LA BIBLIOTHÈQUE
Il y avait, perdue au bout de l'appartement de M. Brocatel, une petite pièce assez incommode et qui n'était pas d'usage courant parce qu'on n'y accédait que par un long et étroit corridor. De dimensions restreintes, éclairée par une fenêtre à carreaux troubles donnant sur la cour et tapissée d'un papier héraldique à fleurs de lis havane, elle était meublée d'un guéridon, d'un canapé-divan garni de gros coussins à glands et de deux fauteuils d'acajou recouverts de velours d'Utrecht, d'un rouge passé et par endroits mangé aux vers. Faisant face à la cheminée, — que datait
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avec sa chèvre argentée une pendule à la Esmeralda, — une grande bibliothèque à deux corps occupait le panneau principal. La partie du haut, la seule vitrée, contenait dans des reliures romantiques demeurées très fraîches une vingtaine d'ouvrages irréprochables, tels que VHistoire des ducs de Bourgogne^ par M. de Barante ; un Walter Scott, un Ducis, un La Harpe, un Millevoye, le Paradis perdu, etc. La partie du bas, à panneaux pleins et fermée à clef, était affectée à des livres modernes, signés de noms moins sûrs.
M. Brocatel ayant offert à Irène de se tenir, soit pour y lire, soit pour y travailler, dans cette pièce retirée et tranquille, et où donnait une bouche de chaleur, la jeune fille avait accepté avec reconnaissance.
Elle s'y installait presque tous les après-midi, vers la fm de la journée, et elle y restait, regardant des images ou lisant jusqu'à ce que, vers les huit heures, Valérie vînt la chercher. Alors, elles montaient à leur chambre où les attendait leur modeste dîner préparé par Belle-Julie : un petit potage, un légume, un dessert.
Le déjeuner, pris dans les mômes conditions, était plus copieux.
— Comment faites-vous, marraine? avait demandé Irène à Valérie. J'ai hâte de me remettre au travail pour ne plus vous être à charge. M. Brocatel m'a-t-il enfin trouvé mon magasin?
— Patience. Il le cherche, répondait la veuve, cela ne tardera pas.
— J'ai de l'argent, d'ailleurs, de mon héritage.
— Mais oui, nous ferons nos comptes.
Irène s'étonnait bien un peu, mais elle se sentait si heureuse qu'elle n'osait pas insister.
Un soir donc, elle se tenait, comme à son habitude, dans la petite pièce que nous avons décrite, et elle y était délicieusement plongée dans la lecture du journal le Voleur, quand elle entendit venir quelqu'un par le corridor.
Tout de suite, elle reconnut le pas de Gaudias.
Il entra, très à son aise et n'ayant pas l'air de se cacher.
— Mademoiselle, excusez-moi. Je vous dérange. Mais il le faut.
Et il s'assit, déterminé.
— Tout le monde, ici, commença-t-il, vous porte un rude intérêt, et moi-même, du premier coup, j'ai été attiré vers vous. Votre histoire, que j'ai apprise par cette bonne Mme Valérie, n'a fait qu'augmenter ce penchant. C'est ce qui, aujourd'hui, m'oblige à vous parler. Vous êtes jeune et plus que jolie... Ne protestez pas...
— Je ne dis rien, fit-elle avec simplicité.
— ...Et vous êtes, — cela éclate, — parfaitement honnête... sûrement donc imprudente et crédule. Eh bien ! prenez garde !
— A quoi?
— Surveillez vos relations.
— Lesquelles? lui dit-elle en le bravant, les nôtres?
— Non, mademoiselle, il ne s'agit pas de moi.
— De qui donc?
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— Nous y voilà ! fit-il, avec une fausse bonhomie. Vous ne me comprenez pas?
— Nullement.
— Tiens ! c'est curieux, je l'aurais cru, car vous changez de visage.
A ces mots, elle se sentit en effet pâlir ou du moins se l'imagina, et un grand trouble l'envahit. Et l'autre, comme s'il voulait l'aider :
— Cherchez bien, dans vos souvenirs. En dehors de nous, ne fréquentez-vous personne?
— Ici? demanda-t-elle faiblement.
— Non, pas ici. Ailleurs.
