ISOLEMENT
Valérie s'était levée sans bruit à la première heure, laissant Irène plongée dans cette pure et merveilleuse léthargie qui est le privilège de la jeunesse ; mais comme elle arrivait chez le propriétaire, espérant bien le trouver, elle eut la nouvelle déception d'apprendre qu'il était encore retenu à ses bureaux et ne rentrerait que tard, dans la soirée.
De plus en plus décidée à ne parler de rien à Irène avant d'avoir eu l'avis de ses « conseils », elle résolut d'éviter la jeune fille jusqu'à ce moment
OÙ aurait lieu la conférence avec Brocatel, et aussi avec l'abbé puisque c'était un jeudi et que le prêtre ne manquait jamais, ce jour-là, de venir après le dîner.
Pour n'avoir pas à remonter dans sa chambre au cas qu'elle eût besoin de son manteau et de son chapeau, — toujours les mêmes, — elle les avait tout de suite pris par précaution ; elle était d'ailleurs décidée à ne pas paraître à la maison jusqu'au soir. Elle put donc, peu après, sortir sans avoir rencontré personne autre que Mme Précipice traînant son inséparable balai dans la cour et balayant de la sorte, malgré elle^ sans le savoir.
Trois ou quatre fois par an, Valérie faisait ainsi ime fugue mystérieuse dans Paris.
Où cela?
Toujours au même endroit.
Si on l'avait observée, on l'eût vue gagner à pied, — non sans se retourner souvent comme par peur d'être suivie, — la rive gauche de la Seine, pou^er jusqu'au pont de l'Aima, le passer, s'engager sur le quai Debilly et prendre, après la Manutention, un bout de rue très court tombant dans la rue Fresnel. Cette rue Fresnel, profondément encaissée, est bordée d'un côté, ainsi qu'un chemin de ronde de forteresse ou de prison, par des espèces de bastions en grosse maçonnerie et très élevés, supportant les maisons dont les façades donnent en contre-haut sur l'avenue d'Iéna, tandis que, de l'autre côté, ce sont tous les envers des hôtels dont la façade est située quai Debilly. Là, vers le milieu, Valérie s'arrêta devant une des
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petites portes par où Ton accédait précisément aux communs d'une de ces belles demeures qui ont vue sur la Seine, et Payant ouverte, avec une clef qu'elle tira de sa poche, elle entra vivement.
Elle était chez elle, dans l'hôtel Tapard, que son mari avait acquis et embelli à l'apogée de sa fortune et qu'elle avait cessé d'habiter aussitôt après la mort de son dernier enfant, quand elle avait pris le parti de se retirer du monde. Pour ne pas attirer l'attention, elle s'était opposée à ce que l'on vendit non seulement l'hôtel, mais les meubles. Tout était resté en place à l'intérieur depuis dix ans, non qu'elle eût souci de ce mobilier somptueux, pas plus que de l'opulente maison, mais elle croyait par là mieux donner à l'opinion publique le change sur sa vie nouvelle en ne modifiant pas toutes les formes extérieures de l'ancienne. Le personnage disparaissait, mais le cadre était toujours là. Tant que les maisons et les châteaux, quoique fermés et vides, demeuraient à son nom, il était permis de supposer que la « maniaque », comme elle savait qu'on l'appelait, y reviendrait peut-être un jour... Et comme elle était sûre qu'elle n'y rentrerait jamais, cette fausse supposition, loin de la contrarier, la satisfaisait parce qu'elle épaississait le cher mystère où il lui avait plu de s'ensevelir. Et puis, — dans les limites, bien entendu, où il lui était possible d'être attachée à présent aux choses d'icibas, — elle aimait tout de même cet hôtel du quai Debilly, où cependant elle avait tant souffert 1 mais peut-être était-ce justement pour ses souvenirs douloureux? Elle y retrouvait les fan-
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tomes de ses trois enfants qui y avaient vécu ; et c'est pourquoi elle venait, certains jours, s'y claustrer pendant des heures. Ce n'était jamais sans raison, ni par désœuvrement ; il fallait qu'elle y fût poussée conmie aujourd'hui par une circonstance extraordinaire, par quelque événement nécessitant un retour sur le passé, un examen de conscience ou une grave résolution... Alors elle accourait, et elle errait, de pièce en pièce et du haut en bas de l'immense demeure à demi obscure, froide, silencieuse, plus impressionnante d'être inhabitée en demeurant garnie de tous ses meubles, où les pas tour à tour s'enfonçaient dans