‹ Iréne OletteChapitre 31 sur 37 · LABYRINTHE · texte numérisé non relu

LABYRINTHE

Si sévèrement que doive être jugé Gaudias et loin de songer à atténuer le mépris qu'il mérite, ne craignons pas d'affirmer qu'on aurait tort de le prendre pour un scélérat. Enfant gâté de la

nature, et plus perverti que pervers, ce n'était, nous l'avons dit, qu'un jouisseur impétueux, exubérant, avide de joies matérielles et des voluptés de la fortune. Capable d'être aisément malhonnête, inaccessible au moindre scrupule, il se montrait réfractaire à la méchanceté. Douillet, la souffrance lui faisait horreur pour lui-même, et celle d'autrui l'affectait. Médecin, il était pour la suppression de la douleur. Plus gourmand que raffiné, s'il n'avait que la sensibilité, — un peu grosse, — des bons sensuels, du moins l'avait-il. Grand ami du rire, il n'aimait pas voir ni faire pleurer. Modèle admirable de mécanisme physique, il se dessinait absolument étranger aux influences de la morale ; en quelque sorte fermé... par en haut. En quoi que ce fût, l'élévation n'était pas sa partie. Le ciel lui-même et sa vue nombreuse et si inspiratrice n'avaient pour effet que de le rabattre sur la terre, cette terre où, à son idée, tout convergeait, passait trop vite et finissait trop tôt.

Mais voici ce qu'il faut connaître.

Par une disposition merveilleuse et très effrayante que l'on rencontre chez certains Roger Bontemps qui semblent tout porter sur le panier fleuri de leur visage, Gaudias possédait, dans ses profondeurs, sous cette apparence de plein air, une formidable cité qui se serrait, se repliait, se nouait, et se prolongeait bien loin au delà de luimême. C'était dans ce domaine impénétrable, immense et imperceptible, sans accès et sans fond, que réellement il habitait. Quand il remontait et qu'il venait dehors, à la surface de sa beauté, au

grand jour de ses yeux et de ses dents de Golconde, de sa chevelure à reflets, de son teint vermeil et de ses joues à la barbe d'émir..., il ne faisait que se distraire et se mettre à la fenêtre. Il sortait^ pour un instant ; et c'est alors qu'en croyant voir un Gaudias tout épanoui, tout uni et sans complications, on en voyait un, qui, n'étant ni le faux ni le vrai, n'était pourtant que l'incomplet, que la moitié» Chaque homme, sans doute, a son labyrinthe, composé de cent, de mille et plus de quartiers, mais celui de Gaudias, pareil, en son genre, à ces monuments souterrains imaginés aux temps de l'antique Egypte et formés de galeries qui se superposaient et s'enchevêtraient en tous sens, différait d'eux en ceci, que nul n'y pouvait même pénétrer, et que seul lui, Gaudias, pouvait aussi facilement y entrer qu'en sortir. Tous nous nous perdons dans ces galeries dangereuses, ou du moins nous nous y égarons longtemps. Pour quelquesuns, il n'y a que la mort qui puisse venir les dégager ; lui, Gaudias, s'y retrouvait, comme dans un parc. Seulement, au lieu que ce fût, ainsi que jadis, des tombeaux, de l'ombre glacée, du silence et de la mort, c'étaient chez lui des laboratoires de désirs, des magasins d'ambitions, des atehers de projets, une énorme usine de convoitises, et de la chaleur, des lampes, de l'activité, du tapage, de la vie... tout cela fonctionnant, marchant et ronflant dans les fondations, sous les assises du beau palais CapitoUn aux sculptures extérieures, à la façade resplendissante et ensoleillée. Enfin les manigances qui se tramaient couramment, et comme en dehors

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de son instigation, dans les sous-sols de ce Méphis* tophélès cordial, ne lui représentaient jamais rien de coupable ni de noir. Pièges, calculs, intrigues, embûches, ruses, combinaisons, manœuvres lointaines... ces actes et leurs noms eux-mêmes, — qui ne les désignaient que pour les colorer, — recouvraient pour lui autant de choses licites, aimables et brillantes. Il n'en éprouvait aucune gêne. Il était tortueux en restant radieux. C'est qu'il poursuivait la richesse, le luxe, les plaisirs, toutes les félicités lumineuses d'ici-bas qui lui renvoyaient, pour l'en remercier, leur perpétuel rayonnement. Il les « réfléchissait, » des pieds à la tête. Tout jeune, il les avait respirées avec la brise tiède et les parfums des lauriers-roses, aux premiers jours où rêvait déjà son enfance, à moitié italienne, dans la cour à arcades de cette vieille hôtellerie « du Platane » que tenait son père, ayant quitté Toulouse pour s'établir à Nice. Dès cette époque, il avait découvert là, dans leurs plus capiteuses incarnations, toutes les espèces de joies, de frénésies animées qui semblent faites exprès pour séduire et enivrer les hommes. Acharné à croire qu'elles le guidaient, il les avait suivies, d'un pas toujours plus pressé qui les talonnait, et c'était elles qui l'avaient favorisé en le conduisant par la main jusqu'à la prodigieuse Valérie dont la courte robe de deuil abritait et cachait une traîne de millions ! La fréquentation de cette fortune colossale, toute voisine, — et aux mystères de laquelle il se trouvait initié par celle-là même qui la possédait, — lui était devenue depuis quelque

chose d'infiniment précieux et de substantiel, de nourrissant, malgré l'angoisse qu'il en éprouvait. C'était comme une seconde vie, supérieure, qu'il menait en dehors de la sienne, mais qui ne relevait au-dessus de celle-ci que pour l'y faire srans cesse retomber brutalement. C'était une allégresse et aussi une douleur, un dégoût et un besoin, une impression d'indispensable et d'intolérable. Cette fortune, inemployée, — puisqu'il n'en profitait pas ou si peu que cela ne valait pas la peine d'en parler et ne contribuait même qu'à augmenter son envie avec ses regrets, — elle le fascinait, l'aspirait, le pompait dans le vide où, privé d'elle, il se sentait râler. Tout, même ce qui paraissait s'en écarter le plus, la célébrait, se traduisait par elle. Il en avait l'éblouissement dans les yeux, le bruissement dans les oreilles. Jusque dans le cerveau, à travers le ressac de ses pensées, toujours il entendait contre sa tempe battante l'or ruisseler, bourdonner, tinter, rire, pleurer, murmurer, chanter, roucouler, rugir... comme on écoute passer dans la gorge d'un coquillage toutes les voix de la mer. Chaque fois qu'il descendait dans les puits de sa mine, c'était pour en rapporter des diamants. Chaque fois qu'il plongeait dans l'océan de ses désirs, c'était pour en remonter des perles, et cette soif de richesse n'avait pas pour origine une basse cupidité. Gaudias, prodigue et désordonné, ne recherchait pas l'argent « pour lui-même », comme les avares qui sont toujours tristes ; il le visait, lui joyeux, uniquement pour les délices qu'il entasse, et avec l'idée de le gaspiller. Mais il le lui fallait.

