LES COUDES SUR LA TABLE
D'une quarantaine d'années, digne de visage et de façons, la surveillante, Mme Farine, avait l'air d'une fermière attentive, sans dureté ni faiblesse.
Dans la petite pièce où elle venait d'introduire les réfugiées, elle alla tout droit d'abord à la jeune fille :
— Vos papiers? lui demanda-t-elle.
Celle-ci releva un visage envahi par l'angoisse :
— Je n'en ai pas.
— Vous n'avez rien sur vous pour prouver votre identité?
— Rien.
— Votre nom?
La jeune fille hésitait, comme prise de honte :
— Ah? Il faut?
— C'est indispensable.
Alors, elle laissa tomber, en baissant la voix :
— Votre profession?
— J'ai travaillé dans la reliure.
— Où demeurez -vous ?
Pas de réponse.
— Votre dernier domicile?
Même silence obstiné.
La surveillante écrivait. Elle articula quand elle eut fini :
— Passe pour cette fois. Mais la prochaine il faudra vous munir.
Puis, se tournant vers la femme au chapeau :
— Et vous, madame? Vous avez des papiers? Ce fut avec un soupir de confusion que la bouche
aux lèvres décolorées s'entr'ouvrit pour prononcer :
— Non, moi non plus. Je ne savais pas...
— Ah ! ah ! Vous voyez bien qu'elle vient pour la première fois? s'écria la bavarde qui, auparavant, avait dehors interrogé l'inconnue.
— Silence ! fit Mme Farine.
Et, continuant ses questions :
— Votre métier?
— Journalière.
— Vous demeurez?...
La femme au chapeau se balança de droite et de gauche, en un geste vague qui ne voulait rien dire ou qui pouvait à la rigueur signifier : « Je n'ai pas de résidence bien déterminée... Je demeure tantôt ici, tantôt là... partout et nulle part. »
— Bien. Comment vous appelez-vous?
— Lesoir... Valérie Lesoir.
— Espoir ! conclut, en ricanant, une des femmes. La surveillante avait l'habitude de ces échouées
d'un jour qui ne font que passer, qu'une crise de douleur, un désarroi de misère, un drame brusque et dur jette tout d'un coup à la sohtude, à la rue, pour une ou plusieurs nuits seulement, et que leur embarras, au lieu de les desservir, recommande.
— Je vous reçois aussi, dit-elle. Mais rappelezvous, il faut des papiers.
— Je me rappellerai.
Attirées et sympathisant déjà par ces analogies de situation, de délicatesse, de pudeur et de traitement, les deux privilégiées, qui venaient d'obtenir la permission de rester, s'étaient assises sur un des bancs de bois placés de chaque côté d'une grande table. •
Les autres femmes, d'un même mouvement instinctif, avaient toutes choisi le banc opposé.
Valérie Lesoir et Irène Olette, mieux vêtues, d'aspect bourgeois et presque aisé, seules en face des six envieuses qui leur faisaient vis-à-vis, et séparées d'elles par la barrière de la table ayant la soudaine valeur d'une démarcation, prenaient ainsi, malgré elles, une espèce d'ascendant.
On eût dit qu'elles présidaient.
La surveillante, ayant recueilli tour à tour les papiers gras et coupés aux plis que chacune lui tendait, avait regagné la chambre voisine pour y transcrire les noms sur son registre de service. Mais de là elle continuait à monter sa garde discrète et à observer par une lucarne vitrée, pratiquée dans le mur.
Cette lucarne, qui s'ouvrait, restait cependant close la plupart du temps, la direction intérieure, quoique ferme, étant douce et s' appliquant, dans les limites de la tolérance, à se faire oublier. A moins d'élever beaucoup la voix, on pouvait donc parler dans la pièce sans qu'on entendît à côté.
Pour l'instant, on se taisait. Un sentiment d'hostihté sourde à l'égard des deux femmes « bien mises » perçait dans l'attitude et jusque dans le silence des autres.
Cette réprobation muette avait commencé dès le vestibule, quand la femme Lesoir et la jeune fille, à peine entrées, avaient osé exprimer le révoltant désir de ne pas se déchausser... Et comme, à l'appui de leur prière, elles présentaient : l'une des bottines à talons plats qui, sans doute, n'étaient plus neuves, mais que l'on devinait avoir été récemment cirées, et l'autre des petits souliers de chevreau tout neufs, Mme Farine avait consenti.
Ensuite, même indulgence, inadmissible, malgré le manque de papiers! Et le règlement? De quel droit ces coquines l'esquivaient-elles?
Cependant, la surveillante, ayant achevé ses écritures, commanda :
— En bas, pour la douche !
Les femmes aussitôt s'étaient levées ensemble.
Excepté deux... les deux mêmes, les deux protégées, qui s'affichaient en dehors de toute loi !
Allaient-elles prétendre aussi?... Non ! cela n'était pas possible !
On les entourait, méchamment, avec des sourires de victoire anticipée..*
— Eh bien ! mesdames? invitait la surveillante, ... Mesdames !... pensaient, choquées, les autres,
sans réfléchir qu'on ne leur donnait pas à ellesmêmes un nom différent. Mais elles croyaient sentir que si le mot était semblable, le ton ne l'était pas.
La femme Lesoir s'était mise debout. Elle dit avec placidité :
— Je vous assure, madame, que je suis très propre, des pieds à la tête.
Il y eut un grand silence froid et il apparut que cela était vrai, éclatait. Il n'y avait qu'à la regarder. Elle ajouta, sûre d'elle :
— Dispensez-moi, je vous prie !
— Moi aussi ! implora la jeune fille... D'ailleurs, j'ai eu aujourd'hui tant d'émotions ! Je suis mal à mon aise.
— Alors, moi qui tousse ! protesta la bavarde.
— Et moi, tuberculose ! revendiqua, en se frappant la poitrine, la femme à la main brûlée.
— Eh bien ! toutes les quatre, vous ne descendrez pas, accorda Mme Farine. Et, tournées vers les autres :
— Les raisonnables, venez !
