CHAPITRE VI
Un pareil enfant du malheur ne goûte aucune joie : 1} est privé de l’unique source où la puisent les mortels : il n’est attendu chez lui par personne à qui son amé réserve ses sentimens, avec qui il puisse vider la coupe du bonheur.
SPIE TZ,
Pvsreurs jours se sont écoulés depuis que l’orage s’est dissipé. Mirza n’a pas revule châtelain ; elle n’aplus
entendu ni sa voix nileson desa harpe.
Elle s'afthige de son absence; et ne sachant à quelle cause lattribuer ,
elle s’abandonne aux pensées les Lu tristes... Le souvenir de ses malheurs lui fait verser des larmes: le desir de revoir son frère se fait us vivement sentir à son cœur. Le sommeil a fui ses paupières ; levée avant l'aurore, elle promène ses pas errans sous les arbres du jardin en se livrant à ses pénibles réflexions. « Est-il possible que j'aie laissé surprendre mon cœur? Sije fus assez faible pour pardonner au châtelain les maux qu'il m'a causés à moi-même ÿ comment ai-je pu oublier ceux qu’il Occasione à ce- frère dont il m'a séparée? Kellamar n'avait que moi pour l'aider à supporter son infor-
tune. Sans espoir, sans appui, ;l aura langui sur une terre inhospitalière..... Et qui me répond qu'il y vit encore! Peut-être, hélas! je frémis d'y penser, peut-être qu'il a déjà succombé à son affliction..…….
Si mes pressentimens ne me trompent point, si la tombe renferme le corps de mon frère, ne dois-je pas mourir de honte pour avoir supporté mon malheur avec plus de courage?
Que dis-je ? Pour avoir pardonné au chrétien qui en fut l’auteur ! Insensée, javais cru qu'il m'aimait.....
Comment mon erreur a-t-elle pu durer si long-temps ? Malgré l'intérêt queje lui portais, il a toujours refusé de se faire connaître. Je cherche à l’'apercevoir, il évite mes regards; je l'appelle, il me fuit... Ah ! si Pa-
mour Île guidait, est-ce ainsi qu'il se serait conduit ? »
En parlant ainsi, Mivza s'était avancée dans ia partie la plus touffue du bosquet , et était arrivée à l’endroit où le jardin était terminé par le rempart. En écartant les branches de quelques arbustes quis’appuyaient sur la muraille, elle fut surprise de trouver une porte ouverte et qui paraissait conduire dans un souterrain très profond. « Sans doute, dit- « elle en l’examinant avec curiosité, « c’est par là que le châtelain pénètre « dans ma prison... Profitons de son « imprudence; je veux essayer de « reprendre la liberté qu’il m'a ra- « vie. » Quand élle eut descendu les premières marches de lescalier, lobscurité du lieu lui inspira quel-
( 150) quescraintes, etellesentitun moment sa résolution ébranlée. « Que trou- ( Verai-je au dehors de ce château ?
« Si mon frère n’est plus, irai-je im- « plorer la dédaigneuse pitié d’un «autre chrétien ? Du moins celui qui € m'avait arrachée à Kellamar...., € Maïs non , il ne m’aimait point...
€ Depuis trois jours il ma abandon- « née, » Cette pensée mit fin à son hésitation ; elle continua de descendre, et alteignit bientôt un couloir humide qui passait sous les fossés du château. Le sol en était glissant ; Mirza n’apercevait pas la moindre clarté; elle appuyait ses mains sur lun des côtés de la voûte pour se soutenir et pour guider sa marche.
Après avoir suivi péniblement plusieurs détours que formait le sou-
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terrain, elle commencça à distinguer une faible lumière. Cette vue redoubla ses forces, et elle arriva enfin à l’endroit par où s'introduisaient les rayons du jour. Tant de pensées se pressaient dans son esprit, qu’elle ne put remarquer les premiers objets qui frappérent ses yeux. Le souterrain par lequel elle s’était échappée du chäteauaboutissait dansune grotte qu’elle ne reconnut pas, quoiqu’elle l'eut visitée plusieurs fois dans les premiers temps de son séjour à Montpellier. Elle se hâta d’en sortir en écartant les broussailles qui en cachaient l’ouverture; ethientôt, errant en liberté au milieu d’une vaste
campagne, elle put s’enivrer d’un
plaisir dont son cœur avait été privé si long-temps.
