‹ Iréne OletteChapitre 4 sur 37 · LA « SORTIE DES BAINS · texte numérisé non relu

LA « SORTIE DES BAINS

Les Baiïis Tivoli (Pusso-Ti;Lrcs) ont leur principale façade légèrement *en retrait, sur le boulevard. C'est une construction moyenne, enfantine, étroite et toute en profondeur, plus large à une extrémité qu'à l'autre et qui se trouve, par une analogie secrète et cocasse, avoir .un peu la forme d'une baignoire rétoujrnée. A hauteur de la corniche, de chaque côté de son toit, et sans doute pour évoquer en rnêipae temps avec un clair bonheur le Krenilin et Sainte-Sophie, s'élèvent deux grosses boules dorées, terininées en pointe, et l'horloge, qui marche et sonne, encastrée au centre du fronton, donne aussi au bâtiment l'air drôle d'une e&pèce de pendule de quartier dont les pilastres à boules seraient les montants. Deux étages bien syinétriques de petites fenêtres à rideaux de percale blanche sur tringle indiquent le nombre et la destination des qabines. La terrasse qui s'étend au rez-de-chaussée, rue des Batignolles, supporte en toute saison une bordure d'iris ébréchés et rouillé».

La Sortie des Bains, vis-à-vis, n'a rien d'un endroit à la niode. Ce n'est qu'un bouchon pour puViriers, cochers et chauffeurs, mais la cuisine y passe pour loyale et copieuse.

Mme L'Honneur, veuve d'un repris de justice, est la patronne, la tête. Son frère Alexis, dit Velours, est le bras. Ancien boucher, avec des restes de pectoraux et de biceps, il aide, va au marché, ouvre et ferme les volets et bouscule les pochards et les déments qui « vont trop loin ». Les fourneaux sont tenus par un vieux cordon-bleu déchu, ravagé d'alcool, qui a gardé néanmoins le goût et le secret des traditions, et que son vice croissant a fait, depuis des années de bouteille, rouler, descendre de place en place, puis échouer là. Une fille de la campagne en savates, vêtue de torchons et qu'on ne voit jamais, lave la vaisselle par derrière, dans un placard. Deux garçons, par devant, sont affectés au service : le père Fesse, — dit, par décence, Mathieu, — chauve avec d'épais favoris, serrés comme des nids d'oiseaux, et podagre, toujours épuisé dans des espadrilles dont les cordons le suivent; et Isidore Panteau, brun, vif, solide, à la fois gentil, souple et mauvais coucheur, mais dont les vingt-sept ans pleins de sève ♦ suffisent à tout.

L'entrée des femmes dans le café aux trois quarts vide passa complètement inaperçue. Il était neuf heures vingt. Parties de la rue Doudeauville vers huit heures et demie, elles avaient mis à venir environ cinquante minutes. Du premier coup d'œil, Valérie découvrit au fond une JDonne place, dans un coin, et elles s'y installèrent, de chaque côté de la petite table de marbre. Assis et Usant un journal, Mathieu ne bougea pas. Velours était absent. Courte, ronde, autour de la

quarantaine et gagnée déjà par l'obésité des comptoirs, Mme L'Honneur qui, à travers les chaises, trébuchait sur des pieds sans os, appela d'une voix oppressée : « Zidore ! » On entendit un ; « Voilà ! » grogné, presque injurieux, et poussant une porte mobile qui pendant un moment battait dans tous les sens après qu'on l'avait livrée à elle-même, Panteau surgit, la bouche pleine et l'œil dur. Il commençait à peine de diner à la cuisine. On le dérangeait.

Présentant avec brusquerie la raquette de bois gluante où était glissé le menu à l'encre violette, il réclamait déjà d'un ton rogue : « Potage? Un poisson? Et puis? w quand Valérie, l'interrompant, lui dit avec douceur :

— Attendez que je voie les prix?

— Vous les verrez après, bougonna Panteau.

— Mais non, répondit Valérie, je veux les voir avant, parce que... (et elle lui fit signe de s'approcher avec un petit air amical de confidence) il faut que je vous dise une chose, monsieur, c'est que nous n'avons qu'un franc...

-— Hein? Quoi? s'écria le garçon.