Elle prit la tête, indiquant le chemin, et « les raisonnables » la suivirent, flattées et fières de justifier leur bonne réputation.
Valérie Lesoir, Irène Olette, la bavarde et la harpie étaient seules à présent, deux d'un ijôté de la table, deux de l'autre. Les coudes sur la toile cirée, elles se considéraient. Adoucies par la dispense, les femmes du peuple cessaient de se montrer hostiles.
La brune luisante, celle qui louchait et toussait, saisit aussitôt la parole :
— Vous avez bien fait de jouer à la marquise. Aussi vous voyez? Tout de suite les égards. Pour ça, il faut de la toilette, et des ongles blancs. Nous autres, nous ne pourrions pas. Alors on grogne. C'est les deux manières.
— Oui. Mais si vous chavirez déjà, dit la harpie, ah ! je vous guette ! Vous n'êtes pas au bout.
26 lEÊNE OLETTB
— Qu'est-ce qu'il y a donc encore? ne put se retenir de demander la jeune fille.
— Oh ! rien de pernicieux ! Pour nous s'entend ! Mais pour vous, ça sera sévère.
— Mais non, rectifia la femme. Il y a la soupe, qui est chaude et bonne, je le sais. Et puis après, on se couche.
— Sur une paillasse? interrogea Irène.
— Dans un lit, affirma Valérie Lesoir.
— Un vrai lit ?
— Avec des draps. Des draps blancs.
Les deux pauvresses partirent d'un éclat de rire affreux qui était comme le vomissement de la gaité.
. — Pour la soupe, dit la harpie, je ne l'attaque pas, elle est convenable et on y revient... Mais les draps blancs? là, je t'arrête. Tu parles de ça comme d'un trousseau ! Où te crois-tu?
— Les draps sont un peu rudes, concédait la femme au chapeau.
— Dis que c'est des râpes !
— Mais ils sont blancs.
— Une demi-heure ! quand on vient de les changer! Et tous les dix jours. Le reste ils sont noirs, gris, verts, chocolat, toutes les couleurs, dégoûtants !
— Mais non, observa Irène, puisque avant on vous fait passer à la douche.
— La douche ! Te voilà bien ! La douche ! C'est du prospectus ! La douche ! Mais penses-tu que c'est avec une pomme d'arrosoir et deux ronds de petite pluie comme pour des fuchsias, qu'on va nous
avoir un ventre et un dos de satin? La douche ! Mais elle n'ôte rien ! Elle augmente plutôt ! Elle empâte. Faudrait rester dessous un mois ! Non. Vermine on est, vermine on reste. Et puis, d'ailleurs, les draps ne peuvent pas être frais. Tout de suite on les gâte.
— Comment cela?
— Parce qu'on prise, tiens ! Et alors on se mouche avec.
La jeune fille eut une grimace de dégoût :
— Tout le monde ne prise pas, déclara-t-elle.
— Tout le monde,
— Pas moi, ni madame, j'en suis sûre?
Et elle désignait la femme Lesoir.
— Non, pas encore, fit celle-ci.
— Eh bien ! vous priserez, affirma la mégère. C'est plaisir et consolation. En attendant, vous coucherez dans la toile du pauvre où il se frotte et sue, et puis demain matin, vous me direz si c'est de la batiste et si ça embaume !
Lancée, elle continuait :
— N'empêche que les lits sont bien sensibles, qu'ils ont du ressort et qu'ils remuent quand on respire. A la tête de chaque, il y a le nom de celle qui en a fait cadeau : Mame de Ceci, Mame de Cela... De la noblesse. Et aussi de la classe en dessous... Moi, celui où je couche d'habitude, quand je viens... il a été donné par Mame Tapard, la fameuse. Vous savez?
Irène fit signe qu'elle ignorait.
— Mais si, la veuve de Tapard, des autos ! Des miyions et des miyions ! Elle n'en connaît pas elle-
28 lEÈNE OLBTTE
même le fond ! Seulement, parlez-moi d'un timbre?... Il paraît qu'elle n'aime pas l'argent, même pas le sien. Elle vit en cachette, à l'écart de tout, et il n'y a qu'une chose qui la divertit : c'est pas d'aller au café, ni dans les bazars, ni à la mer, ni dans les Pyrénées, ni aux ballets russes, ni à l'église, ni au cirque, ni de boire, ni de priser... c'est de faire la charité, et à sa manière, à l'étouffée, sans dire : « V'ià qui je suis... l'hôtel où je demeure. » Une folle.
— Mais non, protesta Irène. Moi je comprends ça. L'avez-vous vue?
— Jamais. Y a pourtant de mes amies quand elles ne sont pas saoules qui content qu'elles l'ont vue. Mais je ne les crois pas.
— Pourquoi? demanda la jeune fille.
— Parce qu'elles ne sont pas d'accord. L'une dit qu'elle est petite, l'autre qu'elle est grande ; celle-là qu'elle est encore jeune et belle, un restant de salon, celle-là qu'elle est vieille et laide... Pas deux du même avis.
— Tout ça, c'est des fables ! conclut la bavarde.
— Mais non, déclara tout à coup la femme Lesoir, c'est la vérité ! Moi, je l'ai vue, cette dame, et je peux dire comment elle est.
— Comment?
— Ça n'est pas facile. Ni jeune ni vieille, ni grande ni petite, ni belle ni laide. Moyenne en tout. Et terne, insignifiante... Un brouillard de femme, une passante un jour de pluie, une voyageuse de seconde classe... ime chose habillée, n'importe comment, et que je défie qu'on remarque... à qui
même une concierge ne ferait pas attention ! Ainsi, moi qui vous parle, je l'ai vue, n'est-ce pas?
— Souvent?
— Plusieurs fois.
— Vous lui avez parlé?
— Jamais... Eh bien ! je n'arrive pas à me la rappeler, tellement elle est banale et ordinaire ! Pour me la retracer, j'aurais besoin de la revoir. Sans cela, impossible. Elle est de ces gens qui glissent, qui fondent, qui échappent... comme de la fumée...
