‹ Iréne OletteChapitre 29 sur 37 · IRÈNE VOIT CLAIR · texte numérisé non relu

IRÈNE VOIT CLAIR

Contrairement à l'éventualité envisagée, Irène, en rentrant, n'avait été vue par personne, même pas par Mme Précipice ; elle n'avait eu qu'à pousser le battant de la porte cochère qui par hasard n'était pas fermée. L'absence de lumière constatée rue de Sèvres à la fenêtre du cabinet de M. Brocatel prouvait qu'il n'était pas là ; enfin Mme Lesoir avait dû également être retenue dehors, car dans sa chambre son éternel petit chapeau noir ne se trouvait pas sur son lit oii elle avait coutume, dès qu'elle était de retour, de le déposer.

Restait Pootius.

Désireuse de s'assurer de son état d'esprit en la circonstance, elle alla aussitôt frapper à la porte du peintre, au rez-de-chaussée. Il vint lui

ouvrir avec précaution, si craintif que jamais il ne disait : « Entrez », et dès qu'il la reconnut il ne manifesta pas la moindre surprise.

— Bonsoir, M. Pootius, lui dit-elle sans avancer, je ne veux pas vous déranger. Je tenais seulement à vous faire mes excuses.

— Et de quoi donc?

— De n'avoir pas pu vous rejoindre au Musée Vous n'avez pas été inquiet de moi, j'imagine?

— Inquiet? Seigneur! Et pourquoi? — Classique, il levait des bras confiants, comme dans un Sacrifice d'Abraham, — Inquiet ! dans un Musée ! et au Louvre ! Il faudrait être fou î ou impie ! Un Musée, c'est un temple, une église, un asile inviolable. Il conjure tous les dangers, et le mal expire sur son seuiL

Maligne et se plaisant, pour elle-même, à jouer avec le feu, elle dit :

— Bon. Tant qu'on y est. Mais après? quand on en sort?

— Aussi. Les chefs-d'œuvre protègent pour toute la journée. La preuve, chère demoiselle, c'est que vous voilà, sans accident, et que jamais vous n'avez été si fraîche et si éclatante ! Une tuUpe de Van Huysum... Le Musée !

Ayant alors laissé le bonhomme à ses illusions, Irène avait regagné sa chambrette, et peu de temps après le dîner mélancolique, — et qui parut long, — pris tête à tête comme à l'ordinaire avec Mme Lesoir, elle s'était couchée, tant elle avait hâte de se trouver seule en compagnie de ses pensées qui bouillonnaient.

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La lampe éteinte, et la tête sur l'oreiller, elle rassembla les événements. Tout ce qui lui arrivait était incroyable, — elle en avait la parfaite notion, — mais comme depuis la mort de sa tante, elle ne cessait pas de vivre dans une espèce de conte de fées, elle en prenait la grisante habitude et s'en étonnait d'autant moins que chaque incident nouveau paraissait préparé et imposé par le précédent qui le justifiait. Ainsi tout s'enchaînait, devenait naturel.

Sans doute, quand Gaudiaslui avait recommandé de se méfier de Panteau, elle s'était défendu d'ajouter foi à ses accusations, mais elle en avait cependant jugé aussitôt la rude vraisemblance. Un instinct sûr, tout en la blessant, lui avait fait sentir que le docteur portait à cette minute un coup mortel au penchant qui la poussait vers Isidore ; au moment où il le lui révélait à ellemême, car elle en était encore ignorante, il le détruisait.

