LES PETITES CHAMBRES
Irène regarda.
Vingt mètres environ avant l'hôpital Laënnec et sur le trottoir opposé, elles étaient devant la porte massive d'un ancien hôtel à deux étages, de style Louis XVI, assez large, un peu de travers, et tassé par le temps.
Dans l'ensemble et le détail de ses lignes, de ses arêtes, de ses sculptures sobres et amorties, il avait ce « vécu » et cet « émoussé » des constructions cent fois repeintes.
Deux rangées de fenêtres sans persiennes, des appuis-balustrades de pierre au « premier », des petits carreaux, des vieux toits, c'est tout ce que permettait de remarquer, dans un rapide coup d'œil, l'éclairage restreint de la rue.
Il n'y avait aucune lumière apparente dans la maison.
Soulevant l'anneau de fer qui formait marteau
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sur le principal battant de la porte, Valérie le fit retentir trois fois, et aussitôt la porte s'ouvrit.
Elles entrèrent.
La jeune fille distinguait, après un porche en voûte, une cour, pavée, assez spacieuse, bordée sur deux de ses côtés de bâtiments en retour et fermée en face par un mur d'environ trois mètres de haut, habillé de lierre et au milieu duquel s'encastrait une large porte de bois d'aspect rustique.
Au-dessus de ce mur et au delà se dressaient, parmi les terrains vagues de la nuit, des arbres aux branches dépouillées, dans la rigueur de leur tenue d'hiver.
Et rien ne bougeait nulle part.
Sous la voûte, Valérie, s'étant approchée d'un vasistas, dit tout contre :
— C'est moi, madame Précipice. Je ne suis pas seule.
Irène n'avait pu s'empêcher de rire.
Sa compagne s'en aperçut :
— Ce nom vous amuse?
— Il m'étonne.
— En effet, U y a de quoi. Mais qu'est-ce qui n'est pas étonnant?
— Et qui est-ce, Mme Précipice?
— La concierge, voyons I dit Valérie, comme si cela allait de soi.
— Je m'en doutais, dit la jeune fille. On traversa la cour.
Suivie d'Irène, la femme Lesoir, après avoir poussé une étroite porte, pareille à celle d'une cave, et allumé une lampe Pigeon qui se trouvait
rangée dans un coin, commença de monter un vénérable escalier de service, qui n'avait de largeur que pour une personne.
Antérieur au bâtiment du devant, il datait au moins du dix-septième siècle. Tout en bois et robustement charpenté, offrant le repos de petits paliers fréquents, et l'appui, — du côté opposé au mur, — d'une rampe large et bombée, polie à la longue par les paumes qui l'avaient frottée, il alignait de distance en distance des balustres à taille quadrangulaire, et ses marches se revêtaient d'un rosâtre et dur carrelage « du temps » assemblé dans les bandes de chêne qui formaient la contremarche. Il était magnifique, incommode et doux.
Quand on eut atteint le troisième étage qui était le dernier, on prit un sinueux corridor qui serpentait sous les solives du toit, comme un chemin de ronde.
A un endroit, la femme Lesoir fit marcher avec une grosse clef la serrure d'une porte solide, aux tons gris, au milieu de laquelle était tracé en noir depuis toujours, sans que l'on sût pourquoi, un cœur percé de deux énormes glaives. Et au bas du cœur, qui ne saignait pas, à sa pointe bien dessinée il y avait écrit au pinceau, en vieux caractères : Tel est le mien.
Cette porte • donnait accès dans une chambre de moyenne grandeur.
Un lit et une armoire en noyer tout uni, un guéridon, une toilette, un fauteuil voltaire et deux chaises tapissées d'un lainage brun composaient tout l'ameublement.
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— Voici votre chambre, dit Valérie... Et là sera la mienne, ajouta-t-elle aussitôt, en pénétrant, par une autre porte située au pied du lit, dans la pièce voisine.
Celle-ci, plus petite et plus simple encore, avait un lit de fer drapé d'un « dessus » en crochet, un t)ureau plat et une commode d'époque Empire, en merisier, une étagère à quatre rayons, chargée de livres brochés ou reliés, et trois chaises de paille.
Devant chaque lit une descente, aux laines décolorées, représentant, l'ime un panier de fruits et l'autre un léopard.
Aux murs, tendus de ce papier à six sous, du genre qu'on appelle « gai », étaient pendues quelques estampes sous verre et qu'à cette heure on voyait mal. Des carreaux passés au rouge tenaient lieu de plancher.
La première chambre possédait une cheminée. La seconde n'en avait pas.
Du côté où elles donnaient sur le dehors, les deux pièces, très peu mansardées, recevaient l'air et le jour par une fenêtre et non par une tabatière.
Tout cela, sans la moindre valeur, d'une simpHcité presque pauvre, était propre, sec et net.
Rien de louche ni d'équivoque.
On avait le sentiment d'être dans un bon lieu.
LES DESTlirtBS EK HABOHB 75
POURQUOI IRENE OLETTE, CE JOUR-LA, n'avait pas VOULU RENTRER CHEZ ELLE
— A présent, il faut dormir, dit Valérie.
— Je n'en ai pas envie.
— Couchez- vous toujours, le sommeil viendra. Le lit est fait. Des draps blancs. Vous n'avez qu'à vous y mettre.
En même temps, elle s'était baissée devant la cheminée pour y allumer un feu de bois, qui pétilla aussitôt.
— Quand vous serez au lit, ajouta-t-elle en se relevant, appelez-moi. Et elle passa dans la pièce voisine.
Irène, obéissante, commença de se dévêtir à la seule lumière des flammes du foyer qui éclairaient la chambre.
En une minute elle fut couchée.
Une espèce de langueur l'envahit alors. Elle contemplait sa robe et ses voiles de deuil, roides et droits sur la chaise, au bout de son lit. On eût dit, dans la pénombre, une personne, une religieuse assise, qui la veillait. Et ce n'était pas une imagination, car voici que cette masse noire, tout à coup, remua.
Irène eut peur. Mais elle sourit en reconnaissant sa compagne. C'était elle qui, discrète, atten-
tive, après avoir enlevé les vêtements de la chaise, s'était installée là, sans que la jeune fille, absorbée par tout ce qui lui arrivait d'étrange, l'eût remarquée.
— Etes-vous bien? demanda Valérie.
— Très bien.
— Alors, je m'en vais. Bonne nuit !
— Non, restez, supplia Irène en se redressant. Je veux vous parler.
— Je ne vous demande rien. Qu'avez-vous à me dire?
— Qui je suis, et pourquoi vous m'avez rencontrée... là-bas. Après, je dormirai mieux. Mais avant, rapportez la lampe.
— C'était exprès que je l'avais retirée, expliqua la femme Lesoir. Il y a des choses qui coûtent moins à dire dans l'obscurité.
— Moi, j'aime voir clair, partout.
Valérie alla donc à côté chercher la lampe et, l'ayant posée sur le gjiéridon, puis s'étant rassise :
— Eh bien ! parlez ! A cœur ouvert.
