‹ Iréne OletteChapitre 25 sur 37 · IBÈNE EST TRÈS EXCUSABLE · texte numérisé non relu

IBÈNE EST TRÈS EXCUSABLE

L'apparente facilité avec laquelle la pure Irène, écoutant complaisamment Panteau, avait accédé si vite à son désir, a besoin, pour se justifier, qu'on en explique les raisons.

Elles étaient de deux sortes.

Les premières relevaient de la prudence, et même de la crainte ; et les secondes d'un sentiment assez délicat que nous avons déjà vu se dessiner.

Irène s'était rendu compte en un éclair, tandis qu'Isidore se déclarait, des terribles ennuis auxquels pouvait l'exposer une assiduité malencontreuse du jeune homme. Même s'il trouvait pour l'approcher régulièrement, au vu et au su de tous, un prétexte valable, et en admettant que rien au dehors ne fît soupçonner sa véritable pensée, il n'en résulterait pas moins pour elle une situation des plus difficiles.

Tout d'abord, il apprendrait qu'elle n'était pas, comme il le croyait, la fille de Valérie. La sachant dès lors seule et sans famille, ne se sentirait-il pas

aussitôt encouragé à la poursuivre avec plus de force et d'espoir? C'est pourquoi, du reste, elle s'était bien gardée, tout à l'heure, de le détromper là-dessus. Cette maternité lui constituait vis-à-vis d'Isidore une protection à laquelle elle tenait.

Pouvait-elle ensuite risquer, en l'introduisant dans le nouveau milieu où venait de la jeter la destinée, de perdre non seulement le secours, mais l'estime de tous ces braves gens qui lui avaient fait un si charitable accueil? Autant que leur affection, leur confiance lui était nécessaire. Elle en avait un besoin moral. L'idée de déchoir à leurs yeux l'humiliait, la révoltait ; et plus encore qu'à la considération de Valérie, de M. Brocatel et de l'abbé, elle prétendait à celle de Gaudias, par une vivacité d'amour-propre très compréhensible. Il aurait eu après cela trop beau jeu, — pour peu qu'il eût suspecté les intentions de Panteau, — à la railler « de sa fausse vertu » et à prendre barre sur elle ! C'était lui fournir les moyens de la discréditer à coup sûr auprès de Mme Lesoir et de ses bienfaiteurs. Ainsi, à quelque point de vue qu'on l'envisageât, la présentation du jeune homme, — inconvenante en soi, — ne pouvait amener que des malheurs.

C'est après l'avoir nettement entrevu qu'elle avait commencé par exiger de Panteau la série de promesses que nous avons dites ; en premier lieu, celle de ne plus jamais revoir Pootius, bonhomme exquis, certes, mais redoutable à cause de sa candeur allant jusqu'aux limites d'une attendrissante bêtise. Nul doute que le dégourdi limonadier,

s'il l'avait pratiqué, n'en eût, en un clin d'œil, fait sa chose et ne lui eût tiré du nez tout ce qu'il aurait voulu.

Or, Panteau ayant cédé, très gentiment, aux prières d'Irène, il était difficile à celle-ci d'opposer une résistance maladroite au désir, irréprochable d'ailleurs, qu'il lui avait exprimé.

Enfin, — car il faut tout dire, — Isidore ne lui déplaisait pas. La spontanéité de son acte cordial au restaurant, l'empressement qu'il avait mis à rechercher sa trace et sa joie de la retrouver, l'admiration sincère et violente que témoignait depuis son attitude, et jusqu'à Tespèce de camaraderie de ses libres façons, tout cela n'était pas loin de déterminer chez elle une impression sympathique. Mais rien de plus. Elle n'agissait que par souci d'être correcte et juste envers le compatissant garçon, et elle gardait un cœur placide. Son idée était bien nette. Après avoir revu Isidore, le vendredi suivant, — puisqu'il n'y avait pas moyen de l'éviter, — elle reconduirait rapidement, avec froideur et douceur, et cette historiette d'un soir finirait toute seule, du jour au lendemain.

Elle se félicitait en même temps de l'heureux choix du Musée pour leur entretien. Elle y trouvait, tout au fond de sa conscience scrupuleuse, une secrète excuse. L'endroit répondait à toutes les éventualités. Elle y venait avec Pootius, enchanté, qui la laissait se promener comme elle voulait, tandis qu'il s'évertuait sur le Moulin à eau; elle en ressortait avec lui pour rentrer rue de Sèvres. Était-elle vue par hasard « parlant à un jpune

homme... », elle dirait qu'elle fournissait un renseignement à un visiteur... auquel elle apprenait, par exemple, « que le Radeau de la Méduse n'était pas de Rubens ».

A ce souvenir, elle qui n'avait pas bronché quand Panteau avait commis sa bourde... elle éclatait de rire à présent, ne se doutant pas, la pauvre petite, de la gravité qu'il y avait pour elle à n'avoir pas ri devant Isidore !....

Et lui, Panteau, regagnant, joyeux d'orgueil et d'amour, les hauteurs de Clichy, pensait : « Viendra-t-elle vendredi? — Mais oui ! Mais oui ! »

Il sifflait, en toisant les femmes. Il était loin, à ce moment-là, du désarmement général et du partage des biens.

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