers, et qui se vend aux enchères. Tu parlais de troupes, de légions. As-tu seulement une cohorte de Romains ? Une seule ?
Le souffle dans le souffle elle s'arrêta. Mais l'empereur continuait, majestueux et grave :
l()H (MhNK Kl l,i:s KINLOLKS
— Ironie ;il)S()rl)c le moiKh; (hiiis son immii. Les enfants du nioiidr sonl des Honiniiis...
Irî'nc c<'|)cii(l;nil l'admirait tout rou^c* de (:<)l<'ii;, ci les yeux en lueurs. Doucement elle l'attira contre elle :
— Pourtant je; l'aime ainsi, rude et téméraire enlani, mon enlant ! Poutijuoi laul-il (jiie la lorce de ton cœur fonde entre les mains des prostituées .' Pouiquoi l'instinct a-t-il mis sa chaîne auloiii- dr ton (;orj)s robuste... Pourquoi n'ai-je pas su chasser de ton âme tous les vices comme une meute de chiens hargneux ?.. Je me sens coupahle devant foi.
Lui, revint à son idée qu'il trouva plaisante :
— Parce que tu ne fais pas peser soixante talents. Fais-les donner, tu ne seras plus coupable. Tu dormiras sur ta conscience en paix.
Désolée, la mère se détacha de son fils :
— Je parle, je parle de toute ma peine, et tu songes seulement à ce qui fera rire des femmes ivres.
— Je suis jeune et fort,... proclama-t-il avec orgueil... Je veux plier les femmes sous mon bras et le monde sous mon glaive.
Elle 1 admirait encore :
— Comme tu es beau tout de même, Constantin. Il en convint :
— Elles me le répètent. îl est vrai que je dore leur louano^e.
— Et tu ne te lasses pas,... répliqua-t-elle, pleine d'étonnement sincère... Elles ne te lassent pas, la paresse de ces hommes aux rires absurdes, la vénalité
de ces épouses courtisanes qui, adultère par adultère, obtiennent, pour leurs maris, les commandements des thèmes et des éparchies, celui des Hottes et des armées? Ca\ ne te lasse pas de meurtrir l'àme de ta tendre épouse Marie ? Le mal ne te lasse pas ?
— Se lasse-t-on de vivre ? Je vis par tous les sens. Je veux vivre le plus...
11 devint impérieux.
— 11 me faut soixante talents ;... et la punition de ton eunuque, qui me les refusa.
Irène voulut encore le raisonner :
— Sais-tu le prix de For, mon enfant? Sais-tu que par ce seul élixir Byzance survit ii son histoire ? Une goutte d'or, c'est une parcelle de l'empire... Mais tu ne vois donc rien, tu ne comprends donc rien ?
— Je vois des femmes qui veulent de l'amour, et des hommes qui veulent des combats...
Il avait dit cela en poète, mais il acheva, rageur, frappant la colonne de son poing fermé :
— Quand lOr manquera, nous irons en reprendre dans les villes des Sarrasins, ou dans celles des Lombards, avec nos armes et avec nos aigles !
La mère répondit, pitoyable :
— Enfant! Tu ne connais rien de Byzance!... Mais, de toutes parts, le flot des hommes se rue sur la proie.
Et elle fentrainait sur un balcon, lui désignait les spectateurs, éloquente et fiévreuse :
— Regarde là-haut, au faite des gradins, ces barbares ! Le Franc vient chercher la rançon des captifs
lltK.Nr. 1; r J.KS Kl NLC^UES
'|ui M^roiiiscrit rn iLilic lA'niir sonimo 1rs logollu-ti-s (Ir lui vcisrr le liil)iil, sinon su ciivîilcrie [)jissf eu (^;i|)|):kI()('c. Le lc<rat du |>a|)0 veut (l<* lOr aussi pour convertir les Saxons! Si on ne lui on clonnr*, il décliaîne sni iiohc (routière les l'ranes de Karl... Toutes ces lanij)roies aspirent lOr de ton «'fupire... Ah ! oui ! tes soldats ! tes armées!... nos soldats ! Os Khazars ! ces Arméniens ! ces Lombards ! i^as un Romain ! Ils ne sont alertes que pour la fuite !
Et elle le ramenait dans l'obscur, par la main : elle le brusquait comme un enfant :
— Et alors, toi aussi, tu veux boire le san^ de Byzance, jusqu'à ce que son corps tombe en lambeaux... Tu le veux, dis?
Elle lui avait craché ces derniers mots dans la figure. Il se redressa, furieux :
— Pourquoi tes eunuques s'opposent - ils à la guerre?... Laisse Alexis prendre, avec moi, la tête des légions... Tu verras...
— Je verrais la déroute !
— Non... Tiens, donne-moi ce que ton trésorier destine au Franc : je me charge de le faire payer avec du fer... Tu refuses? Tu ne veux pas que je vive, que ma vaillance vive?...
Cependant, Marie vers eux s'était avancée, les mains tendues. Et Irène, câline, couchait la tête de son fils sur son épaule. Et elle l'embrassait. Et elle lui répétait à satiété :
— Mais je t'aime, moi, je t'aime dje tout le sang
ui engendra ton san
u ne veux cependant pas
afin de satisfaire des prostituées et de la populace.
ivrer aux
barl
)ares
la \
ensee itomaine
Fatigué il se libéra de l'étreinte et dit :
— Je voudrais qu'il y eût moins de lâcheté au cœur de tes ministres.
I^lle s'obstina :
— Ces hommes qui te conseillent dans la débauche, ils mentent... je t'assure, ils mentent lis mènent au désastre, à la défaite, ii la mort.
Le silence dura. Marie fit (juelques pas encore et, timidement :
— Ne faut-il pas sauver I^yzance de la barbarie du monde ?
File entourait la taille de son époux, et d une voix adorante, murmurait :
— Oh ! si nous pouvions ensemble nous donner à cette tache, avec nos trois cœurs, nos trois coips, nos trois vies, maître...
Il se taisait. Irène crut le convaincre :
— Compte quelle sera cette tache ! Il faut que l'idée, l'idée seule, sans glaives, snns soldats, triomphe de la force des peuples barbares qui bruissent autour de nous jusqu'aux confins du monde, en une seule lorét de fer...
11 marcha vers la fin du couloir, vers la clarté de la loge impériale pleine de gens.
