‹ Iréne OletteChapitre 11 sur 37 · LE SOLEIL DONNE · texte numérisé non relu

LE SOLEIL DONNE

Quand Irène s'éveilla, elle n'éprouva aucune surprise. Elle avait une mémoire puissante et prompte qui la rétablit instantanément dans sa situation nouvelle. La nuit ne la rouillait pas.

Mais elle subit, en ouvrant les yeux, une impression d'une profondeur étrange.

Il lui sembla qu'elle naissait, qu'elle venait au monde, et qu'elle en avait conscience dans une béatitude parfaite. Son passé, qu'elle se rappelait très bien, était reculé, vaporeux comme un mirage détaché d'elle. Il s'en allait de son côté, ii la quittait ; il avait terminé ; il rentrait se perdre en arrière tandis qu'elle continuait en avant ou plutôt repartait, prenait vie sous une autre forme, et dans des

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conditions différentes^ pleines d'un charme ineffable. Elle ne s'inquiétait de rien, elle ne se demandait pas où elle était, ni chez qui, ni ce qu'il adviendrait d'elle demain. Est-ce que l'être qui naît, s'il avait déjà les ressources de sa pensée, se poserait de pareilles questions? Il commencerait par jouir du sentiment prodigieux de son existence, par se goûter, se savourer, toute l'éclosion de l'avenir étant contenue pour lui dans la fleur de la minute...

C'est ce que faisait Irène Olette. Elle se respirait.

Sa chambre, toute petite, avait les dimensions de l'infmi. La porte sans verrou donnait confiance, les murs gais renvoyaient de l'espoir, et la fenêtre, derrière le rideau de toile tendu, était im étourdissement de lumière.

Se levant aussitôt, passant un jupon et mettant pieds nus ses souliers, la jeune fille écouta à côté, chez Valérie Lesoir.

Elle n'entendit rien.

La porte étant restée tout contre, elle la poussa. Il n'y avait personne et le lit était fait.

Rentrant alors, elle alla à la fenêtre tira le morceau d'étoffe qui la garnissait et regarda par les petits carreaux.

Ce qu'elle vit l'enchanta.

En face d'elle, s'étendait un vaste jardin, planté de^ beaux arbres.

Par devant, une pelouse centrale assez grande, et plusieurs autres petites coupées par des allées sinueuses, bordées diris, formaient un agréable tapis de verdure et de caillouté.

Au fond, en arrière des arbres, sur une largeur à peu près unie, de plus de cent mètres, s'élevaient des bâtiments, d'ancienne et tranquille ordon nance, avec de hautes et limpides croisées, le long desquelles, à l'intérieur de chacune, pendaient les rigides plis d'un seul rideau de toile blanche immaculée, sans embrasse. Et, du milieu des arbres qui la pressaient sur ses flancs, s'avançait, ainsi qu'un vaisseau, une chapelle en pierre dont le chevet dépassait, dans la partie découverte du jardin.

On en voyait distinctement les pans coupés et les trois verrières ogivales.

Tout cet ensemble composait le couvent des religieuses du Saint-Enfant- Jésus, dites : les Dames de Saint-Maur.

Il formait un véritable domaine, impénétrable au siècle et clos de tous les côtés par de vieilles maisons, avec l'enclave de son grand jardin, dont il était impossible, des rues qui, bien au delà l'entouraient, de soupçonner l'existence.

Sur la gauche le terrain était limité par le mur percé de la porte charretière, qui le séparait de la cour de l'hôtel Pommelé ; mais comme ce mur n'atteignait même pas la hauteur de l'entresol, il ne pouvait empêcher ceux qui habitaient l'hôtel de jouir du voisinage de la Communauté, aussi bien par les fenêtres de la façade intérieure que par celles des deux ailes, avec cette différence notable pourtant que l'aile gauche s'arrêtait au mur de la cour, tandis que la droite entrait sur une bonne longueur dans la propriété des Dames. Le rez-

de-chaussée de ce corps de logis était condamné, mais au-dessus on avait, à tous les étages, une vue beaucoup plus jolie et plus rapprochée sur les jardins.

Quand elle eut bien fini de tout examiner, Trène songea à s'habiller. Elle ne fut pas peu étonnée alors de voir un pot d'eau chaude sur la toilette, en même temps qu'elle constatait la disparition de sa robe, posée tout à l'heure encore sur la chaise, au bout du lit. Il était évident que l'on avait profité de l'instant où elle était absorbée par la contemplation du paysage pour entrer dans la chambre, y apporter de l'eau chaude et venir y chercher ses vêtements, sans doute afin de les brosser. Ayant eu l'idée de regarder ses souliers, elle remarqua qu'ils avaient été nettoyés. Il fallait tout de même que ces différents soins eussent été pris avec bien des précautions pour qu'elle ne s'en fût pas aperçue.

