‹ Iréne OletteChapitre 21 sur 37 · ET ELLE ENTREVOIT UN PRÊTRE · texte numérisé non relu

ET ELLE ENTREVOIT UN PRÊTRE

Laissée seule, Irène s'était aussitôt levée et habillée. Il lui tardait de quitter sa chambre où persistait la présence de Gaudias. Mais en s'efforçant de chasser d'elle la pensée du docteur, elle ne faisait que l'y retenir.

Elle sentait bien que son départ, momentané, ne l'avait pas débarrassée de lui.

Elle se préparait à sortir quand sur le seuil elle se trouva en face de Mme Lesoir et d'un prêtre d'une soixantaine d'années qu'elle devina tout de suite être l'abbé Chamaille.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit-il, je ne voulais pas vous déranger. C'est madame qui a insisté pour que je ne m'en aille pas sans vous voir, ne serait-ce qu'une minute. Après le bien qu'elle m'en avait appris, pouvais-je me dérober? Mais n'ayez pas peur. Je ne viens pas faire mon métier. Vous n'aurez pas aujourd'hui, après le médecin du corps, à subir avec moi celui de l'âme. Je suis monté pour être agréable à madame.

— A M. Brocatel d'abord, rectifia Valérie.

— Oui, aussi ; et puis pour vous dire que si, tout de même, vous pensiez avoir besoin d'un conseil, plus tard, d'un bon avis, en dehors de toute question religieuse, vous n'avez qu'à faire un signe, je vous les donnerai en ami, et sans absolution, — il se mit à rire, — ou avec, à votre choix! Voilà. Où on me trouve? En face, chez ces Dames, tous les jours, jusqu'à midi.

Et par la fenêtre, il montrait avec obligeance le couvent, d'un air qui signifiait : « Vous voyez comme c'est simple? »

Il salua, remit sur sa tête son chapeau, râpé et agrandi à l'usage, qui lui entrait jusqu'aux yeux, et il se retira, brusquement cordial, laissant cette clarté que produit la vertu.

« CE n'est rien »

L'abbé Chamaille différait tout à fait, dans l'intégralité de sa religion, du brave homme d'église incolore et banal qu'on aurait pu croire.

C'était mieux que ce qu'on appelle « un curé » : c'était « un prêtre ». Et un prêtre d'aujourd'hui qui ne se défendait même pas du reproche d'en être un de demain.

Bon, perspicace et généreux, tolérant puisque prévoyant, il avait le cœur et l'esprit également ouverts à toutes les aspirations d' autrui comme à toutes ses négations.

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Moins il absolvait la faute et plus elle était énorme, plus il s'efforçait de la comprendre.

Les erreurs l'apitoyaient et les détresses de tout genre excitaient son zèle.

Brave, il cherchait l'adversaire et courait au feu qu'il traversait sans se brûler. Il aimait l'ennemi afin de pouvoir mieux le vaincre.

L'incrédulité le tentait ; et, loin de le rebuter, les méchants exerçaient sur lui une irrésistible attraction. Il leur voulait d'autant plus de bien.

Les consciences égarées, les âmes perdues formaient pour lui la clientèle de choix, celle des impénitents rêvés. Ceux-là surtout, les grands pécheurs, les classés, les réputés étaient sa convoitise et son péché à lui, — - car il éprouvait à s'y livrer une telle jouissance qu'il s'en accusait parfois tout bas. — Mais il y retombait néanmoins sans cesse avec la même allégresse. Il sentait tellement que là était sa vocation, sa tâche nécessaire !

Même quand il se laissait entraîner trop loin dans cette voie, au point d'en éprouver de gros ennuis, il demeurait inaccessible aux regrets et au repentir, et sans se plaindre il acceptait les dommages qui en résultaient comme une juste épreuve, comme une compensation, trop légère encore, pour les faveurs que Dieu lui ménageait dans ce périlleux et passionnant apostolat.

