RICHE A CRIER
La jeune femme, Mme Paul Tapard, ne possédait plus, dès lors, pour toute famille que son mari.
Celui-ci, impatient d'éveiller l'amour en elle autant que de lui prouver la force du sien, n'avait cessé de lui répéter quand il la courtisait, au temps de leurs brèves fiançailles :
— « Je vous ferai riche à crier ! Vous verrez ! » Et elle, s'étant efîrayée à ce mot, il en avait précisé bien vite le sens pour la rassurer.
— A crier de plaisir ! comprenez-vous, ma chérie? d'ébahissement ? de joie? Vous verrez ! Tu verras !
— Oui, mais c'est trop, lui disait-elle. Et puis, je sens que, malgré tout le merveilleux auquel vous pourriez atteindre, je ne crierais pas. Jamais!
— Que feriez-vous donc?
— Je pleurerais,
— Oh ! Et quand même? Eh bien ! oui, je l'admets. Vous pleureriez de plaisir, de joie! Cela ne vaut'il pas mieux que de pleurer de pauvreté, de privations, de souffrances?
Il s'était appHqué sans retard à tenir sa promesse et l'on eût dit d'ailleurs que les événements, com-
230 lEÈNE OLETTE
plices de ses ambitions, s'étaient enchaînés exprès et comme associés pour le pousser et le servir.
Valérie lui avait apporté une dot de vingt-cinq mille francs, lesquels, joints à ses économies personnelles qui montaient déjà à soixante mille francs, constituaient à l'époque du mariage une petite fortune de quatre-vingt-cinq mille francs. Huit mois après, le décès presque simultané des parents avait fait tomber d'une façon brusque et inattendue dans le portefeuille du jeune ménage les deux cent vingt mille francs de capital qui formaient tout le bien des Bois-Déon et dont les neuf mille livres de revenus assuraient l'existence. Et enfin, juste à ce moment, grâce à la rencontre fortuite qu'il avait faite d'un vieux professeur de chimie obscur et malheureux, Tapard, mis par lui au courant d'une invention qu'il jugea dès les premiers mots étourdissante et de perspectives magnifiques, se l'était appropriée dans les vingt-quatre heures sans plus de scrupules qu'un brochet qui happe du poisson blanc.
Ayant mis sa conscience en parfait repos moyennant une faible somme versée à l'inventeur qui, se trouvant trop largement rémunéré, lui baisait les mains, il acquit la belle trouvaille. Elle concernait une grosse difficulté pendante et depuis longtemps insoluble dans l'industrie du fer.
Une fois en possession du brevet, il avait fondé avec cette découverte une Société de un million de capital dont quatre cent mille francs d'actions d'apport.
Son plan, simple et profond, était d'une malhon-
UNE PAUVBB MILLIONNAIRE 231
nêteté classique et d'un succès garanti par mille exemples.
Pendant onze ans, il avait dissimulé avec soin les bénéfices, n'accordant que de rares et maigres dividendes aux actionnaires abusés. Puis, rachetant en sous-main toutes les actions, il était devenu en 1890, le seul maître.
A cette époque, l'aflaire, qui semblait, d'après ses bilans fictifs, végéter, et qui ne distribuait péniblement que soixante mille francs par an de dividendes, avait en réalité, par les constructions faites, les marchandises accumulées, les options obtenues pour des terrains miniers, etc., acquis une valeur intrinsèque d'une vingtaine de millions, si bien que trois ans après, en 1893, le profit seul pouvait être chifîré à environ douze cent mille francs, et en 1895, l'inventaire secret accusait quinze cent mille francs de bénéfices.
C'est alors, en 1896, qu'était apparu M. Brocatel, un des premiers grands créateurs de l'industrie automobile.
Comme nous l'avons dit précédemment, il avait apporté à Tapard, aussitôt emballé par cette proposition, un type de « voiture à vapeur marchant sur des routes ».
Cette admirable idée, qui devait révolutionner la vieille locomotion et les mœurs dans tout l'univers, vint accroître de façon foudroyante et développer dans des proportions inouïes le chiiïre d'affaires de la maison Tapard, qui prenait désormais le nom de Société Tapard et Brocatel.
Nous avons vu comment, pair suite du désinté-
232 IRÈNE OLBTTB
ressèment très arrêté de ce dernier qui n'avait voulu se contenter que de cinq pour cent, la fortune presque intégrale otait restée entre les mains de Tapard.
Leur inventaire en 1900 donnait comme bénéfice deux millions.
En 1903, trois millions.
Et en 1906 quatre millions.
Mais, fin novembre courant, Tapard, au comble de la puissance, disparaissait, liquidé en trois heures par un coup de sang.