En attendant, elle se lava, se peigna, et elle était sur le point d'achever son petit ménage quand on frappa à la porte.

Après qu'elle eut dit d'entrer, la porte fut ouverte à demi pour laisser passer une main qui lui tendait sa robe. Mais comme, en prenant celle-ci, la jeune fille tirait la porte pour l'ouvrir tout à fait, la personne qui tenait la robe la lâcha précipitamment et s'enfuit.

Irène la voyait, de dos, courir dans le corridor

Elle l'appela :

— Madame 1 Madame ! Pourquoi vous sauvezvous?...

La personne interpellée s'arrêta et tout à coup saisit à deux mains son tablier dont elle se recouvrit la tête. Alors seulement, s'étant retournée, elle revint, fit quelques pas, ainsi encapuchonnée comme un pénitent, et Irène, qui n'y comprenait rien, l'entendit lui dire à distance, à travers la toile bleue :

— C'est pour ne pas vous effrayer, mademoiselle, tant je suis vilaine ! Pour me voir faut l'habitude.

— Qui et es- vous?

— Belle- Julie.

'Et elle éclata de rire, car elle était toujours de bonne humeur. Elle ajouta :

— C'est Mme Lesoir qui m'a dit de m'occuper de vous.

— Je m'en doutais, répondit Irène. Où estelle?

— Pas loin. Prenez patience.

— Oui, mais baissez votre tablier, priait Irène, intriguée et courageuse.

— Non, mademoiselle, répétait la voix. Madame me l'a défendu. Vous avez bien le temps d'en être malade. Au revoir.

Et elle repartit sans se découvrir.

Une fois habillée, Irène, qui ne pouvait tenir en place, sortit de sa chambre, et, quoique résolue à ne pas s'éloigner, se mit, petit à petit, à explorer les alentours.

Rien n'excite plus à la curiosité que les méandres d'un corridor de vieille demeure où l'on se trouve seule. Celui-ci conduisait, d'un côté, à l'étroit

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escalier par lequel la jeune fille était montée la veille au soir avec Valérie, et de l'autre il aboutissait au dernier palier du « grand escalier » de pierre, à rampe de fer. Puis, reprenant après ce palier, il desservait, toujours sous les combles, les autres chambres donnant en retour sur la rue de Sèvres,

On plongeait de là, directement, par des lucarnes à hauteur d'appui, dans la cour de l'hôtel.

Or, ayant poussé sa promenade jusqu'à cet endroit désert, Irène aperçut en bas un jeune homme qui observait avec attention autour de lui en levant la tête comme s'il attendait un signe ou guettait quelqu'un. Avant qu'il eût regardé dans sa direction, et comme il s'apprêtait à le faire, elle eut le temps de reconnaître en lui le garçon de café de la Sortie des Bains.

C'était effectivement Panteau qui descendait de chez M. Brocatel et qui, en traversant la cour, ne pouvait s'empêcher de jeter sur les trois façades de la maison un coup d'œil circulaire dans le vague espoir d'y découvrir quelque chose d'intéressant.

Irène, dans un mouvement irraisonné, se recula pour ne pas être vue, et quand elle se remit ensuite à la lucarne, le jeune homme était parti.

ElJe se dit alors tout d'un coup, que la femme L^soir l'attendait peut-être déjà dans sa chambre, étonnée de ne pas l'y trouver, et quïl était préférable, pour des raisons confuses mais cependant excellentes, que celle-ci ne connût rien de son indiscrète excursion dans les corridors.

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Rebroussant chemin, elle rentra donc vite. Valérie n'était pas là.

S'étant assise au pied de son lit, Irène commença seulement d'être frappée par la croissante bizarrerie de sa situation.

Tout ce qui lui était arrivé depuis la veille se classait, se coordonnait, semblait prendre une physionomie et une direction. Gela cessait d'être du hasard et de l'incohérence pour devenir une espèce d'arrangement, le début d'on ne savait quelle surprenante histoire. EUe ne se sentait nullement dépaysée dans ce vieil hôtel calme et hospitalier ; et cette chambrette, où elle n'avait vécu que quelques heures, était déjà comme agrémentée des impressions que ses murs lui préparaient. L'avenir tout nouveau et pourtant ignoré dont Irène avait l'intuition secrète, lui procurait à l'avance le charme et la douceur d'un passé qu'on évoque. Ah ! que la rue des Fossés-Saint- Jacques, et Féline, et la chère tante elle-même étaient donc loin I Gomment une nuit, une seule, pouvait-elle emporter dans son sac de ténèbres un si grand nombre d'années, de peines, de joies, d'émotions et de visages?