Elle s'apprêtait à mentir, quoique cela lui coûtât ; il ne lui en laissa pas le temps.
— Allons ! je vous ai assez taquinée. Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme? — Et ses yeux la perforaient.
— Ce jeune homme?
Elle était béante. Ah ! qu'inventer? que dire?
— Oui, ce jeune homme étonnant, si bien vêtu, qui vous cultive au Louvre, et chaque fois, dans un endroit différent? Les belles cravates qu'il a! Ne rusez pas. Ça vaudra mieux. Vous voyez bien que je sais tout !
Ce ton moqueur l'irrita et la fit réagir.
— Je n'ai pas à ruser, s'écria-t-elle, ce jeune homme est un ami.
— D'enfance? ou tout nouveau?
— Peu importe. Et puis d'ailleurs je parle à qui je veux. Que signifient ces questions? Vous me surveillez? De quel droit?
— Je ne vous surveillais pas. C'est par hasard,
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tout à fait, que je vous ai aperçue en cette compagnie, et justement la première fois que vous alliez au Musée sous la garde de Pootius, ajouta-t-il avec perfidie.
— Et pourquoi donc étiez-vous là?
— Comme vous, comme votre ami : par amour du beau.
Et son regard ainsi qu'un charbon, la touchait, la brûlait.
— Eh bien ! l'amour du beau, monsieur, vous pousse à de laides choses !
Il se rebiffa.
— A de très utiles, mademoiselle ! Donc à de très bonnes ! Vous êtes injuste envers moi. Je ne suis ni curieux ni méchant, et je n'ai pas de temps à perdre. Si je me mêle de vos affaires, c'est par intérêt pour vous, et pas pour vous seule, mais aussi pour des personnes qui me sont chères et qui ont placé en vous toute leur confiance et leur estime.
— Et vous pensez que c'est à tort?
— Non. Elles ont bien fait. Je sais d'une part les difficultés dont vous avez eu à sortir, de l'autre l'affection méritée que vous commencez à inspirer à Mme Lesoir ainsi qu'à M. Brocatel et à l'abbé Chamaille, ei je me rends déjà compte, en m'en réjouissant, des changements heureux qui ne manqueront pas d'en résulter dans votre vie. Mais, en même temps que je fais ces constatations, qui me sont si agréables, je vous vois en revanche, avec regret... en train de tout compromettre, et à la veille de tout perdre ! Alors, comment voulezvous que je reste tranquille? Puis- je être indiffé-
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rent à ce qui vous arrive? et pouvez-vous m'être étrangère? Il faut que je parle. Il y a danger. Je n'hésite plus ; je vous avertis. Et en prenant votre intérêt, j'accomplis mon devoir.
— Devoir, danger, dit-elle en haussant les épaules, voilà de bien grands mots, des mots du Midi ! Où voyez-vous d'abord que je cours des dangers du fait de ce jeune homme? Le connaissezvous?
— Moins que vous, mais beaucoup mieux.
— Pourquoi alors me demandiez-vous qui c'était?
— Pour savoir s'il vous avait dit à son sujet la vérité, car vous ne le fréquentez que depuis peu de temps. Trois semaines. Pas davantage. Avant, vous l'ignoriez tout à fait. Si c'est là une amitié, elle a été vite.
— Moins vite que votre intérêt. Et que pensezvous donc de ce garçon qui vous dérange si fort? Dites-le. Ne vous gênez pas.
— Loin de me gêner, ça me fait plaisir. Je pense que c'est...
Il suspendit ses mots, puis les laissant tomber :
— « Une graine d'apache ! »
— Bah ! dit Irène en s'appliquant à paraître paisible.
— Et quand je dis graine, ricana-t-il, je suis poli, car il est déjà dans sa fleur.
— Si ça n'est qu'une impression, objecta la] jeune fille, elle est courte et ne suffît pas.
— Oh ! elle a été si lùauvaise, l'impression, h première fois que j'ai vu le sujet, appuyait Gau^
dias, qu'elle aurait pu suffire ! Mais elle s'est ensuite fixée, sur des renseignements.
— Sérieux?
