‹ Iréne OletteChapitre 19 sur 37 · RICHE A PLEURER · texte numérisé non relu

RICHE A PLEURER

Valérie entrait alors dans sa quarante-huitième année.

Depuis vingt-sept ans qu'elle était mariée, elle n'avait pas passé un joui*, une heure, sans souffrir de l'odieuse et tyrannique richesse qui avait ruiné sa vie.

L'argent n'est aimable qu'à ceux qui l'aiment pour eux d'abord, et surtout pour lui-même. Malgré sa traîtrise, il n'a de charme et d'entières douceurs, dans ses moments de perfide abandon, que pour ceux qui en ont la faim et la soif, la gourmandise et la sensualité, qui tendent vers lui leurs bras, leurs yeux, leur bouche ouverte comme un sac et leur cœur béant, et qui, l'ayant ardemment et

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longuement désiré, — une fois qu'ils le tiennent, — le caressent, le dorlotent, le baisent, l'adorent, l'aiment d'amour en se persuadant et en lui répétant qu'il est beau, qu'il est grand, puissant, qu'il est la raison suprême, la cause, le but et le moyen, le souverain bien, le tout, l'idéal, le vrai dieu.

Sans doute il finit toujours par les tromper et les frapper à mort en les quittant tout d'un coup. Du moins leur a-t-il, par instants, donné quelques illusions, de courtes et chaudes voluptés.

Mais ceux qui, — au lieu d'aller à lui ou même de le laisser venir, s'il lui plaît, sans opposer de résistance, — lui témoignent leur crainte ou leur mépris, et le repoussent, ceux-là deviennent aussitôt l'objet déterminé de sa colère et de sa haine. Il ne leur pardonne pas. Sa poursuite est plus rapide que leur fuite. Il les vise et il les atteint. Et une fois qu'il les a bien agrippés dans les mailles de son filet, il les étouffe et les broie. Comme pour mieux se venger, il les obsède de ses faveurs qu'il sait être détestées. Ces biens si précieux qu'il refuse à tant d'autres qui en dessèchent et après lesquels il les fait languir... à eux les misérables désintéressés, les pauvres d'esprit et les riches d'âme qui en font fi, il les leur apporte, sur des plateaux, il les leur prodigue, il leur en applique la torture et « la question », il les outrage et les viole, proportionnant à la force de leur répulsion et de leur dégoût celle de son assaut corrupteur. C'est une espèce d'attentat continuel dont les chastes disciples de la modestie et du renoncement sont les victimes, tour à tour résignées ou révoltées, impuissantes et flétries.

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Et, comme il se fait l'ange de ceux qui l'aiment, l'argent se fait le démon de ceux qui ne l'aiment pas et sur lesquels il a exprès lancé son grappin. Au lieu de leur être une source de joies, il ne cherche qu'à leur être un objet de tourments. Il les trouble, il les aveugle, il les égare. Se dénaturant lui-même et se noircissant à plaisir, il leur dissimule tout le bien qu'il peut susciter et réaliser pour ne leur étaler que le mal dont plus souvent encore il est le coupable, impudent et impuni.

Ses dangers, ses hontes, ses t^es, ses plaies, son irus, sa gangrène, sa méchanceté, son joug et son poids, ses blessures et ses ravages, et sa lassitude noire et son immense ennui... voilà seulement ce qu'il montre et qu'il impose aux récalcitrants qui ne l'acceptent pas ! Is'on content de les terrasser, il les affole.

Il faut être en ce cas bien fort pour être avec lui le plus fort. Il faut être un génie, ou une sainte.

Valérie n'était ni l'un ni l'autre.

Sous sa petite robe sombre et plate il n'y avait que le corps émacié d'une pauvre femme, contenant à grand'peine des idées flagellées, des espérances en loques, un cœur percé de coups, une âme magnifique et désemparée.

L'argent, dont jeune fille elle n'avait entendu, que d'une oreille étonnée et distraite, célébrer par ses parents l'importance et déplorer la privation, l'argent qui ne lui représentait rien quand elle en hasardait l'idée et le mot, qui ne suscitait en elle aucun désir, aucun frisson, était venu dès les pre-

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miers jours de son mariage envahir et bouleverser sa vie.

