SIXIÈME PARTIE
MOSOU ET KAROMAMA
Quand Irène, le vendredi suivant, — un peu en retard à dessein pour ne pas paraître empressée, — arriva devant le Radeau de la Méduse, elle y trouva Isidore qui piaffait.
Comme il prenait tout de suite un air avantageux, elle lui montra le tableau, et pour le calmer :
— Vous savez? Ça n'est pas de Rubens !
— Et pourquoi donc pas, s'il vous plaît? dit-il avec aplomb ; il en a fait de plus grands ! Il était bien capable de colorier celui-là !
— Non, parce qu'il était mort, des cent ans avant !
-— Ça c'est autre chose. Peu importe. Et de qui est-ce en ce cas?
Alors Irène s'aperçut, à sa propre confusion, qu'elle Pavait oublié. Mais le nom était écrit dessous, sur le cadre. Elle le lut de loin : « Géricault. »
Ce fut au tour d'Isidore de la railler :
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— Vous voyez? C'était pas la peine de me mortifier. D'ailleurs, je^ me rappelle à présent... Géricault. Y a une histoire de trompettes.
Elle repartit à rire,
— C'est bien, fit-il, mais ne restons pas là, parce que je ne pourrais pas vous cajoler à mon aise en face de ce naufrage. Ça m'enrhume.
Faisant en même temps signe à Irène de le suivre, il s'engagea sur la gauche dans des salles moins fréquentées.
C'était la partie du musée réservée à l'art étrusque.
On y voyait des quantités de vases de terre cuite uniformément décorés en noir. Isidore à leur aspect fronça le sourcil et déclara que « ça non plus, ça n'était pas frivole. » Aussi, ayant franchi d'un trait cette première salle, il en traversa une seconde, puis une troisième, sans qu" aucune lui donnât pleine satisfaction. Les deux jeunes gens allaient toujours de l'avant comme s'ils avaient l'impression d'être mieux cachés à mesure qu'ils pénétraient dans ces profondeurs de plus en plus désertes. Enfin la cinquième salle, qui n'était pas encore la dernière, au pavage et aux tables de marbre, et où n'étaient exposés que des vases d'albâtre, d'un blanc laiteux et ambré, leur parut tout à fait agréable ; et voici que, pour comble de chance, une vaste banquette de velours rouge, large et basse, adossée au mur dans un retrait, à l'ombre de deux grosses colonnes, offrait tout à coup l'abri rêvé :
— A moi ! Retenue ! s'écria Panteau, comme si quelqu'un la lui disputait.
Et ils s'y assirent d'un même élan.
Était-ce pour se débarrasser de son récit et s'acquitter bien vite de sa promesse, la jeune fille aussitôt commença :
— Je m'appelle Irène Olette...
Elle avait à peine lâché ces mots, qu'elle eût bien voulu les rattraper, furieuse d'avoir aussi étourdiment laissé échapper ce nom de famille qu'elle avait résolu de taire à Panteau.
Mais lui de s'écrier alors en faisant marcher ses bras et ses jambes :
— Olette ! Ah ! que c'est gentil ! C'est votre autre petit nom? Pourquoi vous ne le portez pas, au Heu d'Irène?
> Celle-ci, balbutiait, suffoquée et enchantée de la
I méprise.
f — Tant pis, c'est dommage, continuait Isidore. Irène n'est pas affreux. Mais Olette !... Parlez-moi de cette sainte-là ! Un nom qui sent
j le muguet. et qui perle comme une goutte d'eau. Olette et Lesoir, c'est fait l'un pour l'autre. Moi, si vous le permettez, je ne vous appelle plus que Mlle Olette?
— Si vous voulez, dit-elle, à moitié rassurée. Mais il s'enquérait de sa famille :
— Et en dehors de votre mère? Un papa?
— Personne.
— Moi non plus. Tout seul. Aussi dame, il y a des moments...
— Oui, approuvait Irène en n'ayant pas l'air, de comprendre, la sohtude rend la vie plus dure. C'est ainsi que nous nous sommes trouvées der-
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nièrement, ma mère et moi, dans un grand embarras. Par bonheur, M. Brocatel nous est venu en aide, et à présent, ça va bien.