— Indiscutables. La visite matinale du citoyen ici, à M. Brocatel, me fut suspecte aussitôt que ce dernier me la raconta. Nous y découvrîmes tous les deux une évidente tentative d'obtenir, grâce au porte-monnaie trouvé, l'adresse de Mme Lesoir ; et s'il tenait tant à l'avoir, cette adresse, il n'y avait pas grande malice à deviner que c'était pour d'autres beaux yeux que ceux de Valérie. Je voulus en avoir le cœur net. Connaissant le nom et le domicile du personnage...
— Comment? Par qui?
— Par M. Brocatel, à qui lui-même il les avait donnés, je n'eus pas beaucoup de peine à faire mon enquête.
Et il se tut soudain comme quelqu'un qui en sait gros, mais qui recule à parler.
— Eh bien? interrogea-t-elle, affectant de sourire.
— Ah ! ma pauvre enfant ! déplora-t-il. C^était bien tout ce que j'avais senti ! Rien que ses noms d'abord ; Isidore ! Et Panteau ! Panteau surtout ! Ça ne vous dit rien? Ça ne vous fait pas froid? Pante, Panteau... couteau... Mais c'est effrayant ! Ça crie ! Et sa profession colle avec son nom tout comme il est fait pour elle ! C'était écrit, sur l'ardoise ! Il devait être garçon de café ! Mais dans quel café ! Un infâme bouchon.
— Mais non, je vous assure.
— Si. Quand je pense que vous avez osé entrer
là, à la Sortie des bains, vous et Valérie, deux femmes seules, la nuit ! Où aviez-vous la tête?
— Est-ce tout?
— Ça n'est pas tout. Il a un passé chargé, quoique jeune. C'est un fils naturel. Avant d'entrer dans « la limonade, » il s'est essayé dans tous les métiers, et il a été « typo » à la Grèce, Son père était un meneur, militant du parti. Et puis... il n'y a qu'à le regarder.
— Je l'ai fait, dit-elle hardie, et souvent.
— Je le sais. J'ai bien vu que vous ne teniez pas vos yeux baissés pendant qu'il vous parlait. Mais alors, c'est qu'en le regardant vous pensiez à autre chose? Sans ça, son physique vous eût dit : « Gare ! » et vous auriez pris peur.
— Son physique? Il n'est pas laid.
— Terrible !
— En quoi?
— ; Il a l'œil à cran d'arrêt, noir et vert-de-gris.
— Avec des points d'or.
— Des points d'or !
Gaudias en rugit, d'ironie et de colère :
— En fait de poings, je ne lui connais que ceux qu'il a au bout des bras, oui, des poings de boucher aux doigts d'étrangleur !
— En effet, il a l'air fort, insinua Irène. Et elle rit, de tout son cœur.
Il continuait, excité :
— Et ses gros cheveux, épais, lourds de sale pommade ! Son front carré, sinistre, impénétrable comme un mur de bagne ! et ce nez aux narines féroces qui flairent la proie ! et sa bouche de caba-
ret, bouche d'argot et de mégots, aux lèvres gonflées comme des pneus et d'un rouge luisant ! et sa hideuse mâchoire inférieure, qui mord et broie, même immobile ! et son petit champignon d'oreille ! et sa nuque, ronde et bleue, rasée trop haut à la tondeuse ! et ses pieds en dedans, bossues, mal chaussés ! et sa ceinture de mauvais chassd'Aff ! lui tombant au bas des reins ! et sa tenue, son ramage, ses gestes, sa dégaine ! Mais tout cela pue la crapule ! Vous ne le voyez donc pas?
Il avait tracé ce portrait cruel avec une animosité pleine d'horrible joie. Irène, cependant, n'en paraissait pas émue. Elle riait toujours.
— Décidément, fit-elle, « mon ami » vous a frappé !
Gaudias se flattait d'avoir, sinon persuadé, du moins troublé la jeune fille. En croyant s'apercevoir qu'il n'en était rien, il ne se contint plus.
— Alors, c'est ça, « votre ami »? Il vous plaît? Vous y tenez?
— Pourquoi voulez-vous qu'il me déplaise? répliqua-t-elle, en le provoquant. D'abord, je vois M. Panteau, d'un œil tout différent du vôtre.
— « Monsieur Panteau ! »
Gaudias s'esclafîait.