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Gomment? Par quels moyens?

Par Valérie, qu'une prédestination fatale avait mise en ses mains. N'eût-il pas voulu cette conquête qu'il s'y serait trouvé forcé ! Pouvait-il s'y dérober, à moins d'être un imbécile, et même un ingrat envers le bonheur, qui le sollicitait? Cela r empêchait-il d'avoir pour la veuve une affection sincère? Nullement. Au contraire, il l'en chérissait davantage, puisque sa bonté se confondait avec ses biens et sa valeur morale avec sa valeur pécuniaire ; la femme excellente et la femme riche ne formaient qu'un seul et même trésor. Il ne lui était pas plus possible de les séparer l'une de l'autre qu'à elle de se diviser. Pour se justifier davantage et mettre de ce côté sa conscience en repos, — car, nous tenons à le redire, il avait pour Mme Lesoir des sentiments de tendresse et de gratitude indubitables, — le docteur, à maintes reprises, s'était scruté ; et toujours, avec une inconsciente et lamentable dépravation de jugement, il s'était convaincu de la parfaite innocence de sa conduite. Il la trouvait même louable.

« Voulait-il du mal à Valérie? — Non. — Lui en faisait-il? — Aucun. — L'aimait-elle? — Profondément. Ne lui en avait-elle pas déjà fourni de nombreuses preuves matérielles en le plaçant à la direction de Boulouris, en lui assurant d'année en année une vie de plus en plus large? Sans qu'elle lui eût rien laissé deviner de ses intentions, n'étaitil pas cependant fondé à croire que tout la portait à prendre pour l'avenir à son égard les dispositions les plus généreuses? Quand il souhaitait donc cette

fortune, naïvement, en tout honneur ! nourrissaitil une pensée hostile aux désirs qu'elle avait ellemême suscités par sa façon d'être avec lui, et rendus les plus vraisemblables? Cette fortune, d'ailleurs, y tenait-elle? — Loin de là! elle en avait la haine ! — En la lui retirant, l'en priveraiton? — Mais non ! Elle était hantée de l'idée de s'en débarrasser. Si ce pouvait être en sa faveur à lui, Gaudias, sans qu'il fît pour cela rien de répréhensible, et à condition qu'il agît au mieux des intérêts de tous, y compris les siens, devrait-il donc ne pas agir? »

Résolu à pousser à fond son examen, il se demandait encore : « Si je laisse échapper cette richesse, où ira-t-elle? Par quel aigrefin, ou quel bandit... la méfiante créature se laissera-t-elle, trop crédule un jour, une heure... circonvenir et enchaîner? » C'était effrayant !

« Or, s'émerveillait Gaudias, qu'était -il advenu? Que grâce à un concours d'événements qui procédaient du fabuleux, tout s'était hgué pour que, dans une satisfaction générale et en suivant les plus honnêtes chemins, chacun des acteurs de ce drame intime et pathétique fût conduit tout droit à la réaHsation de ses plus chers désirs, en même temps qu'au sauvetage de ses intérêts.

En effet, il s'était trouvé qu'Irène Olette, douée de toutes les qualités et ayant tous les charmes, avait rencontré, — et où? à l'Hospitalité de nuit ! — Mme Lesoir, prise aussitôt pour elle d'un attachement dont il avait saisi la marche et le progrès, si rapides qu'ils étaient capables d'aboutir à une

adoption, car la jeune fille rendait à sa nouvelle mère une affection toute filiale. Héritière assurée dès lors des plus magnifiques espérances, et très certainement parée, en attendant, d'une dot royale, Irène deviendrait appelée dans ce cas à contracter sans retard, par les soins et les relations de M. Brocatel et de l'abbé, un superbe mariage, mais avec quelqu'un de choisi dans « le monde » de l'industriel et du prêtre et « ayant leurs idées »

On ne songerait pas à lui.

Ainsi, avait-il cru que cette fortune frôlée, presque atteinte, lui échappait tout à coup. Ah ! quand un matin il avait vu la délicieuse et terrifiante inconnue surgir en quelque sorte des bras de Valérie et y rester, blottie déjà comme pour longtemps, comme pour toujours... il avait bien senti, à ce premier choc, le danger ! Mais non ! il se trompait ! Le danger s'était tout de suite évanoui, dissipé de lui-même ! Au lieu de tout renverser, Irène venait tout bâtir ! Nulle intervention ne pouvait être plus opportune. Cette richesse, qui à présent le fuyait et que la jeune fille était sur le point, malgré elle, de lui ravir, c'était elle-même qui, au contraire et également à son insu, allait la lui donner, qui la lui rapportait ! Par une de ces combinaisons imprévues et toutes simples, mais où il serait criminel de ne pas saluer le signe d'une chance déterminée, n'avait-il pas reçu alors le coup de foudre nécessaire? et n'était-il pas sur le champ tombé amoureux fou de l'intruse? Bien plus : il avait pu surprendre son imprudente intrigue avec Panteau, il l'avait avertie du péril

OÙ elle courait, il l'en avait tirée, il l'avait arrachée à la séduction, il l'avait presque entièrement conquise, il lui offrait son nom, elle allait l'accepter, il faisait son bonheur ! Où, dans tout cela, était le mal? Où? Il n'y aavit que du bien, et de la vertu ! »

Même, quand il se questionnait avec la plus sévère rigueur, il ne parvenait pas à se reprocher d'avoir obéi à son amour de la fortune en courtisant Irène, car il adorait cette exquise enfant ; et il ne se mentait pas. Pour elle il aurait risqué, peut-être même donné sa vie... puisque c'était elle, la jeune fille, qui était désormais sa vie à lui, sa propre vie dont il voyait, en elle, l'image et la récompense. Elle était sa fée, la fée à baguette d'or...

Et pareillement, de quelque côté qu'il se tournât, il ne rencontrait, dans son âme toute païenne, que des raisons de s'estimer, « en bénissant les dieux ». Non seulement par ce mariage il garantissait à la jeune fille un sort prospère en même temps qu'il ramassait et doublait les chances de décrocher la fortune de la veuve, mais il rendait à celleci le plus grand des services ; il lui procurait un emploi facile et naturel de cette encombrante richesse ; il lui ouvrait par de nouveaux devoirs les perspectives les plus nobles ; il lui faisait recouvrer la santé, la paix de la conscience... ; et le grave et méticuleux Brocatel, le libéral abbé, les amis comme les indifférents, tout le monde ne pouvait manquer de juger la situation de la manière la plus favorable ! En résumé, tous ses désirs

prenaient une direction magnifique ; il touchait à son but.

Pas encore, pourtant.