— Aussi, ces espèces de phinanthropes, opina la bavarde, il faut s'en reculer. Ça porte malheur.
A ce moment, les quatre hospitalisées « dociles » qui étaient descendues, remontant de la cave, tout animées par la douche, coururent à la table, comme des écolières qui font irruption dans la classe. Deux s'assirent à côté d'Irène, et deux à côté de sa compagne. Une domestique, à figure osseuse et rébarbative, tarabustait le fourneau dans la pièce voisine, et la surveillante commençait à mettre le couvert. Elle apportait les assiettes, les cuillers d'étain, un broc de toilette plein d'eau. Une odeur de choux se répandait et tapissait les murs. L'horloge marquait huit heures moins cinq.
A huit heures juste on servirait.
A moins trois, deux nouvelles entrèrent ; la première, une femme de quarante ans, nu-tête, le cheveu rare, et plat, en galon, le crâne gris caoutchouc, avec une oreille en moins, et une fille en waterproof, coiffée d une espèce de suroit de toile
cirée noire. Elle offrait de gros traits et de gros os, un visage rond, blême et bouffi, des yeux de lapin, des lèvres rouges et charnues sur une bouche édentée, et, lui retombant plus bas que le front, une touffe de frisons paille au milieu desquels pirouettait un nez retroussé de Jocrisse,
Comme ses papiers usés et déchirés étaient illisibles, elle dit qu'elle s'appelait Florina Letronc et qu'elle était vendeuse. L'autre se donna pour souffleuse de vessies aux abattoirs.
Toutes les deux semblaient au courant des usages ; elles s'installèrent comme chez elles. Et les autres aussi ne paraissaient nullement dépaysées. L'approche du repas faisait de ce lieu d'asile ouvert à qui voulait, un endroit intime et mieux que clos : protégé, défendu, familial, un vrai logis, un appartement, un domicile personnel.
Irène Olette et Valérie Lesoir demeuraient seules des étrangères. Moins que des invitées. Des intruses.
Cependant, la servante aux allures de gendarme avait plaqué sans bonne grâce la soupière fumante au milieu de la table, comme on se débarrasse, en la posant à terre, de l'écuelle d'une pâtée, v'ian ! Et elle était retournée dans la cuisine où battaient sous son poing furieux les portes des gardemanger.
Maintenant, Mme Farine, debout, distribuait à chacune, assise et présentant son assiette, les deux cuillerées qui faisaient sa part.
Nulle impatience de mauvais ton. Pas une qui ne s'appliquât au contraire à montrer du calme et
de la réserve. « Et puis, quoi? Pour entendre plus d'une fois crier son ventre vide, on savait, mon Dieu, ce que c'était que d'avoir faim et même que de manger ! On n'était pas des gens de la lune, des empruntées qui n'avaient jamais commandé une sole au restaurant et qui allaient tomber en extase pour une portion ! »
Aussi la dignité la plus irréprochable était-elle observée. Les bras en l'air, les mains tendues qui malgré tout laissaient échapper : « Moi ! Moi ! Vite ! » ne tremblaient pourtant pas. Les yeux, qui, au fond et en pensée, dévoraient déjà, s'abstenaient de pétiller, s'éteignaient volontairement, et cette pudeur, cette retenue étaient plus éloquentes que l'impatience et la mimique immodérée de l'appétit, quand il ne s'observe pas.
La fille au waterproof avait quitté son banc pour aider la surveillante, et au fur et à mesure que celle-ci remplissait avec la louche une assiette creuse, elle la lui prenait, puis la repassait aux femmes, en commençant par les plus âgées. Chacune, baissant la tête, disait merci, tout bas, comme si elle était dans une chapelle. Bientôt elles furent toutes pourvues et le silence s'établit, le silence sacré des débuts de repas chez les miséreux. La main gauche ouverte en étoile et appuyée sur la poitrine, ainsi que pour y retenir une serviette, la droite manœuvrant la cuiller, ces indigentes mangeaient là comme si elles dînaient en ville, sans gloutonnerie, avec une convenance et une honnêteté parfaites. Le recueillement était profond, monastique.
32 IBÊNE OLETTE
A la première cuillerée, Irène soupira d'un air abattu :
— Je n'ai pas faim.
Valérie la pressa :
— Pourquoi? Cette soupe est très bonne.
— Je ne peux pas.
— On peut toujours, exhortait Florina. Forcez-vous. Moi, je passe mon temps à me forcer, pour tout.
Indifférentes en apparence, les autres avaient l'oeil braqué sur cette assiette qui peut-être allait devenir disponible, et quelques-unes se pressaient d'achever la leur.
— Non, décidément, dit Irène, en faisant signe qu'elle renonçait.
— Alors, vous me donnez votre part? demanda Florina, et sûre de la réponse, attrapant l'assiette comme si elle la chipait, elle l'offrit, d'autorité, à la femme essorillée. Celle-ci la prit et l'entama, sans interruption.
Valérie Lesoir s'était arrêtée également. Elle dit :
— Moi aussi, voilà que je n'ai plus faim, et elle offrit son assiette à la fille au^ waterproof qui l'accepta.
Mme Farine revint proposer une seconde tournée de soupe ; mais peu en profitèrent. Toutes maintenant se calaient sur la table, pesantes, consolidées. Une avait tiré de sa poche un tricot et des aiguilles, une autre découpait des étiquettes pour « l'Assistance au Travail ». La vendeuse attaquait un pilon de poulet froid qu'elle avait sorti d'un réticule où il se trouvait, à même la doublure,
en compagnie d'un bâton de raisin pour les lèvres, d'une glace ovale, d'un peigne cassé, d'un flacon d'odeur et de trois écrevisses « bordelaise ». Penchée sur un jeu de cartes étalées par petits paquets, la harpie avait commencé une réussite et de son pouce fourchu qui le molestait, elle en revenait toujours à un satané roi de carreau « qui la ferait crever ».
Comme Mme Farine était retournée dans la pièce à côté, les conversations allaient leur train. Irène et Valérie les écoutaient, sans s'y mêler.