— Vous saurez toute mon histoire, dit résolument la jeune fille. Irène Olette est bien mon nom. J'ai vingt ans. Mon père et ma mère, très pauvres, tenaient avec beaucoup de peine un magasin de papeterie au Gros-Caillou. Je les ai perdus tous les deux quand j'étais petite, et je ne les ai pas connus. Je ne m'en souviens même pas. A quatre ans, j'ai été recueillie par ma tante Séraphine, tante Fine, la sœur de mon père, qui m'a élevée,- et avec laquelle je suis restée depuis seize ans, — sa voix trembla, — jusqu'à tantôt.
— Ah ! c'est d'elle, fit Valérie émue, que vous portez le...?
— Oui, fit avec force Irène, en se reprenant. Pendant ces seize ans, elle a été ma mère et j'ai été sa fille. Elle était douce, tranquille, sérieuse et gaie. Elle avait le visage le meilleur et le plus joli que j'aie jamais vu, un front toujours penché sur quelque chose ou sur quelqu'im, sur sa table ou sur son fourneau, sur sa lessive ou sur ses fers à repasser, sur son livre de messe ou sur son li\Te de comptes, sur l'oiseau de sa cage ou sur un pot de fleurs, sur un travail pu sur une misère, un devoir... une souffrance. Inclinée, du matin au soir, et courbée pour tout, pour coudre, lire, écrire, arroser, balayer, laver, faire le ménage et prier, et aussi pour recueillir et ramasser tout ce qui traînait, tombait ou avait besoin d'être relevé, elle était sans cesse descendue vers moi comme vers un poussin. Je vivais accrochée à son tablier. Tout en elle me frappait, m'attachait. Elle avait des joues... qui étaient comme des tartines de bonté, des mains, des vieilles bonnes sœurs de mains, abîmées, fatiguées, mais toujours propres et fières, qui me parlaient me racontaient leur besogne de tant d'années. Je leur trouvais un langage, une expression qui me remplissaient de joie, de tendresse et de respect. Leur forme spéciale et familière, leurs gestes habituels, leurs pauvres veines qua l'âge avait gonflées et verdies me faisaient pleurer. Dès que je regardais ces joues et ces mains, j'avais envie de les caresser et de les embrasser cent fois. C'était comme du dessert, un gâteau pour mon
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cœur. Quand elle tournait vers moi ses yeux, même sans rien dire, ils me riaient, me nommaient : « C'est toi, ma petite fille ! » Je me sentais attirée et prise par eux ainsi que par des bras, et je me jetais sur sa poitrine, je m'enfouissais dans les laines de son petit châle. Je la mangeais. Je l'aimais, je l'adorais. Elle était plus que ma maman, puisque ce n'était pas ma mère. Je lui disais tout. Elle me croyait. Jamais je ne lui ai menti. Jamais elle ne m'a grondée. Jamais elle ne s'est mise au lit avant moi, et toujours j'ai couché dans sa chambre. On y dormait si bien ! Pendant deux maladies graves que j'ai eues et qui lui ont coûté plus de cinq cents francs, — chaque! — elle m'a soignée, à en mourir elle-même... Les docteurs l'ont dit. Et elle m'a sauvée. A table, les meilleurs morceaux, le pain tendre, le blanc de poulet, le vin sucré, la crème... Je n'avais qu'à choisir, à vouloir, à prendre. Elle me gâtait. Rien n'était trop beau pour moi. J'avais des habits de princesse, des chapeaux de Champs-Elysées. Mes souliers ne suffisaient pas, à Noël, aux cadeaux du petit Jésus. Elle y ajoutait les siens dans la cheminée, et au premier de Tan je déballais des joujoux ficelés qui surpassaient ceux de Justine Arbalet, la fille du pâtissier. Toutes les bergeries, les chapelles, les ménages que j'ai reçus ! Les poupées qu'elle me donnait avaient l'air de me comprendre, même quand elles n'avaient plus de tête, et de savoir qui j'étais. Elle me chantait des chansons de ses grands-parents, quelques-unes en patois des vieux pays, et assise près de sa chaufferette sur un
tabouret, j'essayais de les dire à mon tour. Elle affirmait que j'avais de l'oreille et que si je voulais... Mon Dieu, que de souvenirs ! Avec cela instruite, ayant du bon sens, du jugement. C'est elle qui m'a appris à lire, à travailler, à penser, à broder, à me tenir droite, — de toutes les façons, — à jouer et à croire au bien. Vous' ne pouvez vous imaginer sa gentillesse, ses vertus et comme elle était chérissable ! Si vous me voyez aujourd'hui bien portante, honnête et en situation de gagner ma vie, c'est à elle et à mon oncle aussi d'ailleurs que je le dois.
— Elle était donc mariée?
— Sans doute, — comme tout le monde, Mme Pardi. Elle avait épousé un jeune homme sérieux, de quarante ans passés, Michel Pardi, qui l'aimait.
— Avaient-ils des enfants?
— Non, ils en désiraient. C'est peut-être pour cette raison qu'ils m'avaient prise si facilement* Mais dès que je fus là, ils cessèrent d'y tenir : « Tu nous as ôté l'envie, me disait ma tante. D'ailleurs, nous n'aurions pas fait mieux, n
— Qu'est-ce que c'était que ce Pardi?
— Un grand artiste. Un relieur. Il avait inventé, pour recouvrir les Uvres, des papiers qu'il coloriait lui-même, qu'il éclaboussait selon sa fantaisie, et qui lui valaient de la renommée. C'était des merveilles. Il y en avait des rouge et or qui vous forçaient à cligner des yeux comme quand le soleil se couche au Japon, et des bleu et argent comme un clair de lune en bateau, et des orangés, des
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verts, des noirs, avec des dessins de dentelle qui ressemblaient à des voilettes... je ne peux pas vous dire. Il trouvait ça tout seul. Il avait de longs cheveux, Pair inspiré, un front d'écrivain, la moustache grise, et une blouse toujours tachée de ces belles couleurs qu'il faisait bouillir.
Alors, il m'avait enseigné son métier, qui me plut tout de suite. A quinze ans, je savais grecquer, faire le cousage, raffiner le carton et endosser, travailler le veau, le maroquin, la basane et le papier.
Et puis, il mourut, à la fm de 1911.
Comme il s'était toute sa vie déclaré philosophe et libre-penseur, il avait défendu qu'après sa mort on le fit aller à l'église. Il avait bien voulu s'y marier, mais à la condition, comme il disait, que ça ferait le compte pour deux et qu'il n'aurait pas besoin d'y retourner quand il serait sans mouvement. On lui obéit, quoique nous en eussions beaucoup de peine, ma tante et moi, elle surtout, qui était très pieuse, parce que moi, sans avoir d'idées opposées, je vous avoue que je ne suis pas très dévote. Ça ne m'ennuyait pas d'aller à la messe avec ma tante, mais la religion m'attriste et me fait peur. Aussi, tout en aimant bien le bon Dieu et en le craignant, j'y pense le moins possible. Si j'y pensais de trop, ça me détournerait de lui, et il le sait bien.
Je me rappelle qu'au convoi funèbre du pauvre homme il y avait là beaucoup de ses prétendus amis que nous ne connaissions pas, que nous n'avions jamais vus et qui portaient à leur boutonnière une fleur rouge empaillée qui ne sentait rien.
Parmi eux, à côté de nous deux ma tante et moi, qui composions toute la famille, se tenait notre premier ouvrier, Nicolas Féline,
Il se disait Russe et fils de l'ancien domestique d'un prince attaché ici autrefois à l'Ambassade. Venu en France avec son maître, il y était resté, racontait-il, après le rappel de ce dernier dans son pays. Il avait trente-cinq ans.