— Qu'est-ce qu'elle fait votre maman?
— Elle est couturière*
— Et vous?
— Je suis dans la reliure.
Il s'étonna : «Pas possible? Avec ces jolis petits doigts? » Il les regardait : « Et poiurtant, ils ne sont pas gâtés ! »
Sur ses questions, elle en arrivait bientôt à lui parler de son enfance chez son oncle et tante Fine, dans ce vieux logis où elle avait passé un temps si doux, T— car de Féline et des heures mauvaises elle se gardait bien de souffler mot.
Il voulut savoir où était le magasin du père Pardi et quand elle le lui eut dit : « Place de l'Estrapade, dans le haut de la rue des Fossés-Saint- Jacques, » elle vit que cela n'éveillait absolument rien en lui. Alors, — autant par une irrésistible poussée d'émotion que par envie de détourner l'entretien, — elle essaya de lui donner une idée de ce paisible et beau quartier... « le Panthéon d'abord, si imposant, si noble, si sévère, avec ses grands hommes couchés à l'intérieur... en attendant tous ceux de l'avenir qui ne sont pas nés encore et que le peuple, en foule, un jour viendra y traîner en montant la rue Soufflot au chant de la Marseillaise,,» »
— ...Ou bien en déloger et jeter au fumier, ricana le garçon,
— Hélas ! disait Irène... Et pviis. Saint- Etienne-
L£ JfiO DIS FASSIOKS 313
da-Mont où j'ai fait ma première communion.
— Moi, je ne Tai faite nulle part, crâna-t-il. Je ne suis pas superstitieux.
Elle feignit de n'avoir pas entendu : a Et puis il y avait les bonnes rues en pente, calmes conmie en province, où il passe si peu de voitures qu'on peut laisser les enfants s'asseoir au milieu de la chaussée sur leur petit fauteuil... et les arbres penchant la tête au-dessus des murs fourrés de lierre, et les vieux cris de Paris, les cloches des couvents, les chanteurs des cours, les cages d'oiseaux et les pots de fleurs, les pianos des pensions de famille... tous les bruits des petits métiers en chambre, honnêtes et réguliers ; et les gens qui ne sont pas les mêmes que sur les boulevards ou à Belleville... les prêtres, les vieilles dames, les professeurs, les files d'écoliers qui tournent T angle, trois par trois... avec un en retard qui rattache les cordons de sa bottine... »
Il l'écoutait, mais en pensant à autre chose. Les souvenirs du Paris de la jeune fille réveillaient en lui ceux de son Paris populeux du centre, si différents, et qui se levaient tout à coup dans sa mémoire avec l'attrait d'une révélation. Il les avait presque oubliés, Irène les ressuscitait.
— Moi, c'était les Halles, les paniers... la marée, la volaille, l'odeur des légumes et des fromages... les œufs cassés par terre... la grosse horloge de Saint-Eustache.., A propos, c'était-il un homme ou une femme?
— Saint Eustache? Un homme !
— Bah ! J'aurais cru le contraire... à cause du
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mot... pistache... moustache... et puis vache... Par exemple, mes petites rues de par là, elles n'étaient point pour y rêver en chiquant des marguerites... Oh ! non ! c'était du noir et du grouillant, tout chaud, avec du monde qui n'avait pas toujours l'œil bleu ni la main favorable... C'est égal, j'y ai coulé des heures... plus charmantes que dans une prairie ! Et puis tout ça ne signifie rien. On était gosse, voilà le clou ! On ne savait pas. Plus tard, quand on sait, l'esprit s'empoisonne et on devient mutin. Heureusement qu'il y a l'amour. Voulezvous, mademoiselle Olette, que nous en parhons?
— Non, dit-elle résolument.
Et elle fit mine de se lever.
Il la retint :
— En amis? Ça n'engage à rien. Pour essayer.
— Essayer quoi?
Et, fière, elle le fixait d'un regard ombrageux.
