MONSIEUR GUILLAUME
Quelques années auparavant, en 1906, il était arrivé un grand malheur aux daines de Saint- Maur.
Sœur Sainte-Opportune avait crevé l'œil au Père de Brisacier. L'œil droit.
Voici comment cela s'était passé.
La pauvre fille, montée sur un escabeau dans le parloir, époussetait pieusement un matin le portrait du Révérend Père, lorsque l'escabeau avait glissé. En voulant se retenir, elle s'était appuyée malgré elle contre la toile et elle avait eu la douleur de voir et d'entendre son index, avec un craquement de péché, s'enfoncer tout entier dans le tableau, comme dans un pot de confitures.
Quand elle s'était décidée à le retirer de la tête du vénérable religieux, celui-ci était borgne.
A la place de la prunelle, il y avait un trou, rond comme celui d'une balle, d'une grosse balle, car sœur Opportune avait le doigt fort.
C'était pénible à voir.
Datant de l'époque et faite par un artiste
inconnu, l'œuvre, honnête sans plus, ne pouvait
. évidemment pas « se donner » à M. Rigaud. Mais
c'était M. de Brisacier ! Pensez donc ! Ancien
aumônier de la reine Marie-Thérèse, confesseur de
Mme de Maintenon et des demoiselles de Saint- Cyr, ayant pris à quatre-vingt-neuf ans la charge de régir l'Institut des Écoles charitables de l'Enfant-Jésus ! Une gloire de la maison ! Cette belle physionomie, représentée précisément au sommet de son auguste vieillesse, ne devait pas rester défigurée.
Mais à qui s'adresser pour réparer le désastre?
Il était dangereux de confier ce soin au premier venu. Il fallait que ce fût quelqu'un d'expert et de déférent, qui sût et comprit ce qu'il avait dans les mains.
L'opération demandait à être entreprise avec les plus grandes chances de certitude, et à être réussie, faute de quoi l'on s'exposait à ce que l'ancien gouverneur ne regardât plus à l'avenir ses filles que de travers.
Une fois fini, on était bien obligé, bon ou mauvais, de prendre l'ouvrage tel quel.
C'était l'œil forcé. Grave affaire !
Or, ce mêïne jour, quand, une heure après, la Mère Supérieure avait raconté l'accident à l'abbé Chamaille, aumônier de la Communauté : « C'est un peu fort î s'était écrié celui-ci. Justement l'on m'a parlé hier, aux Missions, d'un véritable artiste, un Hollandais, digne homme, peu fortuné, qui accomplit très bien ce genre de petites choses. »
Comme il était apparu aussitôt que le doigt de la Providence se montrait manifestement pour remédier tout de suite au mal qu'avait causé celui de notre sœur Opportune, le Hollandais fut mandé dès le lendemain.
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C'était Guillaume Pootius.
On ne l'eut pas plus tôt vu avec son chapeau d'histoire, ses cheveux d'évcque, sa pèlerine sans frivolité, qu'il inspira une confiance aveugle. On répondit du succès.
Et de fait, il avait rendu « son œil » à M. de Brisacier avec un ÎDonheur inouï, à ce point que les personnes qui ne le savaient pas, se sentaient embarrassées pour dire lequel, du droit ou du gauche, était le faux.
Peu de jours après, M. Brocatel, apj^renant de l'abbé que le Hollandais cherchait un logement avec un atelier, avait été heureux de lui proposer, aux conditions les plus engageantes, le rez-dechaussée de l'hôtel Pommelé qui se trouvait libre, et le peintre avait accepté, pleurant de joie.
Tout le monde ainsi était content : les bonnes Sœurs d'abord, pénétrées de gratitude, — car M. Pootius, malgré leurs prières, n'avait jamais voulu leur faire payer la restauration du tableau : — ensuite, le propriétaire qui, poursuivant ses résolutions de charité dissimulée, s'assurait du même coup un locataire honorable et silencieux : et le bonhomme enfin, qui pour cinq cents francs par an, — le prix ailleurs d'une piètre mansarde, — avait un appartement de trois chambres, clair, avec le bon éclairage au nord. Les deux fenêtre^ de la pièce qui seule pouvait servir d'atelier, donnaient en effet sur la rue de Sèvres, munies comme nous l'avons vu, de forts barreaux, ce qui ravissait le vieillard, extrêmement peureux.
Fils d'un grainetier-fleuriste, il était né à Amster-
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dam qu'il prononçait Amstredam, ainsi qu'il est écrit dans les vieux bouquins en veau.