C'est ainsi qu'ayant entrepris, environ dix ans auparavant, d'amener à des sentiments moins haineux envers le catholicisme, le député Merladeau, le terrible extrémiste dont il dirigeait la femme très pieuse, et pratiquante en secret, il

s'était «VU, par suite de dénonciations et de vilaines manœuvres de presse, publiquement accusé des plus basses intrigues. Des lettres de lui, — le lecteur s'en souvient peut-être, — écrites à ce sujet à Mme Merladeau et qu'on avait volées à cette dernière, avaient été publiées. Pour éviter que l'incident ne tournât au scandale, l'abbé Chamaille avait dû, sur les affectueuses suggestions de ses supérieurs, donner sa démission de premier vicaire à Saint-Eustache, et, après un voyage de plusieurs mois pendant lesquels tout s'était oublié avec cette facilité qu'ont à s'évanouir à Paris les innombrables émotions qui partout à la fois naissent et meurent, il avait été rappelé pour occuper la place d'aumônier chez les DaiQes de Saint-Maur. Il s'y trouvait parfaitement heureux, mais loin de se rouiller dans ce poste de tout repos, son ardeur, jamais ralentie, n'avait fait que croître et s'impatienter davantage. Médecin, rebouteur et chirurgien aussi des âmes, il avait, mieux que le goût, la frénésie des grandes opérations morales.

Il connaissait Valérie depuis 1902. C'était elle qui, à la fin de cette année où elle avait perdu successivement sa fille et son plus jeune et dernier fils assassiné, était venue le trouver, sous le coup de ces deuils, et lui avait demandé de la soutenir.

Il l'avait accueillie avec cette gratitude émouvante et active qui opérait aussitôt. Elle s'était alors, au point de vue de sa conduite intérieure, absolument remise entre ses mains, et comme il entretenait déjà d'étroites relations avec M. Brocatel, ce pauvre père dont il soignait aussi l'in-

guérissable chagrin, cela avait créé entre ,eux trois une intimité de confiance et d'affection exceptionnelles.

Quand Valérie, devenue veuve en 1906, avait pris le parti de fuir la vie mondaine, — à laquelle cependant elle accordait si peu, — et de se cacher désormais sous ce faux nom de Mme Lesoir, c'est à l'abbé, en premier, dans sa petite chambre blanche et froide du couvent, qu'elle en avait fait l'irrévocable confidence.

Auprès de lui seulement elle obtenait la quiétude qui lui manquait toujours, et qui la désertait, dès qu'elle avait quitté le prêtre.

Cette quiétude, l'excellent et charmant homme l'imposait à tous par sa gaîté.

Il était gai : sans défaillance et sans excès.

Sa gaîté se distinguait par on ne savait quoi de savoureux, de sympathique et de profond, qui la rendait prenante et originale.

Elle ne faisait pas de bruit, mais de la lumière. Il y avait en elle, une puissance divine. Elle appartenait à l'abbé. Il semblait qu'il en fût l'inventeur et qu'il en possédât le secret. Et il l'exerçait avec une telle perfection d'afîabihté et une telle fraîcheur d'esprit, de candide malice, que, même s'il avait consenti à donner sa recette, on eût été découragé à l'avance de savoir l'appliquer comme lui.

Toujours égale et pourtant vive, sa gaîté ne fatiguait jamais, tout comme elle n'avait jamais l'air non plus de se lasser.

Elle n'éclatait pas, elle moussait et pétillait.

pour ainsi dire, avec une effervescence délicate ; elle observait sans effort toutes les nuances du tact et de la mesure ; elle ne blessait ni ne choquait personne, en aucune occasion. L'abbé pouvait se la permettre à coup sûr dans n'importe quelles circonstances ; elle était incapable de détoner.