On aura lieu, en effet, de s'étonner qu'il se fût engagé si à fond. Tout son plan reposait sur l'attachement présumé de Valérie à Irène, assez grand pour la conduire à l'adoption, et peut-être, plus tard, aux immenses faveurs testamentaires, — ou tout au moins à de grosses libéralités. — Mais, si vraisemblable que se présentât cette conjecture, une bonne part d'incertitude y subsistait, comme dans toutes les éventualités humaines.

Une fois le mariage approuvé par la veuve, et conclu, ne pouvait-elle pas, du fait de l'éloignement forcé d'Irène, ou pour toute autre cause, se refroidir vis-à-vis d'elle et de lui, et prendre pour ses biens des arrangements d'où le pauvre ménage Gaudias serait effacé, ou absent, n'ayant jamais dû y figurer? C'était là un dur aléa à courir, car lié dès aujourd'hui envers Irène, et dès demain envers Valérie, le propriétaire et le prêtre, il serait obligé de tenir ses promesses et d'épouser... au petit bonheur ! Si violemment épris qu'il fût de la belle aux cheveux d'or, n'y aurait-il pas mélancolie à se retrouver, dans la détente qui suit les ivresses, avec une femme qui pouvait, — qui devait, — apporter l'opulence et qui n'avait pas un sou? ir comptait en effet pour rien la maigre dot « honorable » que ne manquerait tout de même pas de constituer Mme Lesoir à celle par qui elle avait voulu être appelée : marraine.

Mais à ce joli mot de marraine, Gaudias, aussi-

tôt ranimé, avait recouvré sa confiance et, dans la clarté d'un large coup d'œil, il remettait toutes choses au point :

« Du calme ! Allons ! Qu'ai -je à me tourmenter? Ou mon projet rencontre auprès des protecteurs l'accueil chaleureux que j'espère, ou il est fraîchement reçu, admettons même, combattu. Dans le premier cas, cela veut dire que Valérie est déjà tout à fait conquise par l'enfant et hors d'état de s'en détacher. Donc, je suis dans la bonne voie et je m'y enfonce, résolument. A nous deux, Irène et moi, une fois mariés, nous saurons d'ailleurs bien mener la barque. Et dans le second cas, si l'affaire se présente mal et qu'en haut lieu je sente de la résistance... je marque le pas, je guette, je vois venir... et s'il le faut absolument, eh bien ! je suis héroïque et je cède. Oui! par respect et reconnaissance j'immole mon amour, le bonheur de ma vie à mes bienfaiteurs, seuls créanciers de mon avenir ! Quel sacrifice ! Ils en sont touchés... aux larmes ! et on m'en sait gré, plus tard, de bien des manières. Mais la petite? — Eh ! mon Dieu, même par là je n'endure que des regrets, et pas un remords. Moi seul je paye et j'ai à souffrir. Certes, je perdrai d'incomparables joies et qui jamais ne se représenteront, mais je me rattraperai d'un autre côté ; on ne peut pas tout avoir. Manquerai -je enfin à ma parole en ne l'épousant pas? Nullement. Ne m'a-t-elle pas en effet déclaré vouloir s'en remettre en dernier ressort à la décision de M. Brocatel et de Valérie? Elle sera donc bien tenue de s'incliner devant leur verdict accepté

d'avance ; et même s'il était contraire à sa pensée secrète et qu'il l'affligeât, c'est à eux et noîi à moi qu'elle devrait s'en prendre.

Sa conscience alors lui rappelait : « Oui, mais n'as-tu pas dit à la jeune fille qu'en cas de résistance des vieilles gens, tu étais tout prêt à passer outre? » A quoi, du tac au tac, il ripostait : « Moi, oui ! » Mais elle, Irène, oserait-elle en faire autant? Elle obéirait, et sans aucun chagrin^ puisqu'elle m'a gentiment avoué qu'elle ne m'aimait pas ! Tout est donc pour le mieux, quoi qu'il advienne ; et d'ailleurs il n'adviendra que le mieux !

Ragaillardi ainsi par une argumentation qu'il estimait souveraine, Gaudias attendait d'un cœur léger le lendemain pour aborder M. Brocatel.

l'album

Ce même jour et pendant qu'Irène et le docteur avaient à l'hôtel Pommelé cette deuxième explication si importante que nous avons Racontée, Mme Lesoir se trouvait, à l'autre bout de l'appartement, au salon rouge que l'on appelait « le grand salon » où elle feuilletait en cachette un ancien album de photographies de sa famille, et du temps de sa jeunesse, à Lematin. Non seulement parce que Valérie y tenait beaucoup, mais aussi à cause des dimensions qu'il avait, cet album, épais et

grand in-quarto, était rangé dans le bas, fermé à clef, du meuble -vitrine qui occupait le panneau principal de la petite bibliothèque où nous avons vu qu'Irène se plaisait à lire et où avaient lieu ses entretiens avec Gaudias.

Quand la veuve était venue prendre le livre, il n'y avait personne dans la pièce et, pour un peu, elle y fût restée, car elle en aimait le silence et l'atmosphère intime, mais comme il n'y faisait pas très clair et qu'elle avait la vue délicate, elle avait préféré s'installer dans le salon rouge.

Après avoir lentement tourné, et longuement considéré l'une après l'autre, une vingtaine de ces pages chargées de tant de souvenirs, si doux et si lointains, Mme Lesoir se sentit gagnée par une telle tristesse qu'elle n'eut pas le courage de continuer. Était-ce le jour qui baissait, ou l'émotion qui embrumait ses yeux? tout se brouillait, elle n'y voyait plus que dans son cœur ; et comme alors^ pour regarder « les épreuves » du passé, elle n'avait plus besoin de l'album, elle le ferma. La nuit venait* Le livre, une fois fermé, n'était plus qu'une chose bien lourde, un poids bien douloureux : « Repor* tons-le ! » dit-elle en soupirant.

Elle s'était levée.

Elle traversa le salon, le cabinet de travail et la chambre de Brocatel, une autre chambre qui y faisait suite, et prit le long et étroit corridor qui, par un coude, donnait accès à la biblio* thèque. Mais voilà qu'en approchant elle s'arrêta, saisie.

On parlait dans la petite pièce.

Deux voix ! elle les reconnut ! celles du docteur... et d'Irène !

Et ces mots sinistres : Ange! enfant divine! lancés par Gaudias, l'atteignirent comme deux balles. Elle faillit en lâcher son livre. Dans son étourdissement elle n'en entendit pas plus, mais cela lui suffît pour être assommée. Que faire? Entrer? Les surprendre? Elle n'oserait jamais. Ses jambes pliaient. Pouvait-elle se montrer, d'ailleurs, avec ce maudit album? Dans un éclair il lui était bien apparu qu'en prétextant de le rapporter, elle aurait un excellent motif pour justifier sa venue. Mais aussitôt, se faisant des chimères, elle craignit d'attirer l'attention sur le volume aux dimensions excessives, qu'il suffirait d'ouvrir pour que son identité fût trahie, et elle chassa cette idée néfaste. Et puis entrer? Pourquoi? Que dire? Interroger? Comment? Sur quelles données? Elle ne savait rien. Il fallait d'abord se renseigner, et en dehors d'eux. Que se passait-il? Ou... hélas! hélas ! que s* était-il passé?

