‹ Iréne OletteChapitre 8 sur 37 · ISIDORE PANTEAU, GARÇON LIMONADIER · texte numérisé non relu

ISIDORE PANTEAU, GARÇON LIMONADIER

En octobre 1887, Macaire Panteau, ancien plombier, puis ouvrier du fer, avait rencontré à quarante ans, un soir aux Halles, dans un bar de la rue Pirouette, un pauvre petit brin de femme, plumeuse à la volaille. Quelques mois après, elle mettait au monde un assez bel enfant, pour lequel Macaire avait choisi le nom d'Isidore, parce que, disait-il, c'était un grand beau mot, tout en longueur, et « qui faisait ».

Un peu plus tard, le père, orgueilleux de son œuvre, avait reconnu ce fils, pour « l'avenir du prolétariat » ; mais il n'avait pas voulu épouser la mère, étant ennemi juré de toutes les chaînes, ainsi qu'il convient à un homme « capable » et entêté de vivre libre.

Cette femme douce, craintive et toujours malade, n'était d'ailleurs pas de force à le retenir.

Égoïste et bouclé dans des idées d'une violence étroite, politique de trottoir et de cabaret, le front planté d'une tignasse en limaille, Macaire offrait l'aspect d'un Absalon d'émeute. Sa liaison avec cette compagne de hasard avait été de courte durée ; et la malheureuse s'était laissé quitter comme elle s'était laissé prendre : en silence. Aucun soupir, ni de joie d'abord, ni de tristesse après.

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L'ouvrier, bien qu'il eût reconnu son fils, n'avait rien voulu faire de plus. Il se considérait comme quitte envers lui, et la mère avait dû s'en charger toute seule. Éprouvant pour le petit une tendresse sans limites, elle avait accepté cette tâche avec béatitude. Macaire ne s'occupait plus d'elle, mais il venait, de temps à autre, regarder l'enfant qu'elle élevait comme elle pouvait, difficilement, et mal, parce qu'il fallait plumer,

Isidore avait ainsi traîné, jusqu'à dix ans, dans les ruelles fétides du quartier, parmi les détritus et les épluchures des « pavillons », accoutumé de bonne heure à la forte atmosphère et aux rudes tableaux de ce lieu surabondant et toujours souillé, qui sentait à la fois la campagne, la mer et la pourriture, la paille et la vase, où l'odeur de la viande et du sang se mêlait à celle des fleurs et des légumes, le seul endroit du monde où l'on pouvait ramasser tous les jours du lilas et des roses parmi des débris de cervelle.

Il s'y plaisait et grandissait comme une plante enchantée du fumier.

A onze ans, il avait perdu sa mère, et en la regrettant à peine, sans se douter une minute de tout ce qu'il lui devait. Elle lui avait donné son lait, ses soins, ses pleurs, ses espoirs navrants, ses religieuses caresses, tout ce qui lui restait d'un épuisement perpétuel, d'une carrière de souffrance et d'inutilité ; Macaire ne lui avait rien donné que la vie et le nom d'Isidore, deux cadeaux à bon marché qui ne l'engageaient guère ; et c'était lui seul que l'enfant aimait, et qu'il admirait. Ce

que sa mère avait fait pour lui, il le trouvait tout naturel, à peine sufBsant : il ne lui venait même pas à l'esprit de s'en apercevoir, et à ce père sans mérite il était reconnaissant ! De quoi donc? De l'exclusif et vaniteux intérêt que ce dernier lui avait témoigné, fût-ce au détriment de sa mère. Oui, la pensée que son père ne se dérangeait que pour lui le flattait, le gâtait, le bourrait d'une satisfaction monstrueuse et lui imposait le prestige de cet homme noir, suant et crépu, qui l'enlevait dans ses bras tatoués en déclarant : « Il a mes os, il a mon vin dans les veines. C'est un Panteau. Il fera. »

De sa mère il ne voulait rien savoir et il ignorait tout. Il n'en connaissait que le nom, un nom frappant d'ailleurs et impossible à oublier.