Dans un torrent de propos, confondus, coupés et repris, on parlait des malices, des ruses, des moyens de se défiler du mauvais sort quand étaient écoulées les trois nuits accordées à Doudeauville. Réglementairement, on ne devait pas se représenter avant un mois. Mais en s'ingéniant et avec la connaissance du pays, ces trois semaines d'intervalle passaient vite. Il ne s'agissait que d'être au courant et d'avoir les bonnes adresses. Dans tous les quartiers de Paris on trouvait son blot.
Les voix énuméraient, enflées de complaisance : Y avait les boucheries, les rôtisseries... Y avait l'hospice, la caserne et les « bouillons », tous les grands machins où se capitonnent les rentiers et où, par derrière, à la petite porte, on avait toujours la chance d'attraper un fond d'artichaut, un grignon de côtelette. Des soupes? Ah! dame! tant qu'on en voulait ! Ça n'était pas rare. On en distribuait partout, à la vilJe et chez les bonnes sœurs ; et chez les laïques, chez les juifs, chez les curés. La calotte et les maçons, tout le monde en
donnait. Pour s'asseoir et se chauffer dans le jour y avait les bureaux d'omnibus et de tram, ceux de la poste, et les églises, les musées. Pour coucher, y avait les asiles de rechange où on se présente humble, à tour de rôle ; et l'été, ça allait tout seul, on dormait en plein air, mieux que la fenêtre ouverte I Seulement, il fallait savoir. Ménager ses toilettes d'abord. Ainsi, pour aller à l'hospitalité, c'était prudent de choisir tout ce qu'on avait de plus sale. — « Si vous n'avez pas d'haillons on vous en loue, et vous laissez vos beaux habits chez le marchand de vins, qui vous les garde. Gomme ça, on n'use pas ses fourrures... Comprenez? »
Irène Olette et Valérie Lesoir, auxquelles étaient adressées directement ces recommandations sur un ton maintenant amical, approuvaient çà et là, par politesse, et les autres, frétillantes d'avoir à instruire ces deux timides recrues en qui elles devinaient des novices, y mettaient une ardeur nourrie d'expérience. Grisées par leur bavardage, excitées par l'honnête effarement qu'elles s'amusaient à provoquer, elles entrèrent bientôt dans la basse révélation des méfaits qu'il est spirituel de commettre dans la maison.
Les carreaux cassés, les inscriptions tracées à la dérobée sur les murs, les taches, les dégâts, les crachats, les draps souillés, le sol et les parquets salis exprès, les cabinets d'aisance inondés, bouchés avec des journaux ou des torchons... toutes les farces ignobles, inventées pour la seule et abjecte joie de nuire, furent énumérées comme des choses naturelles...
Et puis, brusquement, sans raison, l'entretien changea de cours et s'aventura dans le domaine de l'envie, de la cupidité, des irréalisables désirs, des souhaits merveilleux...
Les pauvresses laissaient librement s'échapper le grand rêve éternel et fou qui, les hantait : celui de l'argent. >
Mais, si dans le fond le rêve était toujours le même, il différait dans la forme pour chacune. Le. poème des appétits, des soifs et des convoitises ne se ressemblait dans toutes ces imaginations et ces bouches que par les trois mots du début qui en étaient comme le titre général et la vedette flamboyante : « Si fêtais riche!.. . » Ensuite, il prenait, selon l'âge et le caractère de chaque inspirée, uni direction à part, un développement original et personnel : « Si j'étais riche, j'aurais une maison en pierre, à six étages, place de la Bastille. •^- Moi, une toute petite, en bois peint, dans une prairie. — Moi, j'aurais des bêtes; — Moi, un garçon. — Moi, je boirais du vin bouché à tous mes repas. — Si j'étais riche, je me paierais des robes, des chapeaux, des bijoux, des bottines en velours !
— Si j'étais riche, j'irais au théâtre, tous les soirs, avec des bracelets et une éventail en plumes !
— Moi, je me remarierais ! — Moi, je divorcerais !
— Si j'étais riche, moi, j'irais l'hiver dans le Midi, y jeter ma tuberculose ! — Moi, je m'offrirais Monaco pour la roulette. — Moi, si j'étais riche, affirmait la harpie à la main brûlée, je me ferais tout de suite arranger mon pouce en croquignole qui dégoûte le monde. — Moi, je ne pourrais pas
me faire recoller ma coquille Saint- Jacques, même pour cent mille francs, déplorait, philosophique, la femme à l'oreille rongée... Alors, à quoi bon la fortune? »
Florina, la vendeuse, qui n'avait rien dit, commença :
— Moi, si z' étais risse... (elle zézayait à cause des dents qui lui manquaient), elle s'arrêta une seconde, et puis, sérieuse : Ze ne fermerais plus zamais mes persiennes dans le zour, et z'irais à Lourdes...
Ainsi, les espérances, les regrets, les chimères confondant et assortissant leurs couleurs et leurs nuances, pareillement aux fusées et aux gerbes d'un feu d'artifice, édataient à la fois, et se croisaient, se répandaient d'un esprit à l'autre...
Irène Olette et Valérie Lesoir avaient, elles aussi, bien certainement leur : « Si j'étais riche? » Qui n'a le sien sur cette pauvre terre? Mais elles le gardaient pour elles, comme si elles craignaient de le compromettre en le formulant.
Elles se taisaient donc, tellement attentives d'ailleurs à écouter, qu'elles faisaient préférer leur silence.
Ayant secoué toute gêne, les femmes, redevenues commères ou mégères, parlaient vite et haut à présent, avec des grands gestes de populace, une mimique de marché, de lavoir et de trottoir. Cette dizaine de « modèles » du dénuement composaient, à leur insu, un puissant et splendide tableau animé, ravagé de passions, qui changeait et rebondissait sans cesse avec des disparates imprévues.
