‹ Iréne OletteChapitre 28 sur 37 · PERPLEXITÉS · texte numérisé non relu

PERPLEXITÉS

Irène ne dormit guère cette nuit-là. .

La scène avec Gaudias lui travaillait l'esprit. Elle la revivait, dans ses moindres détails, encore plus intensivement et avec plus de clarté, comme

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il arrive pour les choses qu'on examine après coup dans les antichambres du sommeil, à la lueur singulière et inteHigible des ténèbres.

Tout en fulminant contre le docteur et en le méprisant, elle admirait sa force et son habileté.

Qu'il avait bien pris ses précautions !

Pour l'heure d'abord, qui était celle où Mme Lesoir, ayant l'habitude quotidienne de faire ses dévotions à la chapelle des Dames de Saint-Maur, et M. Brocatel étant toujours aux bureaux de la Société, rue Scribe, il n'y avait par conséquent personne à l'hôtel Pommelé ; et ensuite, pour l'endroit, situé au bout de l'appartement et loin de la cuisine, de sorte que l'on pouvait y parler sans être entendu des domestiques. Et, d'autre part, le long et caverneux corridor offrait une telle sonorité que, si quelqu'un s'y engageait, on en était aussitôt, dans la petite pièce, averti par le bruit des pas. Toute surprise était donc impossible.

Partant de là et repassant dans sa tête échauffée les péripéties de l'entretien, Irène se rendait exactement compte de la situation nouvelle où il la jetait.

Elle se trouvait désormais à la merci de Gaudias.

Par . la découverte de ses relations avec Panteau et la menace de les révéler, il la tenait. Comment lui échapper? Elle n'en avait aucun moyen. Obéir? et lai sacrifier ce pauvre garçon, qui n'était pas bien coupable en somme? Elle s'y refusait, cabrée dans des sentiments de révolte et de fierté sous lesquels d'ailleurs il s'en cachait d'autres, d'un ordre plus intime. Si donc elle continuait à voir

son ami, Gaudias parlerait et elle était perdue ! perdue sans retour auprès de ses bienfaiteurs. Pourrait-elle, après cela, rester chez eux, dans cette honnête maison? Le voudrait-elle elle-même? Chassée ou tolérée, il faudrait en partir.

Pour aller où? Pour tomber dans quelles mains?

Dans celles de Panteau qui, la sachant tout à coup seule et hbre, et connaissant son malheur dont il se persuaderait être l'unique cause, aurait toutes les meilleures raisons de s'attacher à ses pas et deviendrait déchaîné?

Ou dans celles de Gaudias qui, n'ayant plus rien à ménager vis-à-vis de ceux dont il lui aurait retiré l'aide, en serait, lui aussi, beaucoup plus redoutable? En effet, en dehors de la répugnance qu'elle éprouvait à exécuter Panteau sur les injonctions du docteur, elle prévoyait avec lucidité que, même en s'y résignant, elle ne sortirait pas d'embarras. A supposer que Panteau, doucement évincé, disparut sans lui causer d ennuis, ceux qui l'attendaient alors du côté de Gaudias ne seraient-ils pas cent fois pires ? Quelle conscience il prendrait de son pouvoir ilhmité sur elle, quand elle ne pourrait plus se maintenir à la maison famihale que grâce à son outrageante protection ! En admettant, comme elle 1 en avait averti, qu'elle apprît en revanche à M. Brocatel, à l'abbé et à Mme Lesoir les agissements du docteur envers elle, est-ce qu'on la croirait? Et si on la croyait, est-ce que la conduite de l'accusé ne paraîtrait pas avoir été commandée en la circonstance par un intérêt tout amical et un grand sentiment de bonté? Loin de le blâmer, on

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l'approuverait, et les choses ne feraient que se ; retourner contre elle ! ;

Et cependant, l'idée que, si Gaudias la trahis- ' sait, elle serait dégradée aux yeux des trois per- : sonnes dont le jugement lui était par-dessus tout précieux, cette idée l'accablait. Pour quelle fille de rien passerait-elle d'avoir été, en vingt-quatre heures, répondre aux avances de ce garçon de café? Et après l'accueil paternel dont on l'avait honorée ! Après les recommandations de prudence et de bonne tenue qu'on lui avait adressées, avec des voix si tendres !

Ce n'était pas possible. Et pourtant il fallait choisir. Quelle impasse !

Des deux partis, — tout compte fait, et à la suite de maints combats, — elle préféra le second : résister à Gaudias. Oui. C'est celui qu'elle prendrait. A danger égal, la lutte ouverte convenait davantage à sa loyale nature. Même immérité, elle aimait mieux encourir le mépris des braves gens qui l'entouraient que de conserver leur estime au prix de bassesses.

Il était d'ailleurs indispensable qu'elle revît Panteau. Plus que jamais depuis sa scène avec Gaudias, elle en avait besoin. Tout ce que le docteur lui avait dit sur le jeune homme opérait déjà en elle. Les mots injurieux, les termes offensants revenaient retentir dans le silence de son insonmie. Sans doute, connaissant leur source et ne les attribuant qu'à une fureur jalouse, elle les repoussait, sans en être trop émue. Mais il en restait néanmoins au fond un dépôt de vérité... et même

quand elle parvenait à se prouver qu'il n'y avait rien de vrai dans les imputations de Gaudias, elle ne pouvait s'empêcher d'y trouver quelque chose de vraisemblable, Il en résultait dans son esprit un réel désarroi. Son amour naissant pour Isidore en était perturbé ; non diminué, mais déformé et ralenti.

Et pourtant, ce qu'elle trouvait de plus grave dans les propos de Gaudias, ce n'était pas, si durement qu'il les eût proférées, ses injures à l'adresse de Panteau, c'étaient ses affirmations relativement au dessein bien arrêté qu'il lui prêtait de ne pas l'épouser ! Ah ! sur ce point, l'assurance du docteur l'avait vraiment remuée.