Quoique les chaleurs de l'Occitanie soient assez fortes pour y dessécher la terre et pour flétrir la verdure, On trouve au milieu des collines de Mireval quelques vallées que leur siluation garantit des ravages de la saison brûlante. Des sources qui ne tarissent jamais y entretiennent la fraîcheur du gazon; et parmi les arbres qui décorent tous les étages du cirque calcaire qui les entoure, les uns, tels que le chêne vert et le buis, conservent leurs feuilles même
pendant l’hiver ; et plusieurs autres, comme le lentisque et le térébinthe, ont des feuilles tellement robustes, qu’elles se fanent à peine au moment où la plupart des arbres sont déjà dépouillés par le froid. Mirza laissa éclater une joie naïve en contemplant
(1091) toutes les beautés que la nature offrait à ses regards. Maintenant elie pouvait en jouir, car elle était libre comme l'oiseau qui planait dans le ciel, libre comme labeille sauvage qui bourdonnait aukeur des festons pendans du smilax. Te aurait voulu cueillir toutes les fleurs, parler à tous les êtres, vivans qu’elle apercevait autour d’elle.... Cette exaltation ne fut pas de longue durée; bientôt son cœur fut serré douloureusement par le souvenir du passé et par la crainte de l'avenir. Sa marche s'était ralentie; elle se retournait souvent comme pour chercher apercevoir le château, En même temps qu’elle était inquiète sur le sort de son frère, elle s’affligeait sur la destinée du châtelain. On eût dit
(164) que ces deux hommes l’appelaient chacun de leur côté, et qu’elle s’avançait vers l’un en regrettant de s’éloigner de lautre.
Le soleil avait parcouru la moitié de sa courséau moment où Mirza, arrivant au Pênt de la Moasson :
reconnut enfin le chemin qui conduisait à la ville, Elle était si affaiblie par la fatigue et par la chaleur, qu’elle fut obligée de s'asseoir à lombre des premiers arbres qu’elle put rencontrer. Quelques instans après elle vit arriver unelitière traînée par deux chevaux dont la tête était ornée de panaches, et dont les caparaçons portaient de brillantes armoiries. « Dieu vous garde, dit le con- « ducteur en s'adressant à elle! Vous « vous êtes bien écartée de la ville
(35) « Hélas! répondit Mirza avec un sou- « pir, et je ne sais si je pourrai y «arriver. » Son accent mauresque rendait si doux le grassaiement de la langue romance, que le seigneur qui était dans la litière voulut voir la personne qu'il avait entendue parler. À peine eut-il aperçu la figure de la jeune Maure, qu’il s’'empressa de descendre, s’approcha d’elle, et lui adressa la parole en lui témoignant beaucoup d'intérêt. « Malgré « le plaisir que j'éprouve à vous re- « voir, madame, je ne puis me dé- « fendre d’un sentiment pénible :
« latristesse qui vous accableet votre «isolement me disent assez que la « rigueur du sort n’a pas cessé de « vous poursuivre. Votre longue absence avait fait croire que vous
( 156 ) «étiez parvenue à fuir nos rivages.
« Hélas! onse Lr'ompait ; la fille d’un roi languit encore loin de sa terre « natale... Mais venez: ; puisque «€ vous vouliez aller à la ville, qu’il « me soit permis de vous offrir une € place dans ma litière. » Mirza ne connaissait point ces vaines formules par lesquelles on feint d’exagérer le prix d’un bienfait en se défendant de laccepter; elle remerCia le voyageur, et monta dans la voiture en s ‘appuyant sur la main qu'il lui avait pr ésentée.
