‹ Iréne OletteChapitre 13 sur 37 · LA PLUS GRANDE DISCRÉTION · texte numérisé non relu

LA PLUS GRANDE DISCRÉTION

En se mettant à table, Irène était grise encore de l'accueil que lui avaient fait Gogote et Manon, et les ouvrières.

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Le déjeuner, — qu'elle redoutait, — ne fut pas triste. A peine d'abord eut-elle vu M. Brocatel qu'il lui plut. Tout le monde, dans cette maison de conte de fées, lui plaisait.

Elle répondit avec un entier abandon aux nombreuses questions qui lui furent posées, et c'est avec l'attention la plus émue qu'elle écouta ensuite l'homme aux yeux noirs et à la belle figure quand, après le dessert, une fois que la domestique se fut retirée, il lui parla.

Il s'exprimait par petites phrases, qu'il soulignait d'un geste court, et la bienveillance de son accent n'en excluait pas la fermeté.

— Tout ce qui m'a été raconté sur vous, mademoiselle, m'a beaucoup intéressé. Je vais, — comme on vous l'a dit, — m'occuper du règlement de vos affaires. Vous avez un métier, il faut l'exercer. Vous devez au plus tôt reprendre votre commerce, rouvrir la maison de reliure. Si c'est un peu lourd pour vous au début, on vous aidera. Pour assurer votre tranquillité, vous quitterez le logement de la rue des Fossés-Saint- Jacques, et nous tâcherons d'installer ici, ou tout près d'ici, votre nouveau magasin. Cette organisation peut prendre quelques semaines. Gomme d'ici là, vous vous ennuieriez de rester oisive et qu'il faut travailler, que c'est le devoir de tous, même de ceux qui pourraient s'en dispenser, vous verrez ce qui vous convient davantage, ou de faire de la couture, ou d'aller chez les demoiselles Dandin, à moins que vous ne préfériez les écritures, la comptabihté.

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Irène s'apprêtait à lui dire tout de suite ce qu'elle choisissait, iJ ne lui en laissa pas le temps.

— Ne vous hâtez pas ! Réfléchissez. Vous vous arrangerez après, là-dessus, avec Valérie. C'est à elle que je délègue mes pouvoirs. Je vous demande de l'écouter, et, — ne vous effrayez pas du mot, — de lui obéir. Sans doute, il n'entre pas dans mon idée de vous tenir prisonnière, ni même de vous surveiller. Vous restez libre, vous pouvez sortir, mais vous n'êtes pas une enfant, vous savez déjà ce que c'est que la vie et ses dangers, la rue et ses pièges, le désordre et ses tentations? Pensez-y toujours.

« Vous comprenez bien aussi, puisque pour le moment et jusqu'à nouvel ordre vous êtes seule au monde, qu'il ne saurait y avoir d'un côté, protection, s'il n'y avait, de l'autre, docilité. Votre intelligence et votre cœur nous rendront, à tous les trois, j'en suis sûr, cet échange de sentiments agréable et facile.

« Enfin, vous voudrez bien ne rien dire, à personne, de ce 'que je fais pour vous, ni la façon dont vous m'avez connu, aussi bien moi que Valérie, ni donner votre adresse à moins que ce ne soit à des gens d'une parfaite honorabilité, ni attirer l'attention d'aucune manière sur la maison et ceux qui l'habitent. C'est d'ailleurs votre intérêt. Ainsi, la plus grande discrétion.

— Je vous la promets, monsieur.

— J'en prends acte, mon enfant.

Valérie, pendant ce discours, s'était écartée un peu, et tournant le dos, regardait de l'argenterie rangée dans une vitrine

186 IRÈNE OLETTB

ou PANTEAU CONTINUE A JOUER DE MALHEUR

Panteau avait quitté M. Brocatel dans un véritable état de colère.

« J'ai eu affaire, pensait-il, à un damné bourgeois. Quel jour qu'on les tue? J'aurais dû aller heurter l'autre espèce, le coquin d'église. Du drôle en pantalon non seulement je n'ai rien décroché, mais c'est lui qui m'a tiré les vers du nez. Mes noms, profession, où je demeure, il sait tout de moi, cet indiscret ! et moi, je m'en retourne à pied, sans bagages, ignorant la seule chose que je voulais, qui me démange au cœur, l'adresse de la bonne femme et de son aurore de fille. C'est du guignon ! »

Quand on n'a pas la conscience tranquille, ou que l'on porte en soi un gros secret que l'on tient à cacher, — qu'il s'agisse d'une nouvelle ou d'un sentiment, — tout vous est sujet de méfiance. A chaque minute, on s'imagine que votre secret est découvert, qu'il vous échappe, se lit dans vos yeux, se trahit dans votre maintien, dans les plus insignifiantes de vos paroles, et que votre silence lui-même le crie.