Elle s'appelait Rose Mourir.

Celle-ci disparue, le père prit Isidore avec lui, c'est-à-dire qu'il lui assurait le logement, — sans la nourriture. L'enfant devait gagner sa vie, mais à son idée, comme il lui plaisait, puisqu'il était le fils d'un homme libre.

Il apprenait donc la liberté, n'ayant de goût pour aucun métier, et les essayant tous. Il traversa plus de vingt maisons. A peine entré dans une, il la quittait, ou il en était renvoyé. De onze à dix-sept ans, pendant quelques semaines ou quelques mois, il fut tour à tour serrurier, peintre, ébéniste, électricien, tapissier, mécano, passant des besognes d'atelier aux travaux de plein air, du sédentaire au mouvementé ; il bouda sur des établis, à l'étroit, coude à coude, porta la cotte

bleue, lourde de taches, ou montra dans les foires des barrières le mauvais visage du fainéant ; il eut la cigarette en crayon sur l'oreille et le mégot dans le coin de la bouche, le cou nu, et la touffe, la grappe de cheveux qui signifie déjà la révolte et vient bander l'œil en s'évadant de la casquette ; et il courut Paris à bécane rouillée, en lâchant les mains dans le jour, et le soir avec une « vénitienne )) orange, allumée entre les dents ; il livra des paquets, cria et porta des journaux.

De tous ces nombreux essais, rapides et divers, il garda un acquis « d'à peu près », un ensemble de pratique superficielle. Intelligent et paresseux, rebelle à toute espèce d'application et d'effort suivi, il n'allait au bout ni au fond de rien, mais comprenait vite. Il était débrouillard sans être résolu.

Il ne voyait le père qu'à la nuit, dans les demiténèbres, quand celui-ci rentrait, les yeux et l'esprit injectés de colère. Le vieil ouvrier reprenait alors chaque jour la série des âpres recommandations, tout un pâteux enseignement de fureur et d'envie. Pour s'être livré à des voies de fait sur un contremaître, Macaire, ayant été congédié de l'usine où il travaillait, avait voué au patron, absolument étranger à cette mesure, une féroce haine. C'était à Grenelle, des établissements fameux, immenses, qui occupaient des milliers d'ouvriers. Le directeur d'une aussi vaste et puissante maison avait bien autre chose à faire que de s'occuper des infimes questions de police intérieure. Macaire le savait. Mais précisément, il tenait d'au-

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tant plus à rendre ce lointain potentat responsable de l'injustice, — ignorée de lui, — et qui se commettait en son nom. Le contre maître rageur qui l'avait dénoncé, il l'excusait. N'avait-il pas été cogné, d'ailleurs? — et puis c'était un ancien ouvrier^ un homme hier encore pareil à lui^ un de ses semblables monté en grade... tandis que le patron c'était le patron, l'abominable et riche monsieur qui ne faisait rien ou presque rien et qui pompait la sueur et le sang du peuple. « Il n'y a pas trente-six patrons, disait-il à Isidore, les uns mauvais et d'autres moins. Tous sont le même. Tous les patrons, pour nous, c'est le patron» Et pareillement toutes les usines, pour nous, c'est l'usine ; c'est la même. On en change et ça ne change rien. Garde-moi donc le nom de ce Jupiter à cause de qui j'ai été chassé. Je n'aime pas de le prononcer parce que ça me fait mal. Mais je te l'ai dit et tu le connais. Si des fois je n'étais plus là le jour de la prochaine, tâche d'y régler son compte, de la part de ton père. Tu penseras?

— Tu peux dormir, c'est noté là, avait répondu

Isidore, l'index en revolver, appuyé sur la tempe.

Effectivement, peu de temps après, Macaire était

mort, et avant la prochaine, comme il en avait

l'intuition désolée.