Dès qu'il lui avait été possible, à l'âge de trente ans, il était venu à Paris qui l'attirait et qu'il n'avait depuis jamais quitté. Benoîtement pas» sionné de peinture et s'y étant adonné tout jeune, en son pays, à l'école des maîtres d'abord et aussi d'un professeur de paysage qui l'avait pris en affection, M. Pootius s'était appliqué à l'art émouvant et redoutable de restaurer les tableaux. Cet art, il le pratiquait comme un sacerdoce, avec une piété pleine de noblesse.
Hobbema était son dieu.
Le Moulin à eau, une des rares œuvres de ce génie que possède le Louvre, avait tellement enchanté le Hollandais quand il le connut, qu'il avait voulu le reproduire. Ayant vendu, peu de temps après l'avoir achevée, cette première copie, il en avait entrepris une seconde, qui trouva également amateur. Une troisième eut le même sort avantageux. Gela lui demandait trois à quatre mois. Il travaillait lentement et pour ainsi dire en religion.
Il avait fmi par s'attacher à ce tableau, à s'y vouer, à s'en faire le spécialiste et l'apologiste, le guide, l'interprète amoureux, le traducteur attitré, le surveillant farouche.
Il s'imaginait avoir sur lui des droits spéciaux et en être un peu le propriétaire.
On ne pouvait, quand il était devant, s'en approcher qu'avec sa permission.
Il le défendait, le barrait. Il en avait pénétré à la longue toutes les beautés, les charmes les plus
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secrets. Il en connaissait toutes les « valeurs », toutes les prouesses de reflets et de nuances, tous les passages merveilleux et fins. Il le savait par cœur, il aurait pu le réciter. Il l'avait copié vingttrois fois. Il disait : « Je le peindrais les yeux fermés ! »
C'était un bonhomme extraordinaire. Par-dessus tout, un personnage de tableau.
Il offrait lui-même l'aspect frappant d'un promeneur d'Hobbema, d'un corporatif de Franz Hais, d'un liseur, d'un fumeur, d'un buveur, d'un bourgeois de Terburg ou de Pietr de Hooch. Il avait le visage bien construit, bien peint, bien modelé, l'œil petit, brillant, rond et vif, toujours piqué, mouillé d'une goutte de lumière, et ses habits faisaient des plis déterminés et significatifs comme ceux des portraits célèbres. Rien que par sa silhouette, son attitude, son geste, il situait instantanément des chefs-d'œuvre fameux, il reconstruisait des scènes, plantait des décors. Dans n'importe quelle chambre, il évoquait tout de suite les intérieurs de la vieille Hollande ; on se le représentait levant son verre à la santé d'une dame qui pointillé une dentelle ou joue de la guitare. Posté au coin d'un trottoir devant quelque gros cheval blanc d'omnibus, il avait l'air d'avoir donné rendez-vous à Cuyp ou d'attendre Wouwermans. Dans le moindre bout de campagne, vide et sans caractère, il faisait, par sa seule présence, entendre une chute d'eau, mugir un bœuf, nasiller une cornemuse, voir et tourner un moulin... qui n'y étaient pas. L'esprit mystérieux de la peinture
semblait l'habiter et l'accompagner partout, présider à tous les actes de sa vie. Autour de lui, les objets, aussi bien sur les meubles qu'à terre, se plaçaient naturellement dans une symétrie ou dans un désordre toujours heureux. Qu'il fût canne, gant, manteau, livre ouvert ou fermé, pelle ou pincette, carton à dessins, vase de fleurs, panier de fruits, jamais l'accessoire ne se trompait chez cet harmonieux ami de la « composition ». Très simple, se nourrissant d'une soupe, d'un pot de bière et de poisson fumé, le sobre vieillard, sans s'en douter, trouvait encore. le moyen de grouper s\ir sa table les classiques natures mortes.
Il menait l'existence la plus sage et la plus douce. En dehors de ses séances au Louvre, il ne bougeait presque pas de son atelier. Là il rentoilait, vernissait, réparait des tableaux de tout genre et de toute grandeur pour le compte de certains antiquaires de la rive droite.
S'il sortait, c'était pour une courte promenade, ou pour aller au marché aux fleurs et aux oiseaux.
Sauf exception, il prenait ses repas chez lui avec l'aide de Mme Précipice dans les bonnes grâces de laquelle il avait su se caser et qui faisait son ménage, au rez-de-chaussée seulement, car il couchait au dernier étage, sous les toits, dans une chambre qui était à quelques portes de celles occupées par la femme Lesoir et tout récemment par Irène Olette. Il avait adopté cette résolution une semaine après son entrée à l'hôtel Pommelé.