Isidore, amoureux fou depuis la veille, n'était pas éloigné par instants de croire que M. Brocatel avait perçu tout de suite le vrai motif qui le guidait et cette idée lui causait une vive inquiétude.

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Il se voyait, du premier coup, brûlé.

Il avait beau se prouver, à la réflexion, l'inanité de ses craintes, il n'en restait pas moins soucieux.

Il avait déjà été blessé que la concierge, — une énorme dinde, — l'eût fait monter par l'escalier de service. Quand il le redescendit, son humiliation s'accrut de l'échec qu'il venait de subir.

En traversant la cour de l'hôtel il coucha en joue les fenêtres, tout autour de lui, dans ime sorte d'avidité instinctive.

C'est à ce moment qu'Irène le reconnut.

Mais lui, ne la vit pas.

Cependant son attitude avait paru suspecte à Mme Précipice qui, debout près de sa loge et crispée au manche de son immobile balai, l'observait sans complaisance.

— Qu'est-ce que vous regardez en l'air? lui demanda-t-elle.

— La lune.

— En ce cas, c'est d'en face dehors qu'on la voit le mieux ! avertit tout d'un trait cette femme avisée.

Isidore allait renvoyer « quelque chose », mais ses yeux étant tombés sur le groupe extravagant de Plouf et de Bobine superposés, il ne put s'empêcher de rire en lançant :

— « Ben ! vrai ! En v'ià des postures ! » Pour suffoquer Mme Précipice, il n'en fallait

pas tant qu'un pareil langage. Mais quand elle vit le cynique inconnu, qui s'était rapproché « de ses enfants », se baisser et allonger la main vers la douce Bobine, elle poussa un cri :

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— N'y touchez pas !

En vain Panteau protestait :

— C'est pas pour y faire du mal !

— Pourquoi donc en ce cas?

— Pour la caresser.

— On ne caresse pas les poules !

— Avec ça, la mère ! On s'en prive ! Perdant toute retenue, le jeune homme avait

alors donné à sa libre gaieté un cours si furieux que Mme Précipice en était restée, ainsi qu'elle le dit plus tard : « comme une pagode ».

Enfin, « ce malhonnête » ayant franchi le seuil, la concierge avec indignation referma sur lui, à deux mains et à dix doigts, la porte cochère.

ou PANTEAU SE RATTRAPE

Bien qu'il n'éprouvât pas le besoin de retourner à l'avenir chez M. Brocatel, et tout en étant à mille lieues de supposer que l'hôtel abritât son adorée et celle qu'il croyait être sa mère, Panteau ne ressentit pas moins une nouvelle contrariété de l'incident survenu entre lui et la femme à la poule.

Il n'avait décidément pas de chance.

Après avoir été tout à l'heure joué par le propriétaire, il trouvait le moyen, — ce qui était beaucoup plus grave, — de se faire" mal voir de la concierge.

CHANGER DE QUARTIEE... 189

Il avait gagné, rue de Sèvres, le trottoir d'en face, et de là, il regardait, non pas la lune, mais cette porte qu'on venait de lui fermer au nez.

Pourquoi restait-il là?

Qu'attendait-il?

Rien.

Il rageait.

C'est un état pénible et douloureux, mais qui a son charme amer. Comme s'il avait des dents, l'esprit grince, la pensée va plus vite, et le cœur bat plus fort. Tout s'accélère en vous. Les sens sont aiguisés, les nerfs sont tendus. La volonté combative est bandée ainsi que la corde d'un arc. On est sous pression de ruse et de désirs méchants. On guette, on combine, on manigance, on se tortille, on se ramasse, on se retient pour mieux bondir et pour mieux éclater. On vit double, dans le ronflement interne et la trépidation d'une machine actionnée par l'astuce et la fureur.

Panteau était en train de goûter ces acres délices quand il vit la porte de l'hôtel s'ouvrir, juste assez pour livrer passage à quelqu'un qui se coula dehors, de côté, presque timidement, comme pour tenir nâoins de place et ne pas fatiguer le battant.

C'était un homme tâtant la soixantaine, coiffé d'un grand chapeau à la Rembrandt.

Un manteau pluvial de drap noir, attaché haut par une agrafe à double coquille d'argent, drapait^ ses étroites épaules et tombait jusqu'à ses jarrets. Cette rotonde, à plis nombreux, lui cachait entièrement les bras.