Il arriva alors en cette circonstance un accident physique singulier au jeune homme. Tandis qu'il regardait le père immobile et, de si noir qu'il était toujours, devenu blanc comme un maçon, il sentit quelque chose d'acre et d'irritant qui lui piquait les yeux et qui marchait sur sa figure comme

une mouche. Il y porta la main : « Tiens, dit-il, je pleure. »

C'était la première fois. Il avait dix-huit ans.

Quinze jours après, un camarade le conduisit au journal la Grève^ où il fut admis comme typo.

Là seulement, il prit conscience de ses droits et de sa grande souveraineté de citoyen. Sa pensée se développa. Il commença de voir clair dans l'indécision de ses antipathies. Les graines desséchées qui étaient dans les fentes et les coutures des vieilles poches du père et que celui-ci avait données à mâcher à son fils se mirent à germer. La chaude odeur des ateliers de « composition » fut pour Isidore l'air parfumé du Midi. Tout le rouge étalé devint son azur. Il se nourrissait quotidiennement, comme d'une manne, de la prose surie des sectaires ; il mangeait avec appétit chaque matin ce gros pain des revendications, qu'il avait fait cuire lui-même et trituré, dont l'encre était le ferment et le papier la pâte.

A vingt ans, la conscription le prit et il fut envoyé dans l'Yonne, à Auxerre où il fit, au ...® de ligne ses deux années de service. Entré antimiUtariste au régiment, il en était sorti antipatriote, — avec un livret vierge de punitions et les galons de sergent. La discipline l'exaspérait, mais forcé de la subir, il l'avait strictement observée. C'était comme l'uniforme que l'on endosse pour un temps et que l'on quittera. Bien brossé, le front haut, la voix nette et brève, le regard froid et hardi ou bien voilé, fuyant, et rangé sous une adroite paupière, Isidore plastronnant au drapeau qu'il

trouvait risible, avait fait bonne contenance avec mauvais cœur. La fourberie lui avait offert ses commodités et il en jouissait avec délices. Il se donnait le spectacle des grands sentiments bourgeois mis en honneur et qu'il feignait de partager. Tous les traits du visage au cran du respect, le petit doigt sur la couture, il se payait en dedans la tôte des chefs, aussi bien des malins que des débonnaires. Dans l'irréprochable et coupante énergie de son salut à leur adresse, il attribuait secrètement au geste de sa main levée la valeur d'une menace ; il arrachait en esprit les croix qu'il contemplait avec déférence à l'étalage des poitrines. Le tambour et le clairon avaient à son oreille des accents certains de guerre civile, et quand la musique jouait la Marseillaise^ il entendait r Internationale, Aussi, quoiqu'il s'ennuyât à crever, s'amusait-il énormément.

A la fin de ses deux années de service, il était complet, armé pour tous les désordres. Mais il éprouvait cependant que sa hbération ne le rendait pas libre. Toutes les libertés politiques qui lui avaient été promises et même déjà données, n'étaient pas pour lui la vraie hberté, la seule, c'est-à-dire, V individuelle ; il dépendait toujours de quelque chose et surtout de quelqu'un. Ce qu'il appelait hberté, c'était le droit de faire tout ce qu'il voulait, en espérant, avec une incroyable candeur, qu'il y arriverait peut-être un jour, sans se dire que le voisin pouvait aussi, au nom de cette même liberté, vouloir tout le contraire de ce qu'il voulait lui, et qu'alors la volonté d'autrui s'op-

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poserait à la sienne pour la retarder, l'amoindrir ou la supprimer... Mais il n'allait pas si avant. Cela, c'étaient des tas d'histoires. C'était réfléchir. Or il s'en abstenait. « Dès que l'on réfléchit, déclarait-il, on s'arrête et on ne fait rien. Réfléchir? A quoi bon? Il faut vouloir. C'est plus sûr et plus court. »

Il voulait donc. Beaucoup de choses. " Il voulait l'égalité des hommes ; à condition qu'ils fussent tous riches, car si les hommes devaient tous être pauvres, il ne la voulait plus. Le partage des biens, — on le lui avait prouve au café, — assurerait cette large aisance universelle. Était-ce pour tout de suite? Non. Vivrait-il assez pour voir cette transformation radicale et en profiter? Non plus. Il percevait qu'il serait indubitablement mort avant, retiré du partage qui se ferait sans lui!,.. Cette certitude le vidait, le couchait sur un grabat d'ennui chronique et de malaise.