Il s'était installé chez elle, autour d'elle et en elle sans lui demander la. permission, sans la consulter pour quoi que ce fût, comme s'il avait reçu un billet le logement à son nom : Femme Tapard, et qu'il s'empressât aussitôt d'occuper les lieux.

Celle-ci, malgré les embelUssements inutiles qu'il avait l'air de créer à son intention, dans sa demeure et dans son existence, comprenait bien qu'il n'en faisait qu'à son idée, qu'elle n'était que le prétexte de son despotisme et de sa fantaisie. Il avait beau avoir transformé sa maison en palais, et lui dire : « C'est à toi ! » Plaisanterie ! Lui seul, l'argent, possédait tout, commandait et avait les clefs. ^

On croyait qu'elle était la propriétaire ; elle n'était que le local de cet intrus, opulent et grossier.

En sa jeunesse, dans les bois de Lematin, elle a ait étudié la mythologie dont elle conservait des tournures de souvenirs et le goût du symbole. Ainsi l'argent lui faisait l'effet d'une espèce de monstre phosphorescent, moitié homme et moitié bête, un quadrupède stupide et redoutable, audessous du noble centaure, avec un corps de tigre, un ventre de Silène, une queue de paon, un front de taureau, de gros yeux d'escarboucle et des sabots de vache, en bronze doré, éclaboussés de fiente. Soufflant chaud, beuglant, reniflant, ruminant, bavant une écume de pierreries et faisant

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la roue, il poussait, quand il le voulait, tous les cris de la bête et de l'homme.

Deux choses lui manquaient : les pleurs et la mémoire.

Insensible et invulnérable il donnait la mort sans avoir à la craindre. Rien ne pouvait l'entamer. Les coups glissaient sur lui comme sur un boucher de métal et de glace.

Janus de la dépense et de l'achat, Protée multiple et agile, d'une effrayante souplesse de métamorphose, cet être réel et surnaturel, quittant sa forme fabuleuse, était en même temps partout à la fois, doué d'une ubiquité fantastique, invisible et toujours présent. Il habitait la ville et la campagne, la chaumière et le château, les corps et les âmes. Il remphssait le coffre, la bourse et l'esprit. Le monde était son domaine. Chaque humain était son tiroir et chaque conscience sa cachette.

Comme il absorbait et débordait tout, Mme Tapard l'avait vu avec épouvante prendre la place des individus et des choses, des êtres les plus chers, les plus proches d'elle. C'était l'argent lui-même qui était, sous leurs traits et leur nom, son mari, ses enfants, ses amis, ses serviteurs, la foule qui l'entourait.

Elle était la femme de l'argent! Et elle en était aussi la mère! Ceux en très petit nombre, auxquels l'unissaient des hens étroits, n'étaient que des incarnations de l'argent. Il occupait en eux, dans l'ordre des affections, la première hgne. Lui seul déterminait la température et l'étendue de leurs sentiments, réglait le point de vue. On

l'aimait ou on la détestait, elle, Valérie, non pour ses qualités ou ses défauts, mais pour son argent. Il se plaçait de lui-même à la base, à l'origine et à l'aboutissement de tout.

Son mari? Pouvait-elle affirmer qu'il lui appartenait?

Non. Quand il se trouvait là, en face ou à côté d'elle, le plus près, à table, et jusque dans son lit, il n'était pas à elle, il était à l'argent. Quand il avait l'air de la regarder, qu'il la regardait pour de bon, les yeux dans les yeux, c'était l'argent, qu'à travers elle, il considérait et couvait de tendresse.

L'argent était l'atmosphère. On le respirait, malgré soi : gaz hilarant ou attristant, lourde et méphitique vapeur, capiteuse brise, acre parfum, Bouffie embaumé, ou, selon que le vent rabattait, senteur de cadavre et de fruits pourris. Il s'interposait entre elle et ses semblables, tantôt comme un rideau de topaze et de lune, brodé de mirages décevants, tantôt ainsi qu'un mur, épais et nébuleux, truqué de pièges et de gouffres.

