PARENTHÈSE
Peut-être, en suivant le récit que vient de faire Irène, certains lecteurs plus pénétrants se sont-ils étonnés de la maturité d'idées de cette jeune fille de vingt ans, de la bonne tenue de son langage, du choix de ses expressions, de la couleur et de la distinction de ses pensées ; et il se pourrait qu'ils se fussent demandé si toutes ces façons étaient capables de s'accorder avec son humble origine, sa jeunesse, son instruction rudimentaire, une
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éducation forcément incomplète et le milieu très modeste où elle avait végété.
En effet.
Mais, si digne de remarque et d'attention que soit le cas d'Irène Olette, il n'offre cependant pas la valeur et l'embarras de la rareté. Il est au contraire très fréquent.
Il suffit de pratiquer, autrement qu'à la légère, l'homme du peuple et le paysan, la femme et aussi l'enfant des classes travailleuses, pour être frappé quelquefois, — plus souvent qu'on ne s'y attend, — de la justesse de leur esprit, de la correction, de l'élégance, de la saveur de leur parole. C'est dans les moyennes et hautes régions que l'on a tendance et plaisir à s'exprimer mal, et que la pensée volontiers se débraille. Cela s'explique et peut s'excuser. On est plus loin qu'en bas de l'origine et de la source. La sève s'affaiblit, tourne ou se perd en atteignant les extrémités, tandis qu'elle arrive au ras du sol et au tronc sans avoir le temps de se mélanger ni de se gâter, et avec le coup de fouet des racines.
Un ouvrier peut aujourd'hui penser plus directement et parler mieux que certains hommes du monde : et il ne s'en fait pas faute. Qui de nous n'a eu la surprise, au cours d'un voyage, en un coin de France, de rencontrer un cocher de carriole, un meneur de brebis, une « demoiselle » de métayer, qui s'exprimaient sans effort dans le français le mieux nourri, le plus digne et le plus achevé?
De même à la ville, dans la province des faubourgs, au fond de plus d'une honnête boutique
et surtout dans les calmes logements où s'abrite avec pudeur la pauvreté, vivent par centaines, ignorés, méconnus, — souvent jalousés et détestés du vulgaire qui les entoure, — des hommes et des femmes chez lesquels tout dépasse la condition dans laquelle ils sont rangés. Leur jugement, leur conversation, leur ton, leurs manières sont d'un degré très supérieur à la réalité qui les asservit.
Irène Olette faisait partie de cette caste innocente et sacrifiée.
De bonne heure elle avait été une enfant sérieuse au-dessus de son âge, et « parlant comme une grande personne ». Aisément et du premier coup, elle savait concevoir sa pensée et la formuler. Son intelligence était ardente, légère et vive, éprise avant tout de clarté. Rappelez-vous ce qu'elle disait, il y a un instant, à Valérie qui avait emporté la lampe : « J'aime voir clair. » D'instinct, elle observait et décrivait, en artiste qui s'ignore ; et son langage correspondait toujours à la force et à la nature du sentiment qui l'animait. Tout cela sans une ombre de volonté, ni la moindre recherche, mais naïvement, à son insu, comme par réflexe.
Elle avait une sauvage ignorance de ses dons et c'eût été une injustice que de lui en attribuer le mérite. Elle les avait reçus.
Ce n'était pas elle qui choisissait par orgueil, ou par coquetterie, les pensées plus délicates ou plus belles, les images saisissantes, les expressions heureuses, mais celles-ci qui la choisissaient, comme le grain qui vole va de lui-même adopter son
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terrain. Sa parole offrait naturellement du pittoresque et de la grâce, du charme et de l'originalité : mais son désir n'y était pour rien. Le mot lui venait comme un geste.
Elle avait de plus vécu dans l'atmosphère intellectuelle et littéraire des livres. Elle avait beaucoup lu, trop tôt sans doute et trop vite, et au hasard « de la reliure » ; mais, d'avoir ainsi respiré, pendant des années, l'odeur de la pensée mûrie, de la phrase faite et du mot en fleur, il lui était resté dans l'esprit une sorte d'embaumement qui 3e répandait à travers son langage.
Enfin, ayant perdu ses parents toute jeune, elle y avait gagné cette précocité générale qui est l'héritage des orphelins.
Se sentir seul, ou presque, à l'entrée de la vie, quand on n'en est pas terrassé, cela vous élèçe.
C'est en donnant à ce mot non seulement son sens d'éducation, mais son sens de hauteur et d^ élévation^ qu'il convient de l'appliquer à Irène Olette.
Sa propre nature sensible, ses malheurs, son milieu, la délicate et tendre bonté de son oncle et de sa tante, sa jeune solitude... tout cela l'avait éle(^ée.
Elle était donc, telle quelle, en même temps que d'une vérité parfaite, d'une vraisemblance inévitable.
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