Elle avait beau se défendre d'ajouter foi à cette calomnie, elle en subissait l'obsession, et la méchanceté de Gaudias lui semblait, par moments, presque divinatrice. Gomme si, en effet, à la projection de ses paroles perfides, les entretiens avec Isidore se fussent depuis éclairés d'un jour nouveau, elle en voyait soudain les détours inquiétants et les côtés défectueux : « Gaudias avait tout de même dit vrai... Jamais, dans leurs nombreux tête-à-tête, Panteau ne lui avait parlé mariage... Il en avait eu l'air, mais il ne l'avait pas fait. » Elle s'étonnait de s'en apercevoir seulement si tard, et d'avoir si complaisanmient interprété dans le sens de sa propre droiture de vagues paroles qui n'offraient aucune garantie. Que disait donc Isidore aux minutes où il envisageait les douceurs de l'avenir? Il parlait d'union,,. S^unir,.. Quand nous serons unis. Mais comment l'entendait-il? Il ne le préci-

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sait pas. Il était impatient de joindre son existence à la sienne, d'associer leurs destinées. Son rêve était dêtre avec elle.,, d'être ensemble, d'être tous les deux, dêtre chez nous... les deux doigts de la main, etc., etc., et mille autres gentillesses. Beaucoup de petits mots, des mots à côté, incertains, flottants... Mais jamais les grands mots, les seuls décisifs, essentiels : Epouser, Femme, Mari.

Cette constatation l'amenait, par un cours logique, à se rappeler la surprenante phrase du docteur, quand, à sa question narquoise : « Et vous? pensez -vous au mariage? » il s'était écrié : « Je ne dis pas non. )) Certes, c'a n'avait été qu'une échappatoire, lancée sur un ton de boutade et qui ne représentait rien de sérieux. Pas le moindre engagement dans ces mots irréfléchis, destinés avant tout à clore un entretien difficile. Elle n'y ajoutait donc aucun crédit. Gaudias mentait. Mais, ce mensonge, elle était malgré tout ébahie qu'il eût encore osé le formuler, avec un aussi bel entrain ! Quoiqu'elle les sût trompeurs, les mots lui avaient fait plaisir à entendre et elle éprouvait à se les répéter une légère fièvre. Elle s'en nourrissait, car l'orgueil était son péché.

Ainsi passa-t-elle cette longue nuit dans un grand bouillonnement. Elle ne se calmait un peu qu'en songeant qu'elle devait le lendemain revoir au Louvre Panteau, et qu'alors ayant tout de suite éclairci avec lui le point noir dont elle avait la bêtise de se préoccuper, elle pourrait après cela, — qu'elle cédât ou non au désir légitime d'Isidore — rire du moins à son aise au nez de Gaudias déconfit !

LE JEU DES PASSIONS '^'l5

l'autre panteau

Isidore avait promis d'être au Louvre « au musée turc » (il ne pouvait jamais se rappeler le mot étrusque) à trois heures tapant.

Après plusieurs essais dans d'autres « départements », au mobilier, à la sculpture, aux dessins, à la céramique, aux ivoires, etc., etc., les jeunes gens avaient trouvé à la fois plus agréable et plus sage de revenir en cet endroit qui décidément leur plaisait. Là seulement ils se sentaient chez eux. Le gardien, un bon débris, branlant et médaillé, les connaissait maintenant. Il leur réservait leur banquette en s'asseyant dessus. Quand ils arrivaient, il les accueillait aussitôt d'un sourire de vieux zouave, et dès qu'ils étaient installés sur le velours qu'il avait chauffé, il se rephait avec discrétion. Il n'aimait pas qu'on les dérangeât. Si par hasard des personnes égarées s'aventuraient dans leurs parages, il toussait d'une certaine manière pour avertir les jeunes gens. Il leur avait enfin témoigné sa bienveillance en leur apprenant le nom des salles qui abritaient leurs amours : la salle des Tombeaux, la salle du Scribe, et la salle des Colonnes.

C'était dans cette dernière qu'Irène, — après avoir laissé, loin de là, Pootius en adoration devant

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le Moulin à eau, au cabinet 7, — attendait son ami à l'heure convenue.

Elle s'étonna tout d'abord de ne pas le voir, car d'ordinaire, il était en avance. Aussi cette inexactitude lui parut-elle de fâcheux augure. Pour prendre patience, elle se mit à considérer les objets exposés dans les vitrines en s'appliquant à s'y intéresser... Mais ni les urnes en forme de courge, et qui ont un couvercle à tête d'épervier, ni les quatre vases canopes en terre bleue émaillée, couleur de lune, ni les chiens noirs et les gypaètes de basalte, ni la grande harpe trigone d'un vert de sauterelle, ni le personnage nommé Mosou. ., ni la reine Karomâma..., ni quoi que ce fût..., n'était capable, pour l'instant, d'absorber son esprit. Elle ne pensait qu'à Isidore ! S'il allait ne pas venir? Elle s'était préparée pour la grande exphcation. Elle y était toute prête. Le serait-elle un autre jour? Elle en doutait. Après qu'elle eut traîné de vitrine en vitrine et dévisagé sans amitié le portrait de ChampoUion, et qu'elle eut, par la fenêtre, regardé vingt fois inutilement dans la cour François I^^, le front et les deux mains contre la vitre, elle ne put se retenir de demander l'heure au gardien. Celui-ci tirant du gousset de son gilet rouge une grosse montre d'argent bombée comme une cuiller, la lui dit : trois heures et demie, en ajoutant pour la ranimer : « J'avance plutôt. » Et son sourire garantissait : « Il viendra. Vous désolez pas 1 »

Cependant, les minutes passaient, et parmi tous ces vestiges glacés des vieux âges, elles semblaient

s'écouler plus lourdement, plus longuement. A quatre heures moins vingt, Panteau n'était pas encore là ! et le musée fermait à quatre heures !

Il ne viendrait pas.

Même s'il arrivait à présent, c'était trop tard. Plus rien à faire. A quatre heures moins cinq, le sifflet des gardiens-chefs annoncerait la fermeture et on commencerait à rabattre les visiteurs. Allons ! C'était manqué l Mais qu'est-ce que cela signifiait? Un accident? Irène n'y croyait pas. Elle en voulait trop d'ailleurs en ce moment à Isidore, pour s'émouvoir à son sujet.

Et tout à coup, il parut essoufflé, se^ caressant le front d'un foulard de soie rouge.

Il avait dû prévoir l'état d'esprit d'Irène et les reproches qui l'attendaient, car il s'écria aussitôt :

— Ah ! pas de gronderie ! J'ai couru comme un cerf !

Et se laissant choir sur la banquette :

— J'en peux plus !

Mais les sifflets partaient.

