LES DEMOISELLES DANDIN
Le passé qui meurt ne disparaît pas complètement.
En dehors de son histoire, de ses souvenirs, de ses vestiges de pierre, des marques profondes qu'il imprime sur le sol comme les lettres de son nom, comme sa signature à la fin du livre, il laisse après lui des contemporains de ses époques, pour monter la garde, des types de son humanité, de ses classes, de ses métiers, qui le représentent parmi nous, le prolongent et l'expliquent, espèci^s de commissioiinaires de ses mœurs, de délégués de son esprit, héritiers de ses qualités et de ses défauts, images de son charme et de son caractère.
Ces vivants, ou plutôt ces survivants, sont-Ds des oubliés, des réservés en vertu d'xm pacte
mystérieux conclu entre le passé et la mort pour que celle-ci n'y touche pas et les maintienne durant une période plus ou moins étendue dans la stabilité de leur force et la plénitude de leur saveur? Ou bien ne sont-ils reproduits, à dessein, que par moments et à de certains intervalles, afin que le présent n'en perde pas tout à fait la mémoire, le sentiment?
Peu importe. Ils existent.
A moins d'une grâce qui ne leur est presque jamais accordée, ils ne soupçonnent pas leur originalité, leur rôle, leur mission ; ils ne « posent » pas, ils croient qu'ils sont « comme tout le monde » et c'est ce qui fait le naturel de leur pittoresque puissant.
Et plus rares qu'eux sont, il faut bien le dire, ceux qui savent les reconnaître.
Combien les croisent, les fréquentent, sans se douter qu'ils se frottent à des « revenants » 1
Mais quelle pensive joie éprouve, en revanche, l'amoureux du passé à discerner autour de lui ces inconscients modèles, à les regarder et à les étudier ! car ils n'ont pas été simplement ressuscites pour le plaisir et la distraction mais surtout pour notre enseignement.
Ils sont chargés de nous servir de termes humains de comparaison, dans le bien comme dans le mal, avec les vivants d'aujourd'hui.
Sans pulluler, ils sont cependant en plus grande quantité qu'on ne se l'imagine, et tous les milieux, tous les états, toutes les fonctions fournissent, pour tous les temps écoulés, leurs personnages
respectifs, en haut et en bas, à tous les degrés de Técholle sociale, à la ville et aux champs, à la boutique et au salon, dans la maison et dans la rue.
Il suffît d'être en aimantation avec autrefois, de posséder le don de clairvoyance antérieure, pour retrouver du premier coup, jusque sous les habits modernes qui se dénaturent à leur contact, un lansquenet, une ribaude, un clerc, un chanoine, un sergent du moyen âge, un ligueur et un mignon, des femmes de la Renaissance et du siècle de Louis XIV, des Clouet et des LargiUière, un membre du Parlement, une précieuse et un raffiné de Louis XIII ; un rémouleur, un apothicaire et un spadassin ; une bergère et un perruquier Louis XV ; une marquise, un procureur, un cocher de carrosse ; un garde-française et un jacobin, une tricoteuse et un grognard ; un demi-solde, un page de Charles X et un bourgeois Louis-Philippe, et tous effarants de vie personnelle, criants de vérité, purs^ frais de façons, d'accent, de geste, de tics, de pensées, étant de l'endroit même, de la profession, de la circonstance et n'ayant pas bougé, datant du règne, de ]*année.
Mlles Dandin, coiffées de ce beau nom classique, tout droit échappées du dix-huitième siècle, étaient de ces légataires directes du passé.
Filles d'un négociant en vins du Gâtinais, ruiné par de mauvaises affaires et restées bientôt seules avec leur mère quand celle-ci devint veuve, elles avaient vécu la première moitié de leur vie à Orléans où elles occupaient une vieille maison dans
laquelle étaient nés leurs parents et grands-parents. Cette maison se trouvait au milieu de la rue Pourpointelle, qui commence rue des Chats-Ferrés et finit rue Chasse-Coquin.
Mme Dandin, une brodeuse aux doigts de fée, apprit à ses enfants tous les ouvrages à l'aiguille, et rapidement elles arrivèrent à l'égaler. Dès leur jeunesse, on savait dans tout le département, et même jusqu'à Étampes, qu'elles travaillaient « comme des anges ».
De ce talent elles s'étaient fait un gagne-pain.