Le bruit courait qu'il était nihiliste et surveillé par la police.
Nous ne le croyions pas puisque mon oncle en répondait et lui accordait toute sa confiance.
Entré dans la maison depuis huit mois comme premier ouvrier, il s'y était rapidement rendu indispensable par son intelligence et ses capacités. D'une adresse manuelle étonnante, il faisait l'ouvrage de trois personnes. Mon oncle qui l'estimait pour la beauté de son travail, le considérait en plus, par une espèce de faiblesse pohtique, comme une « victime » de la société. Il nous parlait, à propos de lui, de l'âme russe et de Tolstoï. Se sentant malade et près de sa fin, il l'avait recommandé à ma tante, la priant, si elle devenait veuve, de le garder et de lui confier la direction professionnelle de la maison.
Elle le lui avait promis.
Ce fut son malheur et le mien.
Quoiqu'on fît des aiïaires, mon oncle, chose inouïe, ne laissait pas un sou.
Ma tante en fut atterrée. D'un entier désintéressement, jamais elle ne s'était préoccupée de savoir ce que gagnait son mari. Au fur et à mesure,
il lui donnait ce dont elle avait besoin pour le ménage. On vivait dans une aisance modeste, mais régulière. Cela suffisait à la chère femme. Peu curieuse de sa nature et le contraire de la méfiance, elle était satisfaite ainsi. Sans doute, elle avait bien remarqué que Pardi était très secret et ne disait jamais un mot de son commerce, mais elle s'en remettait à lui pour tout. Gomment eûtelle pu s'imaginer qu'il ne songeait pas à son avenir à elle d'abord, et ensuite à celui de leur Irène, de moi qu'ils aimaient si tendrement? Où avait donc passé l'argent, gagné avec tant de peine? Impossible de l'établir. On eut beau chercher, on n'en découvrit pas la moindre trace. Aucune comptabilité. Les livres demeurèrent introuvables. La stupeur et la douleur de ma tante étaient sans remède.. Elle ne parvenait pas à s'expliquer une telle conduite de la part de l'homme honnête, affectueux et absolument sûr, auquel pendant vingt et un ans elle n'avait rien eu à reprocher ! '
Du jour au lendemain, tout changea. La vie devint sérieuse et même menaçante. Beaucoup de clients nous quittèrent, sans qu'il en arrivât de nouveaux. Les fameux papiers de féerie, imités et vulgarisés, plaisaient moins, comme si leur inventeur, en disparaissant, avait emporté avec lui le secret de leur éclat. Ceux qu'il avait laissés faisaient l'effet de n'être plus que le reflet des anciens. Nous dûmes renvoyer une ouvrière sur deux que nous avions, et ma tante se mit au métier, pour remplacer celle qui s'en allait. Féline vivait avec nous, partageait nos repas et logeait à la maison.
Il avait obtenu de prendre la chambre de mon oncle où ma tante, brisée de chagrin, n'avait plus le courage de mettre le pied depuis la mort de son mari. Elle et moi nous occupions une pièce voisine sur la cour, tandis que pelle de mon oncle, qui était la plus belle, donnait sur la rue.
— Quelle rue? Vous ne me Pavez pas dit, demanda Valérie.
— Rue des Fossés-Saint-Jacques. C'est là que nous demeurions, au coin de la place de l'Estrapade. Vous connaissez?
— Oui. Près du Panthéon.
— Au-dessus du magasin, nous avions à l'entresol un logement de quatre pièces, basses de plafond, mais très claires. Je ne sais pas pourquoi je vais chercher tous ces détails.
— Dites-moi tout, pria la femme Lesoir. Je n'en perds pas un mot.
Irène reprit :
— Ce Féline avait boule/ersé notre existence. Du seul fait qu'il était chez nous, aussitôt nous cessions d'y être. Il avait la situation d'un chef de famille... qui ne serait pas de la famille, qui ne tenait à nous par aucun lien. Un étranger, de toutes les façons. Un étranger qui n'était même pas Français.
— Comment se comportait-il avec vous? Mal?
— Très bien. Poli et respectueux, il ne commettait pas une faute de tenue ni de langage. Il avait de bonnes manières et mangeait comme un monsieur, sans faire une tache. Du gros linge, mais toujours blanc. Il ne fumait pas,^ ne buvait pas, et
tous les soirs on l'entendait regagner sa chambre à dix heures. Jamais il ne recevait de lettres, ni de visites. Les journaux lui étaient indifférents, il n'en lisait aucun.
— De quoi parliez-vous avec lui?
— De rien. Il ne parlait pas. Très rarement et très brièvement, il laissait tomber quelques mots, d'une voix basse et un peu sifflante. Tout cela, n'est-ce pas, — quand on le raconte, — n'a rien de désagréable et donne plutôt l'idée de quelqu'un de comme il faut qui inspire la sympathie? Eh bien ! pourtant, cet homme était effrayant !
— En quoi? Au physique alors?
— Au physique, oui. Et au moral. Aux deux. Au moral d'abord, il dégageait le mystère, la fourberie, le mensonge. La simplicité affectée de sa vie vous avertissait aussitôt qu'elle devait être compliquée. Il avait trop d'assurance pour qu'elle fût vraie et parût naturelle. A force d'être calme, il laissait voir qu'il n'était pas tranquille. Ses qualités montraient je ne sais quoi de faux comme si elles n'étaient là que pour recouvrir des vices. Malgré soi, on était entraîné à l'observer, à l'épier, à le soupçonner, à le croire capable de tout et à l'accuser... sans l'ombre d'une preuve ! Et c'était là ce qu'il y avait de grave, c'est que tout prévenait contre lui, la prudence de ses manières, sa correction, son effacement, jusqu'à son silence qui ne ressemblait pas au mien ou à celui de ma tante, ni de qui que ce fût, mais qui avait la profondeur épaisse et le noir d'un puits. Quand Féline parlait, on n'était pas rassuré... Dès qu'il se taisait,
on avait peur... Parce que l'on ne pouvait s'empêcher de penser : « A quoi pense-t-il? » et que cette question vous ouvrait alors de tels horizons que l'on préférait s'en détourner...
Cette défiance de Féline et l'antipathie que j'en avais ne m'étaient pas exclusivement personnelles. Nous les subissions avec une force égale, ma tante et moi, mais séparément, et sans que jamais nous ayons pu nous résoudre à nous la communiquer. Si je devine ce qui se passait en elle par ce que j'éprouvais de mon côté, nous n'' osions pas, chacune pour des raisons différentes, parler de lui. La crainte de trop en dire et de trop nous éclairer sur les dangers que nous redoutions nous conseillait de garder nos idées. Que de fois, l'une et l'autre, dans un élan, nous eûmes la tentation de nous livrer, de céder au désir d'épanchement qui soudain nous étouffait ! Nous nous approchions, nos bouches s' entr' ouvraient en même temps... Et puis iious parUons d'autre chose. Mais nous nous étions comprises. Nous Usions dans nos yeux, mutuellement, l'unique et terrible sujet qui toujours, à la dernière minute, nous faisait reculer. Oui, toutes les deux, j'en suis sûre, nous avons eu pour cet homme suspect et que notre instinct nous disait méprisable, la même répugnance d'abord, puis la même haine... la même répulsion profonde, invincible.