— ?s\)us y pourvoirons, Despoïna... Marie ! Voici la splendeur parmi tes femmes.
l']'^ IHKNK KT I,KS KINLOLKS
(l'c'îtail la claiicî Tluodolc soirée clans une tuni(|uc' de l<*tf('r lissii r()s<' cl v<;rl. Avec ses compagnes, elle gravissait les niai'ches conduisant de Tarène au (lathisnia.
Marie simplement se résignait :
— Chéris donc sa beauté! Vraiment, tant (|ue lu aimeras mon âme seule entre les âmes...
L'empereur, tout à son désir, ne l'entendit point : Irène demanda rudement si la beauté de l'œuvre
romaine ne valait pas mieux qu'une beauté charnelle.
Constantin douta :
— Qui pourrait dire, si la magnificence d'un beau corps ne l'emporte pas sur la beauté d'une idée grande ?
— Tu parles toujours comme un marchand d'esclaves.
— Hé ! ma mère, les marchands ne parlent pas si mal, avant de verser dans tes trésors d'Éleuthérion l'argent par lequel ils achètent ta politique...
Irène fut blessée de sa cruauté plus que de l'allusion.
— Qui achète et qui se vend, ici?
Marie, supplia :
— O maître du monde !
Il s'excita :
— Je suis entre vos mains un moine sans pouvoir.
— Tous..., afïirma froidement Irène..., nous sommes entre les mains du Théos comme des faibles sans pouvoir.
Constantin se précipita :
— La course finit... Regarde, Augusta, Damianos l'emporte encore ! Il tourne la borne ..
Kt peiulanl qiio le peuple acclamait, que les trompettes sonnaient, Constantin enthousiaste ne cessa plus de répéter :
— .ralinc Damlaiios ! Quelle main ! Alexis, nous avons la victoire : nous aurons les talents !
(le fonctionnaire replet, trapu, venait de Tampluthéàtre. 11 se prosternait à distance !
— Ton Autocratie peut-elle ne pas triompher ?
Et il se prosternait aussi devant liène qui, ne thiij^nant pas Tapercevoir, contemplait au loin l'agitation ovale du peuple :
— Maîtresse des Romains !... Le Théos commande par ton Verbe... Sagesse du monde.
11 s'inclinait devant Marie :
— Despoina, Tour de splendeur.
— Que l'Esprit t'éclaire, Alexis, comme il éclaire les Saints Apôtres : je le souhaite.
Alexis s étant reculé, pâle, Constantin réprimanda son épouse :
— Tu reçois mal ceux qui m'aiment... I/Fsprit peut éclairer ta prudence aussi...
Et pour se venger il désignait à son précepteur, avec dévotion, Théodote, les suivantes :
— Voici la lumière du jour... Trop longtemps nous vivions à l'ombre...
— Despoïna..., dit Tenfant..., le peuple jette Ix Damianos des fleurs, des fruits, des parures... Les femmes se dépouillent et lui lancent leurs colliers... C'est un tumulte qui retarda notre marche, car les
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«'corces de puslrqncs j)lruv('iit aussi siii hi lioiitc des cochers vîiincus...
Mîiric; tii's jium'Iic, i (jx^kIiI :
— Théodotc, tu es un joyau mis par lo lésous, sur le (Voiil do Byzancc. ..
J>o complinienl fut coiri^é par la rudesse d'Irène :
— l'iiéodotc, lu souffriras bientôt, car certains te veulent pervertir... Garde-toi !
— O Despoïna..., dit la jeune fille craintive..,, que ton verbe ne mêle pas de mauvais présages à la joie du jour... Des cigognes ont passé h ma droite en criant...
— Cela signifie que ta fortune va grandir. Tu deviendras puissante, Théodotc... promit Constantin.
— Contemple notre très pieuse Irène.., murmura le Drongaire de la Veille... Elle était seulement belle et la plus savante entre les vierges athéniennes. Cela suffit pour que Taïeul de notre empereur la choisit, et qu'elle commandât aux princes de la Terre, sans quelle descendît d'une noble race.
— Je ne suis pas savante..., dit Théodotc, modeste.
— Ni prudente... aggrava sévèrement Irène.
— Oh! elle pleure, l'enfant...
C'était Marie qui se penchait affectueusement :
— Il ne faut pas la meurtrir avec des reproches... Théodote, on te pardonnera.
Constantin s'indigna :
— Vous ne lui pardonnerez pas sa grâce... parce qu'elle m'enchante et que vous me haïssez... vous.
Humblement, Marie crut devoir se justifier :
— Je m'enchante aussi de sa grâce. Nous ne te haïssons point.
— Tous le savent... Tu redoutes de me voir relever le destin deByzance... Parce que les soldats nrainient, parce que l'injustice se répare, parce que les eunu- (jucs sont réprouvés, vous accusez ma jeunesse et mes amis, toutes deux.
— J'accuse tes instincts et leur bassesse..., répli(juait Irène.
— Comment chérir cette arménienne..., demandat-il cruellement..., cette arménienne qui abîme son corps avec des cilices, et dont les macérations flétrissent la gorge ?... J'adore la force de la vie et la splendeur de la nature... lesous, tu nous ofTres la beauté pour que notre gratitude te remercie en se réjouissant... Théodote est un signe de Ta magnificence... ; je Tencenserai comme toi-même.
— Notre maître parle avec abondance,., railla légèrement Alexis... Voilà une prosopopée de grammairien érudit, ne trouves-tu pas, Nicéphore ?
L'épistate se contenta d'un geste évasif, mais Irène moqueuse :
— Tu blasphèmes, mon fils, sans manquer aux préceptes de la rhétorique. Pourquoi ta force et ton intelligence ne servent-elles que tes appétits ?
Et elle farda ces paroles d'un sourire. Marie, adorante, ajoutait :
— Le peuple se tait, tout stupide d admiration quand passe l'empereur. Il oublie; sa joie de crier...
Ijf) FHkNK KT LES El'NtJQUEH
— A-l-il (1rs veux li('r<)V(jiirs !
— Ses chevx'iix sciiihiciil ciselés cl.'ins If iVr hieuâtr**. ('(nnnir ceux des îiiiIuhk's shitucs.
— Le iiKiilie esl lies Ix'jiu. ., eoncliiîiit la dévotion d»- Théodote, cependant (|ue les suivantes, inalieirMiscs et C()([nines, disaient en ciuiMir, sans eoniinentîiiirs :
— il est l)(;aii.
li'ène soupira :
— Voici la foule qui se replace... Occupe ton tiône; pour la troisième course.