Rien ne la gênait, ni ne l'arrêtait. La tristesse, oui, la tristesse aussitôt la rendait naturelle et la justifiait ! C'est là surtout — le croirait-on? — qu'elle paraissait à sa vraie place et faisait merveille. Loin d'être machinale et intempestive, elle avait les dessous de la réflexion. Vous eussiez dit un agréable vœu contracté un matin de Pâques par ce croyant limpide, un doux devoir qui ne lui coûtait pas. Puisque sa gaité était déjà le penchant de sa jolie nature, il avait trouvé juste et bon qu'elle en devînt le relief.

On n'avait jamais vu l'abbé pleurer; et cepen* dant il se trahissait plus sensible que ceux qui sont gonflés de larmes.

C'est le sourire qui témoignait chez lui les impressions et les émois, tous les sentiments. Il était à la fois, ce sourire, une politesse, une intelligence, ime détente et une énergie ; et aussi une pitié, une consolation ; et aussi une sagesse, une obéissance, une philosophie.

Et il était d'autre part, avec la même vivacité, un blâme, un reproche, une résistance, un refus, une menace ; il attestait et il protestait. Selon la minute et l'ordre de la circonstance, il allait jusqu'à signifier le mépris, la révolte et l'indignation

dont il paraissait alors, à la lèvre ferme et fîère, comme l'étrange fleur remontante...

On s'explique donc la force de séduction et la persuasive autorité de 6e sourire doué d'un aussi riche ensemble d'expressions, chrétien et stoïcien, évangélique et caustique, intransigeant et bien disposé, passant en une seconde de la mélancolie à l'enjouement et du calme à la bataille.

Mais le sourire de la bouche est incomplet et manqué si celui des yeux ne l'accompagne et n'y ajoute sa flamme. Les yeux de l'abbé Chamaille souriaient aussi et à leur manière, encore plus vive et plus aiguë. Ils allaient, dans leur liberté, infiniment plus loin. Sous la chenille d'un sourcil touffu, c'étaient des yeux étincelants et noirs, toujours allumés et braqués, perçants et volontaires, dont la clairvoyance gaie vous traversait de part en part, comme une épée, — qui ne ferait pas soufi'rir. Leur indépendance était telle qu'eUe proclamait celle de l'esprit qui, tout en se taisant, éclatait en eux. Criants de vérité, ils bravaient le mensonge et gênaient la ruse par leur franchise insoutenable. Il y avait, dans leurs sombres fourneaux, de l'acier et du charbon. Ils plantaient sur vous des dards, et leur braise parfois vous brûlait, vous forçait à reculer. Ils posaient de hardies questions dont ils lançaient les premiers à l'instant la vaillante réponse. Ils avaient d'indiscrets fixements qui débridaient la plaie de vos secrets. On se sentait devant eux le cœur tout nu et l'âme dévisagée.

A d'autres moments, ils s'armaient d'audace et

de verve mordante, et leurs prunelles de la couleur du café, du tabac et du jais, étincelaient d'assurance et se chargeaient de provocation. Savants et discuteurs, causeurs acharnés, prompts à l'attaque, à la riposte, au sous-entendu, à l'allusion, ils devenaient alors pareils à ceux qu'on admire encore aux portraits des abbés et des philosophes d'autrefois, tout galvanisés d'un feu spirituel et d'une chaleur d'encyclopédie. On y retrouvait des regards de pastel du dix-huitième siècle, et il n'était pas d'ailleurs jusqu'à la figure si fine et si bien coupée de l'abbé où ne parussent fréquemment, — dans le jeu des traits et les rapides croquis de la physionomie, — des expressions de Voltaire et de Diderot, d'un prince de Ligne ou d'un Beaumarchais. Son menton sec semblait fait pour décocher la pointe ; ses dents étaient petites et serrées pour les mots à l'emporte-pièce, et ses cheveux, auxquels le fusain des yeux, en accentuant leur blancheur, donnait un air poudré, lui volaient un peu en arrière et au-dessus des oreilles comme ceux d'une perruque à la Galiani.