G'est à quoi songeait la jeune fille envahie par cette apaisante langueur qui succède aux crises du corps ou de l'âme et qui suit fréquemment la disparition d'un être chéri, comme si le défunt, à peine y était-il entré, avait hâte de nous envoyer un peu de son repos.

Elle rêvait, depuis un assez long temps, percevant les bruits familiers qui successivement se révélaient, cris enroués et éloignés des marchandes

des quatre-saisons, le battage d'un tapis, l'aboiement d'un chien, des sonneries de cloches... quand la femme Lesoir vint enfin la rejoindre.

Elle était vêtue comme la veille, avec la même simplicité ; mais bien qu'elle gardât son expression tranquille et modeste, elle fit l'effet à Irène d'être une autre personne, moins humble, plus assurée. La nuit l'avait changée, elle aussi.

Elle prit la parole la première :

— Avez- vous bien dormi?

— Très bien, madame.

— Vous ne vous êtes pas ennuyée en m' attendant?

— Oh I non I

Cette exclamation fut si franche que Valérie laissa voir le plaisir qu'elle en éprouvait.

— J'ai été longue, avoua-t-elle, mais il le fallait. A présent causons. Vous m'avez raconté hier au soir tout de votre vie et vous ne savez rien de moi. A mon tour de vous apprendre qui je suis et où vous êtes.

Elle lui dit en peu de mots, ainsi qu'en est déjà averti le lecteur, son nom, son passé, son veuvage et sa triste situation jusqu'au jour où elle avait eu le bonheur de rencontrer M. Brocatel. Et après l'avoir renseignée, dans la mesure où il convenait, sur cet homme vertueux et lui avoir expliqué comment il voulait bien l'employer dans le secret de ses recherches charitables, elle lui fit connaître la vraie raison de sa présence, la veille, à l'établissement de la rue Doudeau ville.

C'était lui, qui, de temps en temps, la chargeait

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d'aller dans les asiles de nuit et de s'y mêler au groupe des pauvresses, comme si elle-même était une sans-gîte, et qui la priait, une fois qu'elle était là, dans le tas, d'observer, d'écouter, de questionner, de voir enfin si une belle misère ou quelque infortune rare, originale, lui paraissait digne d'un intérêt particulier, tout au moins immédiat. En ce cas, elle devait en prendre note et la lui signaler. Il appelait cela V envoyer à la chasse,

— Vous souvenez-vous, dit Valérie, qa'hier au soir, comme nous rentrions de l'Hospitalité, vous m'avez demandé ce qui m'y avait amenée et que je vous ai répondu que j'avais à y faire une commission ?

— Certainement, déclara Irène.

— Mais alors, m'avez-vous dit, vous n'avez pas pu la faire ? Et je vous ai répondu que si. Comprenez-vous maintenant? M. Brocatel m'avait recommandé : « Tâchez de trouver quelque chose. Je vous avais trouvée. Donc ma commission était faite. Restait à en informer celui qui me l'avait donnée. Ce matin, de bonne heure, pendant que vous dormiez encore, je suis descendue chez M. Brocatel et je lui ai tout raconté. Votre histoire l'a tellement saisi qu'il veut bien vous venir en aide.

— Ce monsieur est trop bon et je l'en remercie, s'écria Irène, mais je ne veux pas d'aumône.

— Il ne s'agit pas d'aumône puisque vous n'êtes pas dans le besoin. La première chose, en effet, a-t-il dit, c'est de savoir ce que laisse votre tante et de vous mettre en possession de cet héritage. L'atelier de reliure, tout le matériel, les papiers,

les cartonnages... tout cela est votre propriété. Vous l'oubliez donc? Dès aujourd'hui, quand il en aura parlé avec vous, M. Brocatel fera, de ce côté, le nécessaire, et vous n'aurez à vous occuper de rien. Eh î bien, quoi? Vous voilà toute pâle?

— C'est que je pense à Féline ! Féline, qui me cherche déjà, qui doit être dans un état de fureur ! Pour ces questions de règlements, je vais être obligée de le revoir, de lui parler? Il va retrouver ma trace. Jamais I Jamais ! J'aime mieux tout perdre ! D'ailleurs, je ne tiens pas à l'argent !

— Vous ne savez pas ce que vous dites, murmurait avec un soupir étouffé la femme Lesoir.