De taille moyenne et plutôt petit, les cheveux

bien peignés, mais longs, comme le veut le port du feutre à larges bords, et enroulant exactement l'oreille ainsi que la queue d'un chat quand il s'en entoure les pattes, le nez candide et rond, la joue pleine et un peu frottée de couperose, il avait tout à fait l'aspect, — avec, en plus, sa moustache civique et son menton débonnaire, — d'un bourgmestre de théâtre.

Il marchait « ratatin », les genoux plies, traînant le pied à plat.

Panteau n'eut besoin que d'un coup d'œil pour connaître que cette créature excellente habitait la maison.

A quoi vit-il cela, direz-vous? Mais à son air, qui ne pouvait pas tromper.

On prend à son propre insu pour sortir de chez soi, surtout dès le matin, et quand c'est la première fois de la journée, un air tout particulier d'épanouissement ; on a une façon vaniteuse d'ouvrir et de braquer la narine, de humer la rue, d'inspecter, d'entrer à nouveau dans la circulation pubhque et dans le bain de la vie, incapable de ne pas frapper le témoin le plus distrait.

Il était évident, certain, que ce bonhomme demeurait à l'hôtel Pommelé.

Il avait tourné à droite et descendait la rue de Sèvres.

Panteau le suivit.

Le vieillard ne semblait pas pressé. Du regard et de la langue, sans s'arrêter, il caressa et lécha, de loin, une rangée de « puits d'amour » disposés déjà dans l'étalage du pâtissier Gerboise, et arrivé,

OHANGER DE QUARTIER... 191

après les rues Sainte-Placide et Dupin, à un marchand d'oiseaux situé vis-à-vis le square du Bon Marché, il entra dans la boutique.

Isidore, resté sur le trottoir, prit part aussitôt aux récits de voyage d'un perroquet qui, se balançant sur la grand vergue de sa cage, racontait : « J'arrrrrive du Brrrésil ! Là mérrr était grrrôsse ! Quel mal de cœur, mon chérri ! Ah ! qu'on a ri ! Qu'on a vomi, Biribi ! Ah ! ah ! ah ! ah ! »

Cependant, le bourgmestre achetait des graines qui lui étaient versées d'abord dans le creux de la main.

Il ressortit au bout d'un instant et continuant sa promenade par la Croix- Rouge et la rue de Rennes, il gagna rue Bonaparte, un peu avant la rue Jacob, le grand magasin d'articles de peinture qui porte pour enseigne : A la Palette d'or.

Comme plusieurs tableaux étaient exposés à l'étalage, Panteau prit son temps pour les admirer.

Le bonhomme était connu dans la maison ; il recueillit des sourires qu'il rendit avec un geste familier. On lui offrit une chaise. Il choisit alors une douzaine de, couleurs en tubes, deux pinceaux de martre noire et une brosse queue-de-morue en sanglier de Lorraine. La demoiselle vendeuse lui fit du tout un agréable petit paquet, noué d'une jolie ficelle, comme pour une dame. Il avait l'air de porter un cadeau à un enfant.

Ayant pris congé de la caissière, il se retrouva dehors.

Il faisait un temps merveilleux. C'était une de ces matinées incroyables et étincelantes, où,

entre deux menaces bleues et noires de giboulées, s'inscrivent déjà dans le ciel des promesses printanières.

L'homme à la rotonde allait maintenant vers le quai, toujours suivi, et d'assez prés, par le fidèle Isidore.

Comme il arrivait au coin de la rue Visconti, une auto des postes dévala en trombe derrière lui, rabotant le trottoir qui, à cet endroit, est tout juste large pour une personne ; il n'eut que le temps de se jeter contre le mur, mais dans la brusquerie du mouvement, le paquet sortit de sa ficelle et les tubes de couleurs se répandirent à terre.

Il se penchait, consterné, quand une voix joyeuse dit :

— « Vous pliez pas ! Je vais vous ravoir vos cartouches ! »

C'était Panteau qui, déjà baissé, ramassait vivement les pinceaux, la brosse, le cobalt, le jaunede-Naples, le brun Van-Dyck... Tout se retrouva. Il n'y eut de perdu que le vert-de-vessie sur lequel un garçon boucher avait mis le pied en sifflant et qui répandait ses entrailles comme un gros insecte éventré.

Le vieillard se confondait en excuses :

— Vraiment, monsieur...

— Me remerciez pas ! C'est un plaisir...