Mme L'Honneur avait entendu. Méprisante, elle lança de loin :

— Un franc ! Et vous espérez dîner? Avec ça? A une pareille heure? Et ici? Prenez-vous donc la Sortie des Bains pour une soupe populaire? On connaît pourtant la maison ! Elle est de premier ordre !

— Je le sais, madame, dit Valérie. C'est pour ça que nous y venons. Et même, d'assez loinl

ajouta-t-elle avec une nuance de malice en se tournant vers Irène.

Celle-ci, devant l'inexplicable et soudain aveu de sa compagne, avait rougi de honte. Avait-on idée de dévoiler et d'étaler ainsi soi-même sa misère ! Quelle maladresse ! Est-ce qu'on racontait ces choses-là? Et le pire, observait-elle, c'est que cette Valérie les disait sur un ton très calme, en souriant, sans même avoir l'air de se douter du tort qu'elle se faisait. Qu'était-ce donc, pensait alors la jeune fille, que cette singulière personne qui semblait s'être prise de sympathie pour elle et qui s'attachait à ses pas? Elle devait* avoir l'esprit troublé par le chagrin, les privations... Évidemment, c'était cela. La pauvreté détraque. Il fallait lui pardonner.

Isidore cependant, depuis que la femme Eesoir Jui avait si ingénument exposé sa situation, n'était plus le même. Il paraissait très intrigué. Jamais il n'avait rencontré jusqu'ici une cliente aussi franche. Le manque de respect humain dont elle faisait preuve et surtout la confiance dbnt il croyait sentir le naïf témoignage, l'étonnaient, le touchaient. Elle l'avait appelé : monsieur. Il était flatté. Son visage aux traits réguliers et qui n'avait rien de commun était déj à moins dur. « A la bonne heure ! songeait-il, cette femme n'était pas du monde riche ! Et pauvre, elle s'en vantait ! On pouvait la respecter. »

Il détestait les riches.

Et puis, en face de l'estimable dame, il y avait la jeune fille.

Isidore avait vu Irène et il la regardait.

Et tout en la regardant, il se disait qu'il n'en connaissait pas de pareille.

Non seulement il la trouvait jolie, sans se rendre compte qu'elle était belle, — car la beauté ne fait pas à tout le monde la faveur de se livrer du premier coup, — mais, en plus, elle lui plaisait.

Plaire. Miracle stupéfiant. Phénomène exquis. Délice suave et lacté !... Cette petite, tout à coup, plaisait à ce jeune homme... Elle correspondait à son goût, à l'ensemble tumultueux et précis de ses désirs, qu'il ignorait lui-même une minute avant ; elle réalisait à ses yeux la femme, dans tout ce que peut contenir ce mot intLoGie et si vaste, insaisissable et familier... Il lui semblait impossible, inadmissible qu'elle ne fût pas venue là ce soir, pour lui, malheureuse, pâle, blonde, ayant pleuré, mignonne, adorable, ayant faim (il l'espérait !) et en grand deuil l Elle accourait, de loin ! à pied, vers lui, et il était chargé de la servir ! Et elle avait à peine de quoi payer son modeste repas ! Comme tout cela était clair, logique, éblouissant^ certain, marqué de tous les signes bien connus de la fatalité !

Isidore aimait le roman.

Il y croyait. Il en mettait volontiers et aussi malgré lui, dans ses projets, ses ambitions, dans son travail et sa paresse.

Le roman... comprenait à ses yeux le rêVe, la poésie, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, les voyages, la science et toutes ses découvertes, l'histoire, la légende, et par-dessus tout

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ramour.,. Ainsi que la haine. Dans son esprit , absolu et sauvage encore d'enfant d'ouvrier, tout ce qui trouble, bouleverse, émeut, ravit, Isoulève, empêche de dormir, fait battre le cœur, et sangloter, chanter, délirer, parler tout seul et chercher les étoiles, toutes les aspirations, les soifs, les ardeurs vagues, tout à tour terribles et douces, profondes, mystérieuses, et toutes les sensations et tous les sentiments qui dans tous les domaines sortaient dé l'ordinaire et se disputaient en les saccageant l'esprit, le cœur et les sens de l'homme... c'était du roman.