Ses enfants? Ah ! ses enfants !

Elle en avait eu trois, nés de l'argent et pour l'argent auquel ils étaient destinés. Venus au monde, ils l'avaient sucé, comme un lait.

Aussitôt marqués du terrible signe, tous les trois, deux fils et une fille, après quelques printemps à peine vécus dans une fébrilité maladive, ils avaient trébuché pour mourir, coup sur coup, en pleine jeunesse, choisis et immolés par l'argent, leur créateur et leur meurtrier.

^ En 1899, l'aîné, ambitieux de détenir, avec un nouveau modèle d'auto qu'il essayait, le record de la vitesse, était allé s'écraser au tournant d'une route contre un orme séculaire à côté duquel se dressait, depuis, une croix commémorative. Il avait dix-neuf ans.

Au même âge, deux ans après, en 1902, sa fille, pendant un séjour qu'elle faisait seule, chez des amis, en Angleterre, lui avait été ravie par une crise de péritonite aiguë. Un petit chirurgien sans nom qui se trouvait là, — et auquel était d'ailleurs réservée par la suite une réputation considérable, — aurait peut-être pu la sauver. Il l'espérait et il s'était offert, mais on n'avait pas osé risquer cette imprudence, du moment qu'il s'agissait de la fille de Tapard, le millionnaire fameux, et l'on avait préféré s'en remettre à la capacité d'un grand spécialiste de vingt mille francs, lequel absent, et quoique prévenu en hâte, était arrivé trop tard.

Et l'année suivante, comme si la funèbre liste de ses deuils maternels devait inévitablement être close avant qu'aucun de ses trois enfants n'eût dépassé « la majorité » de sa jeunesse, son second et dernier fils avait péri, assassiné en chemin de fer dans des circonstances atroces.

Usé par des excès, et malade de la poitrine, il entrait, la veille au soir de Noël, dans la gare du P.-L.-M. pour prendre le rapide de Nice. Sa mère l'accompagnait. Son père, dont c'était le jour d'Opéra, n'avait pu venir. Un domestique en livrée portait son sac et ses couvertures. Le froid

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étant très vif, le jeune homme, bien qu'enveloppé dans une pelisse de renard bleu, grelottait et toussait comme un vendeur de lots non réclamés, sur un trottoir des Halles. Un manœuvre, qui poussadt un chariot de bagages, dit à un camarade, en le lui montrant au passage :

— « Tu vois, celui-là, avec sa toison de quarante mille? C'est le fils Tapard, le millionnaire. »

Or, à la même seconde, ces mots étaient entendus par un repris de justice noyé dans la foule, errant, farouche et désespéré, en quête de crime et de pain. Il avait décidé la mort de l'heureux envié. Il suffît à l'homme expérimenté d'un regard sur le pauvre enfant blême, et que faisait plier le fardeau des fourrures, pour s'assurer qu'il n'avait qu'à lui serrer entre deux doigts son cou de nouveau-né. Bondissant au guichet, il avait pris avec son dernier argent un billet de seconde classe pour un des arrêts à mi-chemin, et il était monté dans un compartiment vide, voisin du wagon où l'autre occupait tout seul un coupé-lit réservé. — « Magnifique affaire. Cette chiffe à étouffer d'un coup de pouce au « gogosi », tout doucement, comme sur un bouton de sonnette électrique, et à l'instant même une pelure de boyard, un chrono plein-lamain, des bagues, un beau sac de cuir, avec de l'or en boudin dans le fond, sous l'eau de Cologne... Le coup fait, sauter à un bon endroit en cours de route, au « ralenti ». L'enfance de l'art. »

Les choses ne s.'étaient pourtant pas arrangées aussi bien que les avait combinées l'intéressé.

