M. BROC AT EL
Maigre et sec, le nez busqué, la joue ferme et creusée comme par un sculpteur, la bouche expressive, les cheveux poivre et sel, bien mélangés, avec une moustache à la Guise, et une courte barbe « en chat fâché » qu'on eût dite repoussée par le plateau d'une invisible fraise, M. Brocatel avait l'air d'un homme de guerre du seizième siècle. Ses yeux d'un noir d'estampe, cernés de violet, allumés d'un feu sombre, très vite adouci, et surtout le bistre du teint, jaune et bilieux, y ajoutaient un cachet très accentué d'énergie espagnole ; et pourtant, fds unique et dorloté de paisibles bourgeois du Marais, il n'avait jamais cessé de mener la vie de bureau la plus régulière. Mais dès son enfance il s'était appliqué au travail et, pour mieux dire, jeté dessus avec cette intelligence opiniâtre et en même temps cette forte sagesse qui se hsaient entre les lignes de son hardi visage et jusque dans l'énergie disciplinée de ses traits. Il y avait en lui de l'homme d'action et de l'homme d'étude, de
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l'inventeur et du désabusé, du mathématicien et du philosophe. Cette physionomie dégageait l'audace et la résignation. L'enthousiasme et le détachement y alternaient pour s'y faire tour à tour mieux valoir. Mais en dépit des bouffées de flamme extérieure, le foyer paraissait de glace ; peut-être ce fond conservait-il malgré tout, sous sa rigide couche, des vertus d'embrasement? Qui sait si la plus terrible froideur n'est pas autre chose que de la confiance, de l'espérance et de l'amour, frappés^ emprisonnés, saisis et gelés, pour un long hiver? Combien de volcans humains, entre les plus beaux, sont recouverts de neige !
Enfin, par-dessus cette froideur lointaine, l'expression qui dominait chez M. Brocatel, c'était la tristesse.
Non une tristesse abattue ou même accoudée, ni rêveuse, ni fiévreuse, mais grave, sévère, profonde, digne et haute, empreinte de religion ; une tristesse, non seulement subie, mais acceptée, comme si elle était méritée.
On sentait qu'elle ne résultait pas d'une cause naturelle ou indéterminée, d'un penchant, d'un goût, ni des conditions particulières d'un physique troublé, mais qu'elle était supérieurement logique et morale.
Elle resplendissait, ainsi qu'un de ces secrets débordants dont on peut bien garder l'esprit et la lettre, mais dont on est impuissant à dissimuler l'existence.
M. Brocatel, malgré lui, portait à toute heure et partout, rayonnante sur son front et sur toute sa
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personne, — comme d'autres portent la joie, — cette tristesse invincible.
Gela ne l'empêchait pas d'aller, de venir, de faire ses affaires qui étaient considérables, de fournir un labeur prodigieux, de s'intéresser à tout, de lire, d'écrire une moyenne de vingt-cinq lettres par jour, et de parler, abondamment ou brièvement, selon qu'il le fallait, de traiter les questions de technique les plus serrées et aussi d'être affable, indulgent, simple, attentif aux petites choses après avoir embrassé les grandes... Mais dans tout cela il restait triste, résolument. Sa tristesse, incapable de l'abandonner une minute, comme si elle eût été sa gardienne^ l'accompagnait et se mêlait à tous ses actes. Elle était tour à tour ramassée et dispersée, active ou ralentie, loquace ou muette, et gaie aussi à l'occasion. Quand M. Brocatel riait, et il ne s'en faisait pas faute, il « riait triste ».
Et son rire restait toujours le dernier, parce qu'il coupait net et arrêtait les autres.
Né en 1859, à Paris, marié en 1885 et veuf cinq ans après, il n'avait eu qu'un fils Jean. Ce fils, ombrageux et de caractère indomptable, lui avait donné dès l'enfance et pendant toute sa jeunesse les plus grandes difficultés. Violent de façons, de langages et d'idées, il s'annonçait comme un magnifique aventurier. Nature d'orgueil et de révolte, il n'acceptait aucun joug, aucune contrainte, aucune règle, aucune observation. On ne pouvait pas le retenir et encore moins le diriger. Il brisait tout, se jetant sur l'obstacle et sur l'homme avec
la même colère. Tous les moyens employés pour le réduire avaient échoué.
