‹ Iréne OletteChapitre 17 sur 37 · DOUCE EN · texte numérisé non relu

DOUCE EN

Il n'avait qu'une passion, i et celle-ci lui rendait la mêmi Ils ne se quittaient pas.

Le père voulait toujours moitié dans sa solitude et da réfléchi.

Elle avait donc, dès le plu

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Mince et longue, sérieuse et douce, ave cheveux blonds chastement nattés et un fron et bombé de vierge cérébrale, elle inspir; respect et la retenue que Ton éprouve en fa ceux chez qui Tâme est première et domine.

II lui en revenait une dignité qui imposait

DEUX ORDRES d'iDÉES

Sa mère, Mme de Bois-Déon, était une créature d'un noir de fourmi, maigre, 1 ardente, usée par l'excès du labeur, qui entrepris l'écrasante et impossible tâche de i toute seule à tout. i

II s'agissait, avec exactement neuf mille de rente composant leur unique avoir, de vivre monsieur, madame, mademoiselle, tro mestiques, une jument pie, un âne et deux < bassets, sans compter quelques pauvres.

L'intrépide femme, à force d'énergie et

Tour à tour et presque à la fois, ordonnant et exécutant, rangeant, nettoyant, on la voyait aux appartements et au jardin, à la cuisine, à l'écurie, au bûcher, au poulailler, à la grange, à la cave, è la buanderie, au four et au lavoir, tantôt debout en haut d'une échelle ou à plat ventre sous une commode, ou trottant féroce, partout, la pommette allumée, une goutte de sueur collée aux tempes.

Avec son nez fureteur et pointu, ses prunelles de jais en tête d'épingle et sa bouche un peu en avant aux dents fines et serrées, elle ressemblait à un mulot rapide et rongeant la besogne.

Elle aussi, quoique pour d'autres motifs que son mari, se désolait de l'insuffisance de ses ressources. L'extrême difficulté qu'elle éprouvait, dans sa modeste situation pécuniaire, non seulement à subvenir aux frais de la lourde maison, mais à s'offrir en dehors le luxe d'un peu de bien autour d'elle, était le principal de ses griefs contre la destinée, car elle avait lé cœur impulsif et généreux.

— Pourquoi ne suis- je pas riche? reprochait au roi du ciel et à la nature entière, M. de Bois-Déon, plein d'une stupeur attristée.

— Ah ! si nous étions riches/ soupirait fréquemment Madame, dans un élan de bonté désespérée et de charitable regret.

La raison de leurs plaintes différait, mais l'expression en était la même. Ainsi Valérie, au sein de la mélancolique retraite où s'écoulaient ses jours, avait grandi, entendant sans cesse tomber des lèvres de ses parents, comice un chant naturel, cet invariable refrain.

D'une part, Targent, qui faisait défaut, pour tout, pour rhonneur et la représentation, pour le bien-être et la sécurité ; d'autre part, la souffrance, la misère, la détresse du plus pauvre que soi, du malheureux d'en bas se dressant de tous côtés à l'assaut de cet argent qu'il convoitait et qu'il exigeait, presque toujours en vain, hélas ! car, sauf exceptions, ceux qui en avaient et qui auraient pu lui en donner ne le voulaient point, tandis que ceux qui l'auraient tant voulu et qui précisément en manquaient ne le pouvaient pas...

Tels étaient les deux ordres d'idées douloureux entre lesquels avait été comprimée Valérie et qui lui avaient fait endurer à toute heure leur insoluble alternative.

Elle devait en garder dans la suite une empreinte ineffaçable.

PAUL TAPARD

Au début de 1879, les Bois-Déon virent arriver au château un jeune homme trapu qui leur était chaudement recommandé par un ami d'autrefois, perdu de vue et fixé en Lorraine française.

Il se présenta sans élégance, mais avec un aplomb et une hardiesse qui enfonçaient tout.

Net et clair dans ses propos, direct et prompt dans ses desseins, le regard préparant et achevant sous le binocle la pensée, le geste partant vite et

droit devant le discours et filant entre les phrases comme entre les obstacles évités ou renversés, il donnait du premier coup l'impression d'une force audacieuse et bien armée.

Et son physique aussi lui allait, comme un habit de voyage tout fait, sans grâce, mal coupé mais solide, et bon pour la pluie et la boue.

Simplement, en quelques mots décidés et avec un orgueil ingénu, il lapça son histoire :

— Je m'appelle Paul Tapard. Joli nom, n'est-ce pas? Une particule l'abîmerait...