Cette répulsion, le physique de Féline, à défaut du moral qui la complétait, eût suffi tout seul à l'imposer.
— Il était laid?
— Non, mais hideux. C'était comme pour son moral. Chacun de ses traits, pris à part, n'offrait rien que d'ordinaire et de régulier, mais leur ensemble et la façon affreuse dont ils étaient distribués composaient un aspect ignoble.
Figurez-vous qu'il avait la tête la plus étroite que l'on puisse imaginer et en même temps d'une profondeur incroyable. Où était logée sa cervelle? On le cherchait. Son chapeau de paille avait la longueur et les bords rapprochés d'un cabas. De face, il ne présentait qu'une tranche de front, pas plus large qu'un dos de gros in-octavo, un grand nez qui le continuait, de mêmes dimensions à sa hauteur qu'à sa base, une bouche rabattue de chaque côté et comme pliée en deux et un menton sans barbe, qui descendait, ainsi qu'un talon nu. Cela lui taillait un visage tout en chanfrein. On eût dit un méchant cheval changé en mauvais homme. Et il avait l'air aussi d'un de ces êtres que déformaient autrefois les bohémiens, d'un ancien enfant volé dont on aurait, quand il était tendre encore, pressé tous les jours le crâne entre deux planches pour en faire plus tard un monstre dans les foires.
Ce dehors et les réflexions qu'il amenait auraient dû, pensez-vous, attirer sur lui la pitié. Au contraire. Elle était chassée par l'horreur.
Mais ce qu'il avait de plus bizarre et de plus pénible, c'était ses yeux.
Plaqués sur chaque paroi de son visage si mince, ils glissaient tout de suite et fuyaient vers les oreilles, de sorte qu'on les apercevait à peine quand
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on était devant lui. Pour les saisir en entier, il fallait regarder Féline de profil Alors seulement, selon qu'on se mettait à droite ou à gauche du phénomène, on voyait dans la tempe et au-dessus d'une large joue plate, un des yeux, rien qu'un, largement ouvert, bordé de cils roux et dont la prunelle en acier vous fixait de face. Il rappelait ainsi le dessin de ces dieux d'Egypte qui sont peints dans les musées, sur les sarcophages. D'un blond fauve, il était tondu, de très près, la peau collée et tirée comme les forçats. Son visage, qui n'était par devant qu'une espèce de bloc indécis et sans relief, un morceau de chair, offrait brusquement de profil une découpure et un tranchant qui vous pénétraient. Avec la courbe de son nez, la pointe aiguë de son menton, la virole de son cou, il faisait penser à un couteau bien emmanché, au cran d'arrêt.
Pour le reste, plutôt grand, il avait le dos étroit aussi, un peu voûté, la poitrine creuse et des épaules qui coulaient. Il marchait le corps baissé, et la tête très en avant, comme les reptiles.
C'était, je vous dis, une épouvante, un cauchemar.
Or, cet homme-là, il m'aimait.
J'emploie ce mot parce qu'il n'y en a pas d'autre pour exprimer qu'il avait jeté sur moi son désir, sa volonté.
Du premier jour, je m'en étais aperçue. A quoi? A rien, et à tout, à mon trouble, à ma terreur, et à sa réserve à lui, à son détachement, à son air de glace et d'attente, de patience infernale. Il n'avait pas besoin de se déclarer pour que je l'en-
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tende, allez ! Je Técoutais penser, se dévorer, rager, comme il m'entendait sûrement le repousser, lui cracher mon dégoût, car il n'ignorait pas que je l'avais percé. Je le regardais me surveiller en ayant l'air de ne pas plus faire attention à moi que si je n'existais pas. Il était comme ces chats postés pendant des semaines devant une cage, — à laquelle ils tournent le dos. Il ne riait jamais, et je le voyais, moi, rire en dedans, me garantir en dedans : « Tu ne m'échapperas pas ! » Voulait-il le mariage? Non! Non! Ce n'était pas dans son silence et dans ses yeux. L'eût-il voulu d'ailleurs que je n'y aurais jamais consenti. J'aurais préféré mourir. Il guettait donc une occasion. Laquelle? Et pourquoi? C'était bien clair !
Mon oncle ne voyait rien ; il ne pouvait rien voir. Ma tante ne fut éclairée que par la suite, après la mort de son mari. Je le compris un matin à son visage défait, ravagé, à l'angoisse qui trahissait sa découverte, à la façon dont, en m'embrassant au réveil, elle me tint, plus fort et plus longtemps encore que d'habitude, serrée contre elle, comme si on s'apprêtait à m'en arracher. La vigilance maternelle qu'elle exerça depuis avec un redoublement farouche fut pour moi la meilleure preuve qu'elle savait. Elle ne me quittait pas d'une semelle. Toujours elle était là, comme un mur, entre Féline et moi, mais trouvant le moyen de me faire sentir que cette garde n'avait rien qui dût m'offenser, qu'elle n'était pratiquée que contre Vautre, et que ce n'était pas mon honnêteté que l'on mettait en doute.
L'autre, installé chez nous, ne bronchait pas. Il allait, venait, travaillait, avec* la même froideur muette et cet air absent, perdu, si lointain... que mon oncle appelait « son air de Sibérie ».
Ma tante dépérissait à vue d'œil.
L'obsession de ce danger permanent qui me menaçait, ce secret qui n'en était plus un pour aucun de notrs trois, mais qu'il fallait néanmoins garder parce que si l'on avait le malheur de le lâcher, il pouvait en résulter des catastrophes, tout cela l'usait et la minait.
Vous vous dites peut-être que rien n'était plus simple, et que, sous un prétexte quelconque, il n'y avait qu'à se débarrasser pohment de ce garçon?
Oui, à distance, et quand il n'est pas question de soi, tout est facile, tout s'arrange.
Mais on voit bien que vous ne connaissez pas Féline !
Il suffisait d'abord de connaître Féline pour avoir la certitude qu'il n'était ainsi entré dans la maison, où il avait conquis la première place, qu'avec la résolution formelle d'y rester, coûte que coûte, et que jamais il n'accepterait d'en sortir, même si on essayait de le renvoyer en y mettant des formes. N'oubliez pas non plus que nous avions besoin de lui. Que serions-nous devenues, s'il nous avait quittées? Les ouvriers de sa valeur sont rares. Ce n'est pas ma tante, moi et JuHette, la vieille plieuse, qui aurions pu nous en tirer toutes seules. Que lui reprocher, d'ailleurs, en fait et de façon précise? Quel grief avouable lui formuler? Il rendait compte exactement tous les samedis des
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dépenses, des gains. Au fond, ma tante ne tenait pas plus que moi, j'en suis certaine, à l'irriter en provoquant son départ et à s'en faire ainsi un ennemi mortel. N'eût-ce pas été attirer sur nous des périls plus grands? N'aurait-on pas jasé, supposé de vilaines choses? Tous les voisins ne sont pas des amis. Évidemment sa présence nous affolait, nous ravageait. Tant qu'il était là, du moins, nous pouvions l'observer, le çoir venir,,. Nous espérions déjouer ses ruses. Nous connaissions ses habitudes, sa tanière.