Un incompréhensible démon le possédait.
Les défauts de son père, exaspérés et comme aigris en lui, s'y épanouissaient avec la force et l'ampleur mauvaise d'un reproche. Mais, tandis que chez ce père irritable et dominateur ils tournaient néanmoins en qualités, chez ce fils malfaisant et enragé ils ne composaient que des vices.
A vingt ans, ce garçon, taillé en cow-boy, qui, malgré son inteUigence, n'avait jamais voulu se livrer à aucune étude, et qui ne montrait une inlassable fougue que pour la vie physique et ses excès, présentait une figure étrangement dangereuse.
Il était hostile^ en tout. Voilà le seul mot propre à le caractériser. Ce qu'il disait, ce qu'il faisait, ce qu'il pensait venait d'un ennemi. Il n'aimait pas et on ne pouvait pas l'aimer. Les liens instinctifs du sang, de la parenté, même la plus directe et la plus étroite, irrésistible autant que nécessaire, n'avaient jamais pu s'établir entre ce père et ce fils étrangers, verrouillés l'un pour l'autre. Toujours ils avaient vécu divisés, dans une lutte acharnée et continuelle dont la prolongation et l'inutilité n'avaient fait que les durcir de plus en plus. Pas une fois ne s'était produite entre eux une de ces détentes soudaines et même involontaires pendant lesquelles le cœur se laisse entrevoir, approcher. Épouvanté et ulcéré par l'insuccès de toutes ses tentatives de patience et de douceur, le père s'était raidi dans la rigueur d'un autori-
tarisme où il voyait sa suprême ressource en même temps que le plus impérieux et le dernier de ses devoirs. Il se persuadait, à tort ou à raison, que seule la force obstinée arriverait un jour à bout, tout d'un coup, de cet être sauvage en perpétuel état d'insurrection ; et, de son côté, le fils, que le rouge feu de la jeunesse rendait au fur et à mesure plus bouillant et plus enivré, se trempait dans sa résistance. Ce père qui entendait le soumettre, il avait résolu, lui, de le dompter. Il ne le détestait pas, tout comme il percevait bien que son père n'avait contre lui aucun parti pris mauvais. Leurs sentiments affectifs, qui n'avaient pas eu le temps ni l'occasion de naître et de se former, étaient en dehors, comme un ordre de choses mis à part et réservé pour un avenir, encore lointain, peutêtre chimérique. Il n'y avait que deux amourspropres, deux volontés, et deux orgueils, férocement aux prises.
Cette lutte avait créé entre eux un antagonisme inévitable à propos de tout, une âpre divergence d'opinions et de jugements en matière politique, sociale, religieuse, et chacun par une bravade fatale, accentuait et poussait jusqu'à la passion ses idées. Ferme cathohque, le père avait vu se dresser en face de lui un négateur sacrilège ; ardent patriote, il s'indignait, — pour mieux cacher sa douleur, — de l'indiiïérence et du mépris avec lesquels parlait du drapeau ce Français qui portait son nom.
Ajoutez à cela que M. Brocatel était riche et que la parfaite connaissance de sa fortune don-
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nait à son fils unique un encouragement et une solidité redoutables.
Cette situation infernale et sans issue avait atteint son paroxysme en 1906.
Oppressés l'un en face de l'autre et respirant mal dès qu'ils se regardaient, M. Brocatel et son fils ne se parlaient plus que des yeux, et c'était à qui alors ne baisserait pas les siens.
Duel tragique, impie.
Or, un soir, un beau soir d'été, jaillit l'étincelle et tomba la foudre amassée, suspendue depuis si longtemps.
Au cours d'une brusque scène, attaquée tout à coup pour être décisive, terrible et presque froide à force de fureur exténuée, le père avait commis l'acte irréparable.
Il avait souffleté son fils, un homme de vingt ans !