Pour s'en assurer, elle fut tentée d'écouter la suite... Mais alors elle eut peur, non pas tant d'être découverte, honteuse s'ils sortaient tout à coup, que d'apprendre... trop tôt, ce qu'elle redoutait ! peur de tout ce qu'ils pouvaient dire... peut-être dire d'elle !

Insensiblement, elle avait déjà fait quelques pas en arrière quand son nom, prononcé par Gaudias la glaça, et elle s'enfuit.

Revenue au salon, à présent à demi éclairé par les lumières de la rue, elle y rejeta l'album par

terre, dans un coin sombre qu'obscurcissaient encore les plis des rideaux d'une des fenêtres, et se laissa tomber tout près, dans un fauteuil. Mais s'avlsant que les tranches de l'album, qui étaient dorées, jetaient une lueur, elle retourna celui-ci, de façon que les tranches fussent du côté du mur, et elle demeura assise là, immobile, rencognée comme un oiseau qui s'es^ engouffré par hasard, au crépuscule, dans une chambre dont il n'a pas pu retrouver l'issue, et qui, prisonnier, attend, pour s'envoler, le jour.

Elle resta ainsi, un long temps, qu'elle n'eût pas su dire, l'esprit plein de malheurs ; et puis, secouant cette léthargie, elle s'empressa de regagner comme un asile, sa chambre, au dernier étage.

Belle- Julie préparait la petite table ronde pour le dîner. A l'aspect des deux couverts lui rappelant qu'il allait falloir qu'elle avalât son potage et prît son repas, en face cT Irène, la veuve fut loin de retrouver son calme ; et néanmoins, quand, à peine dix minutes après, la petite arriva, souriante, innocente... elle sut se maîtriser,

La tranquilhté de la jeune fille était si grande que Valérie, quoiqu'elle en fût confondue, se voyait obhgée d'affecter la même. Chose étrange, elle appréhendait que l'enfant, parlant la première, entrât « dans la voie des aveux, » et à mesure que les minutes s'écoulaient sans qu'Irène abordât le sujet terrible, elle s'affligeait et s'indignait aussi, intérieurement, d'une pareille force de dissimulation. Le résultat de leurs deux attitudes était un silence affreux et presque continu dont elles se

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félicitaient dans leur embarras réciproque et qu'aucune ne voulait rompre. Irène, toute au mirage de son aventure et s' accommodant à merveille du mutisme de Valérie, laquelle d'ailleurs n'était jamais bien bavarde, n'avait nullement lieu ce soir d'en être étonnée ; mais, en revanche, la réserve et « l'absence » d'Irène causaient à la pauvre femme un tel malaise qu'elle ne put y tenir. Le repas, très rapide, — chacune ayant bien peu mangé, — était à peine fini que, se sentant incapable d'achever la soirée dans ces conditions, elle profita d'un moment où la petite avait le dos tourné pour se ghsser dehors.

Alors seulement, elle respira. L'horloge des « Dames » et celle de Laënnec jetaient en même temps les coups de huit heures. Brocatel allait rentrer, s'il ne l'était déjà. Il fallait le voir.

Elle avait toujours dans sa poche une clé de l'appartement. Elle y descendit. Elle y circulait comme chez elle, et les domestiques, deux femmes, très honnêtes et très discrètes, étaient habituées depuis longtemps aux privilèges de sa situation.

Auparavant, elle voulut toutefois, craignant de l'oublier, reporter l'album dans la bibhothèque. Ayant donc, dès le seuil, allumé l'électricité du salon, elle s'en fut tout droit au coin où elle l'avait caché, et en se baissant pour le prendre, elle reçut une commotion.

Le livre était bien là... mais avec les tranches en dehors^ et elle se souvenait parfaitement de les avoir, à dessein, retournées du côté du mur.

On avait donc, après son départ, touché à

Talbum, puisqu'il se trouvait placé dans l'autre sens? Qui avait fait cela? Et pourquoi? Dans quel dessein?

Prompte à s'alarmer comme toujours, elle battait déjà la campagne, quand, heureusement, elle réfléchit que Belle- Julie, ayant seule, en dehors des gens de service du propriétaire, hbre accès dans l'appartement, ce ne pouvait être qu'elle qui avait rangé le livre. En effet, la femme de chambre de Brocatel était absente, en congé pour la journée, et la cuisinière ne quittait jamais ses fourneaux... Et néanmoins, Mme Lesoir était agacée, parce que, si tranquiUisée qu'elle fût à présent et sûre quant à Belle-Julie, elle se redisait, avertie par une vieille expérience, qu'elle n'en saurait rien, car la brave fille avait cet exaspérant défaut, commun à beaucoup de domestiques : elle rC avouait jamais. Faute grave ou peccadille, elle niait, éperdûment, avec une opiniâtreté, tour à tour candide ou sombre. Prise sur le fait, laissant échapper de ses mains les débris d'objets qu'elle venait de casser, elle niait ! Répété dix, vingt fois de suite, le : « Ce n'est pas moi ! » sortait de sa bouche, de ses yeux, de toute sa personne en barre de fer. On l'aurait hachée sans en obtenir autre chose. Alors on s'arrêtait épuisé, vaincu, et la menteuse avait le dernier mot.

Comme elle remuait ces pensées, Belle-Julie entra. <

Aussitôt Mme Lesoir, quoique sûre à l'avance de ce qui l'attendait, ne put résister au désir de lui dire en lui montrant l'album qu'elle tenait sur ses genoux :

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— C'est bien toi, n'est-ce pas qui as touché à ce livre que j'avais déposé là, dans le coin?

Et, naturellement, la servante répondit avec l'accent d'une franchise abominable.

— Ça n'est pas moi !

— Ça n'est pas toi, vraiment? insistait Valérie. Il n'y a aucun mal, dis-le, je ne te gronderai pas. Au contraire/

— Ça n'est pas moi.

— Bien, bien ! conclut la veuve, une fois de plus domptée, mais alors pourquoi entrais-tu?

— Pour dire à Madame que M. Brocatel vient de téléphoner qu'on la prévienne qu'il avait tellement à faire qu'il restait ce soir diner et coucher rue Scribe.

Et Belle-Juhe sortit, répétant de dos :

— Ça n'est pas moi !