AtJX PORTES DU SOMMEIL 37
Tour à tour et presque en même temps, selon les alternances de tumulte et d'accalmie, c'était la Salpêtrière et le béguinage, le couvent et le dépôt. Où se trouvait-on? à Sainte- Pélagie, ou à Saint- Lazare? Sous l'aiguë et mince lueur de la lampe électrique fixée au mur, les visages prenaient, à chaque minute, aux jeux mobiles et profonds de l'ombre et de la lumière, une expression différente, un air d'époque, un aspect d'art et d'école, qui les retiraient du présent pour les renverser et les situer dans le passé de l'histoire, aux cimaises des musées de Flandre et de Hollande. Cette petite salle nue et froide, aux modernes blancheurs d'hôpital, n'empêchait pas les physionomies d'être par instants lointainos, de rappeler, par les ténèbres et les pâleurs qui se les disputaient, les Dante du clair-obscur, les génies de l'âtre enfumé, des lambris et des meubles noirs, les maîtres du velours et des trous de la face humaine. Elle devenait une galerie des plus fameux peintres du mystère et de la misère. L'un après l'autre, Rembrandt, Goya, Ribera, le Greco signaient cette toile incomparable unissant à la dignité des Le Nain, le rire d'Hogarth et les grimaces de Téniers.
Puis, comme les propos, ralentis, s'espaçaient et que, sur plus d'un visage inanimé déjà, se dessinaient les moufis et les sourires mortuaires du sommeil, une voix prononça, tout à coup :
— La prière !
C'était Mme Farine, grave dans l'encadrement de la porte.
Aussitôt, tout le monde se leva et toutes les
mains ensemble allèrent avertir le front, la poitrine et les épaules qui sont les quatre points cardinaux du signe de la croix. La prière, toujours la même, se composait d'un Notre Père et d'un Je cous salue Marie récités à haute voix et suivis de trois invocations : une à saint Joseph, une à saint Labre, une à saint Vincent de Paul, les trois grands saints de la pauvreté perpétuelle et de l'absolu renoncement.
A chacun de ces noms bienheureux, les femmes répondaient avec ferveur : « Priez pour nous I... » La gonfleuse aux abattoirs, de ses lèvres déformées qui embouchaient la cornemuse des vessies toutes chaudes, avait l'air de souffler des oraisonp. La harpie confessait humblement : « C'est ma faute. » Florina, les joues pleines, mais s'interrompant de mâcher par respect, avait ses deux grosses mains ramenées l'une sur l'autre sous son menton comme pour aller à la Sainte Table, et le Christ aux grands bras qui ne sont jamais fatigués d'être toujours ouverts, semblait pencher la tête exprès, pour écouter et tenir compte...
Enfin, le mot « Ainsi soit-il 1 » s'envola, comme un dernier soupir, et Mme Farine dit : « Au dortoir l »
A ce moment, Irène Olette s'approcha d'elle et d'un ton résolu : « Je veux m'en aller. »
La surveillante fit : Déjà?
— Oui. Je le peux? demanda la jeune fille. Je ne suis pas prisonnière?
— Nullement. Mais si vous n'avez pas de domicile, où allez- vous coucher ?
AirX PORTES DF SOMMEIL 39
— Je ne sais pas. Je veux partir.
— Demain.
— Tout de suite.
— Vous n'avez même pas mangé?
— Tant mieux. Je ne dois rien.
— Si jeime dehors I A cette heure ! Avec cette jolie figure !
— J'ai mon voile.
— Dans ce grand Paris !
— Je le connais.
— En pleine nuit !
— C'est moins dangereux qu'en plein jour.
— Et toute seule ! Y pensez-vous?
— Toute seule.
Et la jeune fille avança d'un pas.
Mais quelqu'un se détacha du groupe des assistants et dit :
— Non. Pas toute seule. Je l'accompagne. C'était la femme au chapeau, Valérie Lesoir.
— A moins, ajouta-t-elle, tournée vers Irène, que cela ne vous contrarie?
— Non, répondit brusquement celle-ci, vous je veux bien.
— C'est bon, conclut Mme Farine, je vais vous ouvrir 1 Et, les précédant, elle descendit les marches qui menaient du vestibule à la sortie.
Muettes de stupeur et pour ainsi dire déçues, volées, les femmes qui restaient, regardaient avec une hébétude haineuse les deux étranges camarades « qui ne faisaient rien comme tout le monde » fuir et leur fausser compagnie à la dernière minute... ; et Valérie Lesoir ainsi qu'Irène avaient de leur
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côté l'impression de se redresser, physiquement et moralement, de prendre mi parti radical et libérateur, de s'échapper... juste à temps.
Il y eut un bruit très doux de clefs et de serrure. Une bouffée d'air glacial entra. Deux formes noires se coulèrent dehors. Ce fut tout. On n'en saurait jamais plus long à la maison Dumolin sur les deux errantes qui, le 4 janvier 1914, venues séparément, étaient reparties ensemble deux heures après, sans avoir voulu se déchausser, passer à la douche, toucher à la soupe et rester coucher, — comme si elles s'étaient donné le mot.
ou VONT-ELLES?
Le temps était sec et froid. Le vent dormait Les étoiles brillaient, mais personne ne s'en doutait, car les lumières profanes et communes d'en bas empêchaient de voir celles d'en haut si belles, si pures, si délicates dans leur formidable petitesse et leur éloignement. 11 en est ainsi dans les villes ; les murs et les toits de l'homme interceptent les clartés essentielles ; le globe électrique d'un bouge aboht la splendeur lactée de la lune, et le réverbère éteint l'astre.
Les deux femmes prirent aussitôt à gauche, par où elles étaient venues.