Celui-ci, sous l'insulte, avait poussé un cri, oh ! tout petit ! à peine un cri d'enfant, qui avait plus gêné et glacé le père que si c'eût été un rugissement ; et tournant le dos, les bras levés •au ciel à poings fermés, s'abattant ainsi sur la porte de la chambre et la forçant à plat avec sa poitrine et son front, il s'était enfui...
Sans dire un mot.
Et on ne l'avait jamais revu.
Il y avait de cela sept ans passés.
Voilà pourquoi M. Brocatel était triste et ne riait pas de bon cœur.
Pendant ces sept ans, aucun signe, aucun indice n'était venu l'éclairer.
Il savait que son fils avait quitté la maison dans la minute, sans le moindre bagage, sans canne, sans chapeau, nu-tête, n'ayant que le vêtement qu'il portait et un portefeuille, garni de trois mille francs qui lai appartenaient. Et c'était tout.
Les plus savantes recherches de la police, aussi bien à l'étranger qu'en France, étaient restées infructueuses.
Toutes les hypothèses, l'une après l'autre, avaient ravagé, des milliers de fois, la pensée toujours en travail du sombre père.
L'idée du suicide, examinée un instant, était tellement invraisemblable que l'on ne pouvait s'y arrêter.
Si le jeune homme fût resté à Paris, même en se cachant, on n'eût pas tardé, malgré ses précautions, à retrouver sa trace.
Puisqu'il semblait avoir voulu disparaître, il était permis de supposer que les pays étrangers avaient seuls pu l'attirer, lui garantir d'abord l'incognito et la sécurité qu'il cherchait, et lui ouvrir ensuite l'étourdissante perspective des aventures.
A ce mot d'aventure, M. Brocatel était envahi d'un trouble déchirant. Il songeait à l'abîme, au ruisseau, à la boue ou au sang dans lesquels risquait de glisser et de tomber l'enfant furibond, livré maintenant à lui-même. Il s'accusait d'être un criminel. Par ce soufïlet donné à son fils il l'avait en effet repoussé, rejeté hors du foyer et du pays, loin de lui et de tout ce qui pouvait encore le rattacher à l'honneur ; il en avait fait un orphelin, un exilé, un solitaire, un errant, une âme vaga-
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bonde ; et non seulement il l'avait perdu en ce sens qu'il s'en était privé pour toujours, mais il l'avait tué en tant que fils. En le frappant il lui avait porté le coup mortel, et il gardait ce cri de rien, faible et douloureux, pareil à une plainte, qu'avait poussé sous l'aiîront le jeune homme hagard, et qui était comme le dernier soupir du petit enfant au moment de rentrer dans la nuit.
Depuis qu'il ne voyait plus Jean, il le revoyait toujours ; et il se disait : « Lui seul me reverra^ quand on lui annoncera mon décès, qu'il attend ! Mais ce jour-là, où ses yeux me retrouveront, les miens seront clos et ne le recevront pas. Qui sait même s'il aura le temps de venir pour s'assurer de mon cadavre? Il est probable que non. Il sera loin, dans quelque bout du monde. Il lira la dépêche du notaire et s'écriera : « Enftn ! » Mais c'est ma faute, ma très grande faute ! »
Et le poing sur la poitrine, M. Brocatel, ne se bornant plus à s'accuser, se jugeait et se condamnait.
Le remords ne lui suffisait pas ; il voulait l'expiation.
Il avait résolu de la pratiquer de deux manières :
En refrénant et en -exterminant d'abord chez lui cette colère qui avait fait tout le mal ; et ensuite en se consacrant au bien, à la charité.
Désormais il serait doux, dans ses désirs, dans ses jugements, dans son langage, dans ses actes.
Seule, la bonté sanctifierait en son cœur le repentir.
Quant à l'absolution, il ne la pouvait obtenir
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que de deux personnes : de Dieu et de son fils, et de son fils avant Dieu.
Il fallait que son fils commençât. Alors Dieu suivrait.
Peut-être.