Quand après s'être glissé par le dehors, tandis

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que le train roulait à toute vitesse, il avait, en cassant une des glaces du fond, sauté à pied» joints dans le coupé, il avait trouvé un petit gars qui ne dormait pas, mais qui, tout de suite debout et résolu, ne s'était pas laissé faire. Il avait fallu, — tant pis pour lui, c'était sa faute ! — sortir le couteau tout ouvert d'avance dans la poche et travailler comme on pouvait, dans des conditions déplorables, en se débattant, et sans lumière, car la lampe s'était éteinte. Malgré sa gentille résistance, le jeune homme avait été vivement saigné. Mais des cris, échappés dans la lutte, avaient été perçus, on avait tiré à côté la poignée du signal d'alarme et l'homme, ayant sauté trop tôt, pressé par le danger qui le menaçait, s'était cassé la jambe. On l'avait pris. Malheureusement, Robert Tapard, haché de trente-trois coups de couteau, avait cessé de vivre. Indicible horreur de ce drame et des souvenirs à jamais burinés dans l'esprit de la pauvre mère ! Elle avait trouvé pourtant l'énergie d'aller aux assises, voulant déposer elle-même et considérer le monstre, voir comment il était fait. Mais son sang s'était figé dans ses veines quand elle avait reconnu, sur la tête de l'assassin, la casquette de voyage de son fils.

FEMME LESOIR

Pour être à même de suivre avec quelque intérêt cette histoire, il faut étudier, dans l'ensemble et

l'usque dans le détail, la saisissante personne dont nous essayons de tracer le portrait. Si on ne l'expliquait pas à fond, elle paraîtrait indéchiffrable, — et bien à tort, — car elle devenait, quand on pouvait pénétrer les dessous de sa vraie nature, très facile à comprendre.

C'était, comme on disait autrefois, une femme « particulière, », mais si violemment vivante et souffrante qu'au lieu de passer pour une exception, ainsi que tendaient à le faire supposer maintes bizarreries de son existence, elle rentrait malgré tout, de la façon la plus rigoureuse, dans le cadre ordinaire et dur du sort humain.

Les traits dominants de sa physionomie morale étaient l'imagination, la sensibilité et la méfiance. Imagination de feu. Sensibilité déchirante. Méfiance invincible. Et toutes les tro^is procédaient de sa bonté. C'était elle, sa bonté, dont la vertu toujours active avait, depuis la jeunesse, développé jusqu'à l'excès chez Valérie ces trois tendances naturelles, et qui continuait à les entretenir dans \me angoisse régulière. Grandes douceurs, grandes douleurs. Tout vient du cœur.

Incapables de s'accorder entre elles, cette imagination, cette méfiance et cette sensibilité, tout en se heurtant se renforçaient, s'embrasaient l'ime par l'autre pour créer un foyer perpétuel de fièvre et d'agitation. Ainsi douée déjà des plus puissantes facultés de souffrir, Mme Lesoir s'était condamnée en outre, par l'implacable attitude qu'elle avait prise vis-à-vis de sa fortune, à d'extraordinaires épreuves.

L'argent, nous l'avons vu, lui apparaissait comme le premier fléau du monde. Elle le haïssait ; et, sans qu'elle en eût conscience, cette haine, qui lui pesait, qu'elle aurait voulu parfois secouer, occupait cependant et remplissait sa vie. La plupart des hommes ont la passion de l'argent, elle, c'était contre l'argent qu'elle se montrait passionnée, avec une véhémence égale à la leur. Instruite et maîtresse de son sujet, elle n'ignorait rien des jugements les plus sévères que la religion, la philosophie, la morale et la littérature s'étaient fatiguées à porter en vain sur lui à travers les siècles. En cet ordre d'idées elle avait tout lu et tout retenu, remontant jusqu'à Sophocle quand il s'écrie dans Antigone, par la bouche de Gréon : « Quelle plus funeste invention que l'argent 1 II renverse et dépeuple les villes, empoisonne les cœurs, il apprend aux hommes toutes les perfidies et toutes les iniquités 1 1

Mais sa détestation ne se bornait pas, abstraite et théorique, à s'exercer contre l'argent en général ; Valérie Lesoir la ramassait et la dirigeait pratiquement contre le sien. C'est dans sa propre fortune qu'elle concentrait, pour mieux les maudire et de plus près, tous les biens dispersés sur la terre. Les cupides n'exècrent que l'or qu'ils n'ont pas, elle exécrait celui qu'elle avait. Pourquoi?