Elles marchaient vite et sans parler. Leur seule
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idée, qu'elles n'avaient pas besoin de se communiquer, était de s'éloigner d'abord du lieu où elles n'avaient fait que poser un instant comme des oiseaux égarés, et de redescendre dans Paris, de regagner des régions où elles se sentissent moins ttrangères. Les boutiques étaient déjà presque toutes closes, sauf les débits de vins et les cafés qui demeuraient ouverts jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Dans la rue DoudeauvilJe, le Sauvage^ le Pan coupé^ le Verre « à soi », d'autres encore répandaient sur le trottoir de grandes lueurs pourpres, bleues, vertes, jaunes, qui étaient comme les projections des boissons versées à Tintérieur, l'irradiation des spiritueux, le prisme des grosses verreries, l'âme incendiaire des alcools ; et l'on eût dit aussi les flaques d'une immonde ivresse... diluée et lavée à force de rayons. Autour des boîtes à ordures pleines de richesses méconnues, les chiffonniers se penchaient, ouatés, silencieux, vêtus et chaussés de ces mêmes chiffons, de ces mêmes amadous, de ces loques et de ces mousses que piquait d'un coup sûr dans les limbes de la pénombre le bec de leur crochet.
En sortant de la rue Poulet, qui monte un peu, Irène Olette et Valérie Lesoir se trouvèrent place du Château- Rouge. Aussitôt, assaillies et presque gênées par la lumière tombant à flots de partout, elles s'arrêtèrent un instant.
— Si nous prenions le Nord-Sud? proposa la femme.
— Pour aller où? demanda la jeune fille.
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— C'est vrai, répondit Valérie. Continuons !
Et elle s'engagea sur le boulevard Barbes. Irène la suivit.
Là seulement, parmi la foule à l'indifférence accueillante, elles commencèrent à se ressaisir et à se calmer. Leur marche devint plus régulière. Tous les bruits les détendaient : celui des voix, le claquement des fouets, le timbre et la ferraille des tramways. Les rares magasins demeurés oaverts ne les tentaient pas, mais, sans suspendre leur marche, elles tournaient cependanc vers chaque devanture ime face tranquille. Irène fut . même attirée tout à coup par un étalage qui la fascina. Derrière les glaces d'une boutique étroite, mais profonde, et peinte en noir et argent, c'était une exposition serrée, une double haie, un chemin de couronnes mortuaires en perles, et il y en avait de toutes les tailles et pour tous les âges, pour toutes les parentés, jusque dans le lointain de la pièce où debout sur une chaise, une jeune mère, gracieuse et rose, avec un bébé sur les bras, éteignait le dernier bec Auer... La flamme blafarde blêmit, mourut, et l'antre lugubre fut à la minute comme im caveau d'où s'égrenait un éclat de rire d'enfant. <
Irène restait là, soudain réfléchie. On eût dit qu'elle priait. EDe avait les regards d'une femme à genoux.
Valérie l'entraîna.
Elles croisaient des ouvrières qui revenaient des ateliers les mains ballantes et vides, d'autres portant de lourds paquets dans leurs bras, ou dans de
petites voitures à roues basses qu'elles poussaient en s'y appuyant avec lassitude ; et encore des hommes fourbus avant l'âge, usés comme de vieux outils, courbés chaque soir un peu plus vers le ht défoncé qu'ils regagnaient.
Presque tous ces visages de peuple montraient les signes impressionnants dont la fatigue les marque et les griffe à la fin du jour, et les durs rayons des enseignes électriques, partout répandues, donnaient à leurs traits accentués une expression farouche, hostile, révolutionnaire. Que venaient faire là, d'ailleurs, ces ruissellements de feux, perfides évocateurs de la richesse insolente et des scandaleuses fêtes, parodie, bravade et clinquant, grimace de la lumière ? N'offensaient-ils pas les méditatives rentrées à la maison noire, les mornes retours du labeur, les amers épuisements? Ne blessaient-ils pas, en les dévoilant sans respect, ces joues grises, ces fronts terreux, ces paupières meurtries? Le chemin difficile et souillé que suivaient ces cœurs avait-il donc besoin d'être tant éclairé? L'ombre coutumière et propice à ces enténébrés n'eût-elle pas accompagné leur marche avec plus de clémence?... l'ombre, dédale que perce si bien leur prunelle et que connaît leur pas. Dérision ! Tant de lampes dehors, lorsque chez soi, souvent, on n'en avait pas ime !... Mais non, ces gens qui se hâtaient, hommes, femmes, enfants, — ceux-ci moins nombreux, la plupart étant couchés, — et aussi les vieillards qui, malgré leur lenteur, ne sont pas les moins pressés, les moins avides, tous aimaient visiblement, ado-
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raient ces artificielles clartés. Loin de paraître en souffrir, ils les recherchaient, s'y baignaient au passage. Papillons de la cave ou phalènes des toits, ils allaient à la flamme, aux grands flambeaux des rues, à ces décevantes blancheurs d'orage dont leur âme restait éblouie sans en être illuminée...
Côtoyant le Barbes- Palace et laissant à leur gauche l'enfilade obscure de la rue de la Goutted'Or, Ips deux femmes voyaient se dresser à droite une masse imposante, surmontée aux angles d'un dôme auquel la nuit, qui solennise tout, permettait de prendre à ses frais des airs de petit Panthéon. D'une élévation administrative et de dimensions pour ainsi dire publiques, ce monument pouvait représenter un temple, une Bourse, une Chambre de commerce, un Crédit financier, un marché, et il y avait bien un peu de tout cela dans la réalité, puisque c'étaient les magasins Dufayel.
Les désignant à la jeune fille, Valérie Lesoir, pour dire quelque chose, lui demanda :
— Y êtes- vous allée?
— Cette semaine, répondit Irène. Mon deuil en vient.
Et comme si « le deuil », à cet appel, voulait manifester, le voile de crêpe se leva soudain pour battre ainsi qu'un drapeau...
Retentissant du tapage des trams à trolley et du métro qui, en cet endroit et sur une assez longue étendue, roule à l'air libre, le boulevard Rochechouart s'ouvrait devant les deux femmes. EUes le prirent..