la mousse des tapis pourris, ou bien faisaient craquer la splendide marqueterie des parquets éclatés ; où le jour, blême en hiver, et même le soleil en été, filtrant çà et là entre les fentes d'un volet de fer mal rejoint, projetaient l'un et l'autre un rayon différemment sinistre ; et la pensée de la veuve, fan tomatique elle aussi, glissait et flottait à l'aise dans cette ombre jetée comme une housse, — ou plutôt comme un linceul, — sur ces richesses qui s'abîmaient, se désagrégaient, et dont le temps, ainsi que pour des morts, travaillait à faire des cendres.. L'hôtel n'était cependant pas laissé complètement à l'abandon. Sur les instances de Brocatel, qui avait fini par l'obtenir de Mme Lesoir, Belle- Julie venait tous les dimanches, aérer et nettoyer. Mais que pouvait une femme seule dans une maison si vaste, et en une après-midi, une fois par semaine? Malgré l'activité de la vaillante fille, les souris et les rats avaient pris possession de la bonne de-
meure ; à peine la poussière était-elle dérangée tous les huit jours, qu'elle retombait plus épaisse, et les araignées, sans qu'on pût les atteindre, tissaient leurs toiles dans les hauteurs des plafonds de six mètres. Il n'y avait plus rien dans les armoires et les placards ; de la cuisine aux combles tous les tiroirs étaient vides. Garde-robe et lingerie avaient été envoyées au sanatorium de Boulouris ou données aux petites Sœurs des pauvres ; mais le mobilier était resté en place au grand complet, rideaux aux fenêtres, tableaux aux murs, objets d'art dans les vitrines, et tous les sièges disposés comme à l'époque où on s'en servait. Mme Lesoir n'avait jamais voulu entendre parler de concierge qu'il eût fallu, nécessairement, mettre au courant de la situation... Quand on lui disait : « Et si on cambriole ? » elle se contentait de hausser les sourcils en baissant les yeux avec tranquillité. La présence du personnel nombreux des hôtels contigus offrait bien, disons-le, certaines garanties, d'autant plus que la maison mystérieuse était l'objet d'une curiosité entretenue par mille racontars. Les voisins, depuis longtemps, voyaient entrer rue Fresnel, Belle- Julie au masque si effrayant, et la veuve si modestement mise, qu'ils prenaient toutes les deux, selon les apparences, pour des domestiques. Plusieurs d'entre eux avaient essayé une fois de lier conversation avec elles par surprise, sur le trottoir. La vilaine, au visage « betterave », s'était alors montrée très rébarbative et on n'avait rien pu en tirer, mais on avait été plus heureux avec la vieille femme de charge (Valérie)
qui avait bien voulu finir par révéler à l'écart, — en recommandant le secret pour qu'on ne lui fît pas perdre sa place, — que l'hôtel appartenait à M. Brocatel, l'industriel bien connu. Comme c'était tout ce qu'on cherchait à savoir, on ne s'était plus, depuis, occupé des deux femmes.
Tel était l'endroit où ce jour-là Mme Lesoir, autant pour être absolument seule que pour éviter Irène, avait éprouvé le désir de passer l'après-midi. Au cours de ces sorties, elle déjeunait, dans l'hôtel, d'un petit pain et d'une tablette de chocolat, ou bien elle allait ensuite aux environs dîner en hâte d'un potage dans quelque café de second ordre. D'une incroyable sobriété, elle pouvait rester quinze et vingt heures sans manger. Avant de quitter la rue de Sèvres, elle avait laissé entre les mains de Belle- Julie, à l'adresse de « la bonne petite », ainsi qu'elle avait écrit sur l'enveloppe, un mot où, en s'excusant de son absence forcée, elle la priait de se rendre, aussitôt levée, chez ces demoiselles Dandin, qui l'invitaient pour la journée.
La « bonne petite » n'y comprenait plus rien, commençant à trouver étrange la disparition ininterrompue de sa marraine depuis la veille.
Pourquoi celle-ci la fuyait-elle? Que fallait-il en augurer?
Elle se troublait.
Plus elle envisageait la possibilité d'un refus ou d'une résistance à son mariage avec Gaudias, plus elle en ressentait de l'inquiétude. Elle le désirait à présent ; elle osait se l'avouer ! Elle se promit, —
dût-elle ne pas se coucher de la nuit prochaine, et attendre Valérie sur un tabouret pour ne pas s'en* dormir, — de lui parler le soir même.
Après quoi elle descendit quatre à quatre chez les deux vieilles filles « aux tapisseries », qui lui rappelaient l'Histoire de France.