Aussi, quand elle avait entamé avec le garçon de café, — ce jour précisément qui s'achevait, — l'entretien décisif qu'elle voulait, mais qui lui coûtait, une voix intérieure, impitoyable et qui ne trompait pas, l'avait avertie qu'à sa question relative au mariage il répondrait : Non ! — elle l'aurait parié ! — et que cette explication pénible amènerait entre eux une rupture immédiate. Et cela s'était exactement passé comme elle l'avait craint, — et prévu. Enfin, la brusque intervention, si habilement agencée, de Gaudias, tout de suite après la scène affreuse avec Panteau et au même

endroit qui en résonnait encore... cette manœuvre hardie n'avait aussi qu'à moitié surpris Irène. Certes elle ne la croyait pas devoir être si prompte, et sur le moment elle en était restée interloquée ; mais sans l'attendre ce même jour, et M, elle s'y attendait... pour le lendemain ou pour le surlendemain. Gaudias n'avait pas déjoué ses pressentiments, il n'avait fait que les devancer. Et maintenant, sur le terrain déblayé il n'y avait plus que luij énorme, au premier plan. Tout ce qui n'était pas lui s'effaçait. Panteau, cependant si proche encore, était déjà parti dans un lointain équivoque et brumeux. Seul demeurait Gaudias, ayant conquis d'autorité dans l'existence d'Irène, une situation capitale, sans qu'elle pût s'y dérober. D'une manière ou d'une autre il fallait la trancher. En principe d'ailleurs, elle était disposée, par sa nature expansive, loyale, à se décider et à chercher toujours, pour l'adopter vite, le parti le meilleur. Plus que jamais cette méthode lui semblait l'unique. Avant tout ne pas errer, ne pas flotter. Instruite par les deux rudes expériences de Féline et d'Isidore qui présentaient de si curieuses analogies, elle était impatiente, au cas échéant, de se ranger, hors de toute aventure similaire, dans une position fixe et inattaquable. L'incertain, le hasardeux, le pis-aller, le camp-volant, le manque de tenue mo-. raie et sociale, d'attache légitime et de considération publique lui causaient une vraie horreur; elle avait besoin d'ordre et de régularité. Elle était, par vocation, foncièrement honnête ; née épouse et mère ; et la première aussi fidèle que la seconde

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accomplie. En outre, courageuse, mais seulement pour le présent, elle s'inquiétait pour l'avenir. Aujourd'hui ne l'effrayait jamais. Demain lui faisait toujours peur. Or, ce demain redoutable, inconnu, qu'elle évitait le plus possible de regarder, que lui réservait-il? Elle l'appréhendait. Les douceurs excessives, peut être éphémères, du présent suffisaient-elles à le garantir? Combien de temps lui resteraient favorables les dispositions de M. Brocatel? Était-elle assurée de conserver sous le toit de cette vieille maison, pendant des semaines, des mois et jusqu'à son établissement futur, l'abri discret et décent que réclamait sa jeunesse orpheline? La frêle Mme Valérie, cette bonne amie de rencontre, serait-elle toujours là pour lui servir de marraine? Ces demoiselles Dandin, l'abbé Chamaille, et l'inoffensif et falot M. Guillaume, Belle- Julie elle-même si touchante et si sympathique dans sa disgrâce, tous ces braves gens réunis, oubliés au fond de cette paisible demeure d'autrefois à laquelle ils sembi aient spécialement affectés comme s'ils en étaient les derniers personnages... combien d'années y habiteraient-ils encore ? Presque tous déjà étaient vieux !... Ils mourraient, ou se disperseraient !... Peut-être pas tout de suite. Peut-être demain. Toujours ce demain ! Alors, que deviendrait-elle? Oh! la solitude n'était pas pour l'effrayer; même l'idée de pauvreté la laissait sereine, et la perspective du travail, du petit magasin de rehure où, privée de toute aide étrangère, elle se remettrait bravement, s'il le fallait, à son ancien métier, la trouvait plutôt souriante.

Mais ce qui la terrorisait, c'était la pensée, si Féline ou Panteau, — ou les deux ensemble, mon Dieu ! — découvraient sa trace et reprenaient goût à la tourmenter, de retomber dans leurs désirs et sous leur persécution. A cette terrible crainte, elle défaillait, prête instantanément aux plus grands sacrifices pour éviter un pareil malheur... Et c'est alors que déroulant à propos toute son importance, et presque sa nécessité, surgissait à ses yeux troublés, Gaudias le magnifique !