Elles le prirent avec la décision de ceux qui ne savent où ils vont, qui ne vont nulle p,art, mais qui n'hésitent pas à s'engouffrer dans l'incertitude. Vous avez vu souvent des chiens galoper tout droit, comme des fous, dans les rues, traînant un bout de corde qui les étrangle à moitié, et bousculant tout ce qui leur fait obstacle... C'étaient des chiens perdus qui s'efforçaient de rejoindre..., de retrouver..., et qui se ruaient vers leur désir, même s'ils n'étaient pas dans la direction... Eh bien ! la femme Lesoir et la jeune Olette donnaient également, quoique sous le dehors d'un calme parfait, l'impression d'être perdues et d'aller cependant tout droit. Chacune suivait l'autre, et personne ne conduisait. Elles avaient le sentiment réciproque de leur paisible désarroi et elles ne tenaient pas plus à l'approfondir qu'à le dissiper. Elles n'étaient même pas éloignées de s'y plaire, d'y trouver une espèce de charme inquiet et d'angoisse savoureuse. La femme met un peu de volupté dans tout. Suffisamment occupées pour l'instant par leur mutuelle présence et l'étrangeté de leur réunion, elles se contentaient de marcher, de faire du chemin, attendant sans fièvre je ne sais quoi d'imprévu qui ne pouvait manquer de les fixer, là où il le faudrait.
Penser? Ce serait pour plus tard, quand on serait arrivé.
Arrivé où? et à quelle heure? Peu importe. On verrait. Il n'y avait, en ces minutes rapides, transitoires, qu'à gagner l'endroit mystérieux et inconnu qui vous réclamait,' vous happait de loin
et vers lequel on se dirigeait, les yeux bandés par l'ignorance. Justement, de grandes et larges voies, comme faites exprès, s'offraient, se présentaient, se prolongeaient, béantes, faciles, pareilles à des nasses merveilleuse^, pleines de bruit et de lumière, attirantes à ce point qu'il semblait impossible de ne pas s'y jeter, qu'on en éprouvait le besoin... Évidemment, c'était par là, de ce côté, que se trouvait l'endroit où on devait aller. Tous ces feux distribués avec une abondance inouïe et providentielle à la façade des cinémas et des cafés-concerts, au front des cabarets, des « abbayes », des hôtels et des logements, n'étaient ainsi allumés que pour montrer la route et l'éclairer.
Elles allaient donc, du pas certain des personnes qui rentrent. Rien ne les troublait et ne les détournait, ni les ivrognes, ni les rôdeurs. Protégées par la dignité de leur attitude, elles passaient, simplement, à travers les menées impures. Des ombres hideuses d'hommes et de femmes que leur venue, aussitôt signalée, remuait de loin et qui s'élançaient à leur approche, à trois pas d'elles s'arrêtaient tout à coup, comme frappées d'une baguette magique, et se dissipaient. Elles faisaient renoncer le vice et le fendaient, sans qu'il les effleurât ; elles opéraient parmi la foule grossière et hardie cette division tranchante et salutaire que produit la proue quand elle coupe le flot pour créer le sillage. Celui-ci ne quitte pas la barque, il continue bien de l'accompagner un instant, mais il s'écarte d'elle, il se tient à distance, en s'éloignant de plus en plus, et, pendant qu'il la suit encore, il parait
l'escorter. La modeste tenue de Valérie Lesoir, la décence de sa pauvreté, ses tristes regards, ses cheveux gris incapables de se déranger commandaient aussi le respect, et les crêpes qui enveloppaient la noble jeunesse d'Irène la défendaient de toute atteinte. Le grand deuil apporte avec lui la sauvegarde de la mort ; le voile noi" qui recouvre une vierge ajoute à ses blanchei rs. Ainsi ces femmes s'avançaient-elles dans une absolue sécurité, défendues par elles-mêmes et le rayonnement de l'innocence. Une grâce majestueuse ornait leur démarche. Les quatre rangées des arbres chétifs et défeuillés du boulevard devenaient à leur passage des arbres de jardin. Comme elles glissaient au milieu de tout, il semblait que tout glissât sur elles : les souffles, les pensées mauvaises, les honteux désirs, les cris, les chuchotements, la musique des orchestres, les sifflets, les hoquets, les paroles et les haleines. De fait, elles ne voyaient et n'entendaient rien ; elles agissaient dans une atmosphère de rêve. Savaient-elles seulement quel était le quartier où elles se trouvaient, le nom des boulevards qu'elles avaient déjà suivis, des places qu'elles avaient traversées, des rues qu'à toute minute à leur droite et à leur gauche elles laissaient après elles? Avaient-elles le temps et l'idée de coordonner un itinéraire et de s'y conformer, d'observer les innombrables lieux de joie dont l'aspect suffisait à les rembrunir, de noter les « délices », les perchoirs, les skating et les Trianon? Étaientelles en état d'esprit de s'intéresser à la comédie, au spectacle, aux mille petits drames du trottoir
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et de la chaussée, du seuil et de l'impasse, de la ruelle aux profondeurs d'encre, et de la terrasse énigmatique du bar? Il s'agissait bien, en vérité, pour elles, d'apprendre que cette boutique basse et rouge comme une guillotine était le cabaret de Bruant et que, non loin, les deux restaurants contigus, dort les devantures brillaient si fort, se nommaient la Chope du Nègre et le Lapin argenté... Non, tout cela défilait devant leurs yeux sévères sans y entrer, sans semer en elles le moindre grain de souvenirs. Au bout d'une seconde, elles avaient aisément oublié les grands immeubles ternes, privés de fenêtres, où les ateliers des peintres et des sculpteurs superposent du haut en bas leurs baies dépolies, les maisons carthaginoises à cabochons bleus, la rotonde vieillotte du cirque Médrano, le bassin d'eau pourrie et à moitié gelée de la place Pigalle qui, à certaines aubes couleur de Mercredi des Cendres, vous donne l'envie du suicide tout habillé, et les officines à chansons, les marchands 'de vins esthètes, les boîtes du rire et des sanglots, les bonbonnières de terreur, les guignols du crime, les ailes disloquées du Moulin- Rouge qui s'effrite, et toutes les Pagodes, tous les Trous d'Art et de Visions... qui n'étaient point le paradis de leur simple rêve, l'oasis de leur espérance...