Il était envahi d'une haine douce et tenace, générale et vague, et comme émoussée, comme brisée aussitôt par les surhumaines difficultés de l'assouvir : haine lâche et rampante de tout, dans tous les sens, dans toutes les directions de classes, de milieux ; haine des gouvernement*, des pouvoirs, des lois, des ordres et des défenses, des règles, des mœurs, des usages, des coutumes ; haine de toutes les fopces, militaires, financières, industrielles, commerciales, excepté de la force dont il faisait partie, la force populaire ; haine (en dehors des syndicats) de toutes les organisa-

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lions, associations et groupements, des sociétés et de la société ; haine des temps passés, et du temps présent, et, par anxiété et ignorance, aussi de l'impénétrable avenir; haine de tout ce qui semblait solide, offrir des prétentionb et des garanties de stabilité, de durée, de longue survivance ; haine des supériorités, des grandes situations, des grands hommes, des grandes idées, des hiérarchies, de l'architecture sociale, et de tout édifice quel qu'il fût, du palais, de l'église, du musée, du château, du tribunal, de la banque, du grand magasin, de la manufacture et de l'hospice ; haine de tous les chefs, de tous les maîtres oU se disant tels, de tous ceux qui commandent, et de tous ceux qui obéissent puisqu'ils perpétuent et consolident ainsi l'habitude de commander ; et par-dessus tout, haine de la richesse, ou plutôt des riches, haine de l'argent qu'on n'a pas; haine des belles maisons où l'on voudrait demeurer, des beaux habits que l'on voudrait porter, des belles femmes que 1 on voudrait posséder, des belles voitures où l'on voudrait rouler, haine qui est une soif, la pire des amours, fureur qui est une envie, exécration qui cache la convoitise en même temps qu'elle l'avoue, révolte et indignation qui craquent d'hypocrisie, anathème de la bouche et du poing, mais bénédiction du cœur... Et cette haine n'avait pas seulement pour objet les multimiUionnaires, les très riches, les simples riches, les cossus, les aisés, le petit rentier si abjectement heureux, mais tout ce qui possède, tout ce qui a, et plus que le voisin, c'est-à-dire : plus que moi. A plus forte raison celui-là qui n'a

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rien, comme Isidore, croit-il toujours, même contre les apparences, que le voisin possède quelque chose.

La haine de Panteau pour l'argent n'était donc pas la haine de l'argent, mais la haine commune et courante de ceux qui le détenaient, et à sa privation.

Panteau devenu riche, n'eût plus détesté les riches, ou du moins plus les mêmes.

Il n'avait pas d'autre désir, ni d'autre rêve que la fortune : « Si j'étais riche ! » Ces mots lui vibraient toujours au cerveau; ils étaient les moustiques de ses insomnies.

De l'idée d'envie à l'idée de prise il n'y a que la longueur du bras : et comme l'on sait que l'argent, plus que tout le reste, ne se lâche qu'à la dernière extrémité et souvent avec la vie, force est bien, quand on veut le prendre tout de bon, de prendre aussi la vie de celui qui le tient et d'arracher le tout ensemble puisqu'ils sont inséparables. Le riche est le sac fermé de l'argent. L'argent est dans lui. Pour l'avoir, il faut ouvrir le sac. De là chez l'impatient de richesse une tendance d'homicide assez naturelle, et Panteau n'y échappait pas. La destruction du possesseur lui semblait, si elle était possible impunément, la meilleure et la plus prompte façon de posséder.

Il se bornait sur ce point à la théorie. La pratique l'eût obligé à trop réfléchir. Et puis, il était jeune, il avait le temps.