Il avait décidé de leur appliquer une fois pour toutes ce vocable magique, et d'en baptiser, sans distinction, tout ce qui lui passait d'irrésistible et de fou par la tête.

En rie qui voudra. C'était son affaire.

Or, à force de s'être inventé des romans plus encore qu'il n'en avait lus, et après que si souvent il avait frémi à l'idée d'en « vivre » à son tour, de commencer tout au moins par en avoir un, et qui en valût la peine, voilà que celui-ci se présentait, sous la forme la plus inattendue, — donc la plus impérieuse et la plus évidente.

Le tourbillon de pensées nouvelles, dont ces lignes ne prétendent pas peindre le déchaînement et la promptitude, envahit le jeune homme en une seconde, et le secoua comme une trombe qui a la joie de rencontrer une forêt.

Ne vous moquez pas. L'humble condition des individus et la bassesse des classes n'empêchent pas la force et la grandeur des mouvements qui

les agitent. Loin d'en diminuer la violence, elles l'accroissent. Le flot, le raz de passion qui tout à coup, à la vue de cette fille du peuple, errante, émouvante, inconnue, lança hors de lui ce garçon de café n'est pas moins magnifique et moins considérable que le coup de foudre d'un prince.

Isidore était arrivé grognant comme un chien que l'on a l'imprudence de distraire pendant qu'il ronge un os ; il avait buté contre cette petite et reçu son charme... En un chn d'œil, en un battement de cœur, il était aimable, il aimait déjà; il se sentait rafraîchi, attiré, mis au courant, et prévenu que des choses dont on n'avait pas idée allaient s'accomplir. La vie, heurtée, bifurquait, prenait soudain une direction extraordinaire. Elle rebondissait, en pleine nuit, dans une lueur d'aurore.

Courbé vers les deux femmes confondues d'un aussi rapide changement, avec quelle gentillesse Panteau s'emparait à l'instant de leur désir, et, le visage tout froncé d'ardeur, s'ingéniait à le satisfaire !

— Un franc ! admirait-il. C'est le Pérou. Il n'en faut pas tant. Guettez-moi ?

Danseur envolé sur ses escarpins parmi la poussière du sable jaune, il n'était déjà plus là. Chassée d'une main décisive, la porte du fond battait comme un métronome en folie. On entendait, derrière, un remue-ménage terrible, un bruit de vaisselle, des éclats de sourde dispute, la voix de madame : « Ah çà? plaisantez-vous, Zidore? Êtesvous malade? » et Zidore, en coup de vent, le

tablier serré du haut sur des reins andalous et claquant du bas ainsi qu'un linge sec qui flotte au soleil dans un jardin, réapparaissait à la suite d'un plateau chargé d'assiettes pleines jusqu'a,ux bords, et balancé à la pointe de son bras tendu. On eût dit que ce plateau se sauvait et que le jeune homme courait aprè^ pour le rattraper. Ce plateau enchanté (il devait avoir des ailes) descendit et se posa sur la table où les femmes furent obligées de reculer poiur lui faire de la place, tandis qu'Isidore avec tranq,uiUité, semblant récapituler une commande, annonçait au fur et à mesure : « Deux couverts. Ici on ne les paye pas. Une seule croûte au pot, mais il y en a ipoiur deux : vingts cinq centimes. Idem un ragoût de mouton pour deux : quarante. Un gruyère : quinze. Un verre de Bar sac à dix, à boire dans le même. Et deux sous (ie pain. Font un franc. Rond comme une pomine. » Les deux femmes n'en revenaient pas.

— Ça y est-il? interrogeait Panteau, amusé de leur étonnement.

— Ma foi oui, monsieur. Et très bien ! remercia Valérie. •

— C'est trop, dit Irène.

— Eh bien ! si vous êtes contentes, déclara-t-il, vous savez l'adresse? Faudra revenir.

En les quittant, il alla s'asseoir en face d'elles., au bout de la pièce.

Madame avait regagné le comptoir où, toujours petite, quoique haussée sur le Bottin, elle ne trônait qu'imparfaitement, parmi les goulots des amen.

De loin, elle dit exprès tout haut à Isidore :

— Et VOUS? Quand mangerez -vous?

