LES NUITS BLANCHES SE SUIVENT SANS SE RESSEMBLER
Après que Brocatel et l'abbé se furent retirés, Valérie remonta, sans se presser, en parfaite quiétude. Elle se sentait l'âme aussi légère que quand elle venait d'aller à confesse. Arrivée à sa chambre, elle aperçut de la lumière sous la porte qui donnait accès dans la pièce voisine ; et comme à présent, loin de redouter le brûlant entretien avec Irène, elle avait hâte de l'avoir, elle entra chez la jeune fille.
Celle-ci se leva de la chaise sur laquelle elle était assise, et tout habillée encore, malgré l'heure avancée.
— Comment? Pas couchée? s'étonna la veuve.
— Non.
— Pourquoi?
— Je vous attendais.
— Depuis longtemps.
— Depuis hier.
— Pas possible! Ah çà? Qu'y a-t-il? cherchait Valérie, narquoise et bonne ; et tout en elle encourageait.
Alors, ramassant ses forces, Irène commença :
— Marraine, j'ai une grande chose...
Mais « marraine » ne la laissa pas continuer.
— Je la connais. Le docteur me l'a dite ; il Ta dite aussi à M. Brocatel et à l'abbé, qui ont bien voulu me demander d'en parler avec eux. C'était ce soir. Quelle séance ! Je les quitte.
— Eh bien?
Irène aspirait, anxieuse.
— Quoi? dit Valérie qui, pour l'éprouver, la faisait languir.
— Qu'avez-vous décidé?
— Je ne peux pas vous le dire encore î... pas avant que vous n'ayez répondu à mes questions, mais en deux mots : oui ou non,
— Posez-les, marraine.
— Est -il vrai que M. Gaudias vous ait fait part de son amour et vous ait offert son nom?
— C'est vrai.
— L'aimez -vous?
Irène, embarrassée, rougissante un peu, se tai-i sait.
— Enfin, est-ce oui? est-ce non?
442 lEÈNE OLETTE
— Mon Dieu, finit par avouer la petite, si je disais oui, ça ne serait pas tout à fait vrai.
— Et si vous disiez non?
— Alo'-s ça ne le serait pas du tout. Attendrie, amusée, la veuve hochait la tête.
— Du moins ce que je peux assurer, reprit Irène avec autant de feu que de grâce pudique, c'est que si je suis sa femme, je l'aimerai.
— Alors, c'est fait ! s'écria Mme Lesoir. Tous nous approuvons ce mariage où nous voyons pour vous deux le bonheur. Vous serez Mme Gaudias.
Irène était tombée dans ses bras, non pour s'y cacher, mais pour y mieux goûter l'étourdissement de sa joie.
Valérie, la tête contre la sienne, lui disait tout bas :
— Heureuse enfant ! Quel mari vous aurez là ! Vous savez le bien que j'en pense?
— Oui, répondait Irène, — aussi tout bas, — C'est à vous que je le devrai !
— Non, à M. Brocatel. C'est lui le bienfaiteur. Moi je ne suis rien.
— Si. C'est vous la bienfaitrice ! à qui je dois tout ! C'est vous ma mère à présent. — « Appelezmoiy mamanL., » vous rappelez-vous? à la Sortie des bains?
— Oui, il y a trois mois.
— Pas plus? J'aurais juré trois ans!
— C'est naturel, observait Valérie : à votre âge, les mois sont des années ; et au mien, les années sont des mois !
Elle suivit sa pensée :
— Quand vous m'avez raconté votre histoire, c'était par une nuit pareille... J'étais là : la lampe à la même place. Vous vouliez voir clair...
— Aujourd'hui, j'y vois mieux encore !
— Et voilà... l'histoire est finie ! Du moins finie pour moi...
— Mais non ! protesta Irène, elle commence ! Elle sera belle.
— Pour la jeimesse !
— Et pour vous aussi ! Le docteur a devant iui la plus brillante carrière. Ah ! si nous étions riches un jour, s'écria-t-elle dans un élan, et même sans attendre la richesse, avec simplement l'aisance assurée... savez-vous mon rêve?
— Non, lequel? demandait Valérie, angoissée soudain à ce mot odieux de richesse, venant se mêler à tout, gâter les instants les plus purs. Et quel est-il ce rêve?
— De vous prendre avec nous ! que nous vivions ensemble !
— Gentille enfant ! Quelle folie ! Je vous ennuierais bien vite ! et vous me détesteriez ! Merci ! D'ailleurs, j'ai tout ce qu'il me faut.
Et plaisantant avec une secrète et voluptueuse horreur :
— Je suis riche ! très riche !
— Bonne marraine ! s'apitoyait Irène, si courageuse et si fière ! et qui rit de sa pauvreté !