Ainsi ferré sur la liberté et l'égalité qui seules le tracassaient, il avait omis la fraternité, sentiment mou, bénisseur et fade.

On se ferait, après cela, une fausse idée de Pan-

teau, si on s'en rapportait uniquement à ces indications pour Je juger.

Il était, comme plus ou moins nous sommes tous, un inexplicable Janus. Il réunissait en lui deux jumeaux, opposés et mystérieux : l'un sournois et jaloux et l'autre inoffensif, doué de gentillesse, le premier d'une dureté systématique et le second facilement sensible. Tout en lui n'était pas mauvais, mais ce qu'il y avait de bon était trop court, ne suffisait pas à pallier le mauvais. Il n'avait pas, — heureusement, — trouvé jusqu'ici la force de mettre ses actes en accord avec ses principes. Il allait donc, tour à tour, de la droite à la gauche de sa double nature, tantôt ouvert et tantôt crispé selon qu'il passait de r « homme » au « citoyen ». Les braises de son père n'étaient pas toutes seules restées sur la pierre de son cœur, il y avait aussi, pour les recouvrir, les douces cendres de la mère. Et cependant les honnêtes instincts qui demeuraient encore en lui ne pouvaient pas l'améliorer ; ils lui étaient plutôt nuisibles. On eût dit qu'il ne les éprouvait que pour y résister, s'empresser de les rabattre ou leur céder avec regret. Il avait le remords de ses bons sentiments. Et il se faisait aussi une espèce de jeu de se livrer tout entier, par abandons successifs, aux deux courants qui le traversaient en sens contraire ; il y trouvait une distrayante occasion de se masquer, de se déguiser, aux yeux d' autrui, comme aux siens.

Le contraste de ses impulsions le secouait, le ravissait. D'une part, il avait pour le crime

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et tout ce qui s'y agrippe un goût sauvage et fidèle. Versé en esprit dans la science et l'art de tuer, curieux du meurtre et de ses modes les plus originaux, il adorait l'assassinat et bien entendu s'insurgeait contre la peine de mort. La lecture du feuilleton policier et l'assiduité au cinéma entretenaient chez lui cette passion des sanglantes aventures. Bonnot l'emballait comme un mousquetaire.

D'autre part, sauf sur le point tout spécial de la vengeance paternelle dont il avait accepté l'héritage, il se reconnaissait incapable de pousser jusqu'à la réalisation de ses doctrines, ce qui l'engageait d'autant plus à y persévérer.

Orgueilleux sans même en avoir le droit, il se sentait humilié de travailler, moins par fainéantise que par raison, mais parce que la différence intolérable des situations le souffletait. Et cependant, il consentait quelquefois à fournir un énergique effort.

Il ne croyait pas en Dieu, ni en aucune divinité, mais il imaginait volontiers, dans ses rares instants « d'élévation », ime espèce d'Etre suprême de la rue, de caractère ouvrier qui, empoignant un jour la cause et les droits du peuple décidément préféré, en assurerait le triomphe par la violence.

N'ayant pas le sens de la patrie, il en repoussait avec obstination l'idée : « Mon pays tient-il à moi, Panteau? se disait-il en se mirant dans la glace de sa toilette. Non, il s'en moque pas mal ! Alors, pourquoi tiendrai- je à mon pays, qui m'ignore autant que la nature et me traite souvent plus

mal qu'un étranger? » Malgré cela, il aimait Paris, où il était né, et il ne concevait pas que l'on pût vivre ailleurs.

n'était pour le progrès, parce qu'il y trouvait l'incessante occasion de supprimer tout ce qui existait sous prétexte de faire mieux, mais il se démentait aussitôt à son insu en ne voulant pas accorder au progrès d'être la loi du monde et le bénéfice de tous, et en le confondant avec la simple et étroite extension de sa jouissance personnelle.

Il ne savait pas s'il était brave, mais il savait qu'il n'avait pas peur.