— Pour essayer de nous convenir, tiens ! Vous, quant à moi, ça y est. M'avez pris. Je suis ficelé, j'ai la camisole. Je ne peux plus faire un mouvement qui ne m'entraîne vers vous. Mais, pour arriver au but, tout m'en empêche. Etes-vous libre? Avez-vous déjà une autre idée? Est-ce que je suis d'un genre à vous sourire? Il va de soi que je ne m'imagine pas vous gagner rien qu'en m'exposant... Mais enfin, sans vous plaire encore, est-ce que je vous déplais à la vue? Et la maman? Elle a l'air bonne... comme une brioche... Consentirait-elle? Et puis, s'il faut tout vous dire, je suis sans doute ravi pour vous que ce M. Brocatel et ce curé Chamaille vous aient repêchée ; mais.
d'un autre côté, je sens que ça vous met sous leur coupe et qu'ils ne me verront jamais avec des yeux caressants. Alors je me chagrine, et y a de quoi ! Pensez donc? Vous êtes mon roman !... Le roman !... Voilà la chose ! Sans lui, on vivrait une vie pâle et on mourrait du poumon ! La femme, c'est le roman. Vous êtes le mien. Je vous dévore du matin au soir comme un livre doré sur tranches où il n'y aurait que de beaux passages...
Elle haussait les épaules :
— Et quand vous l'avez fini?
— Je le recommence. Impossible de le quitter. Elle risqua :
— Il le faudra bien, cependant !
Il fut aussitôt tout contre elle.
— Hein? Quoi? Vous dites? Vous quitter? Jamais ! vous entendez ! Jamais ! A présent que je vous ai retrouvée, je ne vous perdrai plus. Je veux vous voir et revoir, jusqu'à toujours et tout à fait.
Gomme il avait prononcé ces mots avec une effrayante ardeur, Irène, saisie, lui dit :
— Ah çà ! Que prétendez-vous donc?
Alors instantanément il se radoucit et il exposa son rêve : « Etre aimé d'elle, pas autant qu'il l'aimait, bien entendu ! ça n'était pas possible, mais seulement la moitié : ça lui suffirait. S'unir à elle le plus tôt, et une fois unis, s'établir ensemble, à Paris. »
Curieuse et prudente, elle dit :
— Dans la reliure? Ça vous conviendrait?
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Il ût une petite grimace :
-— Puisque vous me le demandez, franchement non, ça ne m'emballe pas. C'est du travail distingué sans doute, mais trop immobile... Ça sent le bureau... Je ne me vois pas là.
Elle remarqua :
— Vous aimez les livres pourtant? A l'instant mcme encore...
— Oui, parbleu ! Mais je les aime tout faits ; pour les lire, pas pour les coller. Non, j'avais une conception...
— Laquelle?
Il hésitait, et puis il se décida :
— Un petit café.
Ce fut au tour d'Irène de faire la moue. Il s'en aperçut.
— Quoi? s'écria-t-il. Suis-je limonadier? C'est ma partie. Mais un petit café où, au lieu d'être le garçon volant, j'aurais été le patron, en veston à carreaux, — plus de tablier, — le maître qui, de loin, de haut, dirige et surveille. Et vous, je vous voyais au comptoir (le visage de la jeune fille se rembrunit) ; il ne s'agit pas d'un zinc, un comptoir en acajou, où on ne consomme pas, et où vous trônez, toute seule, assise sur une grande chaise comme pour jouer de l'orgue, avec une glace derrière vous, qui reflète la patronne/
Il précisait d'une voix langoureuse :
— ... Assise comme une dame, en robe de soie, un porte-plume à la main et au cou un collier de grosses perles.
— Fausses, dit-elle.
— En attendant... plus tard des microscopiques... des vraies !
— Ni des fausses, ni des vraies ! Je n'en veux pas plus que du café.
— Et que voulez-vous donc? demanda-t-il, amoureux et rusé.
— Que vous m'obéissiez, — si vous êtes sincère.
— Entendu. Commandez. Mais pour vous obéir, il faut que je vous voie ; autrement, je ne suis plus sous le charme et je n'obéis plus.
— Eh bien ! soit, revenez.
— Quand? Demain?
— Dans deux jours.
— C'est long. Et où?