— Zut ! qu'on leur coupe ! dit -il rageur, en se levant. Alors, où va-t-on?

— Dehors, dit Irène.

— On n'aura pas chaud.

— Nous marcherons.

Tout en s'acheminant vers la sortie, Panteau cherchait à se justifier... « Retenu par son service, il n'avait pu s'échapper qu'après un sérieux ^ coup de cymbale » avec sa patronne, Mme L'Honneur. D'où son retard. Et puis, quelle idée aussi, d'avoir été choisir, pour se dilater, ce sacré grand

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bêta de Musée, qui était si loin de tout ! quand il y avait à BatignoUes, dans son quartier à lui, un tas de bons petits endroits où d'abord on aurait été plus vite rendu, et ensuite où on aurait pu rester tant qu'on aurait voulu sans être mis à la porte par des valets ! Aussi maintenant, déclarait-il en descendant l'escalier, on ne remettrait plus les pieds dans ce casino ! »

Ne l'écoutant que d'une oreille distraite et déjà moins crédule, Irène se souvint tout à coup de Pootius qui peut-être allait l'attendre et la chercher...? Tant pis. Ne la voyant pas revenir, il rentrerait tout seul rue de Sèvres. D'une placidité sans exemple, il ne s'inquiétait du reste jamais àe rien.

Elle et Panteau étaient à présent dehors, sous la voûte du pavillon Sully où s'engouffrait un vent hargneux qui forçait à courber la tête et à tenir son chapeau. Le jour baissait brusquement comme si, dans le ciel, d'autres gardiens avaient aussi tiré des rideaux et fait tomber des stores avec autant de hâte que tout à l'heure ceux du Musée devant les fenêtres... Partout on avait l'air de fermer. Les jeunes gens avaient en face d'eux l'esplanade comprise entre les trois grands corps de bâtiments de cette partie du Louvre et qu" élargissent ensuite les profondes perspectives du Carrousel et des Tuileries.

Au premier plan, au centre de cette espèce de cour d'honneur que Umitaient, ainsi qu'une caserne de gloire, les imposantes constructions à colonnades peuplées de statues, les deux squares, rangés

en bataille l'un devant l'autre et résistant à la rafale de mars, étaient semblables dans l'ombre à des troupes prêtes à s'ébranler au signal du La Fayette équestre qui les commandait. A droite et à gauche s'élevaient, en leur majestueuse ordonnance, les masses noires des six pavillons dont les toitures richement plombées campaient en plein ciel, comme des tentes royales. En avant de ce quadrilatère où le soir était descendu plus prompt et plus épais qu'ailleurs, se déroulait l'immense piste du Carrousel avec son petit Arc de Triomphe précieux et rose encore, autour duquel paraissaient à distance, — au lieu de traverser, — tourner sans cesse en un mouvement doux, presque silencieux, les mêmes voitures, les mêmes piétons, rapides et minuscules... Et au delà, les Tuileries et les Champs-Elysées prenaient, en charbonnant sur un fond de pourpre orange, l'aspect d'une forêt lointaine et qui s'endort, après la chasse- Mais la lumière électrique s'étant mise à jaillir partout à la fois au globe des hauts candélabres, les jeunes gens, que le mystère du crépuscule et la magnificence du décor avaient saisis malgré eux depuis une minute, furent aussitôt ramenés à la réalité en se voyant éclairés, face à face ; et à peine eut-elle aperçu son ami qu'Irène fut frappée du changement qui s'était opéré en lui. Elle avait devant elle un homme tout nouveau, inattendu, insoupçonné, et surgissant, armé comme à dessein pour cette heure si grave. Il n'offrait plus rien du bon garçon qu'elle avait accueilli. Son physique

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s'était transformé. Autrement vêtu d'abord, il portait aujourd'hui avec négligence un mauvais pantalon retenu par une ceinture lâche en laine rouge qui lui glissait au bas des reins. Collée à son dos, se plaquait une petite veste mince, très courte et dans les poches fatiguées de laquelle, en ramassant les coudes au corps, il plongeait de toutes ses forces ses deux mains noueuses ; enfin, une casquette anglaise, large et plate enfoncée jusqu'à la nuque, et lui rabattant de chaque côté les pavillons des oreilles, ombrageait son visage sous une énorme visière cassée au milieu, exprès, par élégance, et cela lui donnait irrémédiablement une expression sinistre. Qu'était-il donc arrivé d'extraordinaire qui fût capable de produire en lui, du jour au lendemain, cette altération radicale?

Rien... Sinon qu'il avait, tout à coup, basculé et tourné à l'orage.

On ne songe pas assez que l'homme, créature atmosphérique, a, lui aussi, son beau temps, son variable et sa tempête. Sous l'influence d'une quantité de causes sournoises et cachées, il peut, en une seconde, passer par tous les degrés alternatifs de calme et d'agitation. Sujet aux conflits mystérieux des sentiments, bons et mauvais, qui se disputent dans ses ténèbres, il devient tour à tour, même sans savoir pourquoi, amical et méchant, tranquille et forcené. Gomme le ciel et la mer, et avec la même apparente et rapide incohérence qu'eux, il a des « grains » d'idées, des sautes de désirs, des bourrasques d'humeur, et des rafales

de volonté. Le vent de ses passions, — selon qu'il se lève ou qu'il tombe, — le déchaîne ou l'apaise. Souffle-t-il du bon côté, l'homme est douceur; souffle-t-il du mauvais, l'homme est fureiu*. Ce même vent balaie les nuages de son esprit, ou les y amasse. Il charge son azur et puis il le nettoie ; il assainit son cœur, ou bien il va y chercher et remuer comme à plaisir les boues épaisses de ses bas-fonds. Et de même que sous le ciel et la pluie, sous les différentes menées de la lumière et la fatalité des épreuves de toutes sortes qui l'assaillent, la nature dominée revêt à chaque minute des aspects nouveaux, conformes à ces phénomènes, ainsi l'homme voit brusquement, au cours de ses propres variations, se changer en lui et sur lui son mobile et pathétique paysage. Gomme la nature, il subit, au dedans et au dehors, la violence instantanée de tout ce qui l'anime ; il étale donc aussitôt le reflet de son trouble même le plus léger, et révèle les contre-coups de ses commotions. C'est alors, — si la tourmente gronde en lui, — que son aspect extérieur immédiatement s'en abîme ; ses traits et ses regards, son langage et son geste entrent en révolte, il cesse de se posséder et on ne le reconnaît pas plus qu'il ne se connaît.