Le bonhomme, en effet, nous le rappelons, était très peureux. En bas, il se trouvait trop près de la
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rue et les barreaux de fer des fenêtres, « suffisants à la rigueur dans le jour », disait-il, cessaient à ses yeux de l'être la nuit. De plus, bien que lesdites fenêtres fussent assez élevées au-dessus du trottoir pour empêcher qu'on ne le vît du dehors, il arrivait cependant que les gens haut placés, tels que les cochers sur leur siège, pouvaient en passant l'apercevoir, et cela le troublait. Ajoutez que de mauvais plaisants se donnaient, à des heures indues, la grossière joie de cogner aux vitres et de racler les grilles de fer avec un morceau de bois. Plusieurs fois même, en pleines ténèbres, le vieillard épouvanté s'était entendu appeler par son nom. C'est ce qui l'avait décidé à coucher au troisième.
Là, dans sa chambre du haut, bien fermée à clef, munie de deux bons verrous, il se sentait parfaitement tranquille. Nul n'y pénétrait, sauf Belle- Julie à laquelle avaient été confiés le balayage et l'entretien, puisque Mme Précipice était incapable de monter sur une chaufferette sans suffoquer.
On savait que le Hollandais aimait les serins et qu'il en avait, dans cette chambre, quatre couples en cage. Presque toute la joiu'née on les entendait chanter; ils rajeunissaient la maison.
En avril et mai, le vieillard soignait dans son atelier des tulipes et des jacinthes. Il racontait comment on les traite, comment on les arrose, on les met au soleil, ou on les range à l'ombre ; comme on y touche et même comme il faut leur parler y et elles fleurissaient mieux que d'autres entre ses mains merveilleuses.
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Oté de la peinture, des oiseaux et des plantes, M. Pootius ne différait pas d'un habitant de la lune. Il ne lisait jamais un journal et n'était au courant de rien. On ne pouvait pas lui faire retenir qui était président de la République.
Tel était Civilis Guillaume Pootius.
Le premier de ses petits noms, expliquait-il, lui avait été choisi en commémoration du Civilis qui, l'an XII avant Jésus-Christ, tenta d'arracher la Batavie au joug romain. Le second signifiait un hommage de reconnaissance envers les nombreux et illustres Guillaume qui, au canal des âges, tinrent le pouvoir en Hollande. Quant au troisième, à son nom de famille, c'était celui qu'il tenait du bon Dieu.
A l'hôtel Pommelé, tout le monde l'aimait. Bien qu'il fit sourire, il gagnait l'estime.
On l'appelait familièrement M. Guillaume.
Deux à trois fois l'an, M. Brocatel l'invitait à dîner.
Il fréquentait, avec discrétion, chez les dames de Saint-Maur, allant de temps à autre voir où en était l'œil de M. de Brisacier, qui, par les brouillards, devenait einhu.
Les demoiselles Dandin le consultaient sur des Empyrées et des Olympes de tapisserie, dont les personnages leur demeuraient étrangers, et il en déchiffrait sur-le-champ pour elles la splendeur mythologique.
La délicieuse famille des Paradour, que nous n'avons fait que signaler, mais dont nous pénétrerons peut-être un jour l'intimité, le recevait
aussi dans son appartement du deuxième étage.
La femme Lesoir, si modeste pourtant et si peu liante, voisinait avec lui, çà et là.
Bien élevé, poli, complaisant à toute heure, il s'offrait pour de menus services, de petites courses dans le quartier, pour rapporter un journal, jeter une lettre à la poste, prêter un parapluie ou un bougeoir.
Enfin, il était le seul pour lequel les deux bêtes de la loge (c'est Plouf et Bobine que nous voulons dire) consentissent à se remuer.
Dès qu'il sortait. Plouf se frottait à sa jambe.
Quant à Bobine, elle se lançait, à coups de bec, sur ses souliers, et l'on n'avait pas encore pu deviner si c'était de l'amour ou de la haine, tellement, jusque chez les animaux, ces deux sentiments contraires n'ont parfois qu'une même façon de s'exprimer.
LE CHOIX d'un nom
C'était le soir de cette même journée.
Valérie et Irène achevaient de dîner l'une en face de l'autre dans la première des deux chambres, celle qu'occupait la jeune fille depuis la veille.