— Toujours ici ; même heure.
— Au vase étruque? Pristoche ! Enfin, passe encore, pour cette fois ! Mais après nous changerons. Bon Dieu ! que vous êtes belle !
— Allez-vous-en.
Elle était déjà debout, secouant d'une petite tape, sur ses jupes, toutes les mièvreries des adieux. Mais lui ne partait pas et la suivait. Pour la retenir, il lui dit :
— Accompagnez-moi seulement jusqu'à l'autre bout de la galerie où nous ne sommes pas allés.
Elle y consentit, et le doigt sur la bouche :
— Mais alors plus un mot !
A pas glissés sur les parquets ou les mosaïques, ils traversaient maintenant avec lenteur les dernières salles, s'arrêtant aux statuettes des divinités enfermées dans les vitrines. Ils ne parlaient plus.
Irène regardait en sa petite cage de verre le personnage de bronze « nommé Mosou », cependant qu'Isidore s'offrait en face « la reine Karomâma, de la dynastie bubastique..., » et cette contemplation les plongeait l'un et l'autre soudain dans des abîmes de pensées obscures...
Quand ils furent arrivés à la porte, il lui prit la main, et, la serrant fort, la pressant et la balançant comme les choses auxquelles on tient et qu'on ne lâche qu'à regret, il lui dit de tout près, à voix basse et grondante, avec des yeux d'un vert de bronze :
— Au revoir, Karomâma.
— Bonsoir, Mosou.
Et pirouettant elle se sauva.
( Or, à peine étaient-ils partis, chacun de son côté, qu'un homme, qui les observait à leur insu, sortit de derrière une colonne.
Violet, hérissé, le poil droit, la lèvre féroce et découvrant des dents jusqu'en haut des gencives, il avait l'air d'un tigre en fureur, — et qui rit.
C'était Gaudias.
;ni pour les vases étrusques
OU GAUDIAS SE PREND d'uN GRAND GOUT
Depuis que Gaudias, amené par Mme Lesoir, trois semaines auparavant, avait fait à Irène, dans sa chambre, la visite dont nous avons parlé
et au cours de laquelle, tandis qu'il auscultait sa jolie malade, s'était nouée entre eux de façon foudroyante cette espèce d'intrigue, aux manifestations muettes, qui les avait mis vis-à-vis l'un de l'autre en état de guerre, le docteur et la jeune fille s'étaient rencontrés plusieurs fois chez M. Brocatel, mais c'avait été toujours en passant et en présence de Valérie. Ils ne s'étaient plus retrouvés seuls. Gaudias semblait avoir oublié l'impression produite sur lui par Irène, impression si forte que, sur le moment, il n'avait pu s'empêcher de la lui laisser paraître. A présent, il la saluait d'un air aimable et détaché, elle lui répondait de même ; et c'était tout. La jeune fille se demandait par instant si ses craintes avaient été bien fondées.
Cependant Gaudias, loin de renoncer à son dessein, ne faisait que le poursuivre et le perfectionner avec un redoublement d'ardeur.
Doué, comme la plupart des amoureux à fond de jalousie, d'une grande finesse de méfiance, il avait trouvé assez étrange ce goût immodéré pour la peinture et l'art qui, s'emparant tout à coup de la jexme fille, lui faisait manifester l'intention de passer souvent ses après-midi au Louvre. La présence du père Pootius, au lieu de dissiper ses soupçons, les éveillait. En effet, n'étant déjà pas très amusante, la compagnie du vieil original devenait nulle au Musée où, absent de tout ce qui l'environnait, il demeurait collé à Hobbema comme le coquillage au rocher. Poussé donc par une vague inquiétude et aussi par la secrète pensée de pouvoir peut-être joindre Irène au Louvre où il sup-
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posait bien qu'elle ne resterait pas plantée dans le dos du peintre, Gaudias les avait suivis, le jour même de leur première sortie.