Parce que d'abord elle le considérait comme mal acquis. Elle en savait la source impure. Renseignée, — trop tard, — elle avait bien cherché à restituer au crédule inventeur les millions dont son mari s'était fait un jeu de le frustrer par un

achat dérisoire, mais il était décédé depuis longtemps sans laisser aucun héritier. Ensuite, au dégoût de cet état de choses, subi tête basse, à la double répulsion que lui inspirait cet argent du déshonneur, se joignait pour la noble femme la souffrance de s'en voir non pas seulement gratifiée mais comblée, accablée... La douleur d'être riche et par les plus vils moyens, ne suffisait donc pas à sa confusion pour qu'il s'y ajoutât l'opprobre privilégié d'être trop riche 1 Ces deux mots, dont le rapprochement délicieux n'offusquait pas les hommes, — était-on jamais trop riche? — ils juraient pour elle et la scandalisaient. Quand tant d'autres n'avaient pas, ou pas assez, elle avait trop I Quelle injustice 1 Que cela était choquant, immoral, affreux ! Elle ne voulait pas l'argent et l'argent la voulait, exprès, par méchanceté diabolique.

Elle s'en plaignait à Dieu dans ses prières. Puisqu'il avait eu l'insondable dessein de lui infliger cette richesse inutile et qu'elle ne méritait pas, elle le suppliait de la lui retirer. Mais il la lui laissait. Elle ne savait qu'en faire.

Elle était, en tant que chrétienne, humiliée et chagrinée de n'avoir même pas à en consentir le sacrifice, du moment qu'elle n'y tenait pas ; et à de certaines heures, elle regrettait, à cause de cela, son manque absolu de désirs et de besoins. Elle aurait tant aimé se priver! Or, toutes ses privations ne la privaient pas. C'était bien la peine I Avec son beau désintéressement elle n'arrivait même pas, de ce côté, à faire une parcelle de son salut I

Ne pouvant donc échapper à cette horrible richesse, elle avait décidé de supprimer dans son existence tout ce qui était susceptible de la rappeler. Elle ne voulait ni de l'envie ni du respect qu'elle inspire. Les avantages de la fortune que le commun s'applique à mettre en relief, elle ne s'ingéniait qu'à les rabattre.

A ce point de vue, — rien qu'à celui-là, — elle était heureuse d'avoir de l'argent, beaucoup d'argent... pour ne pas le dépenser, ne pas en jouir, ne pas s'en vanter, pour le tenir dans l'ombre, ignoré, enfermé, caché, lointain, pour le rabaisser, le mépriser plus à son aise, ou bien lui faire la suprême injure de n'y pas songer, de l'oublier. De là elle en était venue à se persuader logiquement qu'il ne lui appartenait pas. Il portait par hasard son nom dans des banques, dans des grands-livres, mais elle n'en était que la dépositaire. Quelle autre explication eût-elle pu trouver à l'incompréhensible faveur que Dieu lui avait réservée? Ce n'était pas un don, mais un prêt. Le souverain Dispensateur ne lui avait accordé la fortune que parce qu'il savait qu'elle n'en userait pas pour elle.

Mais alors, pour qui donc devait-elle en user?

Pour ceux qui en avaient besoin et à qui cela était nécessaire, pour autrui.

Cette idée si simple de donner son argent puisqu'il lui était odieux, on suppose bien que Mme Lesoir, dans la spontanéité de son cœur, l'avait eue depuis le premier jour. A défaut de sa bonté, son imagination, qui lui peignait au vif à chaque mi-

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nute les tableaux les plus impressionnants de la misère, aurait suffi à la rendre prodigue ; mais voilà que comme elle s'élançait pour donner, aussitôt surgissait devant elle la méfiance/ figure blême, atroce et contractée, dont le regard noir la paralysait, et qui tout bas la détournait, lui chucbotait : non, non... quand tout en elle criait : oui !