Avant de s'asseoir il eut l'idée de mettre une condition :
— J'aurai les soixante talents d'or ?
Maternelle et vaincue, Irène, de nouveau l'attira dans l'obscur de la galerie, le reprit en ses bras comme un petit, et lui baisa les joues :
— Byzance peut-elle te refuser quelque chose, Byzance et moi pourrions-nous te déplaire .*... De la cité et de ta mère tu fais les servantes de tes volontés. Oh ! je ne te châtierai pas longtemps ; comment châtier tes yeux... tes chers beaux y^ux quand ils veulent...
— Tu ne voudrais pas me châtier, Despoïna, en lui refusant... implora Marie, joyeuse d'espoir.
Elle se tourna vers la fille d'honneur :
— Théodote, sais-tu comme tu m'es précieuse, depuis que tu lui plais ?
Confuse, l'enfant baissa les yeux :
— Ton indulgence m'aime?...
L'épouse répliqua sincèrement :
— (Jin, piiisqu 1
1 t'ad
mire,
ui.
Enfin, elles obtinrent aue rempcreur trônât. Envi-
ronne
p;ir ce cortège de femmes flatteuses, il fut
di
reprendre sa place protocolaire. IMiarès, se perdait en conjectures :
— Est-ce une sainte, FAugusta Marie, ou une de ces stryges froides (jui aiment les hommes sans jalousie?
Nicéphore, qui réfléchissait, se tut un instant, puis haussa les épaules :
— On ne sait. Je ne sais pas, en vérité. D'autre part, nous vivons dans une époque de folie et de corruption... Il v a des vents qui donnent de la démence aux peuples et aux grands ; moi, j'ai un bonnet solide, par chance...
Et tous deux éclatèrent de rire. Nicéphore regagna le pont qui reliait aux gradins puljlics le Cathisma. La voix d'Ourmanian déclamait :
— J'ai perdu encore une nef que la tempête a poussée près de la montagne d'aimant.
— Vrai ?... demanda la grasse Maximo.
Du haut du gradin où il était juché, Ourmanian affirma :
— En vérité, je vous le dis. La montagne attira les clous et l'airain. Les ferrures s'envolaient pour se coller contre son flanc : alors les planches de la nef se sont disjointes : tout a péri les hommes et le chargement...
D'en bas, Nicéphore grincheux lui lança :
— Pour un pauvre, tu n'en traînes pas moins un manteau de riche... Ne t'irrite pas. Je ne veux rien
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lyS iHKM-: i:t m:s ki;m:ques
prélciulic. Je SUIS un pécheur, un luiinblc adoralr-ur du Christ! Seulement, aucun du palais ne l'igiioie : 1 impératrice a rétabli le (;ulte des images, parce que vous tous, les orlèvrr's, les lahrirants d'icônes, les vendeurs d'auréoles et de pierreries, vous tous, vous étiez associés pour doubler le trésor enfoui dans son palais d'J'^leuthérion. .. Vous lui aviez imposé cette clause !
— Par la Très Illuminante Pureté, on peut le dire, les riches et les grands sont pires d'àmes que les misérables !... conclut Zoé.
— Rappelez-vous..., gronda Eudoxie..., on m'a battue de verges, attachée a la queue d un àne, pour avoir frappé le capitaine des scholaires lorsqu'il jetait les images à bas...
Zoé, facétieuse, et qui ne redoutait pas les querelles, lui rappela :
— Sous l'empereur Léon...?
Et toutes les spectatrices de renchérir :
— Tu comptes tes années, ma tante?
— Et tu craches une dent à chaque grande fête !
— Et tu sèmes un cheveu à l'aube, au midi, a vêpres. Eudoxie devint furibonde. Elle tendit le poing vers
Maximo, vers Pulchérie, vers Zoé :
— Pour qu'il en pousse du foin qui vous étouffe, ànesses...
L'envoyé du Khalife passait au milieu d'elles. Toutes se rassemblèrent autour de l'émir, et rivalisèrent de minauderies.
I^es diamants les fascinaient snr Taigrette du turban, Hassan gratta le menton de Zoé avec son index :
— Dis, sourire du matin, Byzance t'a vu naître?
— Moi? Je naquis Arménienne : mais on m'a baptisée Zoé. Je suis orthodoxe et Grecque.
Un franc survint, c|ui riait d'elles sous sa longue moustache tombante. 11 dit h son compagnon :
— Celle (jui vend des oranges ressemble à une jouvencelle des Gaules.
Pulchérie rectifia :
— Ma mère est venue des Gaules, et mon père était un olïicier de la garde souveraine... On m'a baptisée Pulchérie... je suis orthodoxe et par conséquent Romaine.
Boniface, légat du pape, agaçait Maximo :
— Celle-ci semble originaire des Monts Siciliens. Maximo s'inclina :
— Ta Sainteté devine exactement : ma mère est revenue grosse de Sicile, avec la flotte. Les fils du Seigneur m'ont nommée Maximo. Je sais tresser les couronnes, allumer les parfums, et si Ion lit semble dur, j'ai une gorge douce pour te faire un coussin de tète...
Le comte Clotaire fut plus hil;ii(^ encore. Les poings sur les hanches il les dévisageait toutes, et faisait, en latin, des réflexions pour le Icgat du pape.
Eudoxie s'offrait au musulman :
— Moi, je puis te dénommer tous les chevaux, te faire voir Byzance, les quartiers du port, ceux de la
l80 iniCNE KT I,KS EUNUQUES
colliiio, cl 1(* IxîHi r.iuhoiir^r des BlîiqucriK's. Lii est ma m:iis()ii. Des snrvantos éthiopiennes servent les vins (les îles gr(;('([ues pour parfnmoi l.i houche.
— Illoile dans la nuit, ta maison mo. plairait... l'.t toi, llcur épanouie de la grenade... ?
Sopliia montra ses formes, dans un geste de mime.
— Moi, je sais par cœur les chants agrestes du vieil Hésiode; je peux te réciter trois dialogues de Platon et les versets de Jamblique, jusqu'à ce que, bercé dans la merveille des Idées, tu cherches à les étreindre à travers la douceur de mes membres.
— Voilà bien une grecque !
— Excuse-moi, Seigneur : malgré mon nom de Sophia, je suis Egyptienne d'Alexandrie ; mais depuis que le Khalife Omar détruisit la ville, mes ancêtres habitent Athènes, patrie de l'Augusta. Je suis fille adoptive de l'Empire romain.