— Afîaire d'appréciation. Le physique, d'ailleurs, ne signifie rien.
— Il révèle le moral, il démontre, il exphque, il prouve. Celui de « Monsieur Panteau » affiche qu'il est un dégénéré, qui peut devenir un bandit !
— Eh bien ! c'est entendu, décida Irène, rési-
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gnée, il mourra sur Téchafaud... N'en parlons plus. C'est son affaire !
Du coup, Gaudias se fâcha.
— Parlons-en ! et quittez ce ton ! Je ne ris pas. Comprenez-vous, malheureuse, qu'il y va de votre avenir, peut-être de votre honneur?
Irène était devenue grave.
— Il vous fait la cour. Allons ! dit le docteur pressant, avouez -le?
— C'est possible.
— Et vous l'écoutez !
— Qu'en savez-vous?
— Mais oui ! puisque vous le voyez tous les deux jours pendant une heure et plus !
— Et s'il m'aime? C'est bien son droit. Puis-je l'en empêcher?
— Vous pouvez ne pas souffrir qu'il vous mente en vous le disant.
— Qui vous dit qu'il me ment?
— J'en suis sûr. Il faut qu'il vous mente, afin que vous l'écoutiez. Il y est forcé, sinon... vous ne l'écouteriez pas. Mais il est incapable de vous aimer comme vous avez le droit d'exiger qu'on vous aime ! Quoi ? Vous croyez que si ? La belle raison ! Est-ce un homme pour vous? Pouvez-vous tomber jusqu'à lui?
— Ma condition vaut la sienne.
— Ça n'est pas vrai. Et puis, l'égalité des conditions ne fait pas celle des personnes. Déjà très au-dessus de votre rang, vous devez monter encore, au lieu de descendre. Vous êtes fière et distinguée,! délicate, élégante. Votre beauté, votre intelli
gence et votre caractère, les dons que vous avez reçus, l'éducation qui vous fut donnée... tout cela vous classe, vous élève, et vous sépare absolument de la race des Panteau, d'ici ou d'ailleurs ! Aucun d'eux n'est digne de vous frôler, d'oser lever les yeux sur vous, et celui-là moins que tout autre ! Savez-vous ce qu'il veut? Je vais vous le dire.
— Il me l'a dit.
— Vous a-t-il dit qu'il vous épouserait? Irène, à ces mots, fut interloquée, mais seulement une seconde.
— Sans doute, répondit-elle, d'une voix qui tremblait.
Le docteur s'en aperçut. Aussi répétant sa question avec plus de force :
— Il vous l'a dit? en propres termes?
— Mais oui...
— Il ne vous l'a pas dit !
— Du moins tout l'indiquait, dans sa pensée, dans ses projets...
Elle se débattait, mais Gaudias avait touché juste, il ne la lâchait pas :
— L'a-t-il expressément dit, formulé?
— Je le crois... je ne sais plus... En tout cas, il le dira. Ses intentions sont certaines !
— Il ne le dira pas.
— Et s'il le dit pourtant?
— Il ne tiendra pas sa promesse.
— Et s'il la tient ? Si j e l'agrée, et qu'il m'épouse ?
— Alors c'est pire que tout ! C'est l'esclavage dans la misère, une existence de honte ! Mais non !,.. vous ne risquez même pas d'avoir avec lui
ce triste sort d'une pauvre femme mal partagée, •mais mariée, d'une martyre... légitime ! Ce qu'il prétend, c'est garder son indépendance et vous tenir à sa merci en restant libre, lui, de vous abandonner! c'est vous séduire, exploiter votre jeunesse et vivre à vos dépens, faire la fête et fainéantiser pendant que vous travaillerez à son ordre et sous sa menace ! Voilà ce qu'il veut ! Le voulez-vous? Moi pas.
— J'entends bien..., dit Irène, mais vous vous donnez trop de mal ! Mon sort, présent et futur?... qu'est-ce que ça peut vous faire? Inconnue hier de vous, demain je m'en éloignerai. Alors, à quoi bon tant de zèle?
— Parce que je veux votre bien.
— Encore une fois, pour quelle raison?