Outre que, d'une façon générale, la mise en train de l'acte charitable coûtait déjà un peu à Mme Lesoir parce que, ne se trouvant aucun mérite à l'accomplir, elle s'y sentait moins encline par une sorte de probité, — ou de vanité, — de la conscience, elle avait deux raisons d'être méfiante, deux raisons bien composées et dont la puissance lui semblait irrésistible.

La première, qui venait de l'orgueil : c'est qu'elle n'admettait pas d'être dupée.

La seconde, qui venait d'une âme méditative ayant au plus haut degré le souci, le scrupule du but ; c'est qu'à faire le bien sans garantie, on faisait toujours du mal.

Ainsi, se laisser exploiter ne constituait pas seulement pour elle une atteinte pénible à son amourpropre, un échec à sa clairvoyance, il en résultait un encouragement au mensonge et par suite un gaspillage funeste. De l'argent donné à tort et à travers, c'était de l'argent perdu, pire que cela, volé ! Et volé deux fois : par celui qui le lui extorquait et par elle, qui, en le remettant à ceux qui n'en étaient pas dignes, le retirait à ceux qui l'auraient mérité. Enfin, distribué à faux, il jouait immédiatement son rôle néfaste, il devenait le plus

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actif ouvrier de la corruption universelle. Argent : agent. Même émietté par sous, par centimes, il semait et payait le mal. Au lieu d'en être le prix, il en était le pourboire. Au lieu de le représenter et de le produire par grosses sommes, il en figurait la monnaie courante et qui passait par d'autant plus de mains que celles-ci étaient mauvaises.

Il convenait donc, pensait Mme Lesoir, de n'obliger autant que possible, qu'à coup sûr.

Et même quand on était sûr^ il restait des doutes ! Mais au moins n'avait-on rien alors à se reprocher.

Cette vague et ombrageuse certitude, incomplète et fugace, l'obtenait-on souvent d'ailleurs?

Presque jamais.

Disons jamais.

Plongeant de temps à autre dans les ténèbres embarrassées de ses souvenirs, Valérie hésitait à s'avouer que pas une fois, pas une, au cours de sa longue carrière philanthropique, elle n'avait eu l'impression de la posséder ! Quand ce n'était pas sur le moment, toujours elle avait douté, après, à la réflexion. Toujours elle douterait. Et qui avait façonné ce doute abominable? Qui l'entretenait et l'enflammait?

L'argent !

Que par bonheur Mme Tapard eût perdu sa fortune, elle eût perdu le doute. Méfiante miUionnaire aujourd'hui, vous l'eussiez vue, ruinée demain, confiante. Mais la ruine ne pouvait pas l'atteindre ; et comme sa richesse était incalculable, sa méfiance, à proportion, était, elle aussi, illimitée.

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Ne croyez pas toutefois que ce sentiment, qui l'asservissait, l'empêchât de donner. Généreuse jusqu'à la munificence, elle dépensait royalement ses fantastiques revenus, mais ses libéralités s'effectuaient surtout au service d'œuvres de large envergure : asiles, maisons de retraite, hôpitaux. Elle subventionnait des soupes populaires, des crèches, des ouvroirs et s'intéressait d'une façon spéciale à l'HospitaUté de nuit. Quoique ayant contribué rue Doudeau ville pour plus de la moitié des frais à l'adjonction de nouveaux bâtiments, elle n'avait accepté, dans sa modestie, de paraître y participer que pour la fondation d'un lit qui, le lecteur s'en souvient peut-être, portait son nom. C'était d'ailleurs par une exceptionnelle faiblesse qu'elle avait cédé sur ce point, car dans toutes ses charités elle observait l'anonymat, qui lui permettait de voir et de faire grand. Du moment qu'elle n'était pas soupçonnée de pratiquer le bien, elle cessait d'en avoir la gêne. Il y a des riches honteux. Et malgré sa répugnance à le faire, elle donnait aussi, et beaucoup en petits secours, en menues aumônes. Mais quel supplice ! Elle s'y astreignait cependant, pour ne pas s'accoutumer à être trop absente ou à demeurer trop distante de ses intentions, comme de ses actes. Une bonne œuvre, elle le savait, restait froide et inachevée si son auteur n'y mettait pas une solUcitude directe et corporelle. Cette solhcitude, elle prétendait du moins, — en raison de la méfiance qui réglait sa conduite, — ne l'exercer qu'envers les personnes qu'elle avait elle-même choisies, et toujours à leur insu. Pour