Clotaire s'inquiétait :
— Alors tu connus Irène avant le trône. C'est elle, là-bas.
Il désignait le balcon du Cathisma.
— Oui, c'est elle. Toute petite je l'ai vue réciter sur la colline de l'Acropole, devant nos philosophes, les poèmes d'Homère, avec une palme dans la main, un peu avant l'automne où l'empereur Copronyme, averti de sa science et de sa beauté, la fiançait à son fils Léon.
— Est-il vrai qu'elle ne descend pas d'une famille noble ?
— C'est vrai.
IRÈNE ET LES EUNUQUES l8l
Clotairc éclata de riie :
— Et on Ta mariée au prince ?
— Tu es un barbare Tu ne comprends pas
comme, pour nous, la rhétorique et le savoir remportent en excellence sur Torgueil brutal d'un soldat victorieux. Autant descendre d un boucher scythe... ou du bourreau bulgare, alors...
Une foule se formait autour de cette fille brune, un peu velue aux ouvertures de ses hardes coruscantes et de ses voiles défaits, tandis qu'elle insultait au dédain de Hassan, à la fureur de Clotaire en manteau rouge et en braies vertes, a la superbe du prêtre en soutane violette, et portant le joyau d'une croix pectorale.
Le comte Ironcait le sourcil :
— Le vainqueur, le brave manifeste la volonté du destin, celle de Dieu, en conquérant. 11 est le bras de Dieu.
Sophia ne se laissa guère intimider :
— Il est l'instrument, la chose de Dieu, mais le penseur est le Théos lui-même, le saint Plérôme, l'Universalité des Forces.
Le légat dWdrien fit un pas :
— Ne blasphème pas, marchande de la chair... Tu vas tomber dans l'hérésie. .. Et tu mériteras à ton lour ([ue le bourreau perce ta langue
Pendant cette dialectique Hassan baillait. 11 demanda :
— Ta bouche voluptueuse, pour(|uoi dit-elle des choses qui fatiguent ? La lemme doit penser seulement à l'amour.
l82 IHK>'K KT I,KS KINIOIKS
— Oui... poiii" s'<'iiii(liir.
Maximo la tira par sa robe :
— Laisse les I^aiharps, Sophia.
— Ce sont des enfants baibouillcs. .., jut^ea Puleln-rif. Maximo, dédaigneusement levait les épaules :
— Un peu plus que des bètes de ménaj^erie. Zoé développa une moue lippue :
— Tu mords, dis, l^ianc?,..
Eudoxie tendit deux doigts en forme de fourche :
— Tu déchires, Léopard du Désert ! Avec tes griffes ? Et Zoé :
— Attends, on va chercher les belluaires... Ils leur donneront de l'âne cru et des tiges de maïs.
Dégoûté de ces basses invectives, Boniface menaça du geste l'Hippodrome :
— Race de vipères... Tant de fois tu fis mentir le Verbe de Dieu, race infâme des Nestorius, des Valentin et de Manès, race qui altère la vérité des Ecritures, par l'orgueil de l'esprit.
Clotaire se joignait à lui :
— Race de lâches qui achète la paix au poids de son or.
Hassan s'était lentement rapproché des deux autres. Il dit :
— Près de Bagdad, le chef des Emirs veille à la construction d'une cité. Seul, l'or du tribut grec a payé les pierres, les colonnes, les quais de lEuphrate et les cent galères du port... Quand on entreprendra l'édification des mosquées, nous enverrons jusqu'aux
IRÈNE ET LES EUNUQUES l83
portes de cette ville-ci quelques cavaliers porteurs de cimeterres ; et leurs légions auront fui devant eux, comme le sable (jue le veni l;iil courir... Alors Byzance paiera.
Sophia glapit :
— Byzance ne vous juge pas assez nobles pour combattre contre vous, Barbares ; vous êtes des hommes vils et pauvres. Vous mendiez ;i sa porte, en criant comme des chiens stupides, en grattant le seuil avec les grilles de vos glaives.... Byzance se détourne pour vous jeter un os ; et puis elle se reprend à penser.
— Tais-toi, ...rugit Clotaire... N'élève pas la voix devant des hommes nobles !
— Le bourreau n'est pas noble ici..., riposta l'autre... Mais il doit l'être dans les Gaules, alors, et h Bagdad
Maximo dansait :
— Eia ! L'Esprit parle en toi... Baise ma bouche! Bojiilace dévisageait insolemment la courtisane :
— Dis, si tu veux t'ollVir h mon lévrier, je te donnerai cinq oboles, six, une drachme, cent drachmes, un talent !
Ce proposnnt, il jetait les pièces sur le pont. Sophia s'exaltait :
— Brute latine, écume de Suburre, sandale de schismatique !
— Nous vendons notre corps qui nous appartient,
fit Maximo Son pape vend le paradis qui ne lui
appartient pas, contre la dîfne VA il s'estime
meilleur !
l84 IHKNK Kl I.KS Kl M (KKS
Zoé leur f^lnpil !m visaj^c :
— (Sachez vos imiflcs, l)arhîir(;s ! Ilou ! lion ! Le trident du hclluairc vous louailh'i ail :i travers les l^ajreaux
Pulchcric halaiirait une oïdiire :
— Tiens, une orange pourrie, Franc 1 attrape ! Eudoxie lançait une banane :
— Si tu aimes les bananes, Latin
La bouquetière détachait sa chaussure :
— Et l'odeur d'une sandale, bouireau sarrasin. Narquois, Nicéphore les contint :
— Arrête, toi... ne frappe pas l'étranger.
— Saisis ces femmes, Epistate..., ordonna Clolaire majestueux... ; elles insultent le féal du roi Karl, le légat du pape et l'envoyé du calife.
Mais Nicéphore impassible :
— Je ne puis les faire saisir. Elles ignoraient vos titres, seigneurs !
— Veux-tu que je me venge moi-même ? gronda le Franc?
La colère de l'étranger n'émut pas Nicéphore :
— Je suis un simple fonctionnaire : je puis seulement faire respecter le décret impérial sur l'ordre dans l'Hippodrome. Or, tu ne dois pas quitter ta place, Etranger, avant la fin d'une course. Si tu le tentes, les gardes t'enfermeront jusqu'à demain.