Étant donnés le travers de cette fille et l'entêtement de sa nature, Valérie était fixée : « Du moment qu'elle niait avec cette perfection accoutumée, pas de doute à avoir : Celait elle. Et dès lors, plus d'inquiétude ! Connaissant l'identité de sa maîtresse, Belle-Julie, de ce côté, n'avait rien à apprendre et puis son dévouement était à toute épreuve... Orpheline de paysans de Lematin, elle avait été emmenée, encore enfant, à Paris par Mme Tapard à l'époque de son mariage, malgré la répugnance de l'industriel qui ne pouvait s'habituer à ce visage taché de he. Depuis, elles ne s'étaient jamais quittées.

Mme Lesoir ne pensa donc plus à l'incident de Talbum.

L'absence de Brocatel absorbait à présent tout son esprit. Elle en était fort contrariée. Frémissante encore de la découverte des amours du docteur et d'Irène, elle était accourue chez son ami, le plus tôt qu'elle avait pu, pour verser dans son cœur cette nouvelle qui l'étouffait. C'était pour elle un besoin urgent que de le voir, que de s'offrir à ce récit la stupeur et la sévérité de son visage, que de le prendre à témoin, de lui demander conseil, de mettre enfin dans ses idées un peu d'ordre et de paix... Et un jour où sa présence eût été si nécessaire... il n'était pas là ! Sans doute il arrivait bien que de temps à autre un surcroit de travail l'obligeât à veiller tard et à coucher au siège de la Société, oii il avait une chambre aménagée à cet effet... Mais pourquoi fallait-il que fût survenu, justement ce soir, un aussi fâcheux contre-temps? Quand elle espérait pouvoir au moins, après cette bonne entrevue avec lui, remonter passer une nuit tranquille, — à côté de la pauvre enfant ! — elle allait être forcée de garder en elle jusqu'au lendemain, dans une pénible insomnie, cette histoire qui se faisait d'heure en heure, à ses yeux, plus 'énigmatique et plus douloureuse ! Jamais le temps ne lui avait paru plus long. Mais non !... Un pas dans son cabinet, à côté... Il rentrait ! Ah ! quel bonheur !

Elle se dressa, la porte s'ouvrit, et elle vit Gaudias.

Il fut aussi troublé à sa vue qu'elle en l'apercevant.

— Tiens ! dit-il cependant, toujours rieur et glorieux, le patron n'est donc pas là?

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— Non, « le patron » n'est pas là, reprit-elle, contractée, et se servant de ce vocable familier qu'elle n'employait jamais. Il couche à ses bureaux. Vous vouliez lui parler?

— Oui.

— Eh bien ! parlez-moi... comme à lui.

Elle le regardait en face. Indécis, il cherchait sa phrase. Elle ne lui en laissa pas le temps et l'entraînant dans le cabinet de Brocatel :

— Je sais tout.

— Quoi donc?

— Vous et Irène.

Il n'essaya pas de nier.

— C'est elle qui vous a dit?...

— Non.

— Ah!

— Tantôt, comme j'allais à la bibliothèque, j'ai reconnu vos voix...

■ — Et vous nous avez écoutés? insinua Gaudias, craignant qu'elle n'eût surpris ce qu'il avait dit d'elle.

— Oh! pouvez-vous le croire? (Il fut aussitôt rassuré.) Mais le peu que j'ai entendu m'a suffi pour tout apprendre... et tout redouter.

Il vit alors qu'elle était vraiment ignorante du principal. Elle avait joint les mains :

— Ah! malheureux! qu'avez-vous fait?

Puis, avec autorité :

— Et maintenant, qu'allez-vous faire?

Ils étaient restés debout. Il l'amena près de lui sur un canapé, et là, câlin, tout contre elle :

— Eh bien ! non ! chère et bonne amie que je

vénère et à qui je dois tant ! Vous n'avez rien appris et je vais tout vous dire. Vous n'avez pas à blâmer, mais à approuver. Rien n'a été fait... ni défait ! Et ce que je vais faire, le voici : épouser Irène Olette, toujours sage, toujours pure, et que j'aime de tout mon cœur. Vous possédez maintenant le secret du corridor, le mystère de l'hôtel Pommelé !

Mme Lesoir n'en revenait pas.

Après la crainte qu'elle avait eue, — et que dans sa bonasserie elle se reprochait tout à coup comme une offense envers le beau et bon garçon, si choyé et admiré, — le soulagement qu'elle éprouvait était trop brusque et trop fort pour qu'elle sût le manifester.

Lui qui s'attendait à une explosion de joie, fut interloqué. Tous les deux, ils ressentaient de la gêne sans savoir pourquoi.

— Eh bien ! Parlez ! fit-il. Vous ne dites rien. Est-ce que vous n'êtes pas contente?

— Si, oh! si; j'aime bien mieux ça. Mais.., (Elle n'achevait pas, montrant un sourire égaré.)

— Mais quoi? Moi, je croyais que vous alliez me sauter au cou !

— Je suis surprise (elle faisait voltiger comme un papillon sa main autour de sa tête), un peu dépaysée, comprenez-vous? Ce mariage est une chose tellement inattendue pour moi... et si grave pour vous ! Y avez-vous songé?

— Mais oui ! et à tel point que nous avons résolu de n'y donner suite que si vous l'approuviez, vous d'abord, et M. Brocatel. Et on consultera aussi

le bon abbé ! Vous ne direz pas que nous ne sommes pas des jeunes gens sérieux et qui ne s'entourent pas de précautions?

Elle parut profondément touchée.

— Ah ! vous avez décidé cela? Tous les deux?

— D'un commun accord.

— Vous avez bien fait, et je vous en remercie. Mais votre responsabihté n'en diminue pas, et voilà la mienne plus engagée.

— Vis-à-vis de qui ?

— De vous, et d'Irène aussi, bien entendu, mais surtout de vous. Cette petite est très gentille et j'ai de la sympathie pour elle, je ne m'en cache pas, mais ça ne va guère plus loin...

A ces mots prononcés d'un ton presque détaché, l'œil du docteur s'étonna.

— Sans doute, continua-t-elle, je la crois honnête, et, jusqu'à nouvel ordre, je tiens pour vraie son histoire, mais en somme je n'en sais pas plus long que ce qu'elle a bien voulu me dire. Je n'ai pas connu ses parents, son milieu, et elle, je ne la fréquente que depuis deux mois. C'est assez pour que je m'y intéresse un temps, jusqu'à ce qu'on l'ait remise en état de gagner sa vie, et après... qu'elle se tire d'affaire ! Mais est-ce suffisant pour que je sois persuadée qu'elle est la femme qu'il vous faut? Voilà pour moi toute la question.

Il voulut parler ; elle le retint.

— C'est i^ous qui me préoccupez. Je vous connais depuis des années, et très bien (les paupières baissées, il l'écoutait modestement sous la soie de ses longs cils)... Vous avez été l'intime ami de mes

pauvres enfants, ils vous ont pour ainsi dire légué à moi (il confirmait : c'est vrai, c'est vrai). Toujours, dans mes heures d'abattement physique, et moral aussi, vous m'avez soutenu, sans compter les services que, pour mes œuvres de Paris et de Boulouris, vous me rendez avec tant de dévouement !