Et puis, instantanément, ce sourire et ces yeux de bataille, éteignant leur fougue et renonçant au défi, s'emplissaient de tendresse et de compassion, sans perdre pourtant une parcelle de leur ordinaire gaité. Elle restait, mais en se transformant.

Une parenthèse. Quand on regardait avec attention l'abbé Chamaille, Brocatel et Gaudias, on était frappé de voir que ces trois hommes, quoique n'ayant, par leur nature et leur profession, rien de commun entre eux, s'appareillaient pourtant srâce

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à leurs yeux, de même couleur et de beauté rivale.

Sans compter le propriétaire, presque tous les habitants du vieil hôtel Pommelé offraient d'ailleurs curieusement ce signe distinctif.

Depuis ceux de Mme Lesoir, bruns, troublés et profonds jus(ju'à ceux de Belle- Julie, la disgraciée, qui reluisaient comme deux grains de petit raisin noir dans son masque barbouillé de lie, tous les yeux qui vivaient et brillaient dans cette demeure étaient remarquables. La famille Paradour, dont nous pai'lerons bientôt, en possédait pour sa part avec le colonel, sa femme et ses trois filles, cinq paires magnifiques. Tous les ciels de la Hollande emplissaient et faisaient rêver ceux du bon Pootius. Ces demoiselles Dandin montraient dans les leurs les plus franches colorations du passé. Le chat Plouf enfin, avec l'or de ses deux veilleuses, et même la poule Bobine, avec sa prunelle en cocarde, étaient à la hauteur.

Mais revenons à l'abbé.

Il avait une phrase favorite qui composait le titre original- de son personnage et qu'il eût fallu, pour l'achever, écrire en légende au bas de son nom.

Il disait : Ce n'est rien.

Ne croyez pas à un tic de langage, à une de ces locutions adoptées par hasard et n'ayant aucune raison d'emploi. Non. La phraro de l'abbé Chamaille était choisie et voulue. Elle prétendait, — chaque fois qu'il y avait recours, — fournir l'explication par excellence, et conclure, catégorique.

La pTêtre l'appliquait à tout.

Du matin au soir, les gens se jetaient chez lui, pauvres et riches, et l'assaillaient. Il savait, du premier coup, discerner leurs tourments.

— Allons? Quoi? Qu'y a-t-il? disait déjà le beau sourire. Et chacun se lançait aussitôt à clamer sa peine, ou à la raconter :

— Mon meilleur ami m'a trahi.

— Ce n'est rien.

— Je suis ruiné !

— Ce n'est rien.

— Mon mari ne m'aime plus.

— Ma femme m'a trompé.

— Ce n^est rien,

— Je ne mange plus, je ne dors plus.

— On m'opère jeudi prochain.

— Ce n^est rien,

— Je vais devenir aveugle !

— J'entends des bruits affreux !

— Je sais que je suis condamné !

— C'est la tuberculose.

— C'est la paralysie.

— C'est un cancer ! Ah ! mon père ! mon père !

— Ce n'est rien,

— Je souffre mort et passion.

— J'ai peur de tout, de la vie !

— Je suis effrayé de vieillir !

— J'ai l'épouvante de la mort I

— J'ai la foUe du doute !

— Je voudrais pleurer, croire, prier ! Je ne le peux pas !

— Ce n''est rien! Ce n'est rien!

Et quand quelqu'un s'écriait qu'il avait perdu son enfant, ou son père ou sa femme, tout ce qu'il aimait, alors l'abbé ne disait pas les trois mots étonnants, mais son regard les prononçait ; et en même temps, — sans lever le bras bien haut et en inclinant la tête, — il montrait du doigt le ciel, ce qui signifiait ; « On se retrouvera. »

Les trois mots tombaient toujours, sans variante ni même la moindre nuance dans l'inflexion de la voix, selon la gravité des cas. Ils tombaient, murmurés vite, en passant, mais soulignés par les yeux au fond desquels scintillait le diamant de la foi.