Il s'était tenu parole. S'il avait extérieurement conservé dans ses traits et dans son allure saw^acité habituelle, rien du vieil homme irritable et autoritaire n'était demeuré en lui. On ne remarquait plus sa violence passionnée que pour admirer combien il avait su la rendre soumise ; et les traces lointaines qu'en gardait son visage, avaient cessé d'en être les signes pour n'en plus être que les cicatrices.
Mais il convient d'établir sa position.
Supérieurement organisé pour les sciences et en particulier pour la mécanique à l'étude de laquelle il avait sacrifié tous les plaisirs de sa jeunesse et consacré le labeur de sa maturité, il s'était associé en 1896 avec Paul Tapard, le fameux métallurgiste.
Apôtre énergique et metteur en œu\Te passionné de l'automobilisme à peine encore à sa naissance, Brocatel avait proposé à Tapard, qui tout de suite l'avait accepté d'enthousiasme, la création d'un « type de voiture à vapeur marchant sur des routes ». Il n'était rien moins en somme qu'un des premiers et nouveaux Papins du moteur à explosion, ayant eu le génie d'en prévoir le développement vertigineux et le foudroyant succès.
L'association rapportait à Brocatel plus d'honneur que de profit, le laissant au point de vue pécu-
niaire dans une situation franchement subalterne. Mais c'était lui qui l'avait voulu ainsi.
Désintéressé par principe et repoussant tous les esclavages surtout celui de l'argent, en possession déjà d'ailleurs d'une centaine de mille livres de rente, héritage paternel, il n'avait demandé dans l'affaire qu'une part de 5 pour 100. Le gros du bénéfice restait à Tapard.
Cette incroyable et inutile modération, bientôt connue de Jean Brocatel, n'avait pas peu contribué à envenimer le désaccord aigu du père et du fils en fournissant à celui-ci un de ses plus amers griefs. Mais Brocatel s'était toujours déclaré satisfait de sa décision, et même, Tapard lui ayant dans la suite fait des conditions plus avantageuses, il les avait refusées, estimant que, grâce au rendement colossal de l'entreprise, il était encore trop récompensé par le bénéfice annuel qu'il en recueillait.
Loin de s'étaler, cet homme modeste ne semblait soucieux que du soin de se faire oublier. Menant l'existence la plus simple et la plus régulière, il ne recevait pas et ne sortait pas. Il n'avait que deux domestiques, — deux femmes, — et un chauffeur, l'indispensable auto constituant le seul luxe auquel il fût obligé. Devenu en 1906, à la mort de Tapard, unique directeur sans que sa situation personnelle en reçût pour cela de nouveaux avantages, il avait laissé bénévolement dans la publicité, sur les panneaux-réclames, les affiches, les prospectus, le nom du créateur de la maison dominer et écraser le sien. On ne voyait partout que Tapard et il fallait se donner de la peine pour trouver çà
et là dans un coin, à côté, un humble Brocatel en petits caractères. « C'est exprès, déclarait-il. Tapard tout seul éclate et résonne. Tapard tape. Il est magnifique. On n'a pas le droit de toucher à ça. Brocatel alourdit, et retire au lieu d'ajouter. Tout le monde connaît Tapard et personne ne connaît Brocatel. Il n'y a qu'une maison : la maison Tapard. »
Il disait vrai.
En dehors des techniciens et des intéressés de l'industrie, la foule l'ignorait» Beaucoup de gens eussent été fort étonnés d'apprendre que Tapard était enterré depuis des années, à tel point la sonorité de ce nom le rendait vivant. C'était lui,' Brocatel, qui avait l'air d'être le mort ; et il arrivait assez souvent à quelques bons étourdis, rencontrant le directeur pour la première fois, de le prendre bravement pour Tapard.
Du drame survenu entre le père et le fils, nul n'était au courant, à l'exception des proches, très rares, auxquels il n'avait pas pu échapper. Et, pour le reste, qu'aurait eu à commenter et à répandre la malice des voisins? Dans son quartier même, on savait peu de chose sur lui, sinon qu'il habitait le premier étage de l'hôtel Pommelé dont il était le propriétaire, et où il ne faisait que prendre en hâte ses repas et coucher.