Après l'avoir considéré attentivement, elle crut reconnaîtresa figure, et se rappela bientôt que c’était le
même se] igneur qui était venu notifier à son pére la déclaration du roi de Majorque. Quoiqu’elle n’eût pas
oublié la dureté que le vicomte Miges avait laissée paraître en cette circonstance , l’action par laquelle il venait de se mettre en rapport avec elle éloigna de son esprit toutes les impressions défavorables.
Malgré lapparente contradiction de sa conduite, Migès était bien loin de mériter la confiance qu’il avait inspirée à Mirza. Ce n’était que pour la tromper qu’il se montrait sous des formes plus douces; il était maintenant d'autant plus coupable, qu'il alliait la dissimulation à la méchancelé. La mesure par laquelle Trincavel avait défendu à son frère de revenir auprès de Mirza n'avait pu tranquilliser l'esprit du vicomte.
Poursuivi sans cesse par le souvenir de la jeune Maure, il évita de la re-
( 1089 Voir, et chercha à l'oublier en se livrant avec ardeur à toutes les pratiques de la religion. Mais quand le bruit se fut répandu qu’elle s'était embarquée avec Kellamar, rassuré contre un danger avait causé tant d’alarmes satisfait des efforts par lesquels il avait cru l’éviter, cessa de résister à ses penchans, et nourrit pour Mirza un amour chimérique. D'ailleurs une
idée qu’il avait accueillie comme
une inspiration divine était bien capable de lever tous les scrupules de sa conscience. « Que infidèle
« revienne, se disait-il, je ne crains
« plus de pécher en l’aimant. Si elle
« cède à mon amour, il me sera {a-
« cile de la convertir À ma religion ;
« s1 elle me résiste, Dieu me par-
Migès, qui lui > Ou plutôt
( 159 ) « donnera en faveur des intentions « qui m'auront guidées. » Que de vanités mondaines se cachaient sous ce zèle religieux! Aimer une femme pour sa beauté; la séduire parce qu’elle était la nièce d’un roi; lui faire abjurer sa croyance afin de pouvoir s’enorgueillir d’un double triomphe : tels étaient les véritables desseins de Miges. Peut-être la certitude de ne point les réaliser avait contribué à son aveuglement; mais ce n’est jamais impunément qu’on s’accoutume à la pensée du mal. Le vicomte a retrouvé Mirza: ceite vue a suffi pour lui donner Pespoir et la force d’exécuter ses projets!
Le fouet du conducteur avait lancé leschevaux ; la litière roulait doucement sur la pente d’une colline, et
( 160 ) ses balancemens invitaient à la réflexion l'esprit des voyageurs. Mirza espérait que le vicomte pourrait Jui apprendre quel avait été le sort de Kellamar ; de son côté Miges cherchait à aplanir les obstacles capables de contrarier ses vues; ensorte que, pour des motifs bien différens, tous deux desiraientparler du prince maure. Miges fut le premier qui rompit le silence. « Sans doute que votre « frère partageait la retraite où vous « avez vécu silong-temps !..:. Pour- « quoi ne vous a-t-il pas accompa- «gnée quand vous en êtes sortie ?
« — Hélas! répondit Mirza, que me « faites-vous craindre ? j'espérais «trouver Kellamar à Montpellier.
« — Il n’était donc pasavec vous ?.. »
Le vicomte eut peine à déguiser sa
({ 161 ) joie en prononçant ces mots, qui firent couler les pleurs de Mirza.
« He quoi! s’écriait-elle en sanglot- - «tant, mon frère m'aurait aban- « donnée! Oubliant tous les devoirs « de la nature et de l’amitie, il au- «rait consenti à fuir quand il ne « pouvait memmenér avec lui!....