Mais s'il partait? S'il disparaissait?... Où serait-il? La belle avance qu'il ne fût plus là, s'il était tout de même là, autrement, ailleurs et caché ! Nous perdions sur lui tout contrôle. Invisible, ' insaisissable, lihre^ il s'évadait, il se moquait de nos précautions ! Nous ne lui échappions pas quand même, et il nous échappait. Il devenait cent fois plus gênant et plus dangereux.
Et puis, en dehors de toutes ces raisons, la principale, c'est qu'aux yeux de ma tante, il était sacré^ par la promesse qu'elle avait faite à son mari de le prendre avec nous, après sa mort, et de le garder.
On l'exécrait, mais on le gardait.
A quel prix, par exemple ! On ne peut s'en douter. Jamais on ne le saura.
Ma tante craignait tout à toute heure. Elle ne sortait pas ; ou, si elle y était obligée, elle m'emmenait. Elle avait cessé d'être gaie. Plus de chansons, de belles histoires comme autrefois. Plus d'appétit, plus de sommeil.
Dans notre chambre, où on avait fait mettre des
verrous, elle restait cependant toute la nuit sans fermer l'œil. Si elle se laissait aller par instants à s'assoupir, elle se levait bien vite, et venait jusqu'à moi dans les ténèbres. Là, elle me tâtait, — et c'était encore une caresse, — ne se doutant pas que, pour la tranquilliser, je faisais semblant de dormir.
Je ne peux pas vous raconter les deux ans de cette existence.
Nous étions à bout.
Féline avait à présent une façon de nous observer, de nous voir souffrir, résister et par moments fléchir... qui était atroce et si évidente, si limpide..., qu'il eût fallu n'être pas des femmes pour s'y tromper. Ses yeux, ses horribles yeux s'enhardissaient... Sa tête étroite s'avançait. Je voudrais m'arrôter... Mais non... Quelle heure est-il? Où en étais-je?
Agitée et aussi comme égarée par son récit, Irène semblait parler pour elle seule, oubher la femme Lesoir, toujours assise à ses côtés.
Elle poursuivit :
— Voilà. J'arrive au but.
J'avais l'habitude de réveiller ma tante en l'embrassant, mais de façon à ne pas la surprendre. Le baiser que je mettais sur son bon visage, à la petite place que je choisissais, était si léger, si peu appuyé qu'elle le sentait juste assez pour deviner à travers son sommeil que c'était moi. Aussitôt elle souriait, les yeux toujours fermés. Et puis, tout d'un coup, elle devenait triste. Alors, je comprenais qu'elle était vraiment réveillée. Dès qu'il faisait clair en elle, le nuage accourait.
92 lEÈNE OLKT^TB
L'autre matiiij mercredi dernier, il y a trois jours, j'arrive à son lit, je me penche. Elle souriait déjà, sans m'attendre. Je l'embrasse... et je pousse un cri. Elle avait la joue froide^ et dure comme une vitre. Je me jette sur son cœur... je crois qu'il bat... je l'entends I Mais non, c'était le mien, qui me résonnait dans la tête. J'appelle, j'ouvre la porte, communiquant par un corridor avec la chambre de Féline... Il était là, tout près, calme, habillé... Moi, à peine vêtue. Il dit :
— Qu'y a-t-il?
— Voyez?
Il va vers elle, sans hâte, se courbe un instant... Il me semblait qu'il l'achevait !... et tourné vers moi : « Oui, c'est fini. Pauvre dame I » Il demeurait immobile, les yeux baissés, fixés sur mes pieds nus.
D'un geste, je le renvoie.
Il sort, à reculons.
A mes cris on était accouru, ^es gens d'à côté, du quartier. Et puis un médecin : « Anévrisme, embolie... » Ces mots étaient répétés sans cesse. On eût dit qu'ils plaisaient. « Belle mort I sans souffrance ! » affirmaient des voix. Et des mains impatientes fermaient les volets, tiraient les rideaux, allumaient les bougies... Gomme s'il y avait besoin de faire la nuit,., pour les morts, qui déjà sont dedans I
Et j'étais seule, plus seule que le pauvre corps environné de monde.
On m'emmena.
Quand je rentrai dans la chambre, ma tante
n'était plus la même. Tout était changé. Une autre chambre. Un lit autrement fait, qui ne se ressemblait plus... Une autre personne roidie, sévère, préoccupée, avec d'autres traits, un autre maintien, une autre expression... Son sourire était parti là-haut, pour la précéder.
Et tout en elle avait l'air de me dire : « Prends garde, petite, à présent nous pouvons parler.*. Prends garde ! Tant que je suis encore là, dans ce lit, pas de danger. Même après, quand je serai dans le cercueil ici, et même en bas à la porte, et même à l'église, pendant la messe, et même pendant le trajet, et même aux bords de la fosse... tu n'as rien à craindre, rien ; jusque-là je te protège. Mais après ? Pauvre enfant ! Après, le pourrai-je encore ? Prends garde ! »
Et je l'écoutais... Je répondais : « Oui ! N'aie pas peur. Je fais attention... »
Tant qu'elle était là, en effet, je me sentais en sûreté. Pour après... je n'y voulais pas penser. En avais-je d'ailleurs le temps? 11 fallut s'occuper des choses de la mort... Tout cela fut arrangé en dehors de moi, je ne sais pas par qui, ni comment... la concierge... une dame du troisième que je connaissais à peine, avec qui j'allai chez Dufayel prendre un deuil, un grand « un pour mère ». C'est Féline, paraît-il, qui s'était chargé des pompes.
La journée passa très vite, comme un rêve affreux, mais dont le calme m'étonnait, et je déclarai le soir aux personnes qui cherchaient à m'en dissuader que je voulais veiller ma tante. Féline
94 mèNE OLETTE
qui avait dîné dehors, survenant à ce moment, dit que c'était à lui de le faire et que rien ne l'en empêcherait.
— Eh bien, nous le ferons tous deux, répliquaije 1
— Vous n'en aurez pas la force.
*— Je Taurai.
Une humble voix montait derrière nous : • — Moi qui voulais aussi, mademoiselle ! C'était Juliette la vieille plieuse. Je dis :
— Certainement, vous aussi, Juliette. Elle vous aimait bien.
En même temps, j'observai par en dessous Féline, espérant surprendre chez lui un signe d'opposition ou de contrariété. Mais rien ne parut.
Était-ce elle, la morte, qui m'envoyait ce secours? Pourquoi pas? Et cependant, je m'en voulais de l'empressement peut-être trop visible avec lequel j'avais tout de suite accepté l'offre de la plieuse. Vautre n'allait-il pas en conclure que j'étais moins rassurée que je ne le paraissais? Plus grande était la peur qu'il m'inspirait, plus je devais la lui cacher.
Jamais je n'oublierai cette nuit.