Panteau était justement dans un de ces jours de tempête où tout ce qu'il y a de sauvage en nous se réveille, éclate et consomme son œuvre destructive avec une ivresse magique. Depuis le matin, en s'y délectant, il se sentait hargneux. Il voyait rouge et pensait noir. Il s'était par hasard trouvé laid dans sa glace en faisant sa toilette,

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et sa scène avec Mme L'Honneur l'avait achevé. Il se souvenait d'avoir, en venant, allongé avec plaisir un coup de pied à un vieux chien dont le hurlement de douleur l'avait épanoui. Il éprouvait avec une béatitude enfantine qu'il était on ne pouvait mieux disposé dans l'heure à faire sans raison du mal de premier ordre et il se constatait profond et puissant en même temps qu'ingénieux pour nuire. Agressif, il était aveuglément tendu contre tout ce qui l'entourait, embusqué à la fois pour l'attaque et pour la résistance, et cet état' d'insurrection soudaine le ravissait jusqu'aux moelles. Il savourait ainsi un tel bonheur qu'il craignait, avant d'aborder Irène, que sa rencontre avec elle ne vînt l'émousser et l'amoindrir, mais tout de suite, en la rejoignant, il fut rassuré. Au contraire, la vue de la charmante fille l'enfonçait dans sa perversité délicieuse et ne faisait que l'exciter à s'y livrer davantage. Alors en proie à cette impression d'une virulence inconnue, son être affreux se dilatait, et il jouissait splendidement de la vie.

Stupéfaite et sans comprendre cette transformation foudroyante, Irène cependant l'avait saisie du premier coup d'œil et avec une brusque angoisse, à ce point qu'elle se demanda si Panteau, par une sorte d instinct désastreux, n'avait pas pressenti l'explication qui l'attendait. Elle fut même tentée, en l'observant si mal disposé, de remettre à plus tard l'entretien difficile. Mais, courageuse et impatiente d'être fixée, elle s'y décida.

Lui, comme s'il eût été déjà méfiant, se taisait. Enfin, pour rompre le gênant silence et dire quelque chose, il prononça d'une voix sourde :

— Eh bien?

— Eh bien ! dit-elle résolument, j'ai à vous parler.

— Ah!

Elle s'était mise en face de lui, les yeux dans les yeux.

A la gravité du ton, il éprouva une inquiétude et se ramassa. Mais n'en laissant rien paraître, il répondit :

— Allez !

— Voici. Vous dites que vous m'aimez.?

Bref et farouche, il affirma :

— A folie. A faire un malheur.

— Et vous voulez que je vous aime aussi?

— Dame I

— Pourquoi?

Il débita sa phrase favorite :

— Pour que nous puissions nous unir.

— Bon. Mais comment?

— Comme on s'imit, parbleu !

Il ricanait.

Elle jeta donc le mot décisif :

— En mariage?

Il demeura figé, sans un geste, impénétrable.

— Ah ! répondez I à l'instant I Alors, impassible et dur, il trancha :

— Non, pas comme ça.

Elle poussa un cri, tandis qu'en claquant, ses mains se joignaient :

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Mais pour qui me prenez- vous?

Il soutint le choc :

— Pour une honnête fille.

— Oh !

— Sans ça... je vous aurais menti.

— Vraiment? Et moi? dois-je vous prendre pour un honnête homme?

La question le heurta et sembla l'outrager.

Pour un homme d'abord. Honnête aussi !

Bien entendu! La preuve? Ma franchise. Vous vouliez savoir. Vous savez. Vous voilà parée. C'est l'amour sans cérémonie, rien que l'amour, la grande amour, populaire et sociale, libre et sans chaîne, « à l'âge d'or... » enfin l'amour nature et qui ne coûte rien l la seule vraie 1 et qu'il nous fautl Je vous l'offre.

Je n'en veux pas ! J'aurais trop de honte !

— Honte de quoi? releva-t-il, en crispant sa mâchoire. Voyez-moi ça? La dégoûtée I

Et beau parleur, sur un ton doctoral :

— Même sans maire et sans curé, sans allonger la patte en jurant sur des lois, et sans s'offrir au quatrième de la gauche une bague bénite... on peut avec orgueil s'unir à Pajiteau fils, vous entendez, la belle? (il se frappait complaisamment le coffre de la poitrine)... car c'est de l'espèce supérieure I... Instruit, éclairé, conscient 1 C'est solide et malin. Ça pense l Et je vous en souhaite des pareUs pour vous rendre heureuse en République I

— Mais pourquoi... (se laissa-t-elle aller à demander en faiblissant) pourquoi cette horreur du mariage? alors que tout le monde...

— Pas tout le monde ! Est-ce que mes parents étaient mariés? Ils n'ont jamais voulu! et pourtant j'existe. Ils ont bien fait. Je fais comme eux.

— Oh ! dit-elle, étonnée et triste à la fois, vos parents... n'étaient rien? Pas mari et femme?

— Non, ma petite, rien de tout ça ! Et cependant c'étaient des gens capables I

— Mais alors, votre mère...

Il eut un geste indifférent, lointain.

— Souviens pas... Morte à la fleur!

— Que faisait-elle?

— Plumeuse à la volaille, aux Halles.

— Et ça lui était égal?

— Quoi donc?

— De vivre ainsi ? Elle était consentante ? Il partit d'un rire atroce.

— Ah ! ah ! Il aurait fallu voir qu'elle fît la grimace ! Avec Macaire, ça n'aurait pas pris. C'était lui qui vous prenait, et d'un coup.

— Macaire?

— C'était papa. Un travailleur du fer, un bon marteau noir, un juste d'en bas, un chevelu qui connaissait ses droits. Quelqu'un de distingué. Il m'a bien tout donné, sa peau et ses entrailles, et ses traits, son sang, ses idées ! Je lui ressemble et je lui appartiens, et des jours comme aujourd'hui je sens que c'est lui qui remonte en moi ! Je suis son garçon. Aussi, foi d'Isidore, c'est une affaire dite. A bas l'écharpe et la calote ! On est ma compagne, tout court... et on n'en meurt pas !