Forcées de vendre, après la mort de leur mère, la maison familiale, pour achever de payer les dettes de monsieur leur père, elles avaient dit adieu à Orléans, et Paris les avait prises. A la suite de plusieurs essais à l'Ile-Saint-Louis, sur la montagne Sainte-Geneviève, au Marais, toujours dans des vieux quartiers, elles s'étaient fixées depuis 19Q4, c'est-à-dire depuis dix ans, à l'hôtel Pommelé, où M. Brocatel avait été heureux de leur louer, à un prix infime et avec un bail illimité, un des appartements du second.
Orphelines d'assez bonne heure, elles n'avaient jamais voulu se quitter. Un sang calme et régulier coulait dans leurs veines. L'homme les effarouchait ; elles se trouvaient parfaitement heureuses Time près de l'autre. A quoi bon dès lors se marier?
Elles ne s'y seraient décidées que dans un cas spécial dont elles posaient fermement les conditions : celui de deux frères, honnêtes, possédant presque toutes les qualités et aussi unis qu'elles, et qui auraient demandé leur main à toutes deux,
de façon que le double mariage se fît en même temps, le même jour, et sous cette obligation que non seulement chaque promis plût à sa fiancée, mais qu'il fût aussi agréé par sa future bellesœur, car ces mariages n'étaient possibles que si les deux maris acceptaient que l'on vécût tous les quatre ensemble.
Ces frères-là, — on ne savait pourquoi, — ne s'étant jamais rencontrés, elles avaient coiffé Sainte-Catherine et étaient restées vieilles filles.
L'aînée s'appelait Marguerite et la cadette Marie.
Mais, par une règle du vieux temps où, pendant plus de deux siècles, tous les noms de baptême dans la petite et moyenne bourgeoisie, -aussi bien pour les filles que pour les garçons, se transformaient en leurs diminutifs populaires, Marguerite était, dès le jour de sa naissance, devenue Gogote et Marie, Manon. Leurs grand'mères, leurs aïeules s'étaient appelées ainsi. Elles continuaient.
Un moment, le commerce des soieries et des vieilles étoffes les tenta, mais elles durent bientôt y renoncer parce que les prix, en s'élevant, leur rendaient de plus en plus difficile l'achat de ces tissus.
Depuis leur entrée à l'hôtel Pommelé, elles s'étaient exclusivement consacrées à la réparation des tapisseries, de tout genre et de toute grandeur.
Gogote, à l'époque où se passe cette histoire, avait soixante-deux ans et Manon cinquante-sept.
Gogote, enfant, avait réchappé d'une petite vérole dont quelques traces lui étaient restées, juste assez pour ne pas l'enlaidir et donner au
180 IRÈNE OLBTTB
contraire du relief à sa physionomie. L'œil noir,, la lèvre rouge avec un gros nez à tabac, des sourcils drus, de fortes pommettes et des traits masculins, elle avait des cheveux gris, — toujours pleins de bouts de laine de toutes les couleurs, — relevés et envolés en boucles éparses autour d'un front bombé. Elle portait, pour travailler, de larges lunettes rondes en fer, et des dés de fer également, à Findex et au pouce, ainsi qu'un archer gaulois. Vêtue, en toute saison, de lourdes jupes ■de serge ou de futaine à plis nombreux et serrés, elle nouait par-dessus, à ses hanches trapues de ménagère, un tablier de cuisine à trois poches, tel qu'on les coupait depuis deux cents ans, dans sa famille, d'un beau bleu lavé de montagne ou de forêt. La guimpe, bien tendue sur les pelotes de la poitrine, se hérissait d'épingles et d'aiguilles, et au bout d'un cordon noir des ciseaux lui pendaient au côté.
Prompte aux décisions, le verbe haut, ne craignant pas, quand il le fallait, la dispute avec les fournisseurs et les marchands, Gogote était c( l'homme » de ce ménage dont Manon était la femme.
Celle-ci se présentait tout l'opposé de sa sœur. Blonde, pâle et frêle, douce et soignée, elle avait des cheveux sages, un nez fin, des yeux de pervenche. Tandis que l'aînée se montrait toujours tête nue, la cadette s'entourait le visage d'une fanchon de soie prune attachée sous le menton. Ses tabliers, à elle, étaient à dessins et à fleurs. Ses poignets nus et son cou dégagé se paraient inva-
CHANQEIt DE QUARTIER... 181
riablement, en guise de collier et de bracelets, de rubans de velours. De jolies chaussures ou des mules à talons faisaient ressortir l'élégance de son pied, à côté de ceux de Gogote remplissant comme un boisseau de noix de forts souliers à cordons.