Sur un signe de sa main, les gardes remuèrent :
— Les lois romaines s'imposent h tous les Barbares î Clotaire, fou, pensa tirer son glaive.
irenp: p:t les eunuques
— Mort !
Hassan le retint :
— Laisse-les, Franc ! Calme ta colère. Moi, je secouerai paisiblement la poudre de mes chaussures sur ces poules bruyantes.
Cependant Bonilace déclamait, à haute voix, du côté du peuple dont la rumeur acclamait la course des chars :
— Dieu confondra votre jactance, hommes de Byzance, et vous aussi, prostituées. C'est contre toi, Byzance, que Tapotre Jean criait : « Et elle sera brûlée par le leu, parce que Dieu la condamnera qui est puissant. »
Mais il était le seul qui ne se penchât point vers le spectacle. Les courtisanes, Nicéphore et la foule, se vautrèrent sur le parapet du pont. Damianos courait.
— « Les rois de la terre qui se sont corrompus avec elle pleureront sur elle et frapperont leur poitrine en voyant la fumée de son embrasement. Les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle, parce que personne n'achètera plusieurs marchandises d'or, d'argent, de pierreries, de perles, de lin (in »
Eudoxic, impatiente, tourna la tète :
— Tais-toi, moine. Damianos arrive.
Zoé jeta des fleurs sur la piste :
— Damianos !
— Damianos I ...répétait So[)hi;» nerveuse. Nicéphore se penchait :
— Non !... Photios!... 11 dépasse.
— \/,\ l'oiic htiiclic l:i loiic,. .
— Vile: les ((nironnfs !
]\\ Inscris, les liiiilriiifiits d îiiif^oissc se croisèrent :
— (ijirc il hi Ixn'iH' ! Les chais semblent collés !
— Pholios passe entre la home et le qnadri^e !
— Bleu !
— Vert !
— La horne ?
Zoé se dressa, et l'épouvante de chacun répéta son cri :
— Christ ! La roue éclate ! Photios tombe. Les chevaux s'abattent !
— Tu as vu..., fit ^Liximo ardente..., il a passé comme une flèche scythe par-dessus le quadrige.
Sophia lança sa couronne :
— A Damianos vainqueur !
— Photios est tué !
Et Maximo, excitée, allongeait le doigt :
— Regarde comme le sang fuit sous l'amas des chevaux !
De fait, sous l'éperon de la digue, en un amas de ruades, de crinières mêlées, de naseaux hennissants, deux quadriges se débattaient, étoufîaient leurs conducteurs, tandis que, debout sur l'ovale du cirque, la foule en couleurs, grouillait, gesticulait, attestait le ciel et les statues impassibles des saints, l'attitude hiératique d'Irène dorée.
Pulchérie, les autres ne voyaient que le triomphateur qui parada sous l'acclamation des trompettes.
— A Damianos vainqueur!
— Maintenant, F^tranger,.., proposa Nicéphorc très calme à Clotaire,... tu peuxcjuitter ton gradin, si tu en as encore Tenvie... Mais je te conseille d'attendre la septième épreuve... Elle sera plus belle. 11 ne courra que des étalons.
Clotaire, haineux, répondit :
— Je te mesurerai quelque jour le ventre avec mon glaive.
— Pourquoi?,., interrogea Tautre avec tristesse... Que retirerais-tu de ma mort?
Clotaire le regarda, finit par rire bruyamment.
— Prends garde, Franc..., avertit Nicépliore..., ton rire va laire crouler l'édifice... Et toi, garde, ordonne qu'on repousse ceux-ci sur les gradins... L'Autocrator peut vouloir traverser par ici...
— Allez ! Allez ! à vos places ! marchands ! ii vos places, les marchandes ! Pousse-les, toi, Platon, et toi aussi, Théodore. Il y a des jours de cachot pour qui ne se sauve pas lestement.
Tandis que s'écoulait la cohue, refoulée par les gardes, Alexis, inquiet, s'approcha de Nicéphore et brièvement :
— Nicéphore, écoute, vieil ami. As-tu vent de quelque nouvelle ? L'Augusta ne m'a point souri quand je baisai sa robe. Slaurakios se détourne lors([ue je vais, pour mon service, dans la loge impériale; et j'ai du me réfugier derrière l'empereur... Je ne sais ([uel soupçon augmentait le dédain de ces eunuques.
i88 iMKNK i:t I,KS Kl NUQL'KS
Nicôphorr l)i!ml;i l;i iC'le :
— On ;iiir;i siiipris tes discours. .. lOri couiîigr ih* sait pas voiler lii parole. 'In as liop j)arl«' drr ce (estiii des f^t'cnades, de ceux (pu* tu invit(Mais..., de la présence probable de Constantin. Bylhoniétrès veille. Iùjtychès a des oreilles partout, dans l'air. Baisse la voix.
Un cubiculaire s'était glissé vers eux. Alexis l'aperçut, le bouscula :
— Encore un eunuque, là. Allons, écarte-toi.
— Pardon, stratège..., dit le cubiculaire, obséquieux..., je voudrais obéir, mais vois mon insigne. Je demeure ici par ordre. Je dois ouvrir le passage... derrière ton Honneur.
Alexis s'irrita :
— Et cet Arménien-là!... A-t-il aussi un insigne cubiculaire ?
Ourmanian, aimable s'inclinait :
— Seigneur, laisse-moi parmi ces colombes, pour contempler la splendeur de notre Constantin, Rayon du Christ.
— Laisse-le, Alexis..., priait Sophia, gentiment... Il m'a donné une cassette d'ivoire.
Nicéphore grommela :
— Vous verrez, il finira par acheter le monde. Son père vendait de la saumure dans un tonneau, sous un auvent de bois, près de la taverne des Sarmates, et maintenant le fils possède des galères qui vont rançonner le pays d'Ophir...
Le banquier s'effara :
— Seigneur, tu plaisantes, vraiment.
— Sophia..., priait Alexis..., je compte sur toi pour le souper des grenades. Et sur toi, Pulchérie, et aussi sur toi, Maximo. Amènes tes Ethiopiennes, Eudoxie, mais, ne l'oubliez pas, la présence de notre (Constantin, nous honorera sans doute. Donc, n'omettez point les plus splendides entre vos joyaux et vos robes.
Zoé allongea sa face entre les groupes :
— Tu n'auras pas besoin d'une bouquetière, Seigneur ?
— Ni d'une marchande de pastèques ? Emmènenous, ... fit une autre.
Phares, surgit hors du Cathisma et sourit avant de conseiller.