En effet, loin de trahir un scepticisme dont ils auraient pu former la devise courante, ils exprimaient une sollicitude. Loin de se désintéresser, ils participaient. Au lieu d'opposer une fin de nonrecevoir, ils offraient un accueil. Au lieu d'être une marque d'indifférence, ils prouvaient l'attachement.

Dès lors, ce n'est rien ne voulait pas dire : De quoi venez- vous me parler? Je ne le prends pas au sérieux! Petite chose! Où avez- vous la tête? Laissez donc cela! Que voulez-vous que ça me fasse?

Mais ce n'est rien disait clairement : Je sais ce que c'est. Ne vous désolez pas! Qu"* est-ce qui dure? Ainsi, calmez-vous. Confiance! Attendez demain. Ça passera. Je vous le promets! Vous le voyez bien, d'ailleurs, puisque je souris? Sans cela sourirais-je? Et puis, je vous connais, vous serez les plus forts. Je vous le garantis. Plus forts que le mal et que la douleur, plus forts que la vie et la mort! Tout n'est

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rien. Il n'y a que Dieu, Tenez bon! Jusqu'au bout! Plus qu'un instant! Nous arrivons!

Ce chaud langage, on l'entendait, quoique muet, et tous, après l'avoir compris, s'en retournaient rassérénés.

C'était leur tour à présent de sourire.

Vous pouvez désormais vous figurer le rôle considérable que jouait l'abbé dans l'existence de Mme Lesoir.

Lui, Brocatel et Gaudias constituaient la parenté morale de la veuve, sa seule et dernière famille. Ils connaissaient tout d'elle et possédaient son cher secret. Ils étaient ses amis, ses conseillers et ses soutiens, les trois forces de sa faiblesse. L'ingénieur administrait sa fortune, le prêtre administrait sa conscience, et le médecin sa santé. Chacun d'eux lui apportait une aide, rare, unique et différente, et ces trois aides se tenaient, se commandaient. Et chacun d'eux aussi lui procurait une qualité spéciale de douceurs intellectuelles et d'affection qui répondait aux besoins de son esprit et aux privations de son cœur.

Brocatel, c'était le grave et pâle ami de toutes les obscurités et de tous les périls sociaux, dur et sûr comme le fer, l'invincible défenseur, l'homme de loi, le juste et le sage.

Chamaille, c'était le guide et l'appui, la lampe

toujours allumée, la source intarissable de bonté,

d'apaisement et d'espoir, la certitude suprême et

, rayonnante, l'intermédiaire divin.

I Et Gaudias, c'était le spectacle et la sensation

nesse, la pleine séduction du rire et de la voix, des regards et des mots, l'ivresse de jouir débordant avec une telle sève et un tel éclat qu'elle revêtait, dans un naïf mensonge, tous les aspects de la franchise, d'un immense dévouement, d'une gratitude infinie. Quoi qu'il fit, il dégageait, — malgré lui mais non à son insu, — une espèce d'exubérance amoureuse où se prenaient les plus méfiants et qui^ sauf de rares exceptions comme dans le cas d'Irène Olette, lui conquérait une fois pour toutes une sympathie désarmée.

Séparément et réunis, ces trois hommes étaient devenus indispensables à Mme Lesoir. Elle ne pouvait vivre que par eux, et de la vie si compliquée qu'elle avait organisée. Aussi les aimait-elle tous les trois, autant et sans préférence. Mais elle rendait à chacun d'eux le sentiment particuher qu'elle était heureuse d'en recevoir.

Elle aimait Brocatel comme un frère aîné, l'abbé Chamaille comme un père, et Gaudias comme un fils.

GAUDIAS

Et maintenant, qu'est-ce que c'était que Gaudias?

Un méridional, muni des défauts de l'homme du Midi et seulement de quelques-unes de ses quahtés.