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qu'une idée la tentât et qu'une détresse là retînt, il fallait qu'elle les eût trouvées toute seule. Elle voulait les découvrir, surtout si à son exemple elles se cachaient. Même loyal et zélé, l'intermédiaire était écarté d'avance. Il suffisait qu'une infortune lui fût révélée pour qu'elle s'en détournât. La recommandation F éloignait, et la demande la mettait en fuite. Une insinuation légère, une allusion voilée qu'elle croyait sentir la rendaient hostile aussitôt. Elle n'acceptait aucun conseil, — encore moins aucun reproche. Mais alors, loin de la lui faciliter, toutes les précautions même dont elle s'entourait ne parvenaient qu'à lui compliquer la besogne. On avait beau ne se fier qu'à soi, et pousser à l'excès la réserve, est-ce qu'on savait jamais l'entière vérité? Pouvait-on se flatter d'être à l'abri dé la ruse, des plans, de toutes les inventions et comédies que suscite et organise la cupidité? Non : et le plus triste, c'est que, pour déjouer ces intrigues, on était presque obligé de les pratiquer soi aussi, de biaiser, de mentir, d'opposer le calcul à l'astuce et de se défendre en vue du bien comme si l'on attaquait pour le mal. Vis-à-vis des honnêtes gens ces mesures étaient de rigueur, plus que pour la canaille, car leur candide créduUté les rend neuf fois sur dix aussi prompts à être trompés qu'à tromper de bonne foi. Enfin, toujours et partout, la méfiance s'imposait au riche et lui rongeait le cœur.

Aussi, quand, çà et là, il arrivait à Mme Lesoir de pouvoir exécuter un peu de bien dans les conditions si ardues où elle s'enfermait..., qu'elle y

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mettait donc de ferveur, et qu'elle y goûtait de délices ! Oh ! le plaisir, juvénile et divin, de se glisser d'un pas furtif pour porter de l'argent en cachette, comme si on allait en déroher ! L'ivresse de la bienfaitrice qui circule et qui rôde avec des yeux de malfaiteur ! La suffocante joie de glisser subrepticement sous la porte d'un galetas, — à l'heure où l'on sait que celle qui s'y désole est sortie pour un instant, — une enveloppe qu'elle trouvera tout à l'heure à terre, en rentrant, et qui lui fera pousser un cri parce qu'elle contient un beau billet bleu, couleur du ciel, d'où il sera tombé 1 Animée d'une soif de confiance où la jetait, pour se soulager, sa capacité de soupçon, elle était sans cesse aux aguets, tâchant de faire la trouvaille de vérité, de surprendre ce qu'elle appelait « la bonne misère ». Elle observait, écoutait, espérant attraper un fragment de conversation, des vœux naïfs, une plainte, un mot, moins encore, une attitude, un geste, ime expression muette qui la serviraient et qui permettraient à sa baguette de fée d'accomphr, en passant et disparaissant, le prodige sauveur.

Que de fois, serrant une pièce d'or dans sa main, elle avait feint tout à coup de la ramasser sous les pas d'un mendiant stupéfait, en lui disant : « C'est vous qui aviez le pied dessus, elle vous revient ! » Apercevait-elle un pauvre, isolé et comme perclus dans sa misère, elle l' étudiait de loin, le suivait, s'en rapprochait, et souvent aussi, obsédée au même instant du doute inexorable, elle s'en détournait, — en se le reprochant. Le dii^anche, après la messe, elle sortait de l'église

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par une petite porte de derrière pour éviter les indigents postés à l'entrée principale. Mais là encore il y en avait toujours quelques-uns dont le regard singulier la rattrapait. Ne savaient-ils pas qui elle était? Chacun d'eux avait l'air de lui diïé en la dévisageant : « Inutile de te déguiser, va! Je te connais ! » Pouvait-elle raisonnablement, après cela, leur donner?