Il se prétendait socialiste pour avoir l'opinion reçue de sa classe, comme il en avait le costume ; mais il eût été au fond assez embarrassé de dire au juste en quoi cela consistait. Le mot lui suffisait et répondait à tout.

Plutôt mauvais que méchant, il n'était pas brûlé du même feu noirâtre et dur qui avait dévoré son père. La haine, nous l'avons dit, ne soufflait en lui que molle et légère, à l'état de brise. Sans le soulever, ni le tordre, elle le caressait, le berçait, se jouait dans ses cheveux. C'était presque une poésie. Elle faisait partie de ce « roman » touffu, qui lui semblait devoir être, entre toutes, son existence privilégiée.

Et si, écartant le Panteau de l'anarchisme, on regardait Vautre, celui qui en était par intervalles l'excuse et le rachat, on découvrait un Panteau des dimanches, éveillé, gai, faraud, museur, siffleur, gobeur, attendri aux chansons des oiseaux

et des femmes dans les bois, aux siestes sur la terre et aux repas sur l'herbe, aux baisers sous un bec de gaz, par un printemps de banlieue, aux choses que l'on se murmure en traînant lentement les pieds le long d'une palissade, contre laquelle tous les dix pas on défaille à deux, et qui cède... Cet Isidore-là, c'était le bocager des faubourgs, le sentimental de cirque et de baraque, le câlin de balançoire, le songe-creux de belle étoile, celui qui disait : « Je suis brun, mais j'ai la voix blonde. »

D'où lui venaient ces échappées, ces lueurs de clairière, ces étranges sorties, ces pensées inattendues qui n'étaient plus les siennes? Des entrailles de quel atavisme, obscur et lointain, surgissaient-elles comme pour l'étonner et vouloir le reconquérir? Pourquoi cette fenêtre aux carreaux cassés qui tout à coup, à de certains moments, s'ouvrait en lui sur autre chose^ sur des jardins de repos, des plages de rêve, des forêts de bonheur, sur des montagnes d'exaltations, des routes bordées d'espérances, des horizons bleus de promesses? Il ne pouvait pas le savoir et ne le cherchait même pas. Il buissonnait complaisamment, dans le pêle-mêle de sa nature ; il vagabondait dans sa broussaille, parmi les orties et les ronces de son champ et les fleurs qu'y avait semées çà et là, comme une aumône, le vent qui souffle du passé. Il était pareil à ces ruisseaux encombrés d'immondices qui tout à coup, au milieu d'une rue infecte et sans que l'on puisse s'expliquer pourquoi, coulent limpides, sur un

pavé clair et gratté comme celui d'une cuisine en Hollande. Ce cristal ne s'étend pas. Quelques mètres à peine et la boue reprend. Mais, dans l'intervalle, on y boirait.

Tels s'entrelaçaient les deux Panteau dont aucun n'était le vrai; ils l'étaient tous les deux, ensemble et chacun leur tour.

Est-il possible? direz-vous. Tant de profondeur et de mystère ! Tant de trouble et d'espace ! Des torrents de mots pour définir une goutte. Tout cela dans le creux d'un garçon de café !

Eh oui ! Ce drôle en tablier qui fait de l'équilibre avec des plateaux, qui dit : « Voilà ! » quand on l'appelle, c'est une immensité. Le plus humble, le plus petit de nous est le coffret d'un univers. On n'y pense jamais.

Excédé de discipline à la fin de son service militaire, il était bien résolu à s'écarter désormais de toute besogne pénible et assujettissante. Ayant passé en revue les différents métiers susceptibles de l'attirer, il choisit celui de garçon limonadier comme le plus agréable. C'était un travail propre, flatteur et qui sauvegardait les dehors de l'indépendance. On pouvait l'exercer par-dessous la jambe, en lisant son journal. Cela ne demandait que de la prestesse, du coup d'oeil et du jarret, trois choses que possédait Isidore.