— Non, je n'y tiens pas ! répétait Irène en secouant sa petite tête blonde ébouriffée d'or. J'aime le travail, je gagnerai toujours juste assez pour vivre. C'est tout ce qu'il me faut.

Valérie lui prit les mains.

— Calmez- vous ! M. Brocatel a songé à cela. Il songe à tout. Les choses seront faites par l'entremise de son avoué, des gens de loi, sans que vous ayez à voir ce Féline, sans que le lieu de votre retraite soit connu de lui, — ni de personne autre, si vous le voulez.

— Je crois bien que je le veux I Seulement, où serai-je assez en sûreté pour qu'on ne puisse pas venir me tourmenter et me prendre, si on me découvre ?

— Mais ici, dit Valérie.

— Ici? s'écria Irène en joignant les mains. Ici, dans cette petite chambre si loin? sur les jardins? et à côté de vous? C'est vrai? Vous voulez bien?

— Pas moi, ma petite, M. Brocatel. C'est lui le maître, et c'est à lui qu'appartient la maison.

— Oui, mais je sens que c'est tout de même à vous que je dois tant de bienveillance, à la façon dont vous avez su parler de moi. Où serais-je sans vous? Quand je me suis arrêtée rue Doudeauville, et que j'ai pris la file à la suite de ces malheureuses, j'étais bien abattue, je pleurais, je n'avais pas conscience de mon état. Je ne savais plus ce que je faisais, où j'allais. J'échouais là, sur le trottoir, comme une pauvre chose balayée. Et à la minute, en vous voyant à côté de moi, j'ai été apaisée. C'est singulier. Je ne vous connaissais pas et je vous ai pour ainsi dire reconnue. Vous aviez l'air de m' attendre.

— C'est bien la vérité, confirma Mme Lesoir. Je vous attendais sans vous connaître ; et moi aussi, quand je vous ai vue, je me suis dit : « Voilà quelqu'un pour moi. » Avant d'avoir échangé un mot, nous nous entendions. Je me suis rapprochée de vous, de plus près, non seulement avec le corps...

— Mais aussi du regard, de toute la pensée, je l'ai bien remarqué. Votre présence et votre attitude m'encourageaient. Vos yeux étaient tristes comme les miens, et pourtant, tout au fond, j'y voyais un sourire. Ces femmes qui nous entouraient avec une curiosité si méfiante nous resserraient davantage encore l'une contre l'autre. Nous étions — en face d'elles — toutes les deux ensemble ; nous formions deux camps. Après cette première coïncidence des papiers d'identité qui nous manquaient et malgré laquelle nous avons

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tout de même été acceptées, combien j'ai admiré la gentillesse que vous avez eue de toujours dire comme moi, pour les chaussures, pour la douche, pour la soupe, jusqu'à la fin, quand j'ai déclaré que je voulais partir et que vous l'avez /voulu aussi, pour ne pas me laisser m'en aller seule ! Alors, si je n'avais rien dit... qu'auriez- vous fait?

— Je serais restée.

— Vous ne seriez pas rentrée ici, dans votre bon lit?

— Mais non.

— Pourquoi?

— Pour ne pas vous perdre.

— Et quand vous m'auriez perdue? Quand vous me perdriez demain ? Le beau mal I Quelle peine en auriez- vous? C'est trop tôt pour m'aimer.

— Ça n'est jamais trop tard pour l'essayer. Sans doute je ne peux pas encore avoir d'afîection pour vous, mais vous m'êtes sympathique et dès hier j'étais résolue, — vous ayant rencontrée, — à ne pas vous abandonner. Si vous aviez couché rue Doudeauville, j'y aurais couché également.

— Je ne pouvais pas.

— Ce n'est pas si mal que vous croyez, fît Valérie d'un air appréciateur.

— J'en suis bien sûre, repartit Irène, mais ce n'était pas la crainte d'être mal. Je ne suis pas princesse.

— Qu'était-ce donc?

— L'horreur et le dégoût que me causaient ces femmes, après leurs ignobles propos ! Monter dans ce dortoir, me déshabiller, me coucher devant

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elles, à côté d'elles, subir leurs histoires de lit, les entendre rire, chuchoter, cracher, faire leur sabbat dans l'ombre, à la veilleuse... Non I non I et d'abord je n'aurais pas pu m'endormir. Il m'aurait semblé à chaque instant, sentir quelqu'une d'entre elles, celle qui louchait, ou celle à la main fourchue, ou l'autre avec l'affreux trou de son oreille raclée, se pencher sur moi, me souffler sur le front, toucher mes pieds...

— Vous auriez dormi tout de même. A votre âge on dort partout.