— Invite-les, Drotigaire... : pour ce que te coûtera Ion souper, tu peux ne pas mesurer la dépense...
— Que veut-il dire? interrogea Zoé.
Brutalement Alexis se précipita.
— Explique-toi !
Les deux hommes s'examinèrent depuis le bonnet jusqu'aux bottines, la haine sur la face noire et lourde d'Alexis, l'envie sur la face blême et fine de Phares. Ils se mesuraient.
L'eunuque se contenta de hausser les épaules.
— Il veut prendre l'air d'un homme qui sait quelque chose..., conclut Nicéphore.
Peu après, la voix du héraut retentit ii la porte du ('athisma :
— Voilà venu le Kayon du (Ihrist, Prospérité des
Honiains. Son («il reflète l'éclat du soleil. Vous! adorez ! . . .
Devaiil la foule prosternée, bousculée parles f^ardes, le cortège impérial entra sur le pont. L'empereur menait Damianos par la main. Derrière se pressait la cohorte des dignitaires. Le patiice Théodore, le Maître des odices, Pierre, gesticulaient. Ht le jeune (^ésar, exalté, s'écria :
— Par la Pureté, je le jure, Damianos, tu étais beau comme un dieu d'apostat derrière le quadrige blanc maintenu dans la lorce de tes bras robustes.
Le triomphateur se confondait en actions de grâce ;
— Rayon du Christ, je suis indigne, vraiment, tout indigne.
Clotaire demandait brutalement à Xicéphore :
— Lequel est l'empereur ?
Sophia, Zoé, Maximo, toutes les femmes jetaient leurs fleurs au cocher :
— A Damianos vainqueur !
Et la voix du peuple répétait :
— A Damianos vainqueur !
Soit par erreur, soit par moquerie, Clotaire se prosterna devant le cocher :
— Salut, empereur des Romains...
— Tu te trompes..., fit Damianos surpris. Mais Constantin approuva :
— i\on, vraiment, tu ne te trompes pas de beaucoup. Etranger. Damianos est de race de patrices, et par
sa force, par sa beauté, par Tari équestre, il est le premier des Romains !
Hassan feignit Tempressement :
— Quelle victoire son cimeterre a-t-il remportée et contre quel peuple ? (Contre les Bulgares ?
— A-t-il converti les ^lanicliéens ?... interrogeait ironiquement le légat.
Ce lut Alexis (jui répondit :
— Damianos, le patiice, ne perd pas sa force à combattre des Barbaies vils ou des hérétiques sans loyauté. Il triomphe sur le sable de 1 Hippodrome par la vitesse de ses chevaux, la légèreté de son char, l'art de son fouet...
Cdotaire leva la tête, insolent :
— Par l'odeur du crottin encore !
— 11 est vain(jueur du Temps, Barbare!... admira Nicéphore... Cesse de rire...
Le monarque continua sa marche vers le Palais, sans vouloir congédier l'automédon :
— Est-il vrai c|ue la fortune soit si petite, toi qui couvres Bvz:ance de gloire, toi que le peuple romain acclame?... Je veux ([ue tu deviennes somptueux... La patrie te doit im liommage exemplaire. Que Phares appelle Slaurakios.
Cependant, le peuple s'étant écoulé derrière les gardes, Damianos baisa la manche du maître, lui dit :
— Rayon du Christ, quelle justice tu sais rendre aux héros !
— La gloire des joyaux..., disait Constantin..., la
inanœiix ic des soldats, la vitesse des chevaux, le d^'roii- Icmciil (les cortèges, la danse des femmes, les sourires (ardés, ce sont les (aces du Tliéos... Tu fus beau..., je t'honore... Kt notre souper, Alexis?...
— Tout s'apprête! Nous aurons h's liommr*s les plus braves, les femmes les plus belles, des Iruits surprenants...
Ils allaient le long des galeries du Palais entre les murs de marbre, et suivis par les échos de leurs voix. Au-dessus des corniches et dans les voussures, les anges gigantesques des mosaïques se courbaient sur leurs propos :
— Ourmanian l'Arménien a reçu du pays d'Ophirles poudres d'émeraude pour sabler le marbre des salles.
La tête large et barbue de Théodore Camulianos saillit dans la lumière. Il annonça :
— Les soldats du Nord seront campés dans mes jardins. Tu sais. Rayon du Christ, ces mangeurs de bœuf cru ne craignent pas dix fois leur nombre d'hommes. On les enivrera avec du vin poisseux.
Le préfet de la ville ajouta :
— Je ferai clore de bonne heure lesportes de Byzance. Ainsi les cataphractaires cantonnés dans Hebdomon, depuis qu'un bienheureux tremblement de terre détruisit leurs écuries, ne pourront venir au secours des eunuques.
L'empereur interrogea Nicéphore :
— Et toi, que prépares-tu ?
Nicéphore hésita :
IRKNK KT I,KS KUNUQUES I()3
— Tu sais, Rayon du (Christ, GmI de Dieu, je suis un jjauvre homme, moi. On commande, j'obéis. On commandera, j'obéirai.
— Que pensent les soldais?... questionnait Alexis.
— Ils ne gavent pas. Ils iront où lu diras de les conduire. Tu leur as dit que l'Autocrator décréterait contre le culte des imaoes, déposerait Tarasios, et ordonnerait ensuite de porter la guerre en Sicile pour reprendre ce pays sur les Francs. 11 faudrait être simple pour ne pas prévoir leur désir de piller les églises latines sans sacrilèire, d'encombrer leurs chariots de statues riches, de tableaux piécieux. Répète-leur ces choses, Drongaire de la Veille. Ils te serviront. A moins que notre pieuse Irène paraisse devant eux d'abord, et ne leur promette plus...
— Ma mère?... Tu ne la connais pas!... Au premier bruit, elle courra se mettre dans son palais dh^eulhérion, dans ses caves à trésors qui ne s'ouvrent (|U(^ par secret. Elle fera monter les eaux de l'Aqueduc par les conduites souterraines pour noyer ses richesses et les registres des impôts... Mon épouse impériale l'aidera... Voilà comme on m'aime... moi, iulorluné, moi !
Théodore décida promptement :
— Alors il convient de marcher contre l'^leulhérion, d abord...