Gogote était presbyte et Manon myope. On eût dit deux canevas différemment recouverts. Gogote avait été faite au gros point et Manon au petit. La première avait l'air d'un Perronneau et la seconde d'un Latour. Et cependant nul ne pouvait s'y tromper, c'étaient bien les deux sœurs.
Elles s'adoraient. Jamais ne s'élevait entre elles le moindre nuage. Leur affection s'exprimait avec une politesse enfantine et délicieuse. Elles s'appelaient : « Mon petit chat, mon chérubin, ma caille. » Ou bien des solennités : « Madame, Mademoiselle, comtesse, baronne, » en se disant toujours vous.
Ou encore, avec des inflexions et des inclinaisons dévotes : « Ma mère, ma sœur, ma fille, monsieur l'abbé... » Pour rire, s'amuser, même en gardant le sérieux.
Leur travail de « réparations » était quelque chose d'admirable. Il fallait l'avoir vu pour le croire.
On leur apportait des loques, des guenilles, des trous, et elles vous rendaient un paysage, une scène, un tableau. Elles bouchaient le vide, reconstituaient la façade ou la figure, retrouvaient la perspective et le plan, les étendues de terre et les bandes de ciel.
Ces tapisseries, reléguées sourent et oubliées pendant des éternités dans les granges, les gre-
IBENB OLETTB
niers, ou cachées dans les caves, qui avaient souf- . fert de l'incendie, de l'inondation, tantôt rongées de soleil et tantôt pourries de salpêtre, ayant recouvert du fumier, des tas de bois, des meules, des châssis de serre, et reçu la pluie, et bu la neige, recueilli les feuilles d'automne, les fientes des bêtes... ces demoiselles les exhumaient réduites aujourd'hui à l'état de grappes, de torchons et de serpillières, et les recomposaient, les ranimaient de leurs cendres.
Laborieuses, candides et gaies avec du jugement, des opinions nettes, c'étaient les créatures mises exprès au monde pour vivre en cet endroit de Paris, dans cette vieille demeure, et y exercer ce métier qui les rattachait davantage au passé dont elles descendaient, issues en droite ligne, duquel il semblait à chaque instant, comme d'un tapis secoué, les voir tomber. Elles en faisaient partie malgré elles, inconsciemment ; elles en étaient les possédées, et non les maniaques; elles l'avaient moins dans l'esprit et la volonté que dans le sang. Ces tentures qu'elles raccommodaient, et au milieu desquelles se déroulait pour elles l'existence, étaient leur toile de fond distinctive et appropriée, leur horizon normal. Ne devaient-elles pas à ces grandes pages sombres sans tristesse, à ces vigoureuses histoires bleues et jaunes le plus clair et le plus solide de leurs pensées, le principal sujet de leurs entretiens ? Ces verdures, c'était leur campagne. C'est ainsi, d'après leur arrangement, leur lumière et leur coloris qu'elles comprenaient et voyaient les arbres, les fleuves, les rochers, les oiseaux.
OHANQEB DE QUARTIER... 183
Les jardins du couvent n'offraient pas une sensible différence avec les plantations de l'aiguille et les beaux décors de la laine. Ces quinconces, ces plates-bandes, ces buis monastiques, ces toits rugueux, ces cours centenaires, cette chapelle, les Sœurs en costume, les outils de ■ jardinage, les scènes de liturgie champêtre que ramenaient les fêtes du printemps et de l'été, dans le suave évangile du matin, aux vêpres brûlantes de l'aprèsmidi, à la bénédiction du soir sous les lampes bleuâtres... tout cela calme, et « vieux tons », c'était encore une tapisserie.
Sortant très peu, ne s' absentant pas, ne prenant jamais de vacances, telles vivaient, comme autrefois en leur province, aux bords du fleuve Loire, ces demoiselles Dandin, chez lesquelles Valérie amena Irène Olette.
La jeune fille passa là deux heures délicieuses, et quand il lui. fallut descendre pour aller déjeuner chez le propriétaire, les vieilles personnes, penchées sur la rampe du grand escalier, lui disaient avec des mains agitées dans le vide : « Au revoir, mignonne ! A bientôt, mon chou ! »