Une lampe à abat-jour de porcelaine blanche, posée au milieu de la petite table ronde, les éclairait de sa douce lumière, et Belle- Julie desservait avec un entrain d'auberge. Elle s'était enfin
montrée à visage découvert à Irène et celle-ci n'en avait éprouvé aucune frayeur ni répulsion. Tout dépend des yeux. Ceux de Belle-Julie, bons et gais, étincelants de franchise et de vivacité, faisaient passer la figure. Ils étaient comme des brillants sur du velours rouge. En voyant scintiller ces deux pierres on ne regardait pas Técrin.
Quand la Bretonne eut fini son ménage et se fut retirée, Valérie prit gravement la parole.
— Nous allons donc vivre ensemble, dit-elle. En attendant que vos affaires de succession soient arrangées et que vous puissiez vous remettre à vos reliures, vous travaillerez dès demain, selon votre désir, chez ces demoiselles Dandin et vous prendrez vos repas avec moi. J'ai bien peur de n'être pas la compagne rêvée pour une jeune fille. Je ne suis pas gaie. Ma santé ne vaut rien et me rend maussade. J'ai eu de grands malheurs. Je parle peu. Je reste des heures entières sans dire un mot. Il faudra me pardonner, ne pas faire attention à mes rêveries, à mes découragements, à mes tristesses. Il m'arrivera de m'absenter, car M. Brocatel m'envoie de temps à autre en voyage. Enfin, vous serez gentille de ne pas vous étonner de mes façons, non plus que de mon caractère. Je vous paraîtrai souvent froide, égoïste, indifférente, insensible... Ce n'est pas ma faute. J'ai trop souffert. Ainsi, je ne remplacerai sûrement pas otre tante et cela vaut mieux, car il vous déplairait que je vous la fasse oubUer ; mais si imparfaite que je sois, je crois que vous pouvez tout de même retirer çà et là de ma présence à vos. côtés quelques
petites satisfactions, comme moi je suis bien sûre d'en avoir par vous de plus grandes. Nous sommes deux pauvres femmes, sans la moindre attache, qui allons essayer d'unir, s'il se peut, nos solitudes. Mais c'est moi, je vous le dis, qui fais le meilleur marché.
Elle avait prononcé ce discours tranquillement, d'une voix égale, et les mains à plat sur la table, des mains tenues sans coquetterie, mais propres, longues, fines, des mains de femme à bandeaux blancs, et qui sortaient, au bout des poignets nus, de manches trop courtes.
La jeune fille que ces paroles, précisément à cause de leur intonation mystérieuse et un peu solennelle, avaient remuée, fut sur le point d'y répondre par un élan de tendresse, mais elle se rappela l'espèce de gêne avec laquelle Valérie avait accueilli le matin même un pareil mouvement de son cœur et elle se roidit aussitôt.
Avec une grâce qui restait sérieuse, elle dit :
— Oui, vous verrez : tout ira bien. Vous ne vous repentirez pas d'avoir été bonne.
Il y eut un silence plein de mille choses qui restaient flottantes, suspendues.
Et puis la jeune fille formula :
— Vous, c'est tout simple, vous m'appellerez Irène, mais moi, comment vais-je vous appeler? Madame? Je le devrais. Pourtant cela me glace.
— Non. Pas madame.
— Alors... Madame Valérie?
— C'est trop long. Appelez-moi Valérie.
-— C'est trop court. Et puis je n'oserais pas.
Elle cherchait, embarrassée :
Comme il y a peu de noms à se donner J dit-elle, aucun n'est libre ; ils sont tous pris.
— Eh bien ! appelez-moi marraine, dit la femme Lesoir. Est-ce entendu?
— Oui, marraine.
Irène Olette observait Valérie, sa robe sombre où ne tranchait aucun liséré de linge, Talhanoe d'or usée de sa main gauche, la broche de jais qui attachait le haut de son corsage montant.
— Etes-vous donc, vous aussi, en deuil? demanda-t-elle.
— Ouï, répondit Valérie, quoique ce soit depuis longtemps. Mais le temps n'y fait rien. Même si je n'avais pas de raison d'être ainsi vêtue, je porterais du noir. C'est la seule couleur de la vie. On devrait toujours, à partir d'un certain âge, être en deuil à l'avance, par précaution.
a Et à ce propos, ma petite, ajout a-t-elle, il faudra non pas quitter le vôtre, mais en changer. Il est trop voyant, il attire. Ces grands voiles-là, si abondants et tombant jusqu'à terre, ne conviennent à la jeunesse que s'ils sont blancs. Quand je vous ai aperçue, tout à coup, rue Doudeàuville, enfouie dans ce nuage de crêpes, savez-vous de quoi vous m'avez fait l'effet?