— Mais non ! mais non !

— Eh bien ! tout cela me crée des devoirs, et même, si vous me le permettez, des droits.

— Si je vous le permets ! s'écria-t-il dans un affectueux élan. Je vous le demande ! Je vous en prie !

— Aussi je me pose à votre sujet mille questions. Vous aimez cette petite...

Il allait crier. « A la folie ! » Il pensa qu'il valait mieux opiner avec sagesse : « Beaucoup. »

— Vous le croyez, reprit-elle, et vous êtes sincère ; mais vous pouvez, comme tant d'autres, prendre pour un sentiment éternel un caprice, un grand désir. Est-ce ainsi qu'on choisit sa femme? La passion passe, le mariage dure. Parlons d'Irène. Vous aime-t-elle?

— Je n'en sais rien. Mais pourquoi ne m'aimerait-elle pas?

— Vous l'a-t-elle dit?

— Pas encore, ma bonne amie, ça ne se dit qu'après.

— Avez -vous étudié son caractère?

— Ma foi non ! S'il est mauvais, il ne changera pas. Mais comme le mien est excellent, il s'accorde toujours avec celui d'autrui.

— Sa beauté ne vous fait pas peur?

— Peur? Au contraire ! elle m'enchante. Et puis, j'en ai besoin.

— Pourquoi?

— ^ Pour rester bon mari. Je tromperais une! femme laide.

— Irène, avec Un pareil éclat, attirera bien des hommages.

— Tant mieux! J'aurai plus de mérite à la garder fidèlei

— Vous êtes téméraire. C'est bien exposer sa vertu !

— C'est prouver que j'y crois, puisque je ne l'enferme pas.

— Vous avez une profession qui vous tient toute la journée hors de chez vous.

— J'y rentrerai plus vite.

— Vous n'aurez jamais de liberté.

— Au moins, elle aura la sienne.

— Elle s'ennuiera. Toute seule.

^^ Pas si bête !

— Puisque vous ne serez pas là?

— Je lui donnerai de la compagnie.

— Des amis? Ah ! mon Dieu !

— Mais non !

— Qui?

— Des enfants.

Elle rougit un peu, en haussant les épaules.

— Allons ! vous trouvez réponse à tout.

— C'est qu'elle est toute trouvée, expliquait-iJ, je ne la cherche pas, elle m'arrive !

— Oui, je vois qu'il n'y a rien à vous dire

et que vous êtes décidé à risquer cette folie.

— Vraiment, vous croyez que c'en est une? Non, vous ne le croyez pas.

— Mettons cette imprudence.

— Pas davantage. Et puis, à quoi bon vous tourmenter? Vous n'avez qu'à me la défendre, j'y renoncerai.

— « J'y renoncerai ! » Méchant ami ! Tout de suite !... Et puis quand même, alors vous serez malheureux?

Il ne dit rien, mais son beau visage étalait l'immensité du sacrifice.

— ...Et justement, répliquait-elle^ c'est ce qui me désole ! Je veux votre bonheur. Vous le méritez.

— - En tout cas, dit-il avec feu, cette pauvre et charmante enfant que vous avez recueillie mérite aussi le sien, et bien plus encore que moi ! Et moi, je puis le lui donner. Vous ne pensez qu'à moi ! Je ne vous le reproche pas, chère amie... Mais elle?

— Elle, pour moi, je vous l'ai dit, n'est rien auprès de vous.

— Oh!

— ...Ou presque rien ! Et ce n'est pas une raison, parce que vous en êtes amoureux comme un collégien, pour que je vous mette tous les deux à égalité dans mon affection. Je peux très bien m'intéresser à chacun de vous différemment, et séparément, sans que vous ayez besoin pour cela de faire tous les deux une sottise.

— Enfin, lui demanda-t-il, non sans un peu d'énervement, que décidez-vous?

— Rien ! Du moins pour l'instant. Cet événement m'ahurit. Il faut que je m'y fasse. Attendez, comme moi. Tout ce que je peux vous dire ce soir, c'est qu'il ne me parait pas du tout indispensable que vous épousiez au galop une petite fille que j'ai ramassée à l'Hospitalité de nuit et qui travaille dans la reliure. Moi je vous voyais... Mais non, vous avez votre idée... C'est inutile.

— ...Comment me voyiez -vous? ne put-il résister à demander, en s'en voulant de sa faiblesse.

— Eh bien ! je vous voyais, un peu plus tard, quand votre situation se serait accrue et assise... faire alors un mariage autrement avantageux et plus conforme, — à tous les points de vue, — à ce que vous valez. N'en parlons plus.

Il y eut un court silence où se ramassa Gaudias, tout tendu dans son jeu. Et puis il trancha :

— C'est Irène Olette, pauvre et sans nom, que j'aime. Si je me marie, c'est elle que j'épouserai. M'en voulez-vous?

— Puis-je vous en vouloir, de quoi que ce soit? lui répondit-elle avec une bonté empreinte de tristesse. Mais Brocatel, quand lui parlerez-vous?

— Demain matin, puisque je ne l'ai pas trouvé ce soir. Je venais l'informer.

— Avant moi !

Et la douceur même de son accent était un reproche.

Alors il plaça :

— Que vous me jugez mal! C'est sur les instances de « Mademoiselle » Irène, désireuse d'être la première à vous annoncer la grande nouvelle,

que je me suis résigné à y renoncer. Pouvais-je lui refuser cette faveur qui prouve sa délicatesse?

— Évidemment non, fit Valérie, rendue à de si bonnes raisons.

Elle s'était levée :

— Alors, à demain, mon ami. J'ai besoin de rester seule.

— Vous ne montez pas vous coucher?

— Je ne dormirais pas.

Avec un grand respect, il la prit dans ses bras, déposa sur sa tempe un long baiser filial et sortit avec précaution, — comme on se défile.

ou CHACUN s'examine ET SE FELICITE

Bien qu'il ne fût nullement inquiet, Gaudias n'avait pas tiré de son entretien avec Mme Lesoir toute la satisfaction qu'il en espérait. Outre qu'il eût préféré voir en premier M. Brocatel comme il se l'était promis, il avait été plusieurs fois dérouté par certaines paroles de Valérie.

La façon légère dont elle s'était exprimée sur le compte d'Irène l'étonnait, car l'affectueuse partialité de la veuve pour lui ne suffisait pas à justifier à ses yeux un pareil ton de maussaderie à propos de la jeune fille. On eût presque dit qu'une arrière-pensée de dénigrement lui dictait ses propos.

Puis il réfléchissait.