« Qu’osé-je dire, hélas! n’est-il pas « injuste de le blâmer ? IL ignorait « mon sort;et s'il a pu croire que « je m'étais séparée de lui volontai- « rement, n’est-il pas excusable d’a- « voir quitté sans regrets une sœur « qui se serait rendue indigne de sa « tendresse ? » Puis s’interrompant pour s'adresser de nouveau à Miges :
« Depuis combien de temps Kella- « mar a-t-il quitté Montpellier ? — « On cessa de l'y voir depuis le jour p pis
( 162 ) « que vous en fütes partie; c’est ainsi « du moins que le dénonça à Trin- « cavel la personne chargée d’aller « chaque jour s'assurer de votre pré- « sence. » En ce moment Mirza laissa échapper quelques paroles qui excitèrent vivement la curiosité de Miges. Il la supplia de lui apprendre comment elle avait été séparée de son frère, et quelle suite d’événemens l'avaient amenée dans les lieux où il venait de la rencontrer. En répondant à ses desirs, elle parla très pe du chätelain, etse borna a dire qu’elle n'avait jamais pu distinguer ses traits ; néanmoins le vicomte devina sans peine les motifs qui avaient guidé le ravisseur. L’embarras avec lequel Mirza répondit aux questions dont il la pressa sur ce sujet, la rougeur
( 165 ) qui colora ses joues, lui prouverent assez que si l’amour du châtelain n'avait pu lui faire supporter sa captivité, du moins elle n’y avait pas été insensible, Cette pensée lui causa du dépit; mais il fut dans une étrange perplexité lorsqu'il chercha à savoir quel était ce rival dont il jalousait le bonheur. Mirza ne pouvait le dépeindre; et comme elle n'avait jamais vu par dehors le château dans lequel elle avait été prisonniére, illui était impossible de reconnaître si c'était un de ceux que le vicomte lui faisait remarquer sur les deux côtés de la route. Elle n'avait fait attention ni aux détours du souterrain, ni au chemin qu’elle avait parcouru après en être sortie.
On ne pouvait tirer aucune proba-
( 164 ) bilité du lieu dans lequel elle avait rencontré la litière. Tout semblait se réunir pour empêcher Misès de savoir la vérité. Cependant ül lui restait encore une ressource; il ne voulut pas la négliger, quoiqu’elle ne dût lui fournir que des inductons bien incertaines. Ses fonctions de vidame de l’évêque de Maguelonne l’avaient, depuis plusieurs années, mis en rappôrt avec tous les seigneurs qui avaient des châteaux dans les environs de l'ile. Ce qu’il connaissait déja du caractère de chacun pouvait l'aider à découvrir quel était le ravisseur de Mirza. Ses soupcons s’arrêtérent d’abord sur Irner, et sa mémoire lui fournit en foule des raisons à l'appui de cette supposition. La jalousie qu’il avait ressen-
( 165.) tie en rencontrant le chevalier chez Taher-Ali venait de se réveiller dans son cœur, et lui faisait regarder comme des preuves irrécusables quelques paroles qu'il. lui avait entendues prononcer chez la comtesse Mathilde, et les ‘changemens qu'on avait remarques dans sa conduite depuis la disparition de Mirza. Tout avait été douceur, franchise et amitié dans les liaisons d’Irner avec la famille maure; au contraire le châtelain ne s'était mis en rapport avec sa captive que par le mystere et par la violence. Mirza chérissait le chevalier , et avait senti un vif regret quand on l'avait privée de sa société; elle avait fui pour se dérober au châtelain. Migès était frappé d’un pareil contraste, et ce-
is pendant sa conviction n’était point ébranlée. D’après lopinion qu’il s'était faite du caractère d’Irner, il croyait pouvoir expliquer cette apparente contradiction. « Sans dou- «le, pensait-il en lui-même, que , « pour ne pas violer ouvertement « les ordres de Trincavel, le cheva- « lier aura songé à attirer Mirza dans «son château; mais, craignant de ne « pouvoir la décider à se séparer de «son frère, il aura pris le parti de l'enlever et aura favorisé la fuite « de Kellamar. » Peut-être Migès aurait été plus embarrassé s’il eût essayé
Pa
decomprendreune action généreuse.
Mais pour expliquer une action blämable, pour deviner les misérables calculs de l’intérêt personnel, il n’avait besoin que de descendre dans
son propre cœur, et de se demander ce qu'il aurait fait à la place de l’homme dont il examinait la conduite. L’explication à laquelle il s’était arrêté lui paraissait la plus vraisemblable , et il Padoptait avec complaisance parce qu’elle lui assurait la paisible possession de Mirza. Irner, si c'était bien lui qui leût d’abord enfermée dans son château, Irner était trop prudent pour parler de l'évasion de sa prisonnière et pour faire aucune tentative pour la ravoir ; le seul homme qui eüt le droit de la réclamer, Kellamar , en était séparé par une mer immense, et peut-être avait-il déjà péri dans les combats.