— J'ai fini, lui répondit-il menaçant, avec un regard qui la bâillonnait.

Puis, la tête penchée de côté, il s'abîma, — en ayant l'air d'observer Valérie, — dans la contemplation d'Irène.

Et il savourait ainsi de loin son dîner.

Car c'était son propre repas qu'il venait de leur servir.

La perfide question de Mme L'Honneur à Isidore avait-elle été entendue, et comprise, par les deux femmes? Nous en doutons. Rien ne l'indiquait sur leur physionomie. Elles mangeaient, en silence, avec régularité. Panteau jubilait. A chaque cuillerée qui coulait dans l'estomac de la jeune fiUe, il avait le cœur rempli. Sa joie le nourrissait.

Cependant, Valérie Lesoir et Irène Olette, rapprochées ainsi face à face, en pleine lumière, pour la première fois se voyaient de près 'et, cessant d'être timides, portaient l'une sur l'autre leur investigation. Elles s'étudiaient, découvraient ensemble et réciproquement leur âge, le dessin de leurs traits, la couleur de leurs yeux, la nature de leur sourire. Sans se parler encore autrement qu'à mots espacés et brefs, elles s'interrogeaient et se répondaient tout de même, à tâtons et de façon muette. Elles sentaient, chacune de son côté, que ce n'était pas le moment d'entrer dans de longues conversations et de faire plus étroite connaissance. Il fallait dîner vite, sortir, reprendre sa route et aboutir où on devait... On ne s'épancherait en toute liberté que là, portes closes,

Valérie dégageait une telle expression de calme et de certitude qu'elle semblait vraiment avoir une idée. Irène en était convaincue. Elles avaient faim, le mystère des circonstances les impatientait, leur repas fut vite achevé. Qu'auraient-elles pu se dire d'ailleurs, mal à l'aise en ce lieu public, sous les regards différemment curieux de la patronne et d'Isidore? Elles avaient hâte d'y échapper. Et puis, deux ouvriers étaient venus s'installer tout à côté d'elles. Reprenant, à peine posés, une grave histoire de famille, ils se scrutaient, visage contre visage, et la pensée serrée comme un écrou : « Quante ma belle-sœur, articulait le plus âgé, l'index en baïonnette contre un nez framboise, a vu qu'on ne voulait pas du partage, elle a dit : Ah ! c'est ça?... » L'autre, immobile et plus dur qu'une enclume, écoutait figé, ramassé, suspendu, comme s'il s'agissait d'un empire ; à quelques pas, toujours assis, Mathieu ronflait, écroulé sur la table, la joue enfoncée dans le crin de ses favoris qui lui tenaient lieu d'oreiller.

Les femmes ayant fmi de dîner, Valérie fit signe à Isidore qui déjà se levait.

Il était horriblement pâle.

En effet, il s'apercevait tout à coup qu'il allait perdre Irène.

Il n'y avait pas songé une seconde depuis un quart d'heure qu'elle s'était révélée à lui. Il croyait de bonne foi, que survenue dans sa vie uniquement pour y rester, elle n'en sortirait plus, que c'était chose faite, établie, réglée... Et puis, pas du tout. Elle s'en allait, comme ça, emportant toutes les

félicités qu'elle garantissait. Était-ce possible? Était-ce permis? En avait-elle le droit? Autant, aux yeux du jeune homme, sa soudaine arrivée s'expliquait, se justifiait, naturelle et nécessaire, autant son brusque départ se manifestait révoltant, monstrueux. Il avait beau savoir que ce trésor ne lui appartenait pas, il éprouvait cependant avec une force inouïe qu'il allait lui être enlevé. Tant il est vrai que souvent nous sommes dans l'obligation de nous démunir de ce que nous n'avons pas et que nous pensons perdre un bien sans le posséder ! Ce sacrifice, — le plus grand, — Panteau s'y refusait. Il se considérait comme ayant sur la jeune fille des droits acquis par les désirs et les espoirs qu'elle avait suscités. C'était sa faute. Pourquoi était-elle venue? Elle ne s'en irait pas. Il ne pouvait pas, il ne voulait pas la laisser partir. Si elle partait, c'était pis que si elle mourait. Morte, il eût bien été forcé d'y renoncer. Mais vivante, et disparue quand même, cherchée en vain, toujours cachée, introuvable, à jamais... Oh ! cette pensée le ravageait, le rendait furieux sous le froid de l'angoisse et de la peur.

