LE GRAND CONSEIL
Depuis plus d'une heure ils étaient tous les trois, Brocatel, l'abbé Chamaille et Mme Lesoir, réunis après le dîner, dans le salon rouge, à l'hôtel Pommelé.
Aussitôt arrivé, Brocatel, instruit enfin par Gaudias l'après-midi, avait mis au courant l'abbé. Celui-ci, dont rien n'altérait jamais la sérénité, ne s'était nullement étonné ; il avait même reçu la nouvelle avec un excellent visage, mais sans pouvoir encore traduire mieux sa sympathie pour le projet en question, car Mme Lesoir, impatiente de s'épancher, avait tout de suite pris la parole.
Sa stupeur première quand elle avait appris la chose inouïe, ses reproches, ses scrupules, ses désirs et ses craintes ; les tergiversations de sa conscience et les circuits de sa pensée, la nature et la force des sentiments qui l'attachaient d'une part au jeune homme et de Tautre à la jeune fille avec l'indication délicate de leurs nuances respectives ;
ce qu'elle avait observé au vif sur les caractères de Gaudias et d'Irène, sur leurs affinités et leurs divergences, les tourments qu'elle se faisait pour leur bonheur, et enfin, après tant de débats, sa ferme résolution d'être favorable à leurs vœux,... tout cela elle l'avait exposé avec une richesse et une sincérité d'accent qui n'avaient cessé de tenir ses vieux amis attentifs et plus d'une fois émus.
Aussi, lorsque, sans avoir épuisé son sujet, elle s'arrêta, pour demander d'une voix anxieuse et brisée : — « Est-ce bien ainsi? et m'approuvez-vous? » Brocatel se leva, presque juvénile, et vint l'embrasser en s'écriant : — « Complètement I »
Et, chose extraordinaire, en disant ce mot, lui toujours si triste, il riait
Aucune marque, aucun discours, ne pouvaient mieux que ce geste et surtout que ce bon rire, incroyable et sans prix, prouver l'entière adhésion du propriétaire, et la veuve en fut instantanément épanouie.
L'abbé n'attendait que cette minute pour s'exprimer à son tour. Il n'embrassait pas, lui, — car les lèvres des prêtres ne savent plus se poser franchement que sur la pierre de l'autel ou la page des Livres Saints, — mais la tendresse de sa physionomie et de sa bouche épurée appliquait mieux que des baisers courants ; au lieu de s'en tenir aux barrières du corps, elle allait, au delà des joues, donner l'accolade à l'âme.
— Quelle joie j'ai eue à vous écouter, chère et
434 IBÈME OLETTE
digne amie! Que voulez-vous que j'ajoute? Vous avez tout pesé et tout résolu. Je suis d'avis comme vous qu'il convient de faire ce mariage.
— Et le plus tôt, n'est-ce pas? appuya Valérie, emportée par son zèle.
— Non. N'allons pas si vite ! objecta l'abbé. A votre place, je n'en fixerais la célébration que dans deux ou trois mois. Nous sommes aujourd'hui le 2 avril : mettons donc vers la mi-jain. Pourquoi? Parce que cela donnerait d'abord aux jeunes gens cette charmante et utile période des fiançailles pendant laquelle ils auraient tout loisir de se mieux connaître et que nous-mêmes pourrions juger, grâce à ce délai, de la qualité de leurs sentiments.
— Comme il a raison ! déclara Brocatel. Je pense, même, moi, qu'il ne faudrait pas divulguer la chose. (Il se frottait les mains d'un air enchanté.) On ne l'annoncerait que plus tard.
— Mais, s'écriait Mme Lesoir, — qui, ayant pris son parti, avait maintenant hâte d'en finir, — vous oubliez que le docteur repart après-demain pour Boulouris? Gomment de là-bas, fera-t-il sa cour?
— Il écrira, dit l'abbé.
— Et il viendra ! ajouta Brocatel avec belle humeur. Je lui donnerai des congés ; vous pourrez ainsi posséder encore la petite jusqu'à l'été. Soyez également rassurée sur le gros point qui vous inquiète. Gaudias gardera votre secret. Il me l'a juré. Il ne dira rien.
— Même à sa femme? émettait Valérie, pleine de frayeur et de doute.
— Surtout à elle.
— Pourquoi? Qu'est-ce qui vous garantit son silence ?
— Tout : sa loyauté, l'affection qu'il a pour nous, et pour vous en particulier; et enfin la finesse de son esprit .qui, à défaut de la bonté de son cœur, suffirait à éclairer notre ami en cette occasion et à le guider selon ses intérêts.
— Évidemment, confirma l'abbé ; en admettant, — absurde supposition, — que notre « capitoul » ne fût pas l'homme d'honneur que nous connaissons, même alors il serait incapable de trahir un secret si important qui n'est pas seulement le vôtre, mais le nôtre à tous les trois, car il saurait qu'en commettant une mauvaise action aggravée par cette faute, il perdrait à tout jamais votre confiance et votre appui. Soyez donc très tranquille.
— Je veux l'être, dit Valérie, étouffant un soupir.