Levé en effet tous les matins à 6 heures, il travaillait jusqu'à 8 devant la fenêtre de sa chambre. De 8 à 9, il accordait quelques rendez-vous, exclusivement relatifs aux œuvres dont il s'occupait et à ses charités privées. Vers 9 heures et demie, il
l5Ô tHÈÎTlS OLÊ'ÏÏÊ
se rendait rue Scribe au siège de la Société où il restait jusqu'à .près de midi, heure à laquelle il rentrait déjeuner chez lui. Ensuite, il abattait des courses jusqu'à trois heures et retournait pour la signature à son bureau de la rue Scribe dont il ne sortait que pour revenir diner rue de Sèvres. Après dîner, il lisait. A 10 heures, il éteignait sa lampe.
Il avait deux directeurs, un commercial à Paris et un technique à l'usine de Courbevoie, où, trois fois par semaine, il allait lui-même passer la journée.
A l'hôtel Pommelé il s'était fait un touchant plaisir de recruter de préférence son personnel parmi des malheureux que leur irrémédiable détresse, l'état précaire de leur santé ou toute autre cause grave rendait dignes d'une pitié choisie.
M. et Mme Précipice, outre les bons certificats fournis par eux, ne devaient leur place qu'à l'impossibilité absolue dans laquelle ils se trouvaient d'être acceptés partout ailleurs comme concierges. Mme Précipice, lourde et asthmatique, n'aurait pu, sans risquer sa vie, monter l'escalier le plus doux. Se remuer, se baisser, frotter, la mettait à deux doigts de l'étoufïement. Balayer? il n'y fallait pas songer. Mais du moins pouvait-elle, à la condition de n'en pas faire usage, tenir le balai. C'était le principal. Elle ne le quittait pas. En revanche, elle était maîtresse à l'exercice du cordon et de poigne si vigoureuse qu'il lui arrivait de le casser, généralement la nuit, quand la fureur d'être réveillée en plein sommeil décuplait la force de son bras.
Du moins, M. Précipice, pensez-vous, sans doute
solide gaillard, Faidait-il en travaillant pour deux? ^r Hélas non ! car le pauvre homme tombait du haut mal.
Il s'en était confessé à M. Brocatel, avec un accablement naïf, et cette franchise lui avait aussitôt valu d'être préféré à un borgne qui, marié à une boiteuse, avait de grandes chances.
Il était, de son métier, frotteur. On l'employait donc à droite, à gauche, dans un petit rayon, pour pouvoir le rapporter facilement en cas « d'attaque », et comme il frottait tout doucement, ah I dame 1 tout doucement, sans cogner les meubles, ni rien casser, il plaisait.
Il faisait le parloir des Dames de Saint-Maur. C'étaient elles qui l'avaient indiqué à M. Brocatel.
Et puisque, nous nous sommes expliqués tout de suite, pour n'avoir pas à y revenir, sur le ménage Précipice, n'oublions pas de mentionner les deux bêtes qui leur tenaient lieu d'enfants : une poule et un chat, d'un âge invraisemblable, aussi vieux l'un que l'autre, et qui vivaient dans un rapprochement de tendresse extraordinaire. Plouf et Bobine, — c'étaient leurs noms, — passaient leurs journées côte à côte sur le paillasson de la loge dans laquelle on n'entrait qu'en les enjambant. Plouf était jaune comme une poule quand elle est jaune, et Bobine noire et blanche comme un chat quand il est moucheté. Plouf avait des moustaches de crin bleu, et Bobine une barbe en drap rouge. Plouf était gras comme un édredon et Bobine n'avait que la plume et les os. Ils s'en-
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tendaient à merveille ; on ne les rencontrait jamais séparément. Bobine becquetait Plouf et Plouf léchait Bobine, sans que l'on pût deviner qui des deux éprouvait à cette caresse la plus grande volupté.