A dix heures noas étions réimis tous les trois, et, vingt minutes après, Juliette dormait, dans le fauteuil que je l'avais forcée à prendre. Mais qu'importait qu'elle dormît ou non? Il ne pouvait rien se passer puisque ma tante était là. Je savais très bien que, contrairement à ce qui semblait, ce n'était pas moi qui veillais la morte, mais la morte qui me veillait. Mais ce que je n'avais pas
prévTi, dans tous les détails, c'est ce tête-à-tête de plusieurs heures avec l'homme... cet homme I... dans cette petite chambre si solennelle au tic-tac de la pendule devenu si effrayant, comme la respiration d'un énorme insecte, à la lueur des deux bougies neuves, longues, longues, qui tantôt éclairaient trop et tantôt pas assez... entre ces deux pauvres femmes presque du même âge, l'une couchée, l'autre assise, exténuées toutes les deux, et endormies, d'un sommeil différent, qui faisait parfois remuer l'une et l'agitait, mais qui jamais, jamais, ne faisait bouger l'autre, ceUe que j'aurais tant voulu cependant voir ressusciter !
J'étais près du lit, tout contre, aux pieds, comme vous êtes, Juliette en face, au coin du trou noir de la cheminée où il n'y avait pas de feu... et Féline loin, à droite, assis devant la fenêtre sur une chaise haute qui craquait. Le vent poussait de temps en temps, comme avec une main, les rideaux tirés derrière lui.
Je m'étais juré de ne pas le regarder une seule fois ; et d'ailleurs l'aurais-je essayé qu'à la distance où il avait fait exprès de se retirer dans la pénombre, mes yeux n'auraient pu rencontrer les siens. Mais comme, moi, je me trouvais en pleine lumière des deux bougies allumées sur la table de nuit, aucun de mes mouvements ne lui échappait. J'étais donc obligée de me surveiller.
Pour combattre le sommeil, j'avais pris le paroissien de ma tante et je lisais, ou du moins je tâchais de lire, car, malgré moi, mon esprit guettait Féline et ne le quittait pas. J'avais beau me tenir
ma promesse et ne pas le regarder, je le voyais pourtant, avec les yeux de la pensée, je le percevais ; il se réfléchissait et se reportait devant moi, sans que j'aie besoin de tourner la tête vers lui. On eût dit qu'une glace me renvoyait son image.
Que faisait-il?
Rien.
Les bras croisés, les genoux joints, il était assis bien droit, comme sur le siège d'une voiture.
Et il ne bougeait pas plus que les hommes de cire du musée Grévin.
Vous ne pouvez vous imaginer à quel point il trouvait le moyen d'être immobile ! Gela me révélait une fois de plus la force de son empire sur lui-même. Il se ralentissait fe cœui" comme il voulait. On ne l'entendait pas respirer. Sa chaise qui craquait, semblait plus vivante que lui.
Il resta bien ainsi une heure, et j'en étais obsédée. J'aurais donné je ne sais quoi pour qu'il fît un geste, qu'il écartât la pointe du pied, qu'il toussât... Mais non. Il paraissait inaccessible à la fatigue et à l'ennui. Une pierre où il y aurait des trous, c'était son visage. Une borne, c'était son corps. Sa bouche avait l'air d'une serrure.
Il ne bâillait même pas, et ses yeux dilatés, devenus tout ronds et d'un jaune de soufre, avaient pris la fixité de ceux des oiseaux de nuit que rien ne fait cligner. Vous auriez dit qu'il était perché I
A quoi, ou plutôt à qui pensait-il, sinon à moi?
Pour oublier, je contemplais la pauvre tante et je maudissais ce misérable qui me prenait à elle,
qui me gâtait les derniers moments que j'avais encore à la posséder, qui m'empoisonnait ma tristesse, mes souvenirs, tout.., car je n'arrivais pas à le supprimer... J'étais entre deux visages, l'un pur, l'autre affreux, l'un chéri, l'autre détesté, l'un protecteur, l'autre menaçant, l'un qui s'écriait: « Prends garde I » l'autre qui répondait : « Trop tard 1 » Lequel serait le plus fort ?
Celui qui resterait?
Lequel resterait?
Celui de Féline.
Il fallait donc le fuir. A tout prix. Ma résolution fut prise aussitôt.
Je partirais.
Comment? Pour aller où? Je ne savais pas.
Mais ce dont j'étais sûre, c'est que dès l'instant où ma tante serait sortie de la maison, je n'y rentrerais pas.
Je me sentais forte et soulagée ; et déjà je cherchais. Mon cerveau travaillait... Le temps ne pesait plus.
Comme s'il se doutait du changement survenu dans mes réflexions et qu'il en eût reçu la secousse, Féline avait tressailli, et courbé maintenant, la tête dans le creux de ses mains, il semblait méditer, chercher également, tandis qu'à travers ses doigts, il m'observait plus à son aise. Je devinais qu'il ne me lâchait pas. Aussi, j'allais... je me dépêchais... je volais...
Et tout à coup, je ne pus m'empêcher de pousser im grand soupir.
J'avais trouvé.
98 IRÈNE OLETTB
A la même seconde, Féline se levait. Je crus qu'il allait me parler, me raconter tout ce que je venais d'imaginer... Je me trompais. Il fit un pas, deux, trois... traversant la chambre dans sa plus grande étendue, puis, rebroussant chemin, il se mit à marcher régulièrement, de long en large, les mains dans les poches, la tête tendue en avant. Si je ne l'avais pas vu, je ne m'en serais pas doutée, car il savait poser le pied par terre sans faire aucun bruit, et, bien qu'il tint ses yeux fermés, il allait tout droit comme vont les aveugles qui ont appris, sans rien heurter. Seulement, à chacun de ses passages, les flammes des bougies à demi usées se baissaient comme si elles avaient peur, et l'air froid qu'il déplaçait me soufflait au visage. Il me semblait que c'était son haleine.
Combien de kilomètres marcha-t-il ainsi?
Pour ne pas m'endormir, je m'étais mise à compter ses pas. J'en avais déjà compté onze cents. La pendule s'était arrêtée. Je comptais : onze cent cinquante... cinquante et un. Juliette ne bougeait pas, ramenant seulement les doigts comme si elle venait de plier. Cinquante-neuf. L'homme allait, venait, retournait, revenait... Soixante-deux.,, trois... Et puis il me parut qu'il ^'enfonçait, qu'il s'éloignait, qu'il était parti ! Quel bonheur !
On était tranquille. Tout s'apaisait, se noyait.
Sans m'en apercevoir, je glissais dans le sommeil.
Je dus dormir au moins une heure.
Quand je rouvris les yeux, touchée par ce pressentiment qui nous avertit d'une présence, proche
et inaccoutumée, je vis en effet, tout près, à hauteur du mien, un visage... celui de Féline, à genoux devant moi.
Jefus teUement saisie, que je ne criai pas.
Et puis, à quoi bon crier? Elle était là. Rien à craindre.
Étais-je même saisie? Non. Quelque chose, fatalement, devait arriver cette nuit... Cela arrivait, voilà tout. Par bonheur, je m'éveillais à temps, ou plutôt elle m'éveillait.
Je dis à Féline :
— Que faites- vous là?
— Je sais à genoux, me dit-il sans paraître troublé.
— Ce n'est pas devant moi, lui répliquai- je, que vous deviez vous y mettre, mais devant elle I
Et je lui montrai la morte.
— Devant les deux, déclara-t-il. Et je l'ai fait. J'avais commencé par elle ; je finissais par vous. Elle, c'était pour une prière...
— Et moi?
— Pour un serment.
Il s'arrêta. Il s'attendait à ce que je me précipite à lui demander : « Quelle prière ? )i et surtout : « Quel serment? » Je vis qu'il était déçu. Je me serais plutôt coupé la langue !
