LES BOIS-DEON
L'humble Valérie Lesoir et Mme Tapard, veuve du richissime industriel connu du monde entier, ne faisaient qu'une seule et même femme.
Gomment était-ce possible? Et pourquoi ce mystère ?
Si l'on est curieux de le percer, il faut résolument entrer dans l'esprit et le cœur de J'étonnanté personne et les visiter à fond. Pas d'autre moyen de démêler les motifs qui Pavaient amenée à adopter une ligne de conduite aussi étrange. C'est seulement après ce minutieux et sévère examen qu'il sera permis d'élucider la créature exceptionnelle et pourtant si humaine qui nous iptrigue, de la comprendre, de la plaindre, de s'y intéresser passionnément et d'arriver à l'aimer.
Valérie-Louise-Estelle de Bois- Déon était née en 1859 à Lematin, Seine- Inférieure, de parents nobles et aux trois quarts ruinés depuis une gêné-
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ration. Leinatin est un bourg de deux mille âmes, à huit lieues de Rouen, sur la ligne de Caudebeç.
Les Bois-Déon possédaient là, au milieu d'un parc humide, étouffé et sans vue, une grande maison 1830, verte et carrée, suintant la tristesse, drapée d'un cachemire de lierre et de vigne-vierge et qu'on appelait le Château. Ils y vivaient toute l'année, dans un ancien mobilier d'acajou et de velours grenat, parmi des portraits, assis et fatigués, de la Restauration. Il y avait, pendu au mur du salon en atrium, un capitaine comte de Bois-Déon qui avait été blessé au visage à la prise du Trocadéro.
Son petit- fils négligeait ce titre de comte auquel, prétendait-il, le mauvais état de sa fortune l'empêchait de faire honneur ; mais bien qu'il ne le portât pas, il en était resté vaniteux et se montrait reconnaissant envers ceux qui, par flatterie, affectaient de le lui donner.
S'il regrettait la richesse, au point d'en souffrir sans relâche, ce n'était pas qu'il la voulût pour combler des envies de luxe et se procurer de grandes jouissances matérielles, car on l'avait toujours vu simple dans ses goûts et modéré dans ses désirs, mais parce qu'il lui semblait que la richesse était due avant tout à la noblesse, qu'elle lui était indispensable et que celle-ci en avait un besoin vital, en un mot qu'elle y avait droit.
Un gentilhomme pauvre était à ses yeux un spolié.
11 croyait sincèrement au retour de la monarchie qui ramènerait pour des siècles le bonheur en
France. Et quoiqu'il n'eût jamais cessé de souhaiter de toutes ses forces la richesse, Adalbert de Bois- Déon n'avait rien tenté pour la conquérir.
Esprit chimérique et de caractère indolent, s'étant toujours persuadé, quand il se bornait à l'attendre dans son lit « en bateau », qu'il courait après la fortune et qu'il la manquait à toute heure par une malchance obstinée, il s'était, de dépit final, replié et terré à Lematin, dans une solitude que sa complète oisiveté parvenait cependant à meubler et à remplir.
A toute heure il avait l'air de penser, de méditer, de préparer quelque chose, de chercher je ne sais quoi... qu'il ne trouvait jamais.
Se renfonçait-il dans le passé? Ou scrutait-il l'avenir?
Il sortait avec un fusil « chargé ». et il oubliait ou dédaignait de tirer le gibier qui lui partait dans les jambes.
Il emportait tout un attirail de lignes et rentrait le filet vide, s'étant contenté de s'asseoir sous un saule et de respirer au bord de la ri\'ière.
Il ouvrait franchement un livre, au hasard, et restait pendant des heures, le tenant à la même page, et la tête levée, comme s'il réfléchissait à ce qu'il n'avait pas lu.
Il s'empressait à son bureau, studieux, la plume à la main devant une page blanche où il ne traçait que quelques mots espacés et sans suite apparente.
Il s'installait,. comme pour une longue sonate, au piano, les mains bien résolues, les deux pieds aux pédales, et puis, d'un index hésitant, il ne
délivrait que plusieurs notes naient le silence du \deux log nait et s'amusait de produire
A table, on eût dit qu'il et par distraction.
Ainsi, cet homme honnête peu philosophe, un peu n faisait-il semblant de tout de travailler, de chasser, de de vivre.