Mais qu'allait-il faire? Gomment s'opposer au départ des femmes, savoir au moins qui elles étaient, où elles demeuraient? Sortir derrière elles et les suivre ? Impossible ; et d'ailleurs elles s'en apercevraient.

Leur demander leur nom? Sous quel prétexte? A défaut d'autre raison, elles se méfieraient aussitôt et ne lui diraient pas.

Il ne voyait rien.

A peine formées et disloquées, ses idées le quittaient, l'abandonnaient dans un tumulte et un bouillonnement de panique.

Une quarantaine de secondes s'étaient écoulées au plus depuis qu'il regardait s'avancer la cata^ trophe et il la sentait désormais inévitable, immédiate.

Encore un petit instant et la belle aube blanche en voiles noirs allait s'éteindre...

L'avenir s'écroulait.

Or, Valérie Lesoir, à cette même minute, se rapprochait d'Irène et lui parlant tout bas à l'oreille, lui jetait avec une sorte de fièvre, ces mots singuliers : « Avant de sortir, appelez-moi tout haut : maman. J'y tiens. Vous m'entendez? » Et son regard fixe indiquait la gravité d'une pensée.

Le « garçon » était maintenant près d'elles. Valérie lui dit sur un ton dans lequel il y avait comme de la reconnaissance et du remerciement :

— « Alors, nous vous devons?... »

Il crut qu'il allait éclater ! Il s'entendit s'écrier en dedans : « Vous ne me devez rien ! C'est moi qui vous dois ! Restez ! Ne partez pas ! » Et cependant, sa bouche prononça : Un franc.

Irène qui se tenait prête à payer lui tendit vivement la première une pièce de vingt sous, sans plus, puisqu'elle n'avait pas autre chose. Mais ses beaux yeux lui donnaient le pourboire.

Il prit l'argent et le reçut, pour avoir le plaisir de sentir le bout des doigts de la jeune fille effleurer sa main. Il n'eut pourtant pas cette faveur.

Valérie se fâchait, fouillant aussitôt dans la

poche de sa robe et disant que c'était à elle de régler la dépense. Mais, comme la chose était faite, elle dut s'y résigner.

— « Soit, nous reprendrons nos comptes. »

Ce manège l'avait amenée près de la porte. Elle en tenait le bouton. En le tournant, elle dit, la voix claire, à Irène :

— « Viens-tu, fillette? »

Et, celle-ci, subjuguée tout à coup par la demande qui lui avait été adressée, répondit sans même éprouver le besoin d'un effort :

— a Oui, maman. »

Isidore était fou. Il s'avançait pour barrer le seuil. Il n'osait regarder les femmes, tournant ses yeux dans la direction des places qu'elles occupaient à l'instant et qui étaient devenues vides... quand il aperçut de loin, au bas de la banquette, un objet noir, à terre.

Il fut ébloui, il eut la foudroyante perception que tout changeait, qu'il allait être renseigné, savoir ce qu'il voulait... Une joie de naufragé découvrant le rivage l'inonda, le refoula... et il laissa sortir Irène et Valérie... ne songeant plus qu'à hâter leur départ, fermant le porte derrière elles...

Aussitôt seul, il s'élança vers la table et sans que personne y fit attention, il ramassa, dans les plis de sa serviettte, comme si elle lui avait échappé, le bienheureux objet.

C'était un porte-monnaie. Celui de la femme, évidemment.

Il était tombé de sa poche quand eUe avait voulu payer.

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Mais voilà qu'un doute affreux surgit dans l'esprit du jeune homme. Si le porte-monnaie, — plus ou moins garni, peu importe, — allait ne contenir aucune indication? C'était très probable.

Il éprouva une telle angoisse à cette idée qu'il la chassa, remettant à plus tard pour s'en assurer.

Il n'en avait pas la force en ce moment.

Il se précipita dehors. Peut-être étaient-elles encore en vue?

Mais non.

Il rentra donc, abattu, sombre et haletant.

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