— Mais quel réveil I au petit jour gris, en retrouvant dans les traversins défoncés, parmi les draps fripés, noirs de tabac, ces visages effrayants aux cheveux sales, ces bras demi-nus hors des manches.. Tandis qu'ici, quel soulagement, quelle douceur, quand j'ai rouvert les yeux !... J'entendais des oiseaux et le soleil était partout.

Valérie approuva :

— C'est vrai. Le soleil donne.

— Ah I je ne regrette pas de vous avoir suivie I déclarait Irène, toute vibrante.

— Mais pourtant, d'où vous venait, accentua la femme Lesoir, en la fixant de son clair regard, cette confiance si grande? Les petites marques d'intérêt que j'avais pu vous témoigner n'étaient tout de même pas suffisantes pour que, sans rien savoir de moi, vous vous laissiez ainsi conduire la nuit, là où il me plaisait de vous mener I Môme aujourd'hui, vous ne jugez pas que c'était bien irréfléchi, et d'une imprudence extraordinaire?

— Non ; et je vais vous dire ce qui m'a surtout

mise avec vous en entière sécurité. C'est quand vous m'avez hier, dans le restaurant, priée de vous appeler tout haut...

Elle s'arrêta, ayant à présent quelque pudeur à prononcer, en plein jour, le mot sacré.

Valérie le dit : maman.

— Oui, répondit Irène. Cette demande si inattendue et si bizarre, à moi adressée, et d'un ton tout naturel, par quelqu'un qui ne me connaissait que depuis une heure, me causa une émotion dont vous ne pouvez pas vous douter. Je me figurai, sans même chercher à comprendre à propos de quoi vous venait cette idée, que c'était du moins ma tante, ma chère tante gardienne qui tout à coup vous l'inspirait, pour me faire ainsi connaître qu'elle était toujours là d'abord, qu'elle me continuait sa vigilance et son appui, et ensuite pour vous désigner et vous recommander à ma confiance, d'une manière indiscutable. Il m'a semblé qu'avec un pareil mot, elle et vous, la morte et la vivante, vous ne pouviez pas me tromper. Et je vous ai accompagnée aveuglément. J'étais bien tranquille.

— L'êtes-vous toujours?

— Pas plus. Mais, maintenant, permettez-moi d'être indiscrète? Pourquoi m'avez-vous fait hier cette demande?

La femme Lesoir sourit en secouant la tête :

— Oh ! c'est tout simple, parce que je ne voulais pas, que, même en nous voyant ensemble, on vous prît pour une jeune fille seule, parce que je ne voulais pas qu'à cause de votre grand deuil, on

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VOUS supposât orpheline, sans appui naturel et sans protection, et que je trouvais plus convenable qu'à cette heure,. sur ce boulevard, dans ce café, et à votre âge, vous eussiez l'air d'être avec votre mère. Voilà.

Irène, attendrie à ces mots, eut un mouvement spontané vers sa compagne, comme pour la remercier en l'embrassant, mais il lui sembla, aussitôt, — fut-ce à tort? — que cet élan produisait chez Valérie un effet contraire et que celle-ci au même instant se reprenait, se refermait. Nuance imperceptible, sensation plutôt que sentiment. La jeune fille l'éprouva néanmoins avec assez de clairvoyance pour ne pas insister, et un peu déçue, — cela n'allait pas jusqu'à la peine, — elle se retint.

La femme Lesoir disait sur un autre ton comme quand on veut changer de conversation :

— Je vous préviens qu'aujourd'hui nous déjeunons chez M. Brocatel.

Irène s'étonna :

— Comment? Moi?

— Oui, c'est un homme si bon 1 De temps en temps, il me fait l'honneur de m'inviter : eh bien ! malgré la différence de nos conditions, jamais je n'ai souffert, près de lui, de la moindre gêne. Il sait tout de suite vous mettre à i'aise.

Valérie s'était levée. )

— En attendant, puisque vous n'avez rien à faire d'ici là, je vais vous présenter à Mlles Dandin. Ce sont des vieilles filles, les deux sœurs, qui habitent au second. D'excellentes personnes.

— Des rentières ? demanda Irène.

— Point du tout, ma petite. Des travailleuses. A part le propriétaire, d'ailleurs, il n'y a pas de rentiers dans la maison. Tous les locataires sont, plus ou moins, des besogneux, qui ont grand mal et grand mérite à joindre les deux bouts. Ces demoiselles Dandin réparent les vieilles tapisseries. Leur appartement a ses fenêtres sur la cour, et elles emploient une dizaine d'ouvrières installées à côté, dans deux salles qui ont vue sur le jardin. Venez, cela va vous amuser.

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