En dépit de ses préventions tendant à s'afîaiblir, Irène ne pouvait pas nier la beauté puissante du docteur et tout ce que celle-ci dégageait, — avec une force de séduction si communicative, — de confiance en elle et dans la vie. Armé autant qu'orné par un ensemble de dons physiques supérieurs, Gaudias offrait irrésistiblement l'image agréable d'une jeunesse virile et saine, l'éclat d'une joie résolue, la souplesse d'un jonc et la solidité d'un rempart. Sa seule présence mettait en fuite la bande des dangers. Rien ne pouvait arriver avec lui que d'heureux. Du bonheur? Il avait Fair d'en être comblé, à ne savoir qu'en faire... d'en avoir à revendre ! et non du bonheur petit, médiocre, effacé, mais du bonheur pourpre et retentissant, toujours couronné par une victoire et doublé d'un profit. Pour devise et pour but, il avait : Le succès. II y était voué. Sa fonction consistait en ceci : réussir. Gomment se dérober à tant de signes venant marquer un tel homme et le hisser en évidence? Il eiit fallu être aveugle ou injuste. Irène n'était ni l'un ni l'autre En dehors

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des côtés par où le docteur s'avérait joyeux compagnon et protecteur énergique, il se montrait paré des titres de sa valeur professionnelle, avec les attraits de l'ambition, de l'intelligence, et même de la fortune, car, loin de cacher les avantages matériels de sa situation, il était plutôt enclin, sous couleur de gratitude, à les exagérer, et Irène, quoique très désintéressée, ne pouvait s'empêcher de trouver dans ce privilège une plus grande garantie pour l'avenir. Enfin ses sentiments à elle avaient beau jusqu'ici ne pas répondre surle-champ à ceux que lui prodiguait le Toulousain, la- chaleur croissante de ces derniers parvenait cependant à l'affecter. On peut se brûler sans prendre feu. Irène se brûlait à Gaudias. Elle gardait bien, sous l'assaut de ses déclarations « sensuelles », des « sens » inaltérés, mais si les termes corrosifs glissaient sur sa chair, ils mordaient son esprit et attaquaient son cœur. Et puis, les mots sont les mots tout de même ; surtout s'ils sont « d'amour » ils parlent avec leur éloquence, individuelle et consacrée ; ils ont, — plus ou moins purs ou sincères, peu importe, — leurs moyens à eux, leur capacité, ils exercent un pouvoir, éveillent des images, tracent des tableaux... suscitent des espoirs, procurent des émois sans nom... font naître les désirs et mourir les scrupules., ils agissent ! et leur influence a toujours quelque chose de mystérieux et de souverain qui touche à l'indéfinissable. Ce charme fatal qu'ils possèdent, | quelle que soit la bouche qui les respecte ou qui les profane, Irène après et avant tant d'autres

millions de femmes, le subissait d'une façon profonde sans croire déjà le goûter. Les compliments démesurés du docteur, qu'elle remettait à leur degré, la caressaient néanmoins ; et par-dessus tout son offre de l'épouser la flattait, exaltait son orgueil. Elle en demeurait confondue, toute vibrante... et rêveuse. Pour la beauté du fait et rien que pour l'honneur, elle aurait voulu... elle souhaitait presque par moments que Gaudias fût sincère ; et puis, sans les chercher, elle trouvait aussitôt, avec une aisance qui la déconcertait, les raisons les meilleures qu'il avait d'être de bonne foi. Elle en arrivait à se demander si le calme de ses sentiments actuels pour le docteur, au heu de présenter im obstacle, n'offrait pas un avantage... Était-il indispensable de se marier dans une crise de passion? Était-ce prudent? Cela ne risquait -il pas, en im jour, de vous perdre à jamais? Le souvenir de l'immense danger dans lequel, avec Isidore, la veille, une inchnation trop naïve et trop prompte avait failH la précipiter, lui donnait alors le frisson, — et ainsi, d'un côté, crainte, repentir, bon sens, respect de soi, ordre, sagesse, honneur, et de l'autre, vanité, coquetterie, intérêt, éveil de l'esprit et du cœur à de nouveaux désirs, tout peu à peu la travaillait pour Gaudias et la poussait vers lui...

