TROISIEME PARTIE
CHANGER DE QUARTIER C'EST PARFOIS CIIAiXGER D'EXISTENCE
l'hôtel pommelé
Dans les dernières années du règne de Louis XIV, Révérende Mère Tiberge, quatrième supérieure générale de r Institut des Sœurs du Saint-Enfant- Jésus, déplorant l'insuffisance de plus en plus pénible des étroits bâtiments qu'occupait à Paris, rue Saint-Maur, depuis 1678, l'ordre, — fondé par le vénérable P. Barré, Minime de grand zèle, et confié à son directorat, — s'enhardissait à s'agrandir, et le 1^' septembre de l'année 1700, elle faisait l'acquisition d'une importante maison voisine consistant, ainsi qu'il est décrit aux archives de la Communauté, « en un corps de logis sur la rue de Sève^ appliqué à entre-solles et un estage de chambres, grenier au-dessus, deux corps de logis en aisle appliqués chascun à un rez-dechaussée sentant d'écurie et de remise, grande cour, petite cour, pour sentir à chascun desdits corps de logis, caves en dessous, jardin, appartenances et
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dépendances, contenant le tout environ sept cents toises de superficie, »
L'hôtel et ses dépendances ne tardèrent pas à être loués à un riche Anglais, le comte de Clare. Après lui, vint un M. de Noce. Vendu à la Révolution comme bien national, l'hôtel fut racheté en 1855 à la famille Pommelé par l'Institut du Saint-Enfant- Jésus. Mais depuis 1904, tout en continuant de garder son vieux nom, il était passé entre les mains de M. Brocatel, l'industriel bien connu, qui en habitait le premier étage.
Or, c'était là, dans cet hôtel Pommelé, 83 bis, rue de Sèvres, que la femme Lesoir avait amené Irène Olette pour passer la nuit.
Bien que les corps de logis aient subi, au cours des siècles écoulés, de nombreuses modifications et que, pour ne citer que les principales, les rezde-chaussée aient été transformés en appartements, la plupart des anciennes dispositions sont encore reconnaissables.
C'est ainsi que la sortie sur la rue de Sèvres par la cour de l'hôtel, qu'avait value autrefois au couvent l'annexion de 1700, existe toujours et se fait par la porte charretière que nous avons précédemment signalée an milieu du mur mitoyen ; et les arbres qui dépassent ce mur sont ceux des anciens jardins Pommelé appartenant aujourd'hui aux sœurs de Saint-Maur, qui n'ont point cessé de demeiiror là ; et la rue Saint-Maur, à peu près pareille à ce qu'elle était du temps de Mère Tiberge, n'a fait que devenir la rue de TAbbé Grégoire, — baptême inutile et profane.
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Composé d'un bâtiment en façade sur la rue de Sèvres et de deux bâtiments en aile sur la cour, l'hôtel se présente de la façon suivante.
Le bâtiment sur rue comprend : un rez-de-chaussée monumental formé à l'intérieur de deux petits étages, et un grand premier étage. La façade a environ vingt mètres de largeur et compte huit travées. Une travée formant avant-corps, et décrochée seulement de quelques centimètres, contient la porte cochère à arc surbaissé et peinte en vert. A droite de celle-ci se trouvent trois travées et à gauche quatre, toutes normales au nu des maisons voisines.
La façade est couverte d'un enduit imitant des bossages a a rez-de-chaussée, et lisse au premier étage. Un soubassement uni court tout du long.
En commençant par la gauche, les deux premières travées de la façade sont percées de deux petites baies en forme de soupiraux surmontées de deux fenêtres normales avec persiennes. Les deux travées suivantes sont a aveugles », percées seulement de deux petites baies rectangulaires à Tétage le plus bas et d'un oculus ovale contre le tuyau de descente qui longe la travée en sailhe de la porte cochère.
Après ladite porte, et par conséquent à sa droite, la première travée comprend une baie rectangulaire en largeur surmontée d'un autre oculus ovale qui éclaire la loge du concierge. Les deux dernières travées à droite ont, à l'étage le plus haut, deux fenêtres normales comme celles du côté gauche décrites précédemment, mais celles-ci, sans per-
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siennes, et défendues par de fortes grilles à cinq barreaux et à deux traverses.
Un large bandeau sépare le rez-de-chaussée du premier étage.
Celui-ci offre huit grandes fenêtres dont trois « aveugles » au milieu, encadrées toutes d'un chambranle très simple bordé d'un contre-chambranle et couronnées par un entablement dont la frise s'orne d'une tablette flanquée de deux rosaces.