— Sans vous, reprenait le bonhomme, en remettant les fournitures dans sa poche, je ne sais pas comment j'aurais fait, car si les yeux, le cœur et les doigts sont toujours bons, les jambes, dame... Ah ! les jambes, ça n'est plus ça I

— La jambe est pas tout dans le monde ! affirmait Panteau. Et puis pour vous, c'est moins de conséquence. On ne peint pas avec ! Monsieur est peintre?

— Vous l'avez deviné? demanda le boniface, avivé par une joie candide qui lui empourprait le visage.

— Sans doute !

— ■ A quoi?

— Au chapeau. Et puis aux machins à l'huile qui viennent de se garer.

Alors, le bonhomme souleva lentement son feutre et dit avec respect :

— C'est la vérité, monsieur, je suis peintre. On comprenait qu'en se découvrant il saluait

VArt beaucoup plus que Panteau.

Il demanda, le sourcil interrogateur :

— Aimeriez-vous la peinture?

— Si je l'aime ! s'écria Isidore, qui se sentait sur un bon terrain. Au point que plus d'une fois, monsieur, j'ai pleuré de ne pas l'avoir embrassée. A présent, c'est trop tard. Et puis, j'ai une profession.

— Laquelle?

— Garçon limonadier, dit Panteau avec dédain. Y a loin d'avec Rubens !

— Pas si loin que vous le croyez, mon ami, répliqua le bonhomme. Nous n'êtes pas sans avoir entendu parler de Brauwer?... Adrien Brauwer?

— ...Un peu, fit en détournant le regard, Panteau que ce nom frappait pour la première fois.

— Eh bien ! Brauwer fut valet de tabagie, et

ça ne l'empêcha pas d'égaler Van Ostade. Il faisait le clair-obscur comme un dieu. 11 mourut, hélas ! dans la misère, à l'hôpital d'Anvers. Il avait trente-deux ans... Et on l'enterra au cimetière des Pestiférés...

— C'est malheureux ! prononça Isidore.

Le vieillard, tristement, hochait la tête. Mais il chassa tout à coup ce pénible souvenir, et, tapotant de sa main droite, aux doigts allongés comme s'il tenait le pinceau, la poitrine d'Isidore :

— Puisque vous goûtez la peinture, jeune homme, je vous invite à me venir voir...

— Ma foi, monsieur, ça n'est pas de refus !

— Le mercredi ou le vendredi.

— Le matin?

— L'après-midi. Jusqu'à quatre heures.

— Ça ne m'est pas commode. Mais je m'arrangerai. L'adresse?

Panteau l'attendait, la disait déjà à part lui : « 83 bis, rue de Sèvres. Parbleu ! »

— Là, dit le vieillard, en indiquant, de son petit bras tendu, la rive droite et les quais.

— Bah ! fit Panteau, surpris. Où donc c'est-il?

— Au Louvre. Cabinet 7. Devant l'Hobbema.

— Au Louvre... Hein?... Devant l'O... quoi?

— Vous ne connaissez pas?... Il ne connaît pas Hobbema! gémit le bourgmestre... Allons, je vais vous l'écrire.

Tirant un portefeuille de chagrin, à patte, il y prit une carte de visite, large et basse, au verso de laquelle il traça au crayon quelques lignes.

Puis, la lui remettant :

— Voici, monsieur, avec mon nom. Je vous

remercie.

Il s'inclina, la main au feutre :

— Votre serviteur !

— C'est moi qui le suis, monsieur, assurait le jeune homme. Comptez que vous me verrez. Isidore Panteau. Pour vous ramasser ce qui tombe. Chaque fois que vous aurez besoin.

Le bonhomme s'en allait, de son même petit pas de parquet.

Isidore, demeuré seul, lut la carte qui était ainsi faite et conçue :

CIVILIS, GUILLAUME POOTIUS,

MEMBRE d'honneur

DE l'académie néerlandaise,

Peintre,

Restaure tous les Maîtres,

Par derrière étaient ces mots qu'il venait d'écrire : On le trouve le mercredi et le vendredi, au Louvre,

cabinet 7, devant le Moulin à eau d^Hobbema, quHl

copie depuis vingt-sept ans,

— Voilà une poire en or, et joufflue 1 songeait Panteau. Ma langue me dit : Vas-y, vas-y ! Ce vieux fruitier doit connaître le Brocatel, et probablement la femme Lesoir. Je saurai par lui l'adresse.

Il reprit, tout gaiement, le chemin du boulevard des Batignolles, car il fallait qu'il fût à dix heures à la Sortie des Bains.

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