Quand le soleil chauffait, à midi, et que Plouf étalait à terre avec béatitude le paquet de ses fourrures, Bobine lui grimpait sur le dos, s'y accrochait, s'y accroupissait, s'y enfonçait, et lâchant de chaque côté ses ailes pendantes qui s'ouvraient comme des éventails, elle le couvait. Ensemble ils rentraient alors leurs paupières et dormaient. La puissante et tranquille respiration de Plouf soulevait Bobine qui, à chaque seconde., montait, descendait, remontait...
Tout le quartier les connaissait bien.
C'était aussi une disgrâce de la nature qui avait providentiellement amené « Belle- Julie » au service de M. Brocatel.
Une tache de vin, noirâtre par endroits comme de la lie, et à d'autres d'un violet, — tour à tour admirable et hideux, — de scabieuse et de betterave, lui couvrait toute la face, ne lui laissant autour des yeux et de l'ovale de la figure que deux cercles et un ruban de peau restée blanche, de sorte qu'elle ressemblait à un étrange et grotesque personnage de la comédie italienne masqué d'un sombre velours amarante.
Loin de souffrir de cette ironique appellation de Belle -Julie qui lui avait été donnée dès sa jeunesse, elle y tenait et en riait, ayant acquis la preuve d'atténuer par là le sentiment de répulsion
qu'à première vue elle inspirait. On s'habituait d'ailleurs très rapidement à la couleur de son visage, au point d'être beaucoup plus choqué par celle de ses mains dont la blancheur devenait anormale. Vieille fille, bien entendu. Bretonne courageuse et robuste encore à cinquante ans, eUe entretenait la cour et les escaliers et occupait sous les combles une chambre à côté de celles où nous avons vu entrer Valérie Lesoir accompagnée d'Irène Olette. Gomme cette Valérie lui avait en maintes circonstances témoigné de la bonté, Belle-Julie s'était prise d'attachement pour elle et l'appelait madame. Elle lui faisait son lit, sa chambre et sa cuisine.
La femme Lesoir habitait en effet, depuis plusieurs années déjà, les deux petites pièces de l'hôtel Pommelé que nous avons décrites et qui lui avaient été concédées gratis par M. Brocatel.
Les Précipice, bien situés pour être au courant des choses, savaient "pertinemment l'histoire de Valérie qui pouvait se résumer en peu de mots.
Fille de petite bourgeoisie tombée et ruinée sans jamais avoir été riche, veuve, — sans enfants, d'un méchant petit employé qui l'avait rendue malheureuse et laissée dans la misère, il lui était du moins, sur le tard, arrivé cette chance de gagner la sympathie de l'abbé Chamaille, et celuici l'avait recommandée à M. Brocatel, son ami.
Tout de suite, elle s'était attiré l'estime et la confiance du propriétaire. Non content de la loger pour rien, il l'aidait.
Ayant éprouvé sa discrétion, son tact et son
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intelligence, il remployait au ministère de ses bonnes œuvres. S'agissait-il d'une enquête prudente, d'une visite à un malade, à un nécessiteux, de la remise d'un secours, il en chargeait Valérie qui s'acquittait toujours à la perfection de ces tâches délicates. Elles-même y prenait goût et ne se gênait pas, quand elle avait connaissance de quelque grande détresse, pour la signaler à son bienfaiteur.
Ainsi, jouissait-elle, pour des raisons circonstanciées et à un degré très supérieur, de la même protection compatissante et sûre accordée par M. Brocatel aux Précipice, à Belle- Julie, et à d'autres encore dont on ne se doutait pas.
PANTEAU SE DÉCIDE
Ce matin-là, vers les huit heures, M. Brocatel achevait à peine sa correspondance quand la femme de chambre vint l'aviser de près, à l'oreille, qu'un jeune homme désirait lui parler. « Il était dans le vestibule. »
— Son nom?
— Il dit que Monsieur ne le connaît pas, mais . que c'est de la part de quelqu'un que Monsieur
connaît.
— Ah 1 Et comment est-il ?
La domestique, une femme mûre, aux pieds
eaANGBè DE QtTABTIER... 155
silencieux et avec un regard instruit par les armoires, eut un geste et une moue qui signifiaient : « Ni bien, ni mal, et laissa tomber : « Comme ça. »
— Faites-le entrer, accorda M. Brocatel.
