‹ Iréne OletteChapitre 22 sur 37 · UN GENRE DE BEAUTÉ · texte numérisé non relu

UN GENRE DE BEAUTÉ

Si inflammable que fût Gaudias, il ne prenait pas feu au premier tison venu. Il ne s'embrasait qu'à bon escient et en connaissance de cause. Mais le moyen de résister à Irène Olette !

Elle était une de ces créatures ravissantes et terribles dont on ne saurait affirmer si, — pour certains hommes réservés au bonheur ou voués au malheur, — la rencontre est une chance ou une catastrophe.

Les deux à la fois.

En tout cas, c'était un événement.

Pourquoi? Parce qu'Irène était belle. Elle avait j la beauté, le don fatal de rayonner, de ne pouvoir | passer inaperçue et de dérouter la plupart de ceux * qui se trouvaient sur son chemin.

Selon le temps, la circonstance, et le mystère qui préside au choc des destinées, il n'était pas possible, à quelques hommes marqués d'avance, d'apercevoir Irène sans être forcés de la voir aussitôt tout entière, et de la voir ainsi sans être frappés, et d'être frappés sans être atteints profondément, et d'être atteints sans être blessés, et d'être blessés sans aimer et remercier celle qui avait fait la blessure.

Cette blessure que causait Irène avait ceci de particuUer et était d'autant plus grande qu'au lieu

de faire souffrir elle procurait un bien-être indicible. C'était pourtant une blessure et une sérieuse, mais on ne s'en doutait pas. Plus elle était grave, plus elle était suave.

Le genre d'amour qu'éveillait Irène n'inquiétait pas et n'effrayait pas comme il arrive si souvent ; il semblait de tout repos et de toute félicité. Jamais rien de douloureux ne pouvait venir de cette exquise enfant. Elle promettait la douce et complète joie, le tendre plaisir, l'attachement sûr et parfait, sans trouble et sans amertume. Elle était la rose inconnue, la rose sans épines.

A quoi tenait cette certitude, ou cette illusion?

Au caractère de sa beauté.

C'était bien une beauté de jeune fille, une beauté virginale et pure, mais poussée à ses dernières limites et commençant à les franchir avec un tel éclat qu'elle exposait déjà la beauté de la femme, à moitié obtenue.

Ses yeux étaient, en même temps, ou tour à tour, deux fleurs et deux oiseaux. On eût dit d'abord deux bluets trempant dans l'eau fraîche. D'un bleu tantôt pâle et tantôt profond, ils avaient de la fleur des champs le divin coloris, la céleste innocence, presque le parfum d'Éden retrouvé. C'étaient deux bluets odorants et deux bluets pensants^ car ils paraissaient exprimer avec candeur tout ce qu'ils inspiraient. Et puis, s'animant tout à coup, ils prenaient une autre vie, agile et ailée. Vifs et brillants, ils avaient l'air de gazouiller, de jeter mille petits cris lumineux et ils s'ébattaient sous la paupière aux longs cils, pareils à des oiseaux en cage.

Dessinée et peinte comme par Greuze et modelée ; avec la perfection d'un fruit, la bouche d'Irène ; semblait une incarnation purpurine du baiser. Quand elle s'entr'ouvrait, elle montrait des dents faites pour être l'éclair de la parole et les facettes du rire ; et on se demandait si l'éclat du rire venait d'elles, de leur émail, ou si c'était lui, le rire d'avril, qui leur donnait cette nacre éblouissante. Ses joues étaient deux boutons épanouis au bout de la tige adorable de son corps.

Elle avait, — comme Vénus et Marie-Magdeleine, comme l'or et les blés, — la gloire d'être blonde. Ses cheveux, bien ramassés, présentaient un arrangement naturel et des « retombées, » des façons de couler, de descendre, de côtoyer sa tempe, de peser sur sa nuque et d'épouser son col, qui achevaient avec harmonie la grâce élégante de son visage. Ils étaient, contre sa peau fine et dorée, comme des flots satisfaits de baigner mollement une grève enchanteresse. On s'imaginait, — sans qu'on y touchât, — les sentir au creux de ses mains, ou glisser en écheveaux sous la caresse de ses doigts ; ils rendaient bien, eux aussi, le goût, la tournure d'esprit de celle qui savait, en dehors de toute prétention, les disposer si favorablement.

La jeune fille procurait à son insu, beaucoup d'autres impressions délectables. Puisqu'elle était un printemps, perpétuel et victorieux, elle le prodiguait dans les idées et dans les cœurs. Elle printanisait tout ce qui l'entourait.

On croyait, en la regardant, être nu-tête et respirer dans un jardin.

Ceux qui avaient à la fois l'âge et la liberté de l'ëLmour brûlaient soudain pour elle des feux qu'elle était ignorante d'allumer; et ceux qui n'avaient plus l'âge des passions ou qui se les étaient interdites, pouvaient néanmoins se permettre de l'aimer irréprochablement, comme on aime les fleurs, la nature, l'aurore, le ciel et la lumière. Elle ramenait aux lèvres des malheureux le sourire perdu. Elle ensoleillait.

Enfin, sa beauté ne la faisait pas seulement belle. Loin de l'emprisonner, elle la libérait. Loin de la limiter, elle lui permettait, par un rare surcroît I de bienveillance et de richesse, d'être en même temps jolie et gentille. Avec l'admiration, elle gagnait la sympathie.

Ainsi, elle avait tout pour captiver, charmer et retenir. Il était donc fatal que venus des points les plus opposés du sol et de la société, et quoique doués de natures violemment différentes, un Féline, un Panteau et un Gaudias n'eussent pu rencontrer Irène Olette sans être aussitôt déifiés, et emportés dans son sillage.

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