Les émotions, pleines et sans mélange, de la charité étaient donc bien rares pour elle ; et même en les éprouvant, elle n'en profitait guère, car, loin de s'y accrocher et de- chercher ensuite à les prolonger par le souvenir, elle les oubhait, plus vite encore que ses obhgés.

Pour s'affranchir, autant du moins qu'il était dans ses moyens, du fardeau de sa fortune, Mme Lesoir avait donc pris le parti radical non seulement d'en écarter de sa pensée l'existence, mais de demeurer étrangère à son administration et à tout ce qui pouvait en advenir, pertes ou bénéfices. Le maniement et le rendement de ses miUions étaient deux choses effrayantes dont elle ne consentait à s'entretenir avec personne, surtout avec elle-même. Capital, placements, revenus, elle voulait tout ignorer, toujours, jusqu'à son dernier soupir. Outre qu'elle n'entendait rien à ces questions, elle était déterminée, butée à ne pas les comprendre. Quand on entreprenait de les lui expliquer, elle coupait l'entretien. IntelUgentesans doute et au delà du nécessaire, elle aurait très bien pu, comme on dit, se mettre au courant; mais elle ne le voulait pas. Pai' principe d'abord, et par pru-

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dence aussi. Méfiante envers tous, elle songeait à se méfier également d'elle-même, redoutant, si elle se laissait instruire en ces matières, d'être séduite malgré elle, et d'y prendre goût. L'argent pratique tous les pièges. Et c'est pourquoi, entre elle et lui, elle avait creusé l'abîme.

Ses valeurs en portefeuille, sa propriété magnifique de Boulouris, convertie en sanatorium et que dirigeait avec succès le docteur Gaudias, un jeune médecin qu'elle y avait placé, l'ancien hôtel Tapard sis au quai Debilly et hermétiquement clos depuis la mort de son mari, et l'hôtel Pommelé où elle occupait une chambre de domestique dans les combles, et les nombreux immeubles qu'elle possédait dans Paris, et tout un quartier de Nice, et une forêt au Canada, et deux îles dans la Méditerranée, et la « raison sociale » enfin, la fameuse maison d'autos qui portait son nom réprouvé, son nom retentissant..., tout cela était censé appartenir à M. Brocatel. Aux yeux de tous, il en avait seul maintenant la propriété. Beaucoup, cependant, n'en croyaient rien et ne doutaient pas que, pour avoir en quelque sorte disparu extérieurement de sa fortune, la richissime veuve n'en fût pas moins restée la maîtresse.

Personne, en dehors de quelques intimes, d'une sûreté éprouvée, ne connaissait les arrangements combinés par Mme Tapard. Ces initiés, au nombre de trois, — pas plus, — étaient M. Brocatel, le docteur Gaudias et un abbé Chamaille dont nous parlerons bientôt. Ajoutons-y Belle-Julie, absolu-

252 IBÈNE OLETTE

ment sûre et attachée depuis son enfance au service particulier de Mme Tapard.

L'existence mystérieuse de Valérie n'était cependant pas un secret pour l'opinion publique. On savait qu'ayant rompu, depuis longtemps déjà, toutes relations sociales, et ayant prononcé des vœux de détachement, cette femme étrange vivait sous un faux nom, retirée quelque part, dans ce grand cloître qu'est Paris.

Où cela? Et sous quel nom? Voilà ce qu'on ignorait, et tous ceux qui avaient essayé de le découvrir s'y étaient lassés.

Les uns disaient que c'était une sainte, les autres une folle.

Dans les deux cas, une créature très dangereuse.

De quelque façon qu'on la jugeât, Mme Tapard, invisible, inconnue, anéantie, avait acquis la célébrité d'un personnage de roman.

En se dérobant à l'histoire, elle était entrée dans la légende.

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