Les observant avec précaution, il était entré, loin derrière eux. Le cœur lui avait battu quand Irène avait quitté Pootius installé à sa tâche et s'était engagée seule dans la galerie voisine... Mais au moment où il mettait le cap sur elle pour la croiser en simulant la surprise, quels n'avaient pas été sa stupeur et son ennui en voyant, presque sous son n€z, un jeune homme inconnu — notre Isidore — aborder la petite d'un air joyeux et lui parler de près avec une familiarité qui semblait réciproque? Et quel jeune homme ! Une espèce de garnement de barrière, endimanché pour la circonstance, dont les traits et la mise lui causèrent Bur-le-champ la plus mauvaise impression.
Tourmenté de savoir quel était ce personnage si bien reçu, il n'avait pas tardé à l'apprendre. Muni dès lors de tous les renseignements relatifs à Panteau et continuant à filer les jeunes gens qui ne s'en doutaient pas, c'est ainsi qu'il avait pu, en ne perdant rien de leur second rendez-vous au musée étrusque, être définitivement édifié sur ce qui en faisait l'objet.
La colère du docteur était grande ; il s'y mêlait du dépit et de l'humiliation de se voir préférer ce garçon du peuple à tournure de malandrin. Mais en même temps la découverte de cette intrigue arrivait pour lui très à propos. Elle lui mettait en main les plus beaux atouts : et il jubilait à l'idée du pouvoir inespéré que lui donnait désor-
mais, sur la fîère Irène, la possession de son secret. Comme il était maintenant armé pour la confondre ! Il s'en promettait des délices et le plus tôt possible. Il attendait cependant, remettant chaque jour au lendemain, se fortifiant de tout ce qui venait davantage établir sa certitude. A l'avance, il se pourléchait du trouble de la sournoise en se voyant démasquée, il jouissait de sa honte profitable et de son vertige certain. Il vivait à chaque instant la scène décisive où son imagination victorieuse avait déjà tout réglé.
Depuis leur entretien dans la salle des Colonnes, les jeunes gens s'étaient encore vus trois fois, en une seule semaine, et toujours au musée, mais jamais au même endroit. Quoique ayant l'air de ne se méfier de rien, ils se montraient pourtant de plus en plus prudents et la surveillance de Gaudias en devenait difficile autant que périlleuse. Il aurait bien pu s'en dispenser désormais. N'en savait-il pas assez? Mais il était incapable de renoncer à cette émotion perverse. Il en avait besoin partagé entre la peur de se faire pincer par ceux qu'il épiait et la volupté croissante qu'il goûtait à les regarder s'enferrer.
Sans doute les façons d'Irène et d'Isidore, attentivement observées, ne permettaient pas de suspecter, — jusqu'à présent, — l'innocence de leurs relations. Néanmoins, le docteur s'alarmait quelquefois, redoutant l'irréparable qui menaçait de se produire. Par suite de l'imbécilHté de Pootius, tout était à craindre, et Panteau, d'un moment à l'autre, pouvait lui souôler la petite.
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A cette idée, il ne se possédait plus. Il voulait Irène à tout prix.
Mais d'abord, comment la prendre? et surtout la surprendre afin de l'obtenir, de bon gré ou contrainte? et ensuite sans que rien n'en transpirât? car il ne s'agissait pas de se lancer au hasard dans l'aventure où risquait de s'écrouler en un clin d'œil son admirable avenir, combiné avec tant d'astuce ! Il fallait que niBrocatel, ni Mme Lesoir, desquels dépendait son sort, ne soupçonnassent jamais rien de cette histoire. Sinon, c'était sa carrière brisée.
Malgré le tumulte et la gravité de ces pensées qui ne faisaient, en soufflant dessus, qu'attiser son désir, il se tenait ramassé, guettant l'occasion. Il aurait dû, voilà déjà plus d'une quinzaine, être retourné à son sanatorium de Boulouris. Mais quoi? c'eût été lâcher, et céder la place à Panteau! — Jamais! — Il restait donc, inventant chaque jour de nouveaux prétextes pour prolonger son passage à Paris.
Il ne partirait qu'après, une fois la chose bien
accrochée.
Tandis qu'il mûrissait ainsi le plan tramé contre Irène, celle-ci se débattait en vain, dans le tourbillon des sentiments qui l'entraînaient vers Isidore.