Sans rien dire, à chacun de ces mots hideux qui l'effaraient comme autant de blasphèmes, Irène

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glacée, faisait de la tête : Non ! non I Et lui, s'échauffa nt à ce refus si digne en sa fermeté, reprenait de plus belle, aiguillonné par la colère :

— Ah çà? Va-t-on toujours nous forcer à des vœux ? Gomme au temps des rois ! Qui trompet-on? Suis-je esclave? Avons-nous fait quatre-vingtneuf, quatre-vingt-treize et la Commune, hier? Le peuple a-t-il son franc parler? Assez d'équivoque ! Droit au but I Le mariage ? Une prison I Je vote contre. On n'en veut plus. Porte ouverte, partout. Pourquoi des barreaux? Liberté I Amour! sans personne autour, sans frais, sans signature et sans papier timbré 1 L'amour tout seul, à deux, main dans la main, comme à la promenade... Voilà ! Ça, c'est moderne, et logique, et clair, conforme à la raison, au goût du démocrate !

Et toujours la tête blonde : « Non I non ! » Il continuait de se monter, amer et méprisant.

— Oui, je sais! C'est ça qui vous tient toutes et qui vous pince, qui vous ronge... et qui vous illumine !... l'idée têtue du mariage I Et moins pour vous que pour autrui ! Pour le salut du voisin, l'estime du quartier... les égards du bon monde 1 Ça n'est qu'un mot 1 Pourtant, il vous suffît. En dehors du mot, — marié ou pas, — la chose est la même. Mais non 1 C'est le mot qui décide et que vous réclamez ! Etre madame/ une madame! Idiotie! Malheur!

— En tout cas jamais une maîtresse, une passante, une sans-nom prise et lâchée, comme une fiUe!

Pourpre d'avoir osé proférer les termes qui

brûlaient sa bouche, elle était superbe d'audace et de virginité.

Mais Panteau s'indignait.

— Une amante ? C'est bien plus beau I N'y a rien au-dessus ! Elle a mon respect. Enfin, c'est juré, sur la tête au père. Pas d'épouse !

— Et moi, je n'appartiendrai qu'à celui qui m'épousera. C'est juré aussi.

— Sur quoi, si-ou-plaît?

Il avait mis insolemment la main à la casquette.

— Sur mes parents, sur mon oncle et ma tante... Il s'esclaffa.

— Ouah I Ma tante à présent I

— ...tous mariés, tous gens d'honneur, exemplaires î

Alors, il écuma.

— C'est bon! Des saints! Sont au Paradis? Qu'ils y chantent. La paix. Mais ici, c'est la terre, où tout va mal, N. de D... ! Et pourquoi? Parce qu'on nCévince! oui, moi, l'ouvrier, l'exploité, l'opprimé... celui qui vient... — A monte, a monte, la petite bête ! — et q^ai d'ici Pâques va tout culbuter, le capital des messieurs !... et celui des dames, et la propriété volée, les biens mal acquises, les fortunes... que Von connaît! A pas peiu* 1 Ceux d'en haut... en bas! Et ceux d'en bas, en haut! Le pauvre aura la plume et le riche la paille ! Moi, j'ai déjà choisi : un chalet à Trouville. Alors on rira. Pas partout. Ça dépendra des nez et des étages. Plus de palais et de cachots ! Le gendarme ? A l'eau ! Le flic ? Au bloc I Et pour l'indigent, du pain frais d'abord, et puis des lavabos avec du

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savon à l'odeur 1 Et Tapéritif ! Absinthe à volonté. Des cartouchières de cigares 1 Et des bains du matin I Et des musées du soir ! Des cafés-concerts 1... Le pianola pour tous. Du phono à domicile, sur la table de nuit, et le ciné dans les églises I Et allez donc 1 Plus d'armée 1 Rien que du civil ! (Il se tourna vers les statues qui protestaient dans l'ombre.) Entendez-vous? les patriotards qui voulez qu'on s'égorge 1 As-tu bientôt fini de plastronner, toi, « le Grand-Bêta », pour « l'Alsace et la Lorraine »? et d'allonger le bras vers la gare de l'Est? Et toi, l'autre... le La Fayette? Même pas Français, un Américain, qui fait le cirque pour des prunes 1 On vous dit que c'est fini, la revanche et la gloire, et qu'on vomit la guerre l On veut d'autre chose 1 On veut la plaisance et la fête avec les copains et sa blonde, on veut les canapés grandeur naturelle et les draps en linge à mouchoir, on veut les bons vins dans mon verre et l'argent dans ma poche, on veut la magistrature à Mazas, et le prolétaire... ici... tiens !... dans les édifices/,.. au Louvre, à la Cour des Comtes I au Mystère des Finances, où c'est-il pas scandaleux et roulant, pigez-moi ça? (il montrait tout près une rangée de fenêtres, brillamment éclairées)... de voir le Ministre à lui tout seul, s'appliquer pour son cabinet six croisées qui flambent? Et c'est moi qui paye 1 Gâchis 1 Ah I bien, mon gourmand 1 (il l'apostrophait, brandissant le poing). Allume, va 1 Je te conseille 1 Ah ! tu te chauffes « au central » l T'as des gobelins ! une chancelière, et des guêtres café au lait ! une perle comme un « fu-

ronque » au milieu de ta cravate, et un stylo qu'à l'air d'un pistolet I.., et pendant que je t'agonise « à la terrasse », tu te fiches de ma tournée en comptant, sur ton beau bureau, l'or que gagne le travailleur? Eh bien I écoute ça : Malgré que t'aies, pour te garder devant ta grille, un soldat, — qui t'en veut à mort I — et que tu sois serré à clef, avec des double-six de boutons électriques, et des cornets pendus à tes oreilles pour « avoir la Place » et la « Préfecture »... nous, les masses^ on ira bientôt frapper à ta porte, toc, toc 1... Et tu nous ouvriras ! Je t'en réponds, ma vieille ! » Haletante, Irène recevait et buvait ces horreurs en se croyant le jouet d'un cauchemar. Jusqu'ici elle ne connaissait qu'un Panteau, aimable et rassurant... ; et tout à coup, stupéfiée, elle en voyait et mesurait un autre, infâme et monstrueux. Quelle découverte 1 Et des deux, — chose terrible — c'était celui-là, le dernier, qui paraissait le sincère, le vrai I Le précédent, si gentil, n'était que piège et mensonge. Et tel alors qu'il surgissait dans cette incroyable explosion, il se révélait complètement aux yeux de la jeune fille le vaurien que lui avait dépeint et démasqué Gaudias ; elle en retrouvait au vif le portrait, tracé par lui avec un si âpre relief : Vœil à cran d'arrêt^ noir et {>ert-degris, les poings de boucher aux doigts d'étrangleur, les gros cheveux^ le front carré, les narines de proie.,. tout y était, tout I Le docteur avait vu clair... Un apache ! — « Ah ! songeait-elle meurtrie, écroulée en écoutant Panteau, s'il avait pu se douter, le malheureux... du tort qu'il se faisait!