Il s'était relevé. Mais il reprit : • Ma prière n'avait que trois mots. »
Je dis :
— C'est peu.
— Cela suffit. G'éiBiiiDonneZ'la moL Et le serment n'était pas plus long.
Malgré moi, je laissai échapper, comme si je voulais me moquer :
— Trois mots aussi?
— Oui : Je V aurai.
Il y eut un silence qui avait la profondeur d'un trou et dans lequel je m'entendais tomber.
Féline était arrivé à ce qu'il voulait. Il avait parlé.
Que devais-je faire? Me révolter? M'indigner?... Était-ce le lieu, le moment? Je m'efforçai de paraître n'avoir* pas compris.
Mais comme il fallait rompre tout de suite ce silence étouffant qui me donnait l'air d'accepter, de consentir, je lui dis en hochant la tête ;
— Reste à savoir si cela sera.
— J'en suis sûr, afïirma-t-il.
— Vraiment I
— Oui ! C'est une croyance de mon pays, de la province de Tavastehus : La prière et le serment que tu fais dans la chambre d'un mort à sa première çeillée, sont exaucés par Christ. Ainsi j'espère. Mais je ne demeurerai plus ici. Puisque c'est vous la maîtresse à présent, me garderez-voua à l'atelier?
Je dis :
— Sans doute.
— L'enterrement est pour demain jeudi. Quand reprendra-t-on le travail?
— Tout de suite après. Vendredi matin.
— Bien. Merci. Je m'en vais.
En achevant ces mots, il s'était rapproché, et il ne s'en allait pas.
LES DESTINÉES E?it MAtlOHE lOl
Il me regardait de tout près, penché sur moi, comme tout à l'heure quand il était à genoux. Mes yeux ne quittaient pas un des siens, le droit, large ouvert et qui m'aspirait, me buvait. Et puis, peu à peu, cet œil devint gris, se troubla, et dans un de ses coins, une larme, lentement, comme si on avait pressé à l'intérieur une glande pour la faire sortir, apparut, coula sur sa joue à pic et s'en détacha. On aurait dit une de ces grosses gouttes d'eau qui glissent sur les rochers.
Elle s'écrasa sur ma main et elle était froide comme un grêlon.
Je m'étais levée. Féline sortit.
La vieille Juliette à ce moment se réveilla en sursaut, honteuse d'avoir tant dormi. « C'est que je rêvais d'elle, expliquait la pauvre bonne femme. Alors, je n'étais pas pressée. Je me trouvais bien. »
Moi, je pensais à ce qui venait d'arriver, et j'étais plus décidée que jamais à fuir. Cette larme surtout m'enrageait. Ne dites pas que je manque de pitié et que j'aurais dû être émue. Que signifie et que prouve une larme ? Rien. Le cœur peut être sec pendant que les yeux sont mouillés. Féline était capable de pleurer à volonté. Pourquoi une bête, un serpent, ne pleurerait-il pas, comme un crapaud bave? L'œil de Féline avait bavé.
La journée se passa sans incidents. Il y eut la mise en bière. La seconde nuit, je ne vins qu'une heure dans la chambre. L'ouvrier n'y parut pas. Ce fut Juliette qui voulut encore veiller, « pour se punir », et moi, j'étais si lasse que j'acceptai
102 IKÊNB OLETTE
de coucher au cinquième dans la mansarde de la plieuse, où je m'enfermai à clef.
Et puis, ce fut l'enterrement. Aujourd'hui. Oui, aujourd'hui, ce matin, à Saint-Étienne-du-Mont. La belle église ! Nous n'étions guère nombreux.
— 11 était là? demanda la femme Lesoir.
— Bien entendu. Et aussi les mêmes hommes que j'avais remarqués au convoi de mon oncle, et encore avec leur fleur rouge. Féline les connaissait presque tous. Qui les avait invités? Lui, sans doute. Mais ils n'assistèrent pas à la messe. Pendant la cérémonie ils se tinrent dehors, sur le trottoir du Panthéon, devant « l'homme en bronze » de M. Rodin.
Ils nous reprirent à la sortie et l'on s'achemina vers le cimetière de Montparnasse. Tête nue et sa casquette à la main, FéUne, qui faisait de plus grands pas, marchait à côté de moi à présent, derrière le corbillard.
Il ne m'avait pas abordée depuis l'avant- veille.
Comme nous approchions, il m'adressa la parole, à mi-voix :
— Je ne vais que rarement au café, dit-il, mais je crois qu'il serait honnête et poli, pour remercier ces messieurs du Travail qui se sont dérangés, que je les prie d'entrer un instant, quand ce sera fini, au Bon Souvenir^ là, au coin de la rue?
J'approuvai d'un signe.
Il parut satisfait ; puis, hésitant : « Viendrezvous? »
Je flageolais d'émotion.
LES DESTINÉES EN MABOHB l'.'d
Je dis : « Certainement. Mais comme je ne veux pas boire...
— Vous ne boirez pas ! s'écria-t-il, heureux de ma réponse, vous ne boirez pas ! Que vous assistiez seulement.
— Voilà donc comment nous ferons, dis-je. Quand on sera sur le point de quitter la tombe, vous partirez devant en emmenant tout le monde. Je resterai un peu, seule, avec elle... vous comprenez?
— Oui.
— ...et dans les dix minutes, je vous rejoindrai.
— C'est cela.
Nous étions devant la grille du boulevard Edgar-Quinet.
On entra.
Quand j'avais pris, dans la fameuse nuit, la résolution de fuir, et sans retard, je m'étais tout de suite rendu compte que l'enterrement m'offrirait les meilleures chances... et l'instant où l'on sortirait du cimetière m'avait paru le plus favorable. Mais cependant, que de difficultés ! Or, Féhne, tout à coup me tirait d'affaire, me donnait le moyen. C'était lui qui me sauvait, inspiré, dirigé par la morte ! Quelle chose !
Le trajet me parut interminable pour atteindre la sépulture. Et dès que l'on y fut, j'aurais voulu pourtant retarder le moment que je désirais... Je trouvais alors qu'on allait trop vite. Ah ! que j'avais peur ! Et que je souffrais de ne pas pouvoir être sage, tout entière à mon chagrin !... Je ne pouvais pas prier, je ne pouvais pas pleurer... je
ne pouvais qu'être distraite, impatiente et « colère » en dedans... et ne penser qu'à la minute où je dirais ; <c Personne ! Courons ! »
Nous étions arrêtés maintenant devant la fosse, comme si elle nous barrait le chemin. Le cercueil y fut descendu. Les hommes qui ôtent leur chapeau. Un peu de vent qui se lève. Chaque fois que j'ai été à un enterrement, j'ai remarqué qu'à ce moment-là, il y avait toujours un peu de vent qui vous rabattait les cheveux... et qui vous passait son linge sur la figure. Ensuite les prières, l'eau bénite, des femmes qui m'embrassent. Juliette qui sanglote. On me salue.
Féline est le dernier.
N'osant me toucher la main, il me serre le bras doucement.
Je murmure : « A tout à l'heure. »
Il s'en va.
Le prêtre est parti. Plus même de fossoyeurs.
Je suis seule. Est-ce possible?
