‹ Iréne OletteChapitre 30 sur 37 · IRÈNE RÉPOND · texte numérisé non relu

IRÈNE RÉPOND

Irène avait eu peur de retourner dans la petite bibliothèque située au bout de l'appartement de

M. Brocatel depuis que Gaudias, deux jours auparavant, lai avait fait là, pour la première fois, l'aveu de sozi amour.

Ce lendemain, n'éprouvant plus de raisons d'être inquiète, elle fut prise du désir de s'y rendre, — à peu près vers la même heure où avait eu lieu l'entretien en question. Elle n'avait d'ailleurs pas voulu sortir de l'après-midi pendant lequel elle était restée seule dans sa chambre, appliquée à des travaux de lingerie. Elle avait repensé longuement à toutes ces choses qui lui arrivaient, et il lui semblait qu'en tirant l'aiguille elle cousait déjà sa vie. Chaque point bien noué la satisfaisait comme une décision.

Ayant déterminé et tracé dans son esprit tout ce qu'elle dirait à Gaudias, elle s'était promis que ce fût le plus tôt possible, mais sans discerner quand ce serait. Elle se doutait bien pourtant que cela ne tarderait pas, et elle avait eu cette impression, très juste et très féminine, que si elle allait à la bibliothèque, il y avait de grandes chances pour que le docteur vînt l'y rejoindre.

Elle ne résista donc pas à l'envie d'y descendre, et quand elle y entra elle ne put s'empêcher de sourire en poussant un léger cri.

Il y était.

— Oh! par exemple!... dit-elle enjouée.

^ — Nous avons eu la même idée, déclara le docteur.

Taquine, elle protestait :

— Moi, c'est le hasard !

Et puis renonçant au mensonge

— Non. Je ne vous cherchais pas, mais je vous souhaitais.

— C'est la même chose, s'écria-t-ii. Et moi, je vous cherchais, je vous appelais, je vous réclamais, de toutes mes forces !

— A ce point-là? dit-elle avec d'adorables yeux bleus, grandis d'un faux étonnement. Et pourquoi?

Il s'embrasa :

— Parce que depuis hier je ne vis plus. J'étouffe, je suis balancé au bord d'un abîme ! Je me sens tour à tour perdu ! et sauvé ! J'espère et je crains. Je vous prends... et vous m'échappez 1 Je ne peux plus attendre.

— Eh bien ! vous n'attendrez plus. Je vous apporte ma réponse.

Il s'élança vers elle.

— Est-ce oui?

— C'est oui.

— Ah!

— Et avant qu'elle eût pu s'en défendre, — ou s'y préparer, — Gaudias lui avait saisi les mains qu'il couvrait de baisers en haletant :

— Merci ! merci !

Indulgente un bon moment, et malgré tout émue, elle le laissa dépenser son délire le temps nécessaire, et puis se reprenant :

— A présent, rendez-moi mes mains !

Il ne voulait pas.

— Jamais ! Vous venez de me les donner !

— Une seule I celle-ci (elle montrait la droite), et pas même encore donnée.

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— Promise I Formellemenl I

— Sous condition.

Il se rembrunit et lâcha ses mains.

— Ah?... Il y a des conditions?

— Sans doute.

— Lesquelles?

— Pour que ma réponse, — et votre demande aussi, — soient définitives, je veux qu'elles aient été approuvées par M. Brocatel et Mme Lesoir.

Gaudias avait eu un geste vague et un peu embarrassé qui n'échappa point à Irène.

— Comprenez-moi, appuya-t-elle, et ne voyez là ni hésitation ou tiédeur de ma part, ni manque de confiance envers vous. Votre amour-propre et le mien ne sont pas en cause. Je suis absolument libre et je ne reconnaîtrais à personne le droit de prétendre décider malgré moi de mon avenir. Il ne s'agit pas d'obtenir une permission.

— Quoi donc alors? ne put-il s'empêcher d'interroger.

— Une consultation.

— Comme pour les médecins?

Elle se reprit :

— Ou plutôt non, une confirmation, à laquelle je tiens, qui me sera douce, et qui me manquerait. Après avoir été accueillie, je pourrais dire recueillie, comme je l'ai été, dans cette maison par ces excellentes gens, je me déclare incapable, je l'avoue, de prendre une décision aussi importante que celle du mariage, sans qu'ils en soient informés les premiers et me donnent leur avis. En dehors des convenances, c'est une question de respect

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et de gratitude. Enfin pour que je sois toute à vous, l'esprit tranquille...

— Sans peur et sans regrets? lui décocha- t-il.

— Non, mais sans scrupules, et sans reproches vis-à-vis de moi-même, il faut que j'aie cette satisfaction du côté de ceux que je considère comme mes tuteurs moraux, ma dernière famille, et non seulement je veux qu'ils voient ce mariage d'un bon œil, mais qu'ils m'y encouragent, m'y poussent...