Après plusieurs essais dans divers cafés de Montmartre, il avait trouvé chez Mme L'Honneur, à la Sortie des Bains^ la place qui lui convenait. Il ressentait pour la première fois l'illusion d'être son maître, apportant au trot des plats et des

bocks sans croire une minute servir. Et i! précisait, avec orgueil : « Je ne vais pas chercher le client, je l'attends. C'est lui qui se dérange et qui vient me prier. » Il avait alors vingt-huit ans. Disparu, évanoui, le livide ouvrier, le mécano verdâtre d'autrefois ! Isidore offrait aujourd'hui le favorable visage d'un jeune homme alerte et vigoureux. De taille moyenne, la peau fraîche, les dents blanches, il avait des prunelles vertes, battues d'or, la moustache et les cheveux brun-foncé, les lèvres rouges comme celles d'une femme, le menton joli et bien attaché, les sourcils fins et durs sur un front de pierre assez beau. Cette trans* formation de toute sa personne s'était opérée au régiment. Il semblait qu'en endossant l'habit militaire, il eût jeté pour toujours, ainsi qu'une vieille et sale défroque, son physique usé et fané d'adolescent et qu'il eût gardé quelque chose de l'uniforme quand ensuite il avait dû le quitter. Un fusil que vous avez tenu pendant deux ans, vous reste dans les mains, même après qu'on l'a rendu, et raffermit les moindres de vos gestes. Le torse de l'ancien soldat garde partout sa cambrure et son redressement. Isidore, en se contemplant, ne retrouvait plus rien du blême « typo » de La Grève^ aux doigts tachés d'encre, et il félicitait dans son miroir l'être d'irrésistible séduction qu'il ne se lassait pas d'admirer. Un sourire cruel, pensif et chargé de dédain, lui retroussait alors la lèvte à gauche, et pour mieux isoler en soi les tableaux de l'avenir, il fermait doucement les yeux.

Il en était là, à ce point de sa vie toujours un

peu inquiète et agitée de mille désirs, mais tranquille et monotone, quand Irène Olette était venue, en un instant, s'abattre sur sa destinée et la bouleverser, lui donner la triple et soudaine commotion d'un choc, d'une découverte et d'une clarté. Elle n'avait eu qu'à paraître pour que tout disparût. Ses grands voiles de deuil ouverts tout autour d'elle et brusquement lancés lui avaient pris le cœur en se repliant comme un filet garni de plomb, comme" un épervier noir, et à petits coups ils le ramenaient, le tiraient à elle. Il était péché ! *

Quand il eut, — on s'en souvient, — ramassé le porte-monnaie qu'avait laissé tomber par mégarde, avant de sortir, la femme Lesoir, Isidore fut si efîrayé à la pensée de n'y trouver aucun indice précis qu'il n'osa pas l'ouvrir immédiatement et qu'il remit cette épreuve à plus tard quand il serait chez lui, tout seul.

Le temps, jusqu'à minuit, fit comme exprès de traîner, de s'accrocher. Il y eut deux fois plus de clients qu'à l'ordinaire, et des bavards qui n'en finissaient pas de parler et de boire, de boire et de parler, et des amoureux qui ne disaient rien en se regardant, ayant totalement perdu la notion de la durée, et des musiciens de nuit très fatigués, très lents, des joueurs de vieilles guitares et de violon verdelet qui plaisaient, qui attendrissaient le consommateur prêt à s'en aller et le retenaient. « Encore une air, mon vieux 1 »... et des cordes qui cassaient I Bon I... alors il fallait en remettre d'autres, et puis, quand la corde était remise, on

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offrait aux joueurs de se rafraîchir... et ils acceptaient, toujours... et ils posaient leurs instruments dans un endroit avec précaution, et ils s'asseyaient, et ils ne savaient pas quoi commander, ils étaient longs, et on riait... et puis, comme la pluie tombait, cela n'engageait pas non plus à se hâter et à sortir de cet agréable endroit où il faisait chaud. Mme L'Honneur, d'habitude soucieuse des règlements de police, n'avait pas du tout, elle aussi, l'air pressé ; on eût dit que par une de ces connivences de taquinerie aussi fréquentes qu'inexplicables, tout le monde s'était concerté pour retarder ce jour-là la fermeture du café, à la rage intérieure de Panteau.