Et se penchant sur la table à laquelle il était resté assis, il continua, sans se presser, d'écrire sur une enveloppe une adresse assez longue.
Pendant ce temps, le nouveau venu était introduit et attendait, debout, derrière lui.
C'était Panteau.
Chassé du lit, dès l'aube, après une nuit agitée, il avait bien eu un instant d'embarras sérieux.
« Lequel des deux « grognons » tâcherait-il d'apprivoiser? Le Chamaille? Ou le Brocatel? »
En un clin d'œil il s'était décidé : « Pas le curé ! Il me roulera. Allons chez le civil I »
Et donc, plein d'astuce et d'espoir, rasé de frais, peigné à l'eau, son « tyrolien » vert tenu à deux mains, il était là, soulevant déjà en esprit « le bourgeois » pour voir ce qu'il pesait.
Le « bourgeois » pensait à son fils.
On ne pouvait lui annoncer un jeune homme, quelqu'un « qui ne voulait pas se nommer », sans qu'il se défendît à l'instant d'un petit tressaillement intérieur. 11 se disait : « Si c'était lui qui allait entrer? Qui sait? »
Il était persuadé que la chose arriverait de cette façon-là. On introduirait un jour un inconnu, et ce serait son fils, immobile, tout pâle.
M. Brocatel se retourna et vit que « ce n'était pas encore pour cette fois. »
— Vous avez à me parler? dit-il au nouveau
156 IRÈNE OLBTTB
venu. Je vous écoute ; et il lui indiqua une chaise.
A l'aspect de ce visage sévère, impressionnant d'énergie et de finesse, Isidore fut dérouté.
Mais s' asseyant, il alla tout de suite droit au but :
— Excusez-moi de vous déranger, monsieur, vous connaissez une dame Lesoir?
M. Brocatel fit un signe de tête affirmatif.
— J'aurais besoin d'avoir son adresse et je viens vous la demander.
— Pourquoi?
— C'est pour lui remettre quelque chose.
— Rien de plus facile. Vous avez toute confiance en moi?
— Oh l monsieur ! s'écria Panteau en riant.
— Eh bien, laissez-moi l'objet et votre commission sera faite.
— Sans doute, approuva le jeune homme, mais j'aurais bien aimé la faire moi-même. Ça ne fâche pas monsieur?
— Pas le moins du monde, mon ami. De quoi s'agit-il? d'un paquet? d'une lettre?...
— Non, monsieur. D'un porte-monnaie.
M. Brocatel prit un air d'excuse :
— Ah ! diable. Un porte-monnaie ! C'est sérieux. C'est tout différent. Et avec de l'argent dedans, peut-être ?
— Oui, monsieur.
— Beaucoup?
— Ça dépend. Quatorze sous.
— Et à qui est-il ce porte-monnaie?
— A cette dame.
— Et comment est-il entre vos mains ?
— Parce qu'elle l'a perdu et que je l'ai trouvé. Oui. Elle est venue dîner hier boulevard de Glichy, à la Sortie des Bains où je suis garçon. C'est moi qui l'ai servie. Après son départ, j'ai trouvé à terre son porte-monnaie qu'elle avait laissé tomber. Je l'ai ouvert, j'ai vu son nom dedans, alors je le lui rapporte.
M. Brocatel avait écouté cette histoire avec une grande expression de sympathie.
— C'est très bien, prononça-t-il, et je vous fais compliment de votre honnêteté.
— N'y a pas de quoi, bougonna Panteau. Pour si peu de chose I
— Ne dites pas cela. Il n'y a pas de petites sommes. Se déranger de son travail, perdre sa matinée « pour si peu de chose » comme vous prétendez... est justement la preuve d'une probité admirable ! Quand on vient d'un bout de Paris à l'autre, à huit heures du matin, pour rapporter quatorze sous, c'est qu'on rapporterait quatorze mille francs... Vous n'obéissez qu'à la voix du devoir. Ne protestez pas. Quel autre sentiment vous pousserait? Le contenu de ce porte-monnaie, aussi bien que le modeste repas de celle à qui il appartient ont dû vous fixer d'ai'leurs, et ce n'est donc pas l'espoir d'une grosse récompense qui vous dicte votre conduite, mais bien la plus pure délicatesse. Comment vous appelez- vous?