— Moi,... put interrompre Damianos,... j'arrêterais immédiatement les trois eunuques... si j'étais ta main puissante, Bras de Dieu... J'enverrais notre très
I<)4 MUNI. I.f I,i:s Kl'Nt'OUKS
j)i('iis(^ Il «'lie (i;ms les iles des i*iiiues, iiler avec les religieuses du couvent «luelle fonda... Je me mettrais à la tt^te des troupes ensuite. Je sommerais le Franc Karl, préfet des Gaules, par notre bonne grâce, de nous remettre la Sicile, la Grande Grèce et ses filles en otages. . . vSinon : les glaives, les étendards, les légions, les cohortes, le fer, 1(; (eu... Cet aplomb enchantait Constantin :
— Comme il parle noblement, hein ! par le Christ! il est digne de TEmpire. Voilà le vrai conseil, Tavis de la sagesse.
— On voit bien,... dit Nicéphore,... que le patrice Damianos n'a jamais vu les Francs que sur les degrés du Cirque, lorsqu'ils viennent ici en légation. Il parlerait avec plus de prudence.
— • Qui es-tu, toi qui me contredis?... grogna le cocher furieux.
— Je ne suis rien. Je suis un œil et une oreille ; et voilà : je viens d'être une bouche, mais tu peux ne pas m'écouter.
— Laisse-le, patrice,... dit l'empereur... 11 bougonne, mais il reste attaché à son devoir.
Dans le Triclinion des Candidats où ils parvinrent, les esclaves avaient mis en monts des fruits d'Afrique autour de cratères remplis.
Constantin et ses amis s'étant échauffés en buvant, décidèrent de mander Bythométrès aussitôt. 11 se rendit, impassible, parmi ces gens excités. Tout de suite Tempereur exigea :
IHKNE ET LES ELNUOIES Mj)
— .l'aî promis à Damianos, s'il gagnait les sept courses, de lui transmettre le collier d'or et la couronne (jue mon père l^éon fit (orger entre ma naissance et mon baptt^me.
— Ta Sagesse a parlé,... répondit le curopalate.
— Sur la couronne on gravera : A Damianos, patrice vainqueur de l'Espace. A Damianos, patrice, vainqueur du Temps, Constantin, (ils d'Irène et empereur des Romains.
— Ta Sagesse a parlé.
— Pour cela mes ordres furent transmis, avant la course, au gardien de notre trésor. Envoie-lui ton sceau, afin qu'il sache comment ton obéissance suit mon ordre.
Jean s'inclina puis se redressa. Les traînes de son ample manteau firent un flot à ses pieds. Il réprima son émotion, et prononça nettement :
— Rayon du Christ, mon sceau lui sera remis si tu ne me commandes pas de surseoir ii l'accomplissement de ta volonté. Tu le sais, fils de Dieu, bras du Tout- Puissant, le trésor de l'Empereur Léon doit servir de garantie pour le prêt de mille talents d'or que vont consentir les marchands. Ces mille talents d'or sont réclamés par l'émir Hassan, au nom de son maître, ïïaroun-al-Raschid, le commandeur des Infidèles, \\ la suite de la paix conclue naguère. Si nous n'observions point cette clause du traité, les Sarrasins viendraient sûrement insulter les poteaux de la (rontière et porter l'incendie dans les villages de Cappadoce. La
I( j( ) I M KN K KT I, KS K l N l'Of ES
l)osj)(>ïn;i, l;« iiH'rr' sacrée, !<• |)iie, par mon liurnlilc* ciilrciuisr, dr rrciilcr l^'-pocpif «les largesses.
— (^('la ne jX'iiL rlic leiiiis. I)()iiii(' ton sceau a Tlicoclore.
Déjà Théodore avançait son niullc Ijai bu en letenant sa siniarre historiée, comme s'il eut craint de frôler l'eunuque. Jean ne bougea point la main crispée sur le sceau :
— Je le donnerai, maître, si tu n'en ordonnes pas autrement ; mais je te supplie d'observer que moi, ministre des volontés souveraines, j'agirai contrairement aux intentions de notre pieuse Despoïna, Irène, avec toi impératrice des Romains, par le décret du Sénat.
— Livre à Théodore le sceau.
— Je le livrerai donc, dès que la Despoïna m aura relevé de sa promesse envers Sa Majesté souveraine.
— Livre-le maintenant.
— La loi s'y oppose, Ravon du (Ihrist. Le Sénat ne permet point que le sceau soit appliqué sur un acte de donation, sans Lune et l'autre signature, celle de Ta majesté bénie et celle de notre Très Pieuse Irène dont le Seigneur protège la sagesse et les jours.
— Tu opposes à la mienne la volonté de ma mère... Réponds... Tu ne dis rien... Il ne dit rien... \oyez... il ne dit rien, en vérité...
Blêmi par la colère. Théodore déclama :
— Qui résiste à la volonté de l'Empereur est sacrilège.
IRk>'K KT LKS KUNUQUES H)^
— Qui résiste ii la volonlé de l'Empereur, je le déclare sacrilège et rebelle,... rugit Alexis en se précipitant.
Le cocher se frappa la poitrine :
— Celui ([ui résiste a la volonté de notre l^asileus, par la grâce de Dieu, maître du monde, celui-lii mérite la mort.
ï.e Maître des Offices, levant la main, décréta;
— Le sénatus-consulte le voue à la déchéance... ]\hiis Jean, paisible, les dévisageait :
— Vous m'étonnez, seigneurs. Personne de vous n'itrnore la fortune de Bvzance, le sort des batailles où Dieu pour perdre, en leur orgueil, les Barbares, leur donna, contre nos aigles, l'avantage. Je le répète : le trésor de l'empereur Léon est demandé comme garantie parles prêteurs. Toucher à cette garantie, c'est refuser de satisfaire au traité, c'est jeter la mullilude des Arabes sur les riantes vallées de (^appadoce, sur la f<Mtilité des campagnes, sur les richesses des granges; c'est livrer les femmes grec(pies à l'insulte des mécréants; c'est perdre la grandeur du nom romain !
— Rentre en toi, eunuque, ces lâches paroles de femme, ô le plus méprisable des êtres,... proféra l'orgueil d'Alexis... Si le Khalife et son peuple veulent l'or romain, qu'ils viennent le prendre derrière nos glaives.
— Au fond de nos poitrines,... fit Damiaiios, qui brandit ses poings velus.
— Au manche de nos lances.
— Au bout de nolie courage.
— A la crête de mes aigles,... vociféra Constantin.