— Par humanité ! Par un sentiment banal, irrésistible et spontané, qui fait que j'essaie de vous sauver, comme on se porte au secours de la première personne venue, d'une passante qu'on voit en danger ! Vous glissez, vous allez rouler dans l'abîme... est-ce que j'ai le temps de penser? je me jette sur vous, et je vous prends à bras-le-corps pour vous retenir.
Et dans un geste rapide et naturel, comme s'il voulait, en disant ces mots, joindre l'exemple à la parole, il saisit vivement Irène et l'attira contre lui.
Agile et souple, elle se dégagea, maîtresse d'ellemême.
— Assez ! Restons-en là.
Elle voulait sortir, il lui barra le chemin. Et jouant le tout : ,
— Eh bien ! non ! ce n'est pas par vertu que je veux vous sauver !
— Je ne l'ai jamais cru !
— C'est par amour. Je vous aime.
— Vous aussi ! s'écria-t-elle, ironique et injurieuse.
— Moi seul ! répliqua-t-il. L'autre est un misérable et ne vous aime pas.
— Je m'explique à présent votre haine pour lui.
— Tâchez donc plutôt de comprendre mon amour pour vous.
— Je n'en ai nulle envie.
— Sans que je vous en aie parlé, ne l'avez-vous pas su? et dès la première heure? Aujourd'hui qu'il éclate et que je vous le dis, pourquoi feindre de lignorer? D'où vient que je vous sens hostile? Avez-vous peur de moi ?
— De personne,
— Ayez du moins peur de Panteau et cessez de le voir. Promettez-le. — Il s'échauffait : — Promettez. Il le faut. Pour aujourd'hui, je ne vous demande que cela !
Elle parut outrée.
— Pour aujourd'hui? Vraiment? Et après? Vous me demanderez de vous accorder les entretiens que j'aurai retirés à celui qui vous gêne?
Humilié, il eut à son tour un sursaut de colère.
— Et quand ce serait ! Pourquoi n'en feriezvous pas pour moi autant que pour ce drôle? Osez-vous me le comparer? Que vous est-il de plus que moi?
338 IRÈNE OLETTB
— Mon ami.
— Joli ami !
— Il Test si je le nomme ainsi, et vous n'êtes pas le mien.
Il frappa du pied :
— Je veux l'être -et je le deviendrai. Donnezm'en les moyens.
— Qu'entendez-vous par là?
— Laissez-moi vous rencontrer, souvent, longuement, et ailleurs qu'ici.
— C'est bien cela. Des rendez-vous?
Son front s'était plissé.
— Non, des causeries, très honnêtes.
— Pour me dire quoi?
— Mes désirs..., mes ambitions, mes rêves, mes espoirs...
— Et puis ! ça n'est pas tout?
— Mais si. '
— Mais non ! Et les promesses?
— Quelles promesses?
— Vous le demandez? Mais celles que vous reprochez à mon misérable ami de ne pas m'avoir faites ! Vous n'êtes pas du peuple comme lui, ifous? Dieu merci ! vous êtes du monde ! un homme d'honneur. Vous savez vivre. Pas de crainte à avoir. Si vous aimez, c'est que vous épousez ! Si vous promettez, c'est que vous tiendrez !
Il était pris, mais rien ne l'abattait.
— Je ne dis pas non ! dit-il, triomphal.
— Ni oui ! reprit Irène.
— Ça dépendra de vous. ^
— Vous posez des conditions?
— Une seule. Donnant, donnant. Cessez de voir Panteau, rompez tous rapports avec lui, enfin renoncez-y... et je m'engagerai. Sinon..,
— Sinon?
— Rien de fait. Et j'agis.
— C'est-à-dire?
— J'avertis M. Brocatel et Mme Lesoir.
Elle fut indignée.
— Vous feriez cela?
— La mort dans l'âme ! mais sans hésiter ! Ma conscience...
— Mais ce serait me perdre auprès de ces gens que j'aime et qui m'estiment?
— Mieux vaudrait vous perdre de cette façon que de vous laisser vous perdre de l'autre !
Elle éclata :
— Eh bien ! ça m'est égal. Jamais on ne m'a fait plier par la force ou la menace ! Je ne vous promets rien. Dénoncez-moi si vous voulez. Mais, à mon tour, je vous dénoncerai.
— A votre aise, je vous adore.
Et il sortit.