— Isidore Panteau, garçon limonadier.
— Eh bien, monsieur, ce que vous faites est très beau.
158 IRÈNE OLETTB
Isidore était de plus en plus troublé. L'entretien l'agaçait. Il reprit :
— Alors, monsieur comprend que ça m'aurait fait plaisir et amusé de remettre moi-même l'objet à cette dame. Ça m'est bien égal, parbleu I Mais je l'aurais préféré. Aussi je suis sûr que monsieur ne m'en veut plus de lui demander l'adresse...
M. Brocatel se récria :
— Je ne vous en ai pas voulu une seconde... Mais qu'est-ce qui a bien pu vous donner l'idée de venir ici pour obtenir de moi ce renseignement ?
— Parce que c'est dans le porte-monnaie, monsieur.
— Comment cela?
— Mais oui.
Panteau vivement le sortit de sa poche, l'ouvrit, et retirant la carte pliée qu'il tendit :
— Voyez? C'est elle qui m'envoie ici, qui donne votre nom, votre domicile, avec ceux de monsieur l'abbé... je ne me rappelle plus...
— Chamaille, détacha M. Brocatel qui lisait la carte.
— Ça vous explique.
— En effet, en effet. Maintenant, j'y suis.
Il avait replié la carte dans la pochette et posant sur la table le porte-monnaie, il soupira, comme quand on se parle à soi-même :
— Je suis bien contrarié...
— De quoi donc, monsieur?
M. Brocatel écarta les bras. :
— De ne pouvoir vous donner l'adresse.
r^ Monsieur ne l'a pas? demanda Isidore d'un
ton SOUS lequel se devinait, l'impertinence de celui qui attend et même espère un mensonge.
— Mais si! Je l'ai, rectifia l'autre. Seulement. Écoutez-moi. Il faut se mettre à la place des gens, n'est-ce pas? et respecter leur désir. Plus humble est leur condition, plus leur volonté devient sacrée. Voilà une digne femme, qui, pour des raisons aussi navrantes que faciles à deviner, ne tient pas à ce que l'on connaisse la triste maison, la chambre lointaine et misérable où elle abrite sa pauvreté. Respectons cette pudeur. En prévision d'im accident grave ou mortel sur la voie publique, elle recommande expressément que M. l'abbé Chamaille, ou moi, soyons seuls avertis. Oui, en songeant à une éventualité pareille, elle ne livre même pas son adresse, montrant bien ainsi à la fois sa propre volonté de la taire et sa défense à d'autres de la révéler ! Puis-je trahir cette malheureuse? Je vous fais juge.
— Eh bien, alors? Quoi, monsieur? dit Panteau. bloqué.
— Eh bien, alors, le mieux est de me laisser ce porte-monnaie que je remettrai à Mme Lesoir, de votre part. Elle sera très touchée.
Panteau ne disait rien
— ...A moins, poursuivit M. Brocatel, que vous ne le déposiez vous-même au bureau du commissaire de police de votre quartier. A votre choix. Et soyez sûr également que si, au lieu de venir chez moi, vous étiez allé chez M. l'abbé Chamaille, il vous eût tenu le même langage. Que décidezvous ?
160 IRÈNE OLHTTE
— Remettez-le à cette dame.
— Vous pouvez y compter. Au revoir, mon ami. Il lui tendait la main. Panteau la prit, molle-^
ment.
— Ah? Et si l'on veut vous remercier, où demeurez-vous? demanda tout à coup M. Brocatel.
— 167, rue de Rome.
Et ayant salué, Isidore sortit.
Resté seul, M. Brocatel inscrivit sur un carnet l'adresse de Panteau, serra dans un tiroir de son bureau le porte-monnaie et se remit au travail.