Je reviens à la tombe, qui fait un grand trou, comme si on allait planter un arbre, et je m'agenouille, au bord. « Adieu, tante Fine ! Adieu ! Adieu ! Merci ! » Je ne savais plus que faire... Je voulais partir et rester, me sauver sans perdre une minute... et j'étais déchirée de m'en aller, d'abandonner ainsi tout ce que j'aimais...
Il me semblait Dien que Von s'alarmait, qu'on me suppliait : « Pars, ma fillette ! Mais va donc ! Es-tu lambine ! Tu devrais déjà être loin ! Tout va manquer. Pars vite, mon petit ! Tu reviendras ! un autre jour, plus tard. Tu es toujours sûre de me trouver. »
LES OSSTINÊ£S SN MAKOHE 105
Et en même temps, une voix différente, plus forte, mais sur le même ton, me dit à l'oreille :
— Il ne faut pas rester là, mon enfant : nous avons à combler.
C'était un vieux terrassier, un ouvrier du cimetière survenu depuis un instant avec un camarade. Ils avaient de grandes pelles.
Alors, je me levai et je partis.
Je m'étais orientée en venant, afin de ne pas m' égarer. Un cimetière, c'est comme un bois, on s'y perd. J'avais retenu les chemins, noté les carrefours. En coupant à travers les tombes, je gagnai une des principales artères, et là, tournant du côté opposé à celui par où nous étions entrés, je m'élançai dans cette direction... Je tâchais de prendre le plus court afîn d'être plus tôt dehors... Parfois, au lieu de suivre la route et les trottoirs, je m'engageais à travers champs, dans les carrés des sépultures, mais j'étais obligée de faire des zig-zags à cause des monuments et des chapelles. Ma robe et mon voile s'accrochaient aux branches, à toutes les branches, celles des arbres, celles des croix; aussi, je regagnai bientôt une des voies pour les piétons, et comme il ne me suffisait plus de hâter le pas, je me mis à courir, pas très vite d'abord, puis en augmentant, et à toutes jambes. Malgré moi, ça me rappelait les récréations, quand on joue. J'allais tant que je pouvais, à faire croire que j'étais poursuivie, bien qu'il n'y eût pas une âme... je veux dire de vivante... et que le chemin fût partout désert.
106 IRàWB oletiTb
Et tout à coup, j'entendis quelqu'un qui déboulait derrière moi, comme pour me rattraper... Je n'osais pas me retourner. Si c'était Féline? Au bruit des souliers, je devinais le gros pas d'un homme.
Il finit par me rejoindre. C'était un gardien à cheveux blancs, avec la médaille militaire et une canne. Il était essoufflé.
• Il me dit :
— Voulez-vous bien !... Est-ce qu'on court dans un cimetière ! C'est malhonnête d'abord... Puis, avec reproche : Et ça fait peur à voir !
J'apercevais une grille, à vingt pas :
— C'est une sortie?
— Oui.
— Où cela?
— Rue Froidevaux.
Une minute après, j'étais dans les passants, dans les rues, dans le bruit, la vie. Il y avait des gens qui ne parlaient plus tout bas, et des chevaux, des chiens, des claquements de fouet... des enfants qui se battaient... Je filais comme une flèche. Avenue du Maine. Rue de la Gaieté. La gare Montparnasse... la rue de Rennes... Place Saint- Germain-des-Prés... l'égUse... J'y entre... Il était deux heures dix.
— Vous deviez avoir faim?
— Non. J'avais déjeuné avant l'enterrement. Je m'assis dans une chapelle du fond, où il faisait sombre, et j'y restai, jusqu'à cinq heures...
— Le. temps dut vous paraître long ?
— Très court. Je parlais à tante Fine,
— Où comptiez-vous passer la nuit? Vous ne le saviez pas?
— Si.
— Comment cela?
— Depuis la veille je m'en inquiétais. Sans doute, j'aurais pu coucher à la maison et demander à Juliette de me tenir compagnie, ou partager sa chambre au cinquième, ou trouver une autre combinaison qui m'assurât momentanément une entière sécurité. Mais je voulais disparaître, au moins pour quelques jours, et que l'on perdit ma trace, que nul ne sût où j'étais. Il valait donc mieux que je ne me confiasse à personne.
Je cherchais et je ne trouvais rien.
Ce matin, je descendis un instant au magasin, pour me rendre compte que tout était en ordre. En voyant la place vide de la chère tante, la table où elle travaillait, son tabouret de bois, la chaufferette froide, les objets dont elle se servait d'habitude... le cœur me fondit et j'éclatai en sanglots.
Elle avait commencé d'assembler les feuillets d'une brochure dont la couverture bleue s'étalait, sous la règle en fer posée dessus. Mes yeux s'y fixèrent machinalement et le titre me jaillit à la figure : Œui^re^de V Hospitalité de nuit. Maison Demolin, 33, rue Doudeauville^ XVI 11^ arrondissement, Montmartre.
Elle pensait à tout.
Je pris l'adresse. J'irais là.
Me sentant reposée, vers les cinq heures, je sortis de Saint-Germain-des-Prés. Il faisait sec. J'avais un franc vingt-cinq. .
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— Pas plus? Pourquoi? Vous ne deviez pas manquer complètement d'argent?
— Je crois bien ! Je possédais, — je les ai toujours, — quatre cents francs, à moi, amassés par ma tante et qui formaient ma petite bourse.
— - Eh bien?
— Mais, dès que je m'étais vue seule, à la merci de Féline, j'avais remis à Juliette le portefeuille qui contenait cette somme ainsi que les clefs de notre secrétaire en la priant de me les garder jusqu'à nouvel ordre, et je n'avais conservé sur moi que cette menue monnaie. Quand je m'en aperçus, il était trop tard, nous étions déjà en route pour l'enterrement ; et d'ailleurs, je n'aurais pas osé réclamer tout de suite ce dépôt à Juliette, de crainte qu'elle ne devinât mon projet.
Le reste était facile. Je pris le métro, qui me mit au Château- Rouge, et je trouvai rapidement la rue Doudeauville. Je voulais reconnaître la maison avant. La nuit était déjà venue. Je savais qu'il fallait faire la queue; mais quand j'arrivai, il n'y avait personne. Je demandai à un vieil homme qui avait l'air de rentrer chez lui s'il pouvait me dire à quelle heure ça ouvrait :
— A six heures et demie, me répondit-il. Ça me paraissait tôt. Je lui dis :
— Vous êtes sûr?
— Absolument, me dit-il. Ty vais.
Alors, comme j'avais encore plus d'une demiheure à attendre, pour ne pas me refroidir, j'ai marché dans le quartier, vers la rue Ordener et les gares de marchandises. On ne rencontrait
presque personne. Une femme m'a abordée pour me demander un sou et je lui en ai donné deux.
Enfin, je suis revenue. J'ai vu les deux files. \£elle des hommes. Et puis l'autre, la mienne. J'ai été m'y mettre, à côté de vous.
Irène s'était tue.
— Oui, dit Valérie en lui prenant les mains. Et maintenant, vous sentez-vous tranquille?
La jeune fille le lui prouva sans répondre.
Elle dormait.
Elle était anéantie.
Valérie Lesoir passa doucement dans la pièce voisine en laissant la porte tout contre, et peu après, elle éteignit sa lampe, comme la demie de minuit sonnait à Laënnec.
Mais elle ne dormait pas.