Fils unique d'un ouvrier métallurgiste de la grande usine Ardouin dans le bassin de Briey, il était, à treize ans, entré en apprentissage aux côtés de son père. Tout de suite, il s'était fait remarquer par son goût précoce et pénétrant pour les questions de machinisme du fer. Signalé au patron par le contremaître et admis à quinze ans à l'École professionnelle d'ingénieurs annexée à l'usine, il en était sorti à dix-sept, muni du brevet local, et avait été sur-le-champ employé aux fours de puddlage, aux appointements annuels de trois mille francs, qui s'élevèrent après à six, puis à huit, et avaient à l'heure actuelle, en 1879, atteint le chiffre « assez coquet » ae quinze mille francs ! — « Et voilà, concluait-il, j'ai vingt-huit ans, santé et volonté à revendre, un splendide avenir dont je réponds ; j'en tiens le bout. Il ne me reste plus qu'à me marier. C'est le moment. En route ! »

Il était venu à Lematin, ajoutait-il, où il ne comptait rester que le moins de temps possible, pour des achats de terrains dans le pays.

« Il ne remercierait jamais assez M. et Mme de Bois-Déon de leur accueil et de leur précieux appui en cette circonstance. »

Il disait ces choses brutales avec un accent de sincérité et sur un ton ^e certitude qui impressionnaient.

Évidemment, tout le séparait de ces nobles, fiers et honteux, à Tesprit provincial et retardataire, effarouchés par la montée du démocratisme et ses aspirations grandissantes. Il semblait bien que sur aucun point, ils ne pussent arriver, eux .et lui, à se comprendre et à se rapprocher, et cependant, grâce précisément à ces divergences qui les surprirent et les intéressèrent les uns aux autres, ils se plurent.

Fréquent miracle des contrastes.

Le jeune ambitieux jugea d'un coup d'œil aigu les qualités inappréciables de Valérie : raison, douceur, ordre, effacement, soumission, docile tendresse, le tranquille et avantageux honneur qu'elle ferait à son nom plébéien dans le monde. Une Bois- Déon ! Il fut flatté en même temps qu'empoigné par l'ensemble de l'affaire.

De l'argent? Il n'en demandait pas à ces braves gens d'aristocrates culbutés et engourdis. Le seul trésor qui leur restait lui suffisait : leur fille; et ils demeureraient ses humbles obligés.

Le reste, la fortune et son train, les pas de géant, les bonds, la conquête, il s'en chargeait.

M. de Bois-Déon, de son côté, reçut le choc et le coup de foudre des millions futurs. Il y crut. Il en sentit le vent dans ses cheveux gris, au

souffle des fraîches paroles, si claires et si persuasives, du garçon providentiel. Il vit en lui l'envoyé, l'élu, le sauveur, le passant qui ne passe qu'une fois..., qui allait partir, et qui ne reviendrait jamais. Il le retint. ^

— Du moins, pensa-t-il, si je nCatapardis par cette mésalliance, mon enfant bien-aimée sera riche, elle, et heureuse !

Mme de Bois-Déon, dont la santé rompue commençait à décliner et qui se tourmentait jusqu'aux os de l'avenir de sa fille, eut l'intime perception que Dieu l'écoutait enfin, et Valérie, prise dans cet engrenage de désirs, d'intérêts et de volontés réciproques dont elle était l'objet, le noyau, y mit elle-même toute la complaisance d'un cœur ému, déjà prêt à se partager.

Le mariage étant apparu à tous excellent et fatal, il fut aussitôt célébré dans les plus rapides délais.

Mais ni M. de Bois-Déon, ni sa femme épuisée ne devaient recueillir le fruit du sacrifice d'-amourpropre auquel ils se figuraient avoir consenti, car ils s'éteignirent tous les deux dans l'année, à peu d'intervalle l'un de l'autre.

Et ce fut la première fois que le superficiel et léger rêveur ne fit pas semblant d'accomplir l'acte auquel il se livrait.

Il mourut pour de bon, sérieusement et jusqu'au bout, avec une si parfaite connaissance du présent et une si soudaine anxiété du lendemain que ses dernières paroles, en caressant la tête de sa fille, furent :

— « Pourvu que, mon Dieu 1... Pourvu que... »

UNE PAUVEE MILLIONNAIRE 229

Mais comme il n'avait pu achever sa phrase que de Vautre côté, après qu'il eût rendu l'esprit, on n'avait jamais su, ici-bas, ce qu'il voulait dire.

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