On était arrivé au bois qui précède la ville ; et tandis que Migés se
(. 1689 livrait à ses coupables pensées, Mirza saluait avec émotion tous les lieux qui lui rappelaient des temps plus prospéres. Il n’était pas une touffe de gazon que ses pieds n’eussent foulée, pas un arbre auprès duquel elle ne se fût arrêtée cent fois en écoutant les douces paroles de Kellamar ou les bénédictions paternelles de Taher-Ali. Mais lorsqu’au détour du chemin elle reconnut la maison qui lui avait appartenu, son agitation augmenta , et pourtant le sourire épanouit ses traits, comme si elle eût espéré de revoir bientôt son frère. Le comte devina sa pensée, et fit signe au conducteur d’arrêter les chevaux. Mirza s’élança de la litiere avec la rapidité de l’éclair ; il la suivit, et entra avec elle dans la
maison. L’herbe croissait sur le seuil de la porte , les appartemens étaient déserts, et semblaiént empreints des funèbres couleurs de la tristesse et de la désolation. Ah! que les ouvrages de l’homme sont périssables! S'il suspend un‘instant les efforts par lesquels il cherche à les conserver, loin de consacrer sa puissance ils n’attestent bientôt que celle du génie des ruines, jusqu’à ce qu’enfin le temps vienne en effacer les dernières traces.
Dans la saison des amours, les filets d’un cruel chasseur arrêtent quelquefois la fauvette qui s’est éloignée de ses petits. Si, parvenant à s'échapper de la cage où onle retient prisonnier, l’oiseau revole vers eux, et ne les retrouve plus dans
(170 ) son nid dévasté, il va, revient, s’éloigne encore, rappelle par ses cris ces enfans qu’il chérissait ; et, ne les voyant pas revenir, il exhale sa douleur par des gémissemens qui retentissent dans le bocage. C’est ainsi que Mirza court dans les appartemens en appelant Kellamar; elle le cherche de tous les côtés, elle le demande à tous les échos. Enfin, accablée par une triste certitude: «Il « est donc vrai, s’écrie-t-elle ; que « je suis seule sur cette terre d’exil!
« Cruel destin, ne te suffisait-il pas « de m'avoir arraché mon pere? tu « devais me priver encore d’un frère « que j'adorais! Du moins Taher- « Ali jouit maintenant de toutes les « félicités d'Eden. J'ai reçu ses derniers soupirs, mes mains ont fer-
mé ses yeux... Après que l'ange
de la mort eut emporté son ame
au séjour des justes, je pus dé-
poser des fleurs sur sa tombe et
l’arroser de mes larmes... Mais
où est Kellamar? Dans quels lieux
devrai-je le chercher? Se pourrait-il qu'abusé par de perfides conseils, 1l eût abandonné ces rivages pour revenir dans sa terre natale? Ah! quand il se sera convaincu que son espérance était vaine, son front aura pris les teintes mélancoliques du ciste qu’une secousse a dépouillé de ses. fleurs; ou peut-être, s’indignant contre une sœur qu’il aura crue coupable, cédant à la violence de ses tourmens, il aura trouvé la mort; et, pareil au simoun du
(172) « désert, le souffle de sa malédiction « viendra dessécher mon cœur dé- « solé! »
Miges fut touché de sa douleur, et chercha à la calmer en lui adressant ces paroles : « Pourquoi vou- « loir ajouter des maux imaginaires « à ceux dont le sort vous accable ?