Comme il arrive si fréquemment entre natures contraires et de différents miUeux que tout semble éloigner l'une de l'autre, ils s'attiraient, elle et lui, par une aimantation mystérieuse et que l'on eût dite fatale. Isidore était celui dont on ne voit
que les bons côtés et dont les défauts et les travers passent inaperçus. Même ses vulgarités, qu'elle était bien forcée de reconnaître par instants, ne la choquaient pas. Non seulement elle n'avait pas Tair de souffrir de son langage et de ses libres manières, mais elle paraissait s'en accommoder. Elle si fine et si délicate, elle riait du premier coup aux plaisanteries faubouriennes du limonadier. Bien qu'ils fussent de la même classe, elle avait cependant conscience de sa supériorité et elle en retirait une satisfaction assez vive, celle de sentir à quel point il subissait son ascendant ; aussi quand elle échafaudait, tout en se reprochant de s'y livrer, des suppositions d'avenir, elle s'imaginait que son soupirant ne manquerait pas d'être docile et qu'elle aurait plus de plaisir à le former que si le travail était déjà tout fait.
Elle éprouvait en outre, par lui, une espèce d'émancipation dont le caractère un peu grossier précisément la soulageait. Panteau figurait et lui procurait en quelque sorte la jeunesse commune et mal élevée à laquelle elle avait échappé, mais qu'elle était primitivement destinée à avoir, qui aurait dû être la sienne et qui, par minute, la rattrapait pour se dédommager ; il était la détente de sa bonne tenue, la revanche de son orgueil et de sa dignité. Et puis, il s'opposait à Gaudias, et avec une puissance si opportune ! Il avait immédiatement bénéficié de la répugnance inspirée à Irène par le docteur. La sympathie dont il profitait de la part de la jeune fille était faite à moitié de l'antipathie qu'elle avait pour l'autre. Enfin,
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n'étant pas absolument dupe du calme inexplicable de Gaudias, elle voyait en Isidore un défenseur possible, au cas où le Toulousain se révélerait dangereux.
Pour toutes ces raisons, dont elle était le jouet plus que la maîtresse réfléchie, elle se laissait donc aller à accorder à Panteau les entretiens qu'il réclamait ; et comme celui-ci, même dans sa franchise sentimentale, ne dépassait jamais les limites, elle n'avait sincèrement, — croyait-elle, — rien à se reprocher.
Quant à lui, en même temps qu'il aimait, il était intrigué. « Qu'est-ce que c'était, tout autour d'Irène, que ces gens de bien qui s'intéressaient si fort à elle, sans qu'aucun lien de famille la rattachât à eux? » Un tas de pourquoi lui trottaient par la tête. «. Pourquoi ces deux femmes, — qu'il pensait toujours être la mère et la fille, — et qui n'avaient un soir que trente sous en poche, se trouvaient-elles habiter dès le lendemain matin cette antiquité d'hôtel dont tous les locataires étaient, chacun dans leur genre, de si drôles de types? La petite se disait relieuse et elle ne travaillait pas. De quoi est-ce qu'elle vivait? Gomment ce M. Brocatel, — qui lui avait paru au cours de la brève visite qu'il lui avait faite, un homme si rigide, — admettait-il que la jeune fille fût à ce point désœuvrée? » Tout cela, par moments, lui semblait bizarre et plein de mystère. Il pressentait des dessous que volontiers il souhaitait compliqués et même ténébreux, pour s'amuser d'abord, et puis pour corser l'entreprise. Et c'était
bien ainsi qu'il fallait que ce fût ! On nageait en plein dans le roman, Tunique et indispensable bonheur. On y était pour de bon : mieux que dans les livres, dans la réalité. Aussi, quoiqu'il se plût à exagérer les difficultés du projet, comme il ne se connaissait pas de rival, — puisqu'il ignorait l'existence même de Gaudias dont Irène, bien entendu, ne lui avait pas parlé, — Panteau se voyait avant peu aimé de sa belle aux cheveux d'or, et l'arrachant à toutes ces vieilleries de gens et de maisons pour l'emporter chez lui, dans ses gaies Batignolles !
A chaque rendez-vous, il changeait de cravate.