— En ce cas, vous ne l'êtes pas, déplora l'abbé. Incorrigible âme en peine, à laquelle il faut toujours que je m'attelle ! Avoir la tranquillité, c'est pourtant si simple ! Il suffit de se déplacer, en s'oubliant. Moi qui regarde toujours les choses du vrai j)oint de vue, de celui où tend, à travers les petites combinaisons terrestres, le mystère de nos destinées, je vois, dans cette poussière d'événements qui s'imposent à nous, le dessein de l'éternelle et opiniâtre Providence. Ah ! qu'elle est puissante ! et ingénieuse d'une façon, — je vais blasphémer, — presque diabolique ! Tenez ! nous voici ramassés
ce soir, autour de la lampe, portes closes, dans l'expansion de notre vieille amitié, — je pourrais dire de notre complicité, fit-il en clignant de l'œil vers Valérie avec une malice adorable, — eh bien ! quand je repasse toutes les péripéties de nos trois existences, chacune si étonnante et si différente, depuis qu'elles se sont rencontrées et soudées pour le bien, pour le meilleur, en nous tirant vers la perfection de nous-mêmes, seul moyen de travailler à celle d'autrui, je suis confondu de ce que je découvre. Dans la longue série des faits que j'examine, je surprends des rapports, des rapprochements, des conduites et des relations de cause à effet que je ne pourrais pas formuler, à tel point tout cela est emmêlé, fugitif, difficile et profond, mais que je sens néanmoins avec une force de prophète. J'ai l'impression, en un mot, que nous avons tous à suivre, — et que nous suivons, — un chemin, précis, quoique sinueux, un chemin qui tantôt nous plaît et plus souvent nous déplaît, qui presque toujours nous lasse et nous blesse, et qui pourtant nous enserre, nous accapare, nous contraint et nous pousse comme l'artère le sang, un étrange chemin dont cependant l'esprit et le but ne sont pas douteux, et dont la direction finit par se révéler essentiellement salutaire... C'est bien cela... Le Chemin du Salut; un chemin qui possède et qui veut notre salut, — entendez notre élévation et notre achèvement, — et qui, tracé et combiné dans cette intention, nous y mène, bon gré mal gré. Ce chemin est inévitable, il n'y en a pas d'autre, et cependant, quoique tout le monde soit
obligé de le prendre et qu'il soit unique, il diffère selon la façon dont on le prend. Pour qu'il nous profite et nous jette là où il va, il ne suffit pas de le subir, à notre âme défendante ; jusque dans la souffrance, il faut le suivre en joie, sinon, même en faisant le trajet, c'est comme si on ne le faisait pas. Oui, tout le monde est entraîné vers le salut. Mais l'obtiendront seulement ceux-là qui ne se seront pas fait traîner. Pour les petites choses comme pour les grandes, accompagnons le mouvement, au lieu de l'enrayer. C'est une opération en deux parties, comprenez-vous? Le chemin^ c'est pour ici-bas, et le salut^ c'est pour ailleurs. Le Chemin prouve Ailleurs et on ne gagne Ailleurs que par le Chemin. Paulo minora... Dans cette affaire-ci tout s'accroche et s'enchaîne avec une détermination supérieure d'une telle évidence qu'il n'y a qu'à marcher et qu'à dire oui. Voyez I Chacun de nous abat son bonhomme de chemin, Gaudias et Irène Olette le leur, nous trois le nôtre. C'est le même, et il diffère... Les jeunes gens en sont à un passage agréable. Tant mieux pour eux 1 Mais patience I ils auront leurs défilés et leurs mauvais pas... C'est forcé 1 Et vous, chère amie, qui en ce jour êtes dans un tournant raboteux, vous retrouverez ensuite im bon terrain. Le chemin n'est pas uniforme ; heureusement ! Tour à tour ténébreux et clair, il passe par la plaine et les bois, le sable et les rocs, la montagne et les forêts, il visite et traverse^ tout. Êtes-vous décidée à le couvrir, allègrement? — Oui, dit-elle; et j'en ai d'ailleurs déjà couvert, depuis des années, une si fameuse étendue I
— Vous le croyez ! Ce rûest rien. C'est un chemin, ma fille, qui n'en finit jamais !
Elle voulut savoir.
— Et les traînards? ceux qui ne le suivent qu'en rechignant, d'un pied qui rage?
— Malheur à eux ! dit le prêtre tout bas.
— Ils ne seront pas > sauvés?
— Certes si ! s'exclama l'abbé, confiant et sublime, ils le seront ! mais plus tard, bien plus tard, les derniers !
— Et dame ! ça les met loin ! préjugea, en se levant, Brocatel, facétieux.
Il tira sa montre :
— Une heure du matin ! C'est un scandale ! Prenons le chemin... de nos hts !
S'apercevant seulement alors de son allure étrange, Mme Lesoir l'arrêta :
— Ah çà? Qu'avez-vous donc ce soir, vous? Dieu me pardonne ! on dirait... que vous êtes gai !
— En effet, découvrit l'abbé.
Debout, jambes écartées, les mains derrière le dos, le propriétaire les regardait avec des yeux très grands, pleins d'un joyeux défi...
— Je suis gai, dit-il. C'est la vérité. Et il les attendait. /
— Seigneur! s'écria l'abbé, est-ce que?...
— Votre fils? lança Valérie.
— Vous y êtes ! Il vit.
— Quoi? Parlez !
— Vous l'avez vu?
— Non ! Oh ! non ! Mais des nouvelles. En bonne santé d'abord.