Amenée à ce point critique, elle évoqua, en se reprochant de ne pas l'avoir fait plus tôt, la vénérée figure de tante Fine, et à peine l'eut-elle sollicitée qu'elle l'entendit qui lui parlait. Avec quelle animation ! Elle rayonnait, elle débordait

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d'impatience et d'allégresse : « Comment ! petite fille? Tu te tâtes? Ah ça ! es-tu folle? Accepte î Dis oui ! Tout de suite. Attendre? Pourquoi? N'attends pas. Il est jeune et beau comme Adam, il est bon, il est savant, il est riche ; — il est médecin, c'est vrai, et j'avoue qu'autrefois ça ne me plaisait guère ! — mais grâce à lui j'en reviens, puisque tout le monde l'estime et l'aime ; enfin il t'adore et il veut t'épouser, comme un prince ! et tu fais la froide! Qu'est-ce qu'il te faut? Ah! prends garde, mignonne? Tu deviens laide envers la Providence qui t'envoie ce bonheur inouï, comme envers moi qui le lui ai si souvent demandé ! Elle m'exauce ! et patatras ! voilà que tu recules ! Tu mets des bâtons ! Vas-tu démolir tout ça si bien agencé? si réussi?.., pour que j'en pleure dans ma tombe! Hella! — s'écriait-elle encore, — que tu m'as fait faire de tintouin avec ton Panteau, ma pauvre fille ! Ça me rappelait le Féhne, et j'ai eu grand'peur. Enfin, c'est passé. Mais ne recommence plus jamais ça, je t'en prie. J'en remourrais ! Et marie-toi vite avec ce joli brun monsieur. Après tu seras tranquille ; et moi aussi donc ! »

Attendrie et aux trois quarts persuadée par ces propos qu'elle s'imaginait recueillir de la chère tante sans se douter que c'était elle qui les lui soufflait, Irène voyait maintenant se débrouiller les choses. Non seulement sa situation s'aplanissait, mais s'expliquait, se faisait comprendre. Tout prenait à ses yeux une valeur précise autant que lumineuse. L'irruption de Gaudias dans son existence n'avait elle-même presque plus rien

d'extraordinaire. N'était-il pas le personnage absolument indiqué pour jouer le rôle auquel le destinaient ses rapports avec M. Brocatel, l'abbé Chamaille et Mme Lesoir? N'était-il pas en quelque sorte créé et obligé par les événements, les circonstances, le lieu? Mais oui 1... Mille fois oui! Du moment que, conduite par sa bonne étoile, Irène était tombée dans cette maison merveilleuse et que tous ceux qui l'occupaient s'étaient alors, sans exception, trouvés du jour au lendemain mêlés à sa vie d'une manière aussi étroite, et aussi bienfaisante, il devenait inévitable que Gaudias, attaché intimement à tout ce qui constituait « le milieu Pommelé », fût, lui aussi, attiré d'abord, ensuite pris par elle I Avec les autres, mais en premier, il faisait partie de la belle et miraculeuse combinaison... de la vivante féerie.

C'est en suivant dans son cerveau rasséréné toutes ces pensées qui la berçaient — et l'entraînaient — qu'Irène gagna très tard le large du sommeil.

Mais elle n'était partie qu'en sachant où elle allait. Avant de s'endormir, elle avait vu clair.

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