— Justement ! je n'ai rien ! Voilà ma richesse ! Et c'est pourquoi rien ne me manque ! Non, la marraine ira, de temps en temps, vous voir, pour qu'on ne l'oublie pas.
— Jamais on ne l'oubliera.
— La marraine vous aimera, toujours et de partout, surtout de loin. Vous n'aurez qu'à l'appeler, toujours vous la trouverez. En retour, elle vous demandera de venir la voir sans faute, un jour...
— Quel jour?
Elle était devenue grave.
— Celui où, pour tout à fait, elle partira. Ah ! cette fois-là, elle y tient, elle y compte.
— Oui, maman ! promit la jeune fille en l'embrassant si fort qu'on eût dit qu'elle voulait déjà la tirer en arrière et l'empêcher de mourir.
Valérie, s' échappant alors de la douce étreinte, commanda à Irène de se coucher. Elle l'aida à se déshabiller, la mit elle-même au lit, égalisant le drap, renforçant le traversin, repoussant des boucles de cheveux qui gênaient les paupières, refaisant et retrouvant tous les vieux gestes immuables de tendresse et de protection de la femme depuis la première maternité ; et quand elle l'eut ainsi bien dorlotée et bordée des deux côtés, elle dit : « Maintenant... »
Mais voyant qu'elle voulait s'en aller, Irène la supplia :
— Encore ! Restez encore ! Je suis si bien, si contente ! si heureuse ! Restez... pour faire durer.
Elle était comme une petite enfant, avec une voix î angéUque et des bras, ronds et demi-nus, d'un appel irrésistible.
Alors Valérie resta, assise sur le bord du ht, tantôt droite et le menton dans la main gauche, atti-
tude qui lui était familière, ou bien penchée, tout près, sur le visage de la jeune fille, posé parmi ses cheveux répandus, comme siu* un oreiller d'or.
Et elles parlèrent.
De quoi?... De tout ce qui remplissait Tinoubhable roman de leur rencontre dans la vie. II semblait que ni Tune ni l'autre ne connût rien de ce que chacune savait par cœur. Valérie était avide et Irène insatiable. Il fallut qu'on repassât tout, depuis le commencement... Irène, son drgime avec Féline, sa fuite dans le cimetière, et son arrivée en voiles de deuil rue Doudeauville... la boucherie hippophagique... le vent si froid, le sifflet des trains du Nord, l'immense panneau des « 100 000 Chemises » dans le ciel blafard... narguant les miséreux qui n'en avaient pas une, la voiture noire et les seaux de fer-blanc des petites Sœurs des pauvres, l'attente, à la file, avec les femmes... en face des hommes ; et puis l'engouffrement dans la maison du sommeil et de l'insomnie, la salle commune, les camarades... la harpie au pouce fourchu, l'essorillée, et Florina Letronc... et puis la soupe, et la prière à Benoit Labre et à Vincent de Paul... Et Valérie refaisait ensuite leur long chemin, par les boulevards extérieurs, avant d'atteindre la rue de Sèvres et le vieil hôtel Pommelé...
— Ce petit garçon de café ! rappelait-elle, il avait été gentil ! A propos, vous ai -je dit qu'il avait rapporté le lendemain mon porte-monnaie perdu où se trouvait l'adresse de M. Brocatel?
Irène ne répondait rien.
Et elles continuèrent, se laissant aller, quittant et reprenant leurs souvenirs, les retournant, les respirant... On dirait que Ton cueille alors de 5 fleurs dans la campagne. Ah ! douceur, charme, bonté de ces suaves minutes ! Le temps passe si vite, et coule si bien, la nuit, quand on cause de tout près avec quelqu'un qu'on aime ! Le monde se tait. Personne n'écoute. 0 ravissante intimité ! Vaste et petite solitude ! Ainsi qu'un vin délicieux, versé bord à bord, d'un verre dans un autre, on s'épanche, on verse son cœur dans le cristal du cœur chéri... La minute est un océan et l'heure une goutte, et c'est adorable ; on y passerait des éternités. Mme Lesoir a dit plus tard que, cette nuit-là, avait été pour elle, un de ses plus beaux jours. Sans méfiance, elle aimait, dans la béatitude.
Irène enfin voulut connaître en détail tout ce qu'on avait décidé au sujet du mariage, et Valérie le lui apprit :
— Et lui? le sait-il? demanda-t-elle.
— Pas encore, mais dès demain matin, sûrement il le saura. Maintenant, je m'en vais. Dodo.
Deux pas sur la pointe des pieds. La lampe en train de mourir. Un baiser sur le front sage, et l'enfant dormait, d'un sommeil de lis et de rose.
LE JBU DES PASSIONS 4^j7