Jouisseur ardent et impatient. Noceur et bû-

eiieur. Aussi capable de brûler ses ituits au travail qu'au plaisir, mais ne sacrifiant au premier qu'en appétit du second. Passionné d'argent. Voulant être riche, avec frénésie. Ne convoitant que le luxe et les joies de vanité qu'il ajoute à celles des sens. Aimant les femmes, — d'un amour tout matériel, — comme on aime la bonne chère et le vin, la table et le lit, sans y fourrer le sentiment, mais pratiquant néanmoins à merveille l'art instinctif de donner à la grossièreté de son désir la plasticité Sentimentale. Sous les dehors d'une émotion toujours prête et ne sachant pas se défendre, aucune sensibilité. Des yeux trop aisément humides s'accordent très bien, en effet, avec un cœur dur. Presque tous les rochers pleurent.

Gaudias avait çà et là des premiers mouvements, des élans, mais d'une minute et tout physiques. Chez lui, rien ne suivait le corps.

Pas de fonds, en quoi que ce fût. Uniquement de la surface. D'une intelligence courte, mais aiguë, il faisait en tout le suffisant, et rien de plus, mais ayant de la mémoire et prompt à s'assimiler, il étourdissait par ses moyens.

Pas méchant et loin d'être bon, il n'eût pas souhaité de mal à son prochain, sans cependant s'interdire au besoin de lui en faire. Il n'aurait, bien entendu, jamais attenté à la vie de son semblable, mais il l'eût ruiné froidement.

Sous son égoïsme plantureux, et qui restait sournois, il dégageait de la cordialité.

Il était vivant.

Dès qu'il paraissait, rouge et brun, sonore et

coloré, il répandait du geste et du bruit, du rire et de l'éclat. Il meublait. Il animait.

Quand il n'était plus là, la chambre devenait \dde, les voix ne produisaient plus que du silence, et Ton se sentait un peu triste.

Organisé pour plaire et séduire, il mentait à visage ouvert^ avec de beaux grands yeux qui regardaient en face. On eût juré, quand il tendait la main, qu'il avait le cœur dessus. Tout cela dans un tel épanouissement de santé qu'on était forcé d'être dupe. Son assurance paraissait de la franchise et il passait pour affectueux en n'étant que familier.

Il eût réussi dans la politique ; il y avait pensé, mais il avait préféré la médecine qui mêle davantage aux aventures de la vie, à son intimité, à ses innombrables secrets, pleins de surprises et de profits.

Reçu docteur à Paris où il avait fait auparavant ses études médicales, il s'était lié de bonne heure, au début de sa jeunesse, avec les fils Tapard, vers lesquels l'avaient dirigé ses ambitions de fortune. Camarade gratuit de leurs plaisirs et ayant reçu d'eux des confidences utiles qu'il avait su provoquer, il se trouvait, après leur mort, admirablement situé pour exercer son pouvoir ensorceleur sur la mère en détresse.

Il était, — quoique leur aîné, — à peu près de l'âge des disparus ; il les rappelait à la malheureuse femme, il lui en parlait avec leur ton, leurs expressions ; il savait sur eux quantité de ces petites choses futiles et charmantes qu'elle ignorait, qu'elle

découvrait et dont le récit tout à la fois la navrait et la consolait. Elle se laissa donc — si craintive et souffrant de l'être, — glisser avec soulagement dans la sécurité de cette jeune affection, pleine de déférence, et que garantissait la chère mémoire de ses enfants. Il lui semblait que c'était eux qui lui avaient légué « leur meilleur ami, » pour qu'en la soignant, si chancelante, il servît constamment de trait d'union entre eux et elle. C'était à cause d'eux qu'elle avait résolu de le choisir pour médecin. M. Brocatel et l'abbé Chamaille auxquels, tout attendrie, elle l'avait chaudement présenté, s'étaient empressés de l'accueillir avec la plus aveugle confiance.

a Hé quoi? s'écriera-t-on. Deux esprits si fins, si perspicaces ! Deux observateurs si avertis ! » Oui, sans doute, c'est incroyable. Mais c'est le propre des plus grands savants d'avoir les plus grandes distractions.