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de tout l'irréparable ! » Et pour un peu, compatis- . Bante, elle eût voulu l'arrêter, l'avertir, lui crier : ) « Ne parlez pas ! Taisez-vous I Mais taisez-vous j donc I Cessez, pour Dieu, de continuer ce visage 1 ] de dire ces mots ! d'inventer ces pensées ! Si vous saviez ! Si vous saviez la peine et le mal que vous me causez... à moi et à vous-même 1 » Mais cela, le pouvait-elle? Et l'eût-il entendue? Il était lancé, fou d'imprécations, il fallait bien qu'elle le laissât se dégrader et s'engouffrer comme à plaisir dans son ignominie !

Cette scène, d'ailleurs, ne se déroulait pas sur place, mais en marchant. Elle évoluait. Le long du trottoir qui s'étend du pavillon Sully à celui de Turgot, Isidore et Irène allaient et revenaient, ayant, depuis une demi-heure, accompli déjà nombre de fois le même trajet monotone, et si mouvementé !

Personne autour d'eux. Tout était désert. Seul, à peu de distance, au coin du Carrousel et du pavillon Turgot, un soldat de garde en manteau montait sa faction. Au feu blanc du candélabre électrique on voyait passer et repasser le rayon d'acier de sa baïonnette. Et entre lui et les jeunes gens, il y avait une auto, un simple taxi, arrêté là bien avant leur venue et dont le chauffeur dormait, la tête et les bras appuyés sur son volant. Au bout de chacun de leurs parcours ils arrivaient presque à sa hauteur. Dedans, rien ne bougeait, et les stores étaient baissés. D'autres « amoureux » sans doute, et qui se cachaient, ne craignant pas d'être surpris en cet endroit retiré.

Montrant la voiture à Irène, Isidore, un moment, la lui avait fait remarquer :

— Tenez 1 en voilà dans ce boudoir de moins bêtes que nous ! S'occupent pas d'être légitimes! Ils n'ont d'idée qu'à l'amour ! Aussi, dame, ils ne font pas de bruit I Preuve qu'ils sont heureux !

Cependant, après qu'il eut bien épuisé sa fureur, Panteau s'était tu brusquement, sans forces, sans pensées, tremblant sur ses jarrets. Telle une bête qui n'en peut plus, gueule ouverte et hors d'haleine, il soufflait, blême, en sueur, cherchant encore, en roulant des yeux et en ruminant de la mâchoire, une dernière insulte à produire, à jeter. Il regardait loin, très loin, droit et dur devant lui, semblant guetter d'invisibles complices; ou bien il bravait le ciel où s'enfuyaient aux coups de sifflet du vent, — comme des assassins, — de grands nuages en haillons.

Irène sentit soudain qu'entre eux tout était coupé.

— Adieu donc ! fit-elle en s'afîranchissant. Nous n'avons plus rien à nous dire.

Allongeant deux mains de bal de barrière, il la saisit prestement alors et la retint par sa robe un peu au-dessous de la taille :

— Écoutez I Quittons-nous bien.

L'étoffe craquait. Mais elle lui fît lâcher prise, outrée par ce geste impudent comme par un affront, car la femme sait qu'à son corps la robe toujours doit rester intacte, et toujours plus sacrée qu'à son visage un voile.

Aussi, grondant et refoulé, Panteau conclut :

— Soit I Partez. C'est bonsoir nous deux ! Je ne vous suivrai plus. Mais je ne cesse pas pour ça de vous soigner, du coin de l'œil et du quai, et de vous garder en projet, toujours... dans mon armoire... Aussi, un conseil : Tant que vous m'occuperez, n'aimez pas quelqu'un d'autre. Ou gare I... Pas pour vous, mais pour celui-là ! »

Il tira sa casquette :

— Au plaisir I

Puis, dans un dernier mot qu'il voulait définitif à l'adresse d'Irène et bien injurieux, ramassant son mépris jaloux, ses bas griefs, toute sa haine sociale, il lui souffla au nez :

— Bourgeoise !

...comme une bouffée de sale fumée ; et le 6 de bourgeoise, éructé, bavé, craché, tombait de sa bouche en un son de boue avec tout ce qu'il avait voulu y mettre d'écœurement et d'abjection...

Ensuite il rebondit, doué d'une agilité animale, et partit en coiu-ant du côté du Carrousel. On ne l'entendait pas ; on l'eût dit chaussé d'espadrilles. Arrivé devant le factionnaire et en le doublant, il exécuta à sa hauteur, en manière de nargue à l'armée, un bel entrechat crapuleux, un jeté-battu d'escarpe, et il disparut dans la nuit.

Irène ne savait plus où elle en était, se sentant à la fois délivrée et abandonnée. En attendant, il fallait rentrer et sans perdre un instant.

Mais comme elle arrivait à hauteur du taxi, la portière s'ouvrit et un homme qui avait le col de son pardessus relevé, en descendit, de dos,

le visage penché vers l'iiitérieur de la voiture. Irène allait le dépasser, quand il se retourna tout à coup en lui disant :

— Montez.

Gaudias !

Il tenait la portière ouverte et regardait fixement la jeune fille en lui barrant le chemin.

Au moral, comme au physique, elle était rendue, bloquée. Que dire? Que faire? Encore se fâcher? Recommencer ime autre scène? En présence du chauffeur et du soldat qui sans doute avaient déjà suivi sa dispute avec Panteau? Elle ne s'en trouvait plus la volonté ni le ressort. Le chauffeur lui parut sourire, la sentinelle intriguée se rapprochait..., enfin des gouttes d'eau tombaient.

Elle monta.