— Non.
— D'une première communiante, en noir ! Il ne vous manquait qu'un cierge noir, un livre noir, un chapelet noir et des gants noirs. J'en suis restée toute saisie. Vous m'ôterez donc ces voiles qui tous emprisonnent. Vous avez besoin de lumière.
— A demain.
Elles se sourirent.
— Savez-vous où je suis allée tantôt? se rappela soudain la femme Lesoir. Porter les vingt centimes au bureau du tramway, place de l'Étoile, pour qu'on les remette au receveur de la voiture 30. Et je les avais bien serrés dans un morceau de papier, sous une enveloppe, cachetée à la cire, s'il vous plaît !
RIEN NE VAUT LA PENSEE SUR LAQUELLE ON s'eNDORT...
Une heure après, Irène couchée, ayant éteint sa lampe, songeait. Elle revoyait dans son esprit le garçon de la Sortie des Bains, debout au milieu de la cour de l'hôtel et levant les yeux avec anxiété vers les fenêtres.
Cette présence l'intriguait, la troublait, et lui causait un vague plaisir, sans qu'elle sût pourquoi.
Que pouvait bien être venu faire dans la maison le jeune homme? De chez qui sortait-il?
Comme la direction de sa marche indiquait qu'il était descendu par le petit escalier, il n'avait pas pu rendre visite au peintre hollandais qui occupait le rez-de-chaussée où l'on entrait sous la voûte.
Il ne paraissait pas vraisemblable qu'il fût allé chez les demoiselles Dandin, puisqu'elles habitaient sur la cour un appartement auquel on n'accédait que par le grand escalier.
Chez les Paradour? C'était bien tôt pour se présenter dans un milieu où il y avait une femme et des jeunes filles.
L'heure matinale s'accordait au contraire avec les habitudes de M. Brocatel qui donnait quelquefois, — elle l'avait appris, — ses rendez-vous dès la pointe du jour. Tout la persuadait d'ailleurs secrètement qu'Isidore ne pouvait être allé que chez le propriétaire, et^ que cette visite se rattachait à la rencontre qu'elle et Valérie avaient faite avec lui la veille au soir A la Sortie des Bains.
Mais la raison de cette visite?
Elle la cherchait en vain.
Supposer qu'il était déjà en rapports avec M. Brocatel et qu'il n'y avait aucune relation de cause à effet entre les événements qui l'avaient conduite en cette maison et la démarche du jeune homme lui paraissait inadmissible.
Alors elle ne comprenait pas.
L'idée du porte-monnaie de Valérie, peut-être trouvé et rapporté par lui, avait bien uii instant effleuré sa pensée. Mais elle ne s'y était pas arrêtée. Ignorant en effet qu'il contenait les recommandations de s'adresser à M. Brocatel ou à l'abbé Chamaille, comment aurait-elle pu s'imaginer qu'Isidore eût été mis au courant de l'adresse? Et puis, si c'était cela, M. Brocatel et Valérie n'eussent pas manqué d'en parler devant elle dans la journée. Cet incident du porte-monnaie perdu avait trop d'importance aux yeux de la pauvre femme Lesoir pour qu'elle n'eût pas aussitôt pensé à informer de son heureuse issue sa compagne. Or,
elle n'en avait rien dit. Ce n'était pas tout. Irène avait eu la certitude que le jeune homme, en leur faisant des prix fictifs, leur avait servi son propre repas. Elle se rappelait la question perfide de la patronne au garçon : « Eh bien? et vous? quand dînerez-vous? »
Mille détails en plus se retraçaient dans son esprit ému avec une force et une netteté singulières, des regards d'Isidore longuement attachés sur elle, son attitude admirative. l'empressement même de son immobilité. Elle avait beaucoup lu, la plupart des livres qu'elle reliait, elle connaissait la marche courante, rapide et merveilleuse de l'amour dans les romans... C'est ainsi, dès le coup de foudre, que les choses commencent, par des marques d'intérêt et des procédés délicats ; et puis des courses, des stations, des recherches guidées par un infaillible instinct, des yeux à la fois pleins de faiblesse et de volonté levés vers des fenêtres... Aucun doute ne pouvait subsister. Le jeune homme était bien venu pour elle, pour elle seule ; et du moment qu'il savait qu'elle demeurait à l'hôtel Pommelé, il retiendrait.
Le sommeil la prit peu à peu dans l'engourdissement de cet esooir.