JiMii soiMKiil l<>ui<)iii's :
— O basiU'Us, lu rs un iii;iîlr<* vaillmit, t-l l)i<*u imilli|)ll(' la loFcc (Ir Ion Ihîis... Mais ceux-ci ii Outils pas lui (Icvaiil tous les barbares depuis des lustres ?
Alexis s'emporta. Du haut de sa taille, il commandait avec les cris d'un chef dirigeant les escadrons :
— Tais-toi, lâche eunuque. ..ou que ma colère t'«'-veutre.
Nicéphore, sournois, tournait ses pouces en ricanant, en haussant un peu les épaules.
— Anathème sur qui insulte la grandeur du nom romain... prononça Pierre, le bras levé.
Le Drongaire de la Veille se tourna vers l'empereur :
— Ta mémoire se souvienne ! J'ai fait réparer la prison du quartier juif...
— Il n'en est pas moins vrai,... insinua doucereusement Nicéphore,... que vous avez battu en retraite, et que Staurakios, seul, est revenu, vainqueur, triompher dans l'Hippodrome.
Constantin le saisit au pectoral :
— L'eunuque, homme ignorant, avait aussi acheté la retraite des Sarrasins.
— Il s'est glorifié,... accusa Théodore,... d'une victoire acquise avec de l'or, non avec du sang.
Bythométrès, fort et ironique, croisa les bras :
— Vous, du moins, vous m'avez laissé, h Bénévent, aux mains du barbare Grimoald. Or, pendant qu'on
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m'emmenait dans le donjon du pillard, vous galopiez en (léi()ul<î jusqu'aux grandes gali'res rouges, avec vos eourtlsanes et vos moutons lavoris. Glorieux capitaines, depuis ([u il n'esl plus de statues d'or n pilleidans les églises, vous combattez en montrant à Tennemi le dorsal de vos cuirasses...
A ces mots, ils restèrent interloqués, et se bornèrent à grogner des injures immondes. Constantin eut honte. Il leur imposa le silence, puis :
— Qu'il se taise et qu'il livre le sceau!
— Hayon du Christ ! tu me punirais justement si je désobéissais à la loi.
Théodore dégaina, verl. et les yeux sanglants :
— I^e sceau !... allons... ou voici, :i la pointe de ce ier, la (in de ta vie !
Alexis, l'encourageait :
— l*rends-lui le sceau... (^ue ce soit un peu plus tôt, ou un peu plus tard, le glas doit sonner pour ses lunérailles.
Jeun laissa trembler ses os dans sa chair impassible. Il releva la tète.
Mais Nicéphore avait déjà rabattu le glaive du patrice,
— Arrête, patrice, par celte épée. Je suis ici pour empêcher la lutte dans les édifices impériaux.
Kt il se plaça, devant Bythométrès, comme une protection vivante. L'eunuque souriait, méprisait :
— Christ ! Vous arrangiez déjà ma mort. Quelle hâte !... Et avant lu lèle des grenades, encore ! ... llein, Alexis! cache cette épée, va, et loi, Théodore, recule...
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r<ni lialriiir (lie (rAno. NicM'plioi «'. tu fcrns nu'ttro du i):iiii (l:ins 1rs (liiiin l>i'i>s de l:i tii)ii\<-||r piisoii mi:i i it une. ()m I liiihi I(>i-:i sniis doiih- ;i\;iiil |)«-ii. |)('s ciihiuts sots fît l);iv;ii<ls I li;d)iU'r<)ul ; . . . et, on hussciM les iiioinfîiux
I idiculcs piailler avec eux entre les baireaux. .. .\ OuMi*pas de faire porter une grenade fraîche dans chaque chambre. Je ne veux pas priver ces joyeux convives de leur espoii-.
Alexis, ébaubi, balbutia :
— Oseras-tu quel([ue chose contre notre Rmpeieur?
II avait promis d'assister au festin.
— Qui blasphème ici le nom de noire maître, s'écria violemment le Mesureur de l'Abyme... Qui donc ose dire que le Basileus, fils des Césars, se mêlerait à des bravaches imbéciles et à des courtisanes d'Hippodrome dans l'ivresse d'une orgie où se fomente la conspiration contre notre Très Pieuse Despoïna, Irène d'Athènes ? A celui qui osera le dire, à cet imposteur vil, que les yeux soient arrachés et coupée la langue, que son nom sept fois maudit meure avec le spasme suprême de son sang écoulé... Arrière, vous, soldats stupides, fuyards alertes, corbeaux de la déroute ! Christ n'est pas mort pour vous sur la Croix de rédemption, pour vous qui arrachez les yeux de ses images, lorsqu'ils sont en escarboucles et les clous de son supplice divin, lorsqu'ils sont d'onyx et d'argent ; pour vous, qui, les mains souillées du sang des moines, jetez à terre les hosties afin d^emporter les ciboires, pour vous qui détruisez les récoltes et incendiez les granges et drapez dans
riiiceiulic les chaumières bonnes au repos des jjauvres... Ali ! si i;i viiililé est lu cause de tous ces crimes, Béni sois-tu, Très-Haut, ([ni retranchas de mon corps, avec la lécondilé matérielle, 1(^ goût de haïr, de luer, de menlii", el de vomir le vin des orgies sur des poitrines de prostituées !
J^amianos lit le geste du meurtre.
— Tu seras retranché ! ...
Mais Jean s'exalta, sur de sa lorce et de son savoir. Il se croyait la statue de l'I^sprit devant les démons illogiques. Il silUa. Trente sholaires, avec leur comte, pénétrèrent dans la salle ; puis, s'arrêtèrent en silence.
L'empereur avait blêmi. Pourtant il ne voulut point craindre et cria :
— Donne le sceau... si tu espères ta grâce...
— Lumière de l'Esprit, je préfère ta justice, si dure qu'elle puisse être, ii l'injustice dont il faudrait ensuite me repentir en cédant à la bêtise de ce cocher, le salut de Byzance... Et moi, le curopalate, moi, dispensateur de l'encre rouge et des signatures souveraines, j'ordonne, comte, de boucher les issues avec la force des gardes, de former une haie d'honneur entre notre maître et ces traîtres : Alexis, Dront^aire de la Veille; Pierre, Maître des Oflices, patrice; Théodore patrice; Damianos patrice et cocher. Ainsi soit-il.
Il en lut ainsi tout aussitôt. Constantin, séparé de ses familliers, balbutia :
— 1^1 mol... et moi... j'ordonne...
Jean lui coupa la parole :