VJ

GAUDIAS SE LANCE

A peine fut-elle assise auprès du docteur qu'elle s'émut :

— Où allons-nous? Où me conduisez- vous?

— Nulle part. Nous restons ici, pour caus'er à l'aise.

— En ce cas, levez les stores. J'aime voir clair. Il les leva. Puis, sans détours, sans même le

nommer :

— Vous l'avez revu?

— A l'instant, oui. Mais pour la dernière fois.

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— C'est vrai?

Sa voix trahit aussitôt un secret contentement. Il dit :

— Je devine, vous lui avez posé la grande question ?

— En effet.

— Eh bien?

De ses yeux noirs, étincelants d'ironie et de certitude, il la perçait jusqu'au cœur.

— Vous aviez raison, confessa-t-elle avec humilité, il n'épouse pas.

— J'en étais sûr I triompha-t-il. Je vous l'avais dit. C'est un misérable !

— Non 1 mais un fou, égaré par la politique et le mauvais esprit.

— Vous l'excusez?

— Je lui pardonne.

— Et pourquoi?

— Pour sa franchise ! 11 aurait pu m'étourdir par de fausses promesses. Il ne m'a pas trompée.

— Ah ! ne lui en sachez pas gré I s'écriait Gaudias. S'il n'a pas voulu ou pas su mentir, c'est par orgueil, bêtise ou vanité, se croyant irrésistible, et en dehors des lois I Une brute I N'en parlons plus. Vous voilà sauvée, et libre I Moi, je vous aime.

— Oui..., vous aussi ! dit-elle en soupirant,

— Non I Pas aussi^ mais autrement! De la seule façon dont vous avez le droit d'exiger d'être aimée.

— C'est-à-dire?

— Par-dessus tout, et dans l'honneur. C'est ainsi que je vous aime,

— Mais non, dit-elle, obsédée, qu'ai-je fait pour cela?

— Ce que vous avez fait? Mais vous êtes venue. C'est tout ! Vous êtes et ça suffît. Dès qu'on vous aperçoit, — comprenez donc 1 — le ciel est bleu^ l'avenir s'ouvre, et la vie recommence. On est ébloui. On a devant soi le bonheur, tout à coup... Alors on le suit. On est entraîné, fasciné... Vous ne savez donc pas que vous êtes l'événement..., le miracle, la joie, la découverte suprême? Vous surgissez comme un prodige... et vous restez comme un bienfait ! Et chaque fois que vous paraissez, c'est la même chose : vous avez l'air d'apparaître ! Et même quand vous n'êtes pas là, vous , demeurez ; vous ne pouvez plus être absente. Mais vous ne vous connaissez pas... Non ! Vous vous êtes jusqu'ici regardée sans vous voir... et vous vous prenez pour « une autre », une indifférente, une personne ordinaire, alors que c'est {fousl la merveille ! et vous seule ! Apprenez donc que rien n'est plus admirable et plus beau !

— Je vous en prie..., balbutiait Irène.

Mais il la rabrouait doucement, flatteur et enflammé.

— Non, ne me priez pas ! C'est moi qui vous prie, et qui vous supplie de bien m'entendre, et de me croire. Dès que je vous ai rencontrée, j'ai cessé de m' appartenir ; mes yeux voulaient vos yeux et ma bouche vos lèvres; votre sourire et votre voix m'ont enchanté... Vos gestes m*ont

soumis; je ne peux pas penser à vos cheveux sans les sentir se dérouler sur vos épaules nues... Quand vous étiez couchée, rappelez- vous?... il y a trois semaines, et qu'avec le plus de respect possible je vous tenais pourtant, — puisqu'il le fallait ! — toute frémissante en mes bras, et que j'appuyais ma tête sur votre cœur pour en savoir les battements... Ah I si vous aviez pu alors compter les STU'sauts du mien!... Et quand je vous prenais les mains pour voir si vous aviez la fièvre, c'étaient les miennes qui brûlaient 1... Elles brûlent toujours ! Et depuis, je n'ai qu'un désir : être à vous et vous posséder..., que vous soyez mon bien. C'est ma volonté, mon but. A quoi bon vous en dire plus? Tout cela, du premier instant, vous l'avez compris, éprouvé...

— Non. Tout au plus subi, rétablit-elle avec froideur.

— Peu importe, vous le savez. Vous ne pouvez pas le mettre en doute. Alors je vous dis à présent : Soyez ma femme. Acceptez- vous?

Elle se taisait.

— Répondez ! implora-t-il. J'attends... si malheureux !

— Vous me posez là, vraiment, finit-elle par déclarer, une question singulière et bien embarrassante... Et si brusque, si imprévue !

— Non, pas plus tard qu'à notre dernier entretien, je vous l'avais fait pressentir. Ainsi ma demande aujourd'hui ne vous surprend pas. Vous déplaît-elle? Tout est là.

— Elle me gêne et me déroute. Mais oui !

Comment ! Vous m'avez tout à l'heure épiée, guettée, forcée, presque malgré moi...

— Merci du moins pour presque...

— Alors je le retire..., forcée malgré moi à vous entendre ici, dans des conditions qui ne sont guère de mon goût, et vous m'avez dit des choses telles que,' pour les écouter de si près et jusqu'à la fin, sans agrément comme sans fausse honte, j'ai dû n'y croire qu'à moitié et me faire une raison..

Il protesta, plein de véhémence :

— Ah ! pas à moitié ! Croyez -y tout à fait ! C'est la vérité ! Je vous le jure !

— Et tout de suite après vous me pressez de me promettre à vous, séance tenante, sans que moi-même je sois encore bien sûre de ne pas vous détester !

— Me détester! Grand Dieu! Moi? Mais pourquoi?

— Sans savoir ! dit-elle. Comme on aime. D'instinct.

— Mais c'est affreux ! Me détester ! répétait-il. Non ! je ne peux pas vous laisser dire, et surtout penser une pareille chose ! Non ! Vous ne me détestez pas ! Vous pouvez ne pas m' aimer, et je n'y prétends pas... du moins pas si vite ! Mais moi, je vous aime trop pour que vous me détestiez ! C'est impossible ! et la force de mon amour ne peut pas créer de la haine !

Il avait lancé ces mots sur un ton de chaleur si douloureux qu'Irène en fut déconcertée.