Peut-être n'y avait-il là qu'une feinte, même inconsciente? Mme Lesoir n'était-elle pas capable, dans le génie de sa méfiance instinctive, irraisonnée, en quelque sorte automatique, d'avoir dissimulé exprès le véritable degré de ses sentiments pour Irène? Cela était très vraisemblable. On pouvait supposer que plus elle avait sur la petite dés vues sérieuses de tendresse et de générosité, plus elle devait être portée par sa nature à les tenir secrètes vis-à-vis de tous, même de ceux qui avaient l'habitude de recevoir ses confidences, car c'est surtout à ceux-là qu'elle ne céderait à les dévoiler qu'à la dernière extrémité, tant elle se délectait à la cachotterie du bien !

Fort de son diagnostic, le docteur estima dès lors qu'il avait très bien manœuvré, soit que la veuve eût en effet obéi à la manie qu'il lui connaissait, soit que réellement la passion maternelle qu'elle avait pour lui l'eût rendue injuste envers Irène. Il ne pouvait admettre en tout cas qu'elle eût soupçonné ses desseins. Ainsi tout s'annonçait au mieux, quelle que fût l'issue de l'entreprise. Il ne doutait pas d'ailleurs qu'elle ne remplit ses désirs : « Pour Valérie et pour la petite, se disait-il, la nuit, toujours si favorable aux problèmes de l'amour, ne va pas manquer de porter conseil. Brocatel, quand il nous verra tous les trois, sa vieille amie, l'ange aux yeux bleus et moi, qu'il appelle «son Capitoul», n'attendant plus de lui que le mot décisif, sera trop heureux et trop lier de le prononcer, et le clergé bénira, w

C'est en se plaisant à ces visions qu'il regagna à côté le Lutetia où il descendait quand il venait à Paris.

Mme Lesoir, après son départ, était rentrée dans le cabinet de Brocatel, non seulement fort troublée, mais chagrina et mécontente. L'aventure atteignait pour elle les proportions d'une vicissitude ; elle y voyait le bouleversement de son existence. Irène lui prenait Gaudias, et Gaudias lui prenait Irène. A eux deux, ils se liguaient pour l'isoler ; elle perdait à la fois le soutien viril et toujours joyeux, le grand garçon qui lui rappelait et lui remplaçait ceux qu'elle n'avait plus, et la compagne précieuse, indispensable déjà, de son humble vie : « Ils lui tenaient lieu jusqu'ici, de fils et de fille ; ils étaient ses deux enfants, les deux jeunesses de son décHn... et ils s'en allaient... ensemble ! Ils la plantaient là ! Car elle se rendait bien compte qu'une fois mariés, avec la distance et le temps, ils lui échapperaient. Ainsi donc, plus jamais de rayon ni de sourire autour d'elle. A l'avenir, elle resterait seule — entre deux vieillards. »

Gaudias ne s'était pas trompé quand il avait attribué à sa méfiance invétérée le singulier langage qu'elle avait tenu sur Irène ; et cette méfiance, en effet, ne s'exerçait pas envers lui, comriie il l'avait bien jugé ; elle ne résultait chez Valérie que de la résolution de cacher obstinément les desseins les plus caressés. Ces desseins à l'égard d'Irène, à vrai dire, elle ne se les était pas encore formulés avec précision, mais Vidée de « faire un

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sort » à la jeune fille et d'assurer matériellement son bonheur, avait déjà pris naissance dans son esprit. Cette idée était le rêve agréable et ingénieux de son imagination, le passe-temps favori de son cœur. Oh ! elle n'avait rien de précipité ; elle se formait avec l'ombrageuse prudence apportée par la millionnaire aux moindres attributions de l'argent, funeste et détesté ; elle ne laissait entrevoir, enfin, sa réalisation que dans des perspectives lointaines, et c'est pourquoi l'intrigue amoureuse des deux jeunes gens était pour Valérie un coup de théâtre. Leur impatience la forçait à une détermination immédiate, et elle ne pouvait s'y décider. Il lui coûtait autant de donner son adhésion à ce mariage que de la refuser. Les deux partis soulevaient à ses yeux d'aussi graves objections ; elle ne se reconnaissait pas plus le droit, — s'ils s'aimaient, — de s'opposer à leur union qu'elle ne se sentait l'énergie d'y consentir. Elle s'adressait alors d'amers reproches pour sa faiblesse et sa bêtise, en se disant que tout cela n'était arrivé que par sa faute : C'était elle qui avait eu la folie d'amener le docteur au chevet de cette créature si belle ! et qui les avait laissés seuls... dès la première rencontre ! elle qui avait chanté à tout propos devant la petite les louanges de Gaudias !... elle qui avait négUgé de la surveiller dans ses sorties !... A présent le mal était fait et elle se trouvait responsable de leur bonheur à tous deux, qui lui était également cher ! Un point la tourmentait. Est-ce qu'Irène, tout en ayant pour le docteur un penchant véritable, n'était pas

quelque peu grisée par l'éclat de sa situation? car tout est relatif, et Gaudias devait pour elle représenter la fortune... Ainsi donc, elle aussi subissait la fatale attraction de la richesse, elle y courait déjà ! Quelle pitié!

Et puis, voilà qu'à force de retourner la question et de l'examiner dans tous les sens, elle vit poindre une lueur, petite d'abord à la vérité, mais qui grandissait et qui éclairait bientôt la chambre de ses pensées. Ce mariage, qui la gênait si fort, n'était-il pas peut-être la plus parfaite des solutions? celle qui répondait le mieux à ses désirs en écartant ses craintes? Elle n'osait pas espérer trop vite, mais la lumière, en augmentant, l'encourageait. Ardente à s'évader de sa peine et à trouver l'heureuse issue, elle allait de l'avant dans cette voie qui s'ouvrait si à propos ; et peu à peu, les uns après les autres, les obstacles tombaient. Humihée en même temps que ravie, elle apercevait sous leur vrai jour toutes les mauvaises raisons de son égoïsme et de sa lâcheté : « Ah çà? avait-elle à la fois perdu tendresse et jugement? Ne voulait-elle s'attacher ces enfants que pour en disposer à sa fantaisie et les traiter en esclaves de ses convenances? Était-il donc écrit qu'ils resteraient immuablement enchaînés à son service, ou qu'ils attendraient pour fonder un foyer, chacun de son côté^ l'époque et le choix de son bon plaisir? Gomment! Quand tout proclamait en effet qu'ils étaient destinés à s'établir selon les différences de leur condition, et avec qui alors? avec des inconnus... des étrangers pour elle, la Provi-

422 IRÈNE OLETÏE

dciice, afin de ne pas les séparer de sa tendresse, — qui, s'il avait fallu qu'elle se dédoublât, se serait déchirée, — les réunissait en les enflammant d'un mutuel amour, et cela dans la maison même de leurs bienfaiteurs à tous deux, sous l'égide de leur protectrice à laquelle ils s'en remettaient de décider de leur sort! Et elle se plaignait! Pour elle, pour tous, ce mariage était au contraire une chance inespérée et la plus puissante des garanties. Gaudias rencontrait la femme idéale, sans famille ; et Irène, que sa beauté eût exposée par ailleurs à tous les dangers, trouvait en Gaudias le plus aimable des maris et le plus sûr des gardiens. Loin de perdre ses enfants, elle les conservait, puisque, même moins rapprochés d'elle, ils ne cessaient pourtant pas d'en dépendre. Ils lui demeuraient attachés par une reconnaissance qu'accroissait leur union et par les hens de toute nature que créait entre elle et le docteur, en y retenant Brocatel, la direction du sanatorium de Boulouris. C'est là qu'ils habiteraient, à grande distance évidemment, mais ils viendraient à Paris, souvent, et puis, elle était libre, elle irait les voir, passer l'hiver avec eux....