— Qu'ils vous y forcent ? Allons ! dites-le ?

— Encore une fois non l Mais qu'ils en soient pleinement joyeux, aussi désireux... que vousmême !

— Vous ne l'êtes donc pas? et il soupirait.

— C'est pour l'être, dit-elle, que j'ai cette exigence.

— Eh bien, ça suffit ! accorda-t-il, généreux. Pas besoin d'en dire si long ! Vous avez raison I toujours ! Votre désir, je l'avais 1 Vous ne m'en auriez pas fait part que je vous l'aurais exprimé. Rien n'est plus gentil et plus nécessaire. A présent, entendons-nous. Inutile, n'est-ce pas, de dire, chacun à notre tour, la même chose aux deux intéressés?... Partageons-nous la besogne. A qui préférez- vous parler ? Choisissez. Je prendrai l'autre.

— Eh bien ! voyez M. Brocatel, moi je verrai Mme Lesoir.

— Parfait ! Je le pensais ainsi.

— Ah ! recommandait-elle, avec un émoi charmant. Insistez bien sur ce point que c'est cous, vous seul, qui avez eu l'idée.

— Quelle idée ?

— Du mariage.

Il rit, bon garçon.

— Cela va de soi ! Il est clair que ça n'est pas vous, hélas 1 qui m'avez demandé ma main !

— Vous me comprenez. J'entends par là que je veux être à l'abri de tout soupçon d'intrigue, et même de coquetterie.

— Impossible I Insensé !

Et ses regards l'enveloppaient d'estime, l'habillaient d'admiration.

— Et puis... ça n'est pas fini.

Elle n'osait pas. Ce fut lui qui alla au-devant.

— Quoi encore? — Il méridionalisait. — Il vous fo la lune ? açfé les étoiles ?

— Beaucoup moins.

— Tant pis 1

— Je voudrais que vous parliez aussi... à Mme Lesoir.

Il faisait aussitôt une petite moue.

— Vous avez l'air ennuyé? observa Irène. Cela n'a pourtant rien, je suppose, qui vous froisse, ou vous inquiète ?

— Ah là là ! pour m'inquiéter, je suis trop sûr d'elle, la pauvre !

— Elle vous adore I lui révéla tout bas Irène. Si vous l'entendiez I

— Je sais, fit-il avec l'assurance de quelqu'un à qui on n'apprend rien. Et quant à me froisser? Non plus I Mais tout de même, — il baissait la voix, — une très brave personne, Valérie ; d'accord I Je l'estime, je l'aime bien ! et je ne suis pas

fier... Pourtant de là à aller lui sortir tous mes secrets et la consulter pour mon mariage... Hé? Car enfin, entre nous.., sa condition est... modeste... C'est une subalterne.

— Justement, dit-elle. C'est pour ne pas le lui faire sentir.

— Ange I Enfant divine ! Allons ! je verrai Valérie I Mme Précipice, si vous voulez? Qui encore? Mais cette Lesoir, est-ce avant vous, ou après, que je la vois?

— Avant.

— Ça va ! Néanmoins, en y réfléchissant... je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que ce fût après vous... C'est par elle que vous m'avez connu, c'est elle qui m'a amené à votre chevet... Vous êtes la première indiquée pour la mettre au courant.

Irène songeait.

— Je ne sais pas, mais je suis sûre qu'elle aura beaucoup de peine que ce ne soit pas vous.

— Eh bien, fit-il inspiré, vous lui direz que je le voulais, et que c'est vous qui m'avez supplié de vous laisser cette joie, que je vous en ai fait le sacrifice ! Comme ça, elle sera tout de même contente, puisque j'aurai eu l'intention !

Ce point de vue sembla frapper Irène, tandis qu'abondant et démonstratif, il poursuivait :

— ...Et, j'y pense ! — il pensait à tout ! ■— en même temps que vous parlerez à Mme Lesoir, vous en profiterez pour la prier d'être votre intermédiaire auprès de M. Brocatel, que vous ne pouvez pas avoir l'air de négliger, mais dont je comprends

très bien que l'abord, surtout à ce sujet, vous intimide grandement.

— Je ne suis pas timide, affîrma-t-elle avec douceur.

— Bien sûr ! Moi non plus ! mais comme vous n'avez ni le désir, ni le besoin d'avoir avec le propriétaire cette conversation... plutôt gênante, il est tout simple que ce soit Valérie qui vous remplace. Elle s'en acquittera très bien, — mieux que vous ! — et j'ajoute qu'en la chargeant de cette mission, vous la flatterez... Tout pour le mieux.

Irène approuva.