— Soit ! dit-elle, laissons la haine, — ce n'est pas que j'y tienne ! — et mettons, ce qui est sûr

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et que d'ailleurs vous admettez : que je ne vous aim,e pas. Comment le pourrais-je?

— Mais qui donc aimez-vou*^? proféra-t-il, désespéré.

— Personne. Alors j'achève. Rendez-vous compte que je me trouve mal à mon aise pour m'engager ici, dans cette voiture, à votre heure. Ce n'est pas de cette façon que j'ai rêvé de fixer mon avenir. Vous me prenez trop à l'improviste. Pour l'instant, je n'ai aucune idée, aucun désir, je me sens lasse et ennuyée..., voilà tout. N'insistez donc pas, et n'exigez de moi rien d'immédiat ni de précis, car alors, si je m'écoutais actuellement, je vous dirais : « Non ! Jamais ! » avec énergie. Est-ce ça que vous voulez?

Il gémit :

— Que vous êtes dure î

— Je suis honnête.

— Eh bien ! je ferai ce qu'il vous plaira. Commandez alors?

— Vous allez me remettre rue de Sèvres, mais avant la maison, à un autre numéro.

— Pourquoi?

— A cause du chauffeur, qui doit me prendre pour peu de chose, et qui n'a pas besoin de savoir mon adresse.

Il sourit, comme à un enfant.

— Soit. Après?

— Nous rentrerons.

— Pas ensemble?

— Ensemble.

— Ah?

LE 4EF DBS PASSIONS î^69

— J'y tiens. Vais- je me cacher?

Il sut déguiser sa surprise.

— Bravo ! Vous avez raison. Moi, j'en suis ravi. Du moment que ça ne vous fait rien.

— Que voulez-vous que ça me fasse?

— Et si l'on nous voit?

— Qui?

— M. Brocatel? Pootius? ou la femme Lesoir?

— On nous verra.

— Bien, bien. (Il cherchait à comprendre.) Et si l'on a été inquiet, et que l'on demande pourquoi vous rentrez si tard? et avec moi? que faudra-t-il dire?

— La vérité.

Elle lui avait planté ces deux mots à fond, comme une banderille.

Il en ressentit la blessure.

— Oh ! s'écria-t-il.

Puis reprenant aussitôt l'offensive :

— Entendu ! Je la dirai ! Complète ! Quel bonheur ! Vous le permettez? C'est donc que vous ne m'ôtez pas tout espoir ! Sans ça !... Ah ! merci ! oui, je dirai tout, tel que ça s'est passé !

A ces perfides derniers mots, ce fut à Irène de tressaillir. Après avoir cru tendre un piège à Gaudias, c'est elle qui se trouvait à la fois confuse et menacée.

Elle se ravisa.

— Quand je dis : la vérité! Pas toute! Ou du moins, pas encore. Une partie seulement.

— Laquelle?

— C'est très simple. Vous êtes allé au Musée...

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C'est votre droit. N'y êtes-vous pas venu déjà, d'ailleurs? et récemment? Vous m'y avez rencontrée. En prolongeant notre promenade à travers les salles, nous avons gagné, trop loin de M. Pootius pour le rejoindre, le moment de la fermeture. Nous sommes donc sortis ensemble et vous m'avez raconté des histoires... qui m'ont retenue. Et puis il a plu. Nous n'avions pas de parapluie ni l'un ni l'autre. Nous avons dû attendre et nous abriter sous le porche d'une des galeries extérieures du Louvre. Enfin nous avons pu trouver un taxi qui nous a ramenés.

Il admira la promptitude d'adaptation de la jeune fille.

— En effet, approuva-t-il en riant. C'est parfait. Alors, le reste, on n'en dit rien? Moi j'y suis tout prêt ! Je ne demande qu'à m'afiîcher et à vous compromettre !

— Oui. Mais moi, je préfère attendre.

— Et quand me répondrez-vous?

— Je ne sais pas.

— Mais encore? Bientôt? Dans longtemps?

— Je l'ignore. J'ai besoin de tant réfléchir !

— Tant que cela?

Elle badina :

— Mais dame, écoutez donc ! Épouser quelqu'un qu'on n'aime pas... c'est si grave !

— Mais quelqu'un qui vous aime pour deux !... c'est aussi bien rassurant?

Elle redevint pensive.

— Si seulement j'étais sûre que vous êtes sincère, cela ne voudrait pas dire que j'accepterais,

mais du moins cela pourrait me frapper, m'impressionner...

— Mais je le suis! affîrma-t-il, comment en douteriez -vous? Je le suis ! et je vous le prouve, de la meilleure façon, puisque vous offrant mon nom, je vous propose de mettre dès demain, ce soir si vous le voulez, M. Brocatel et Mme Lesoir au courant de mes désirs? Me voilà donc engagé ! vis-à-vis de vous d'abord, et des gens -es plus sérieux? Puis-je ainsi n'être pas sincère? et ne pas tenir, après, mes promesses?

— J'entends, fit-elle, en secouant la tête. Mais à supposer — je l'admets — que vous soyez sincère en voulant m'épouser, cela signifie-t-il que vous l'êtes quand vous dites que vous m'aimez?

— Oh ! Pourquoi donc alors vous épouserais-je, si je ne vous aimais pas?

— Évidemment, concéda-t-elle... Il est possible, et très naturel, que votre amour s'accorde avec votre désir de m'avoir pour femme... Mais cependant, — je vous dis tout ce que je pense, — il y a là quelque chose qui m'échappe... que je ne comprends pas... qui me semble bizarre... Vous, moi, tout d'un coup, sans raisons, si vite... et si violemment ! Je cherche...

— Mais quoi? dit-il avec une sorte d'angoisse. Que cherchez- vous?

— A voir clair. Je ne vois pas clair. J'ai besoin de voir clair.

— Moi, j'y vois !

— Tant mieux pour vous. Maintenant, c'est fini. Rentrons.

— Rentrons. Quelle adresse?

— Devant le Bon Marché,

Il se pencha pour en aviser le chauffeur, et durant le court trajet, ils restèrent silencieux.

Quand la voiture se fut arrêtée, au coin de la rue de 'Sèvres et de la rue du Bac, Irène, une fois descendue, dit assez gentiment à Gaudias :

— Au revoir.

Et elle s'éloigna, tandis qu'il payait, en donnant avec nonchalance un pourboire royal.

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