Après les débauches lumineuses de cette longue et bruyante foire, l'avenue Rachel, caverne étroite d'ombre, avenue de glace et de silence, avait un moment ralenti leurs pas. Les magasins des fleuristes funéraires et des tailleurs de marbre, absolument éteints, montraient, derrière le froid rideau
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des vitres, leurs modèles de croix si lourdes à porter et leurs pots de fleurs fatidiques. Au fond, se devinait l'entrée de la Cité des Morts, plongée, descendue dans une écrasante et formidable paix. Ils étaient là ! si près et si loin des faux vivants ! A deux pas des autres hôtels « au jour et à la nuit », tout à côté des trottoirs et des alcôves... Plus de lumière ici. La solitude et la noblesse des ténèbres. Ils étaient là je ne sais combien de milliers ayant fini leur fête, et l'endroit où ils se trouvaient sûrement tous était si calme et si désert qu'il semblait inhabité ! Eux seuls appréciaient maintenant l'aberration du bruit, la mansuétude du silence. Les deux femmes regardaient dans leur direction, retenues par des pensées qui leur étaient communes. Ce n'était pourtant pas là qu'elles allaient?... mais ce coin, cette « échappée » leur était douce, leur procurait à elles aussi, en passant, un champ de repos... Toutes les deux, sans que l'une ait eu le temps d'imiter l'autre, firent avec pudeur un petit signe de croix. Et elles repartirent, continuant toujours de se rendre malgré elles vers le but incoupçonné. N'est-ce pas d'ailleurs la règle, la loi? Même quand on croit savoir où l'on va, y va-t-on vraiment? Connaissons-nous bien tous les détours dont sont faites nos lignes droites, toutes les brisures subies et nécessitées par nos résolutions? De quelque rectitude que l'on se flatte, la vie, c'est dévier sans cesse, en s'eiïorçant de réduire au minimum la déviation originelle. Dans toutes nos volontés, dans tous nos desseins, dans tous nos trajets^
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nous ressemblons au nageur qui, de bonne foi, s'imagine traverser directement le fleuve sans s'apercevoir de la distance à laquelle, par rapport à son point de départ, il atteint la rive opposée. Nous n'oublions que le courant, dont nous sommes le jouet éternel, qui le plus souvent nous entraîne ailleurs, nous fait obstacle au lieu de nous aider et nous repousse encore, même quand nous le remontons. Mais qu'importe l'écart, pourvu que l'on aborde?
Cette ingrate et flottante métaphysique, dans tout ce qu'elle avait de vague et d'impénétrable, d'obscur et de déconcertant, d'étrange et d'illimité, la statue de Fourier, à l'angle du boulevard, la rappelait en la rapetissant. Mais, parmi ceux-là même qui de longue date connaissaient ce vieil homme en bronze, assis sur un roc, la canne entre les jambes, combien savaient qu'il était l'image du « prétendu » « Révélateur des lois de l'harmonie universelle »? On le prenait généralement, en ne se trompant qu'à moitié, pour un philanthrope, un rêveur, un poète, une espèce de Déranger mathématicien dont il avait un peu la redingote, le faux-col bourgeois et la tête inclinée, à la calvitie populaire. Moins que personne, ces deux pauvres femmes, promenées et conduites en même temps par le destin, pouvaient se faire une idée de l'extravagant sociologue et de sa bizarre cosmogonie. Elles passèrent près de lui sans ressentir la moindre « attraction ».
L'immense cage vitrée du Gaumont-Palace arrondissait dans le ciel brumeux la coupole
de ses blancheurs, et place Clichy, du haut de son bastion de pierre, Moncey, fougueux, frénétique, dressé sur la pointe des bottes, continuait, comme en 1814, à défendre la barrière en hurlant aux soldats. On n'avait pas besoin de distinguer ses traits pour en garantir l'héroïque fureur. Le geste de son poing fermé sur la poignée du sabre exprimait dans l'obscurité que sa bouche était grande ouverte. Irène et Valérie venaient de s'engager depuis quelques minutes sur le trottoir de droite du boulevard des Batignolles quand, tout à coup, la jeune fille s'arrêta.
— Qu'avez-vous? lui dit sa compagne. Êtesvous fatiguée?
— Non, mais, — et Irène sourit comme pour se moquer d'elle-même, — voilà qu'à présent j'ai faim.
— J'en étais sûre. Pourquoi n'avez-vous pas pris cette soupe, là-bas? Elle était bonne.
— Je ne pouvais pas. Et vous aussi, vous n'avez pas pu.
— J'aurais très bien pu la prendre, mais je ne voulais pas que vous fussiez seule à la refuser.
— Alors, c'est pour moi que vous vous êtes privée ?
— Je n'ai jamais grand appétit et je mange à toute heure.
— Mangeriez-vous, à présent ?
— Si vous me tenez compagnie.
— Vous avez donc de l'argent?
— Un peu.
— Moi aussi.
^- Mais, pourquoi alliez-vous à l'Hospitalité, fit là femme Lesoir, puisque vous aviez de l'argent ?
— Je ft'eïi avais pas assez pour obtenir dans un hôtel une chambre convenable. Et vous?
— Moi, c'était aussi la raison. Et ptiis... il y en avait une autre.
— Laquelle?
— J'étais allée là-bas parce qu'il le fallait, que je ne pouvais pas m'en dispenser. Je devais y faiï'ë une commission, très importante.
--Ah?
— Oui.
— Mais alors, cdtte cOmm[issioti ? Voué ne l'avez pas faite?
• — Je Crois que Si.
— J,e ne compretids pas.
— Vous n'avez pas besoin de comprendre. Allons dîner. Là, tène:^^ dans ôé petit restaurant, devant lequel nous sommes, — elle jeta les yeui à l'intérieur, — il n'y a pas de monde, nôtis serons tranquilles. Combien avez-vous?
— Uti frand.
— Moi, quatorze sous. Venez !
Et poussant la jeune fille, Valérie entra avec elle à la Sortie des Bains. C'était le nom du restaurant, ainsi appelé à cause de sa proximité avec les bains Tivoli, situés de l'autre côté de la fue deë Batignolles,