Dans la baie de la travée d'avant-corps, le chambranle est à crossettes et la tablette est remplacée par une guirlande d'excellent style. En saillie sur le nu du mur sont des balustrades-appuis à cinq balustres, et la corniche est à denticules.
Au-dessus, le versant du comble donnant sur la rue est couvert en ardoises. La toiture, au milieu de laquelle s'élèvent deux corps de cheminée en maçonnerie, un grand et un petit, est percée d'une lucarne à droite de la façade ; enfin le pignon de l'aile droite sur cour apparaît derrière la façade.
Cela, c'est l'aspect de l'hôtel vu du trottoir d'en face, rue de Sèvres.
Si maintenant, franchissant la porte cochère, nous entrons dans la cour, nous verrons que le bâtiment principal se traduit par cinq travées ; et à deux de ces travées correspond, au rez-dechaussée, le passage de la porte cochère, en arc surbaissé, qui va s'élargissant de la rue à la cour. Les cinq fenêtres du corps principal sont également garnies d'appuis-balustrades.
Le versant sur cour, couvert d'anciennes tuiles plates grand moule, est percé d'une lucarne.
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Nous avons dit que l'hôtel comprenait par derrière deux ailes de dimensions inégales.
En arrivant de la rue, l'aile droite, composée d'un rez-de-chaussée et de deux étages, a douze travées. Un large perron au droit de deux grandes portes-fenêtres donne accès à l'escalier de pierre monumental garni d'une rampe de fer de style Louis XV.
L'aile gauche a cinq travées seulement et ne se compose, comme le bâtiment sur la rue, que d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Les étages des ailes sont de plain-pied avec ceux du bâtiment principal. Les fenêtres des ailes ont des balcons en fer forgé d'un dessin très simple, et la cour est à petits pavés entre lesquels l'herbe pousse.
Tel était l'hôtel Pommelé, à l'époque où se passait l'histoire que nous avons à raconter. Si la description en a paru au lecteur un peu longue et trop minutieusement technique, il voudra bien nous le pardonner. Nous avons pensé qu'elle ne lui serait pas inutile pour la suite de notre récit. Connaissant désormais les lieux dans le détail, peut-être pourra-t-il ainsi mieux se représenter les faits et gestes de ceux qui les habitaient.
M. et Mme Précipice, concierges dudit hôtel et insensibles à son histoire, n'étaient pas prodigues de renseignements sur ceux qui l'occupaient. Discrets et méfiants, loin de justifier les reproches de bavardage attachés à la corporation, ils parlaient le moins possible et leur bouche restait aussi prudemment close que leur porte. Ils consentaient à la rigueur, — et encore quand la figure des gens
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leur revenait, — à se départir un instant de leur mutisme et à fournir quelques indications, mais sans se plaire au détail et sur un ton qui montrait leur idée bien arrêtée de n'en pas dire davantage.
— « La maison est antique, récitaient-ils, l'un ou l'autre, et c'est une ancienne hôtel. Deux étages avec jolie vue sur les jardins. C'est grand sans être grand, mais ça n'est pas petit non plus, et pourtant nous n'avons pas beaucoup de locataires. Cinq en tout, — qu'il s'agisse d'une seule personne ou d'une famille, peu importe. — Au rez-de-chaussée, c'est M. Pootius. Au premier, sur la rue et sur la cour, c'est M. Brocatel, le propriétaire. Dans le fond sur la cour, à l'aile droite, c'est, au premier, les demoiselles Dandin et, au deuxième, les Paradour. Au-dessus, dans les débarras, c'est la veuve Lesoir, avec les domestiques de M. Brocatel, les bonnes des Paradour et des demoiselles Dandin et la Belle Julie qui a soin des escaliers. Un coin, c'est tout. Maintenant, qu'est-ce que fabriquent toutes ces personnes-là? Qui sont-elles? Travailleurs? Rentiers? Ne le demandez pas. Nous le savons, vous pensez bien ! et mieux qu'eux ! Mais ça ne regarde pas autrui et ce n'est pas à nous de le trahir. Tout ce que nous pouvons vous jurer, c'est que c'est du bon monde et qu'on n'entend jamais de bruit. Voilà huit ans que nous avons la loge, eh bien ! nous ne changerions pas pour aller place de l'Opéra. »
Nous nous garderons, après cela, d'insister auprès de M. et Mme Précipice, d'autant que nous avons le moyen de savoir en dehors d'eux ce qui
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nous est utile pour la suite de ce récit ; et puisqu'ils ont prononcé, avec la nuance de corsidération spéciale qu'il mérite à leurs yeux, le nom de Brocatel, le propriétaire, habitant le premier étage, apprenons d'abord qui c'était.