— A présent, à mon tour ! déclarait Gaudias en faisant craquer d'aise à la fois les dix doigts de ses mains jointes ; vous avez tenu à me dire et à me justifier quelques-uns de vos scrupules... Il faut que vous sachiez les miens... Moi aussi, j'ai des choses à expliquer. Les femmes les plus charmantes, même parfaites, comme vous, ne sont pas toujours logiques...

— Comment cela?

— Vous m'avez demandé, expressément, de réserver votre réponse jusqu'à ce que j'aie la bénédiction de M. Brocatel, et comme je ne peux rien vous refuser, j'ai accepté, tout de suite... et avec enthousiasme, du moment que ça vous faisait plaisir. Mais je ne voudrais pas qu'ensuite, par une espèce de retour d'esprit très excusable, mais fâcheux pour moi, vous vous étonniez malgré tout de l'empressement avec lequel j'ai consenti à cette démarche un peu... jeune.

— Quoi? Vous y voyez de l'humiliation?

— Non, mais de l'humilité.

— Alors, trancha-t-elle dans le vif, il ne faut pas la faire.

— Si ! je la ferai I jura-t-il, mais vous saurez pourquoi.

— Est-ce bien la peine?

— 11 le faut ; j'entends que vous me connaissiez. Comme vous, je suis libre, et personne ne saurait non plus m'imposer sa volonté relativement à mon mariage. Si j'en réfère à M. Brocatel, c'est qu'en dehors de votre désir, qui pour moi est un ordre, j'ai envers le propriétaire les plus grandes obligations. Il n'en est pas de lui comme de la bonne Lesoir, qui socialement n'est rien, qui pour moi ne compte pas et dont je n'ai nul besoin ; c'est plutôt elle qui aurait besoin de moi I Lui, je lui dois ce que je suis, et peut-être ce que je serai demain, — par vous. C'est mon patron ; j'en dépends. A défaut des meilleures raisons, l'intérêt seul me commanderait de ménager le c^e/, le fondateur et le maître de Boulouris, le millionnaire dont la puissance est incalculable et la protection souveraine. Et pas plus qu'il n'y a de servilité dans ma conduite, vous n'irez vous aviser, je vous en prie, d'y voir un moyen détourné de me faire assurer par cet homme d'expérience que je ne commets pas la moindre faute ni légèreté en m'emballant dans an mariage sans éclat et qui pis est : d'amour. J'emploie des mots odieux et qui me déchirent le cœur, mais c'est à dessein et en anticipant sur la médisance d'autrui.

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— Allez 1 Allez ! appuyait Irène, parlez à cœur ouvert !

— Non 1 non ! reprit-il en haussant le ton avec une force indignée, jamais si vile pensée ne peut être en moi I Bien au contraire, — et c'est là que j'en voulais venir, — si je suis à ce point fiévreux d'avoir l'assentiment de M. Brocatel, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous !

Irène levait des yeux surpris et tout près d'être tendres.

— Mieux qu'une approbation molle et de pure politesse, insistait Gaudias, je veux de sa part et de celle de l'abbé Chamaille, une adhésion éclatante ! complète ! ayant en votre faveur l'autorité d'un témoignage irrécusable. Je ne suis pas de ceux qui se moquent de l'opinion publique 1

— Moi non plus ! dit-elle entraînée.

— Aussi me déplairait-il, — ne songeant qu'à votre renom, — de paraître céder pour la première venue à un coup de tête. Ce n'est pas assez qu'on m'approuve ; il faut qu'on m'envie ! Quand des hommes... tels que Brocatel et l'abbé, le saint abbé, vous auront rendu l'hommage que je veux, vous aurez le droit d'être fière I

— Je le suis même déjà avant, dit-elle avec orgueil.

Et prise soudain de mélancolie :

— Mais, cet hommage, me l'accorderont-ils ? Il tressauta.

— Aussi sûr que je vous vois, et que je goûte mon bonheur !

— Et s'ils vous le refusaient?

— Je passerais outre.

— Vous feriez cela?

Elle s'illuminait. Il répondit :

— Avec joie ! sans hésiter 1 quand je devrais me casser les reins, briser mon avenir.

— Ah ! mais alors... alors... (elle était remuée), vous m'aimez donc? véritablement?

Il se courbait déjà pour poser sur elle, ainsi qu'un cachet, le baiser brûlant qui montait en lui ; elle s'en aperçut et se recula, mais avec un regard qui permettait tant d'espoir qu'il y puisa la force de se ressaisir.

— Non, murmura-t-il en fermant les yeux... Pas encore.

Puis, changeant de voix :

— Alors... Valérie?

— Ce soir même, promit Irène; et vous... M. Brocatel?

— Demain.

Il rayonnait.

Et il sortit, vaste et beau comme un dieu.

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