Enfin, il put s'évader. Il demeurait, 167, rue de Rome, à quelques minutes de marche. En courant sous son parapluie il y fut tout de suite et monta d'un trait les sept étages en haut desquels il occupait une chambrette, à balcon taillé dans le toit.

A peine entré, il alluma sa lampe à pétrole et retira de sa poche le porte-monnaie. C'était un objet triste et noir, plat, long, blanchâtre d'usure par endroits, et entouré d'un élastique un peu distendu, ainsi que les livres de messe des dévotes. Isidore le soupesait, le cœur secoué comme une tirelire qu'on agite. Allait-il y trouver le renseignement dont il était avide? S'il n'y avait rien, la jeune fille était perdue pour lui I II s'en rendait , compte, et il hésitait à ouvrir le porte-monnaie.

Et brusquement, il l'ouvrit.

Voici ce qu'il y avait dans les quatre compartiments à soufflets.

Dans le premier, une médaille d'argent noirci de Notre- Dame-des- Victoires, et un bouton de gant.

Dans le second, une épingle et un vieux timbre suisse oblitéré.

Dans le troisième, un sou anglais percé, et deux bons de fourneau.

Dans le quatrième, quatorze sous, ainsi répartis, une pièce de cinquante centimes et quatre petits sous.

Et c'était tout. L'avenir s'effondrait.

On voyait bien une cinquième poche, toute mince et à fermoir, pour Vor. Mais, à quoi bon se faire des illusions? Par acquit de conscience, Isidore y regarda pourtant et il reçut une chaleur au visage.

Un bout de carton était encastré là. Panteau

^-^ l'arracha. C'était, pliée en deux, une carte de visite,

une carte de deuil, fripée et maculée, qui devait

se trouver enfoncée dans ce gousset depuis très

longtemps.

Elle portait mal imprimé un nom. Un nom !

Madame LESOIR

Lesoir ! Quel bonheur ! Le joli nom ! C'était le sien I Celui de la créature délicieuse. Elle s'appelait Lesoir ! Sans doute, puisque cette femme était sa mère. « Viens-tu, fillette ? — Oui, maman ! » Il avait encore dans l'oreille ces mots prononcés par elles, au moment de sortir du restaurant.

Maintenant qu'il savait son nom, elle ne pouvait plus lui échapper. Lesoir ! C'était ravissant. Tout allait à merveille.

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Il s'avisa seulement alors qu'il n'y avait pas d'adresse. Il étouffa un cri.

Mais ayant retourné la carte, il crut apercevoir, sur l'envers, quelques mots au crayon, à moitié effacés. Il se pencha plus près de la lampe, et, bien qu'elles eussent à la longue été frottées dans le porte-monnaie, il put lire ces lignes : S'' il nC arrive quelque chose sur la çoi public^ prévenir ocitô une de ses deu personne suivantes : M, Brocatel, 83 bis, rue de Sèvres, ou M, Vabbé Chamaille, rue Coëtlogon, n^ 8.

Un baume de douceur instantanément lui coula dans les veines, Avec cette double référence, il était sûr de rejoindre la fugitive. Lesoir, Brocatel, Chamaille... ces noms étaient en lui, pour l'éternité ; il les aimait, il ne les oublierait jamais ; il imaginait déjà dessus les personnes, comme si c'étaient de vieilles connaissances.

Il se jeta au lit avec passion

« Dès demain matin, se promit-il, j'irai voir un de ces cocos. Lequel? Le bourgeois? ou le curé? Grave. Laissons passer la nuit. Au réveil, on se décidera. »

Il éteignit sa lampe pour mieux s'enfoncer dans les méandres de son aventure. On entendait dehors les trains de la gare Saint-Lazare sifïler dans les ténèbres, comme des malfaiteurs.

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