« pourquoi vous persuader que vo- « tre frère n’est plus, ou qu'il a « cessé de vous chérir? Ah! de grace, « ayez un espoir plus consolant. Le « temps n’est pas éloigné peut-être « où la paix mettra fin à votre cap- « tivité. Alors Zéhir reviendra sur « ces rivages; ses embrassemens fra- « ternels et la certitude de revoir « bientôt votre patrie vous feront « oublier vos malheurs...» À ces mots il demeura interdit, comme s’il
(175) se füt reproché d’avoir eédé à un mouvement de sensibilité qui pouvait nuire à ses projets Mais une réflexion le rassura bientôt: Mirza était dans le même appartement où il avait vue pour la première fois.
C'était à la place oùelle venait des’arrêter, qu’elle avait entendu bre la déclaration du roi de Majorque.
Combien toutes les circonstances étaient maintenant changées à lavantage de Migès! Il se présentait à la fille de Taher-Ali comme un protecteur; et les yeux de Mirza, au lieu de lancer ces regards pleins de colère qui avaient puni la dureté de émissaire de Trincavel, brillaient d’une douce expression de reconnaissance en se fixant sur le mortel compâtssant qui lui adressait des
(174 ) consolations...…. Le vicomte crut avoir trouvé le moment de lui faire agréer une offre qu'il n’avait pas osé proposer encore. Les dispositions amicales qu’il venait de remarquer dans les regards de Mirza lui garan- Ussaient que ses paroles seraient interprétées favorablement. « Ah! lui « dit-il avec un attendrissement étn- « dié, que ne puis je vous rendre au « plus tôt à votre frère ! que r’ai-je « un vaisseau tout prêt pour vous « ramener à Grenade! Hélas! depuis « Île départ de Kellamar, l’active sur- « veillance que l’on exerce dans « tous les ports, pour prévenir l’é- « vasion des prisonniers de guer- « re, s'oppose à laccomplissement « de mes vœux. Puisque le destin vous force à rester encore parmi
be
(677) à nous, qu’il me soit permis de con- 14] tribuer à l’adoucissement de vos peines ! Vous ne pouvez habiter en sûreté cette maison : la tranquillité de la ville est troublée par | lagitation des religionnaires;mais, un peu plus loin que Montpellier, jai un château dont les environs sont délicieux’, et dontle site pittoresque ne peut manquer de vous plaire. Venez, Mirza, vous y serez à l'abri de tous les périls; venez embellir ce lieu par votre présence; vous pourrez y attendre patiemment l'issue de la guerre.
Ah ! quand arrivera le jour de votre délivrance, il sera doux pour mon cœur d’être le premier à vous en porter l’heureuse nouvelle ! »
O crime ineffable! honte éternelle ! C’est donc ainsi que les plus viles passions se cachent quelquefois sous les dehors de la piué et de la justice ; qu’elles empruntent le langage de la douceur et de la bonté!
Malheureuse la victime des artifices des méchans ! mais plus malheureux encore, plus malheureux cent fois le mortel qui a déchiré trop tôt le bandeau qui cachait à ses yeux le È hideux spectacle de la perversité des hommes ! L’affreuse vérité qu'il a découverte ne pourra le soustraire à son sort, et il a substitué des transes cruelles aux illusions qui avaient fait long-temps sa félicité.
Quoique Mirza eût déja été éprouvée par le malheur , son ame était trop innocente pour être accessible
( 177,) à la défiance. Bien loin de soupconner la bonne foi du vicomte, elle fut touchée d’une sollicitude qui prévenait ses desirs ; elle essuya ses larmes, et se rendit aux instances de lOccitanien. En sortant de la maison elle se retourna pour voir une dernière fois ces lieux auxquels elle attachait des souvenirs tout à la fois si cruels el si chers ; puis s’agenouillant sur le seuil de la porte, elle leva les yeux au ciel, et prononça , tournée vers l’orient, cette courte prière : Veille sur moi, Dieu tout puissant ; fais que je puisse bientôt revoir Kellamar, et que je sois toujours digne des vertus de mon pére!
Mais où est le chätelain ? que faitil pendant que son amante s'éloigne
(178 ) avec Migés ! La crainte d’avoir été reconnu à la lueur des éclairs avait tellement troublé son esprit, qu'il n'avait pas osé reparaître dans le bosquet ni dans l'appartement de Mirza. Il était