Les projets les plus riants déroulaient à ses yeux leur Côte d'Azur... et les flots de la nuit coulaient, sombres et doux, sous les arches de ses rêves, sans qu'elle en sentît le passage. Elle n'avait pas quitté le bureau de son vieil ami, enfoncée dans le beau silence où l'on entend si bien les conversations de son âme.

Une chose cependant l'obsédait, une seule et

dernière. Le secret de sa personnalité, que connaissait Gaudias, qu'allait-il devenir? Le docteur le dirait-il à Irène? Elle ne savait pas. A son idée, autant de raisons pour que de raisons contre... Incertitude affreuse. Elle penchait cependant vers l'affirmative. Était-il admissible qu'il cachât à sa femme, aujourd'hui et demain, une histoire aussi amusante à révéler, et où elle, Irène, jouait d'ailleurs un rôle aussi important ? Non. Et alors, c'était une personne de plus au courant de savie souterraine, maîtresse du mystère qu'elle avait eu tant de mal à organiser ! Oh ! mon Dieu ! Combien y en avait-il déjà, qui suivaient? Voyons? Elle les comptait sur ses doigts : Brocatel, l'abbé, Gaudias, Belle- Julie... Qui encore? le préfet de police, probablement...? quelques autres peut-être qu'elle ignorait, mettons au plus une dizaine, en tout I Avec Irène, cela ferait onze. Onze personnes ! C'était énorme. Et, une fois en possession du secret, la petite n'irait-elle pas le divulguer? — Mais non, elle avait de l'honneur. Et soudain la veuve se ressaisit, estimant que, si cette indiscrétion conjugale était inévitable, il valait mieux après tout qu'elle fût commise avec cette enfant qu'avec une étrangère.

... Ainsi ballottée, meurtrie d'une idée à ime autre, tour à tour tremblante et calmée, la malheureuse se ravageait, éternellement victime de son imagination, de sa méfiance et de sa bonté, les trois forces qui faisaient sa faiblesse et qui la tyrannisaient. Mais, comme la bonté chez elle était d'espèce rare, elle trouvait le moyen d'avoir

raison de tout. Valérie, en fin de compte, n'eut plus qu'une idée : faire son devoir coûte que coûte et donner à ces deux enfants, sans bouder, le bonheur qu'ils attendaient d'elle.

Saisissant l'album de son passé sur lequel, en s'y appuyant, elle avait subi ce dur combat, elle le reporta dans la bibliothèque et l'y renferma, d'un tour de clef complet. Puis, ayant éteint au premier étage, elle regagna sa petite chambre d'un trait, tout droit, dans le noir, comme un loup. Également dans l'ombre, elle se dévêtit.

A côté, silence absolu. Irène dormait.

11 était deux heures du matin.

La brusque disparition de Mme Lesoir après le dîner avait surpris désagréablement la jeune fille. Elle avait guetté son retour pour lui parler, selon sa promesse à Gaudias, et puis, ne la voyant pas revenir, elle s'était décidée à se coucher, se réservant de l'appeler dès qu'elle rentrerait, car elle ne voulait pas remettre au lendemain son entretien avec elle. Pendant longtemps, elle avait veillé encore, prêtant l'oreille aux moindres bruits qui s'espaçaient dans la maison. A mesure que s'éteignait la paisible rumeur du Paris de province, elle avait entendu toutes les horloges des couvents, des hospices, des éghses, des chapelles égrenant leurs sonneries méditatives qui ne semblent tinter la nuit que pour être la compagnie de ceux qui ne veulent pas du sommeil ou que le sommeil repousse, alors qu'ils le voudraient : les laborieux, les religieux, les ambitieux, les malades..., les inventeurs et les poètes, les amoureux et les mourants... Elle

avait entendu, en dessous, des portes et des volets se fermer, tous les grognements des serrures, puis, dans le corridor, les pas légers et rapides^de Belle- Julie, et plus tard ceux, lents et traînés, de Pootins, comme assoupis déjà, tandis qu'ils remontaient eux aussi se coucher dans leurs chambres qui étaient voisines. Et quand tous les bruits avaient cessé, que tous les sons étaient rentrés, comme des souris, dans leur trou, et qu'il n'y avait plus rien eu qui bougeât, qui respirât, elle s'était entendue, elle-même^ comme si elle pensait tout haut dans les ténèbres. Sa voix intérieure était exactement pareille à sa voix naturelle, mais tout ce qu'elle disait était alors si agréable, si clair, si lumineux qu'Irène n'avait qu'à l'écouter... pour y croire. Cette voix bienheureuse tenait des milliers de propos, puérils et graves, sensés et fous, mais éclatants ; elle riait, chantait, récitait des vers, énumérait des souvenirs, entassait des promesses ; elle posait d'innombrables questions, et à la même minute donnait les réponses ; elle demandait et obtenait, disait : « Je veux !» et « Merci I » Elle assourdissait Irène des choses d'hier, d'aujourd'hui et de demain, de Paris et du Midi, des beaux pays de la terre et des grands voyages qu'on y fait ; et de même qu'elle parlait de tout, cette intarissable voix parlait aussi à tout le monde, à des parents, à des morts, à des vivants et à des objets, à des enfants et à des animaux, à d'anciennes poupées et à une tasse cassée, à des petits chiens et à des petits ânes d'autrefois, à des chents qui apportaient des livres à reher : a demi-maro-

quin, avec coins ; » elle parlait même à Féline et à Isidore, et à présent presque sans frayeur, mais avec tristesse et pitié, en les plaignant... tandis qu'ils s'enfuyaient, se donnant le bras... ; et puis, venant à de plus récentes connaissances la voix parlait à Valérie, — qui ne remontait toujours pas I qu'est-ce que cela voulait dire ? — et puis à Brocatel, qui ressemblait à Athos, daCas les Trois Mousquetaires^ et puis à l'abbé, dont les yeux si perçants vous confessent..., et puis enfin, les éclipsant tous, à Gaudias, dont l'image alors envahissait Irène, sans que sur l'oreiller brûlant elle détournât la tête.

Et le sommeil, à ce moment, lui avait retiré la parole.

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