Et puis vous oubliez que le docteur possédait le don fatal de sympathie. Il la jetait, comme un charme.

Il fit en outre la brusque conquête de l'ingénieur par la révélation de quahtés administratives de premier ordre qu'il sut lui dévoiler, — d'abord comme par hasard, — et lui étaler ensuite, au cours d'entretiens sérieux et fréquemment renouvelés.

Mme Lesoir n'avait pu s'empêcher de le mettre avec bonheur au courant de sa vie mystérieuse, lui en expliquant dans le détail tout le mécanisme, les innocentes ruses, les infinies précautions ! Maintenant, avec lui et ses deux autres amis, elle se sen-

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tait presque tranquille. Elle pensait : « Je suis bien gardée, et de tous les côtés. » Aussi quand le sanatorium de Boulouris fut, sous le couvert de M. Brocatel, fondé par Mme Lesoir, se trouvèrent-ils tous les deux d'accord pour en confier la direction à Gaudias, qui l'accepta, non sans y avoir au préal^le opposé la plus habile résistance. Il fallut lui forcer la main pour vaincre ses scrupules. Il occupait depuis cinq ans ce poste avantageux. Un pavillon réservé et isolé, à cent mètres de l'édifice, dans un jardin de paradis descendant jusqu'à la mer, une liberté absolue, l'assujettissement de pure forme à un contrôle de père de famille, et un traitement annuel de vingt mille francs, telles étaient les charges imposées à l'héroïsme du docteur, enfant gâté du destin.

Avec une grande virtuosité de ruse, il se montrait d'ailleurs le premier à reconnaître bien haut la béatitude de son sort. Sur ce sujet, il ne tarissait pas. Loin de paraître, selon la tendance méridionale, estimer que ces faveurs n'étaient pas tellement au-dessus de son mérite qu'il eût à en rougir, y affectait, à tout propos, de s'en montrer confus. Beau joueur, il arborait la reconnaissance. Il avait, ainsi que l'abbé, une locution favorite. Il ne disait pas comme lui : « Ce rûest rien, » Il disait : « Cest trop! »

A tout bonheur, à tout cadeau, à toute surprise agréable dont il était, de la part de Valérie ou de ses deux vieux amis l'objet incessant, il ne savait, avec un gros soupir de joie, un visage débordant de gratitude, que répondre : « Cest trop! » S'agis-

sait-il de ce qu'on faisait pour lui, cette protestation était aux yeux de Mme Lesoir une preuve évidente de simplicité et de désintéressement ; et s'agissait-il de ce que l'on faisait pour les autres le : C^est trop! de Gaudias, qui eût pu trahir une dureté vilaine envers le prochain, ne faisait que signifier ordre, prudence, économie, qui sont les vertus de l'administrateur modèle.

Quoiqu'il fût médecin consciencieux et qu'il (( exerçât, » même à Boulouris, c'était tout spécialement à la direction qu'il avait été nommé. Le service médical, nous l'avons dit, était fourni de façon régulière et à tour de rôle par deux internes de première classe ; et c'est ce qui permettait au directeur de venir fréquemment à Paris solliciter les instructions de M. Brocatel et combler les désirs touchants de Mme Lesoir.

Tel était le bel animal humain, gracieux et fort, lustré comme un jaguar, qui portait les petits noms de David, Évariste, Amour.

C'est le dernier de ces trois noms de baptême que le docteur avait choisi pour orner de façon habituelle son nom de famille, mais, n'osant pas l'avouer par écrit, il signait A. Gaudias. Il ne consentait à ce qu'on lui donnât verbalement ce vocable assez périlleux que dans l'intimité, toute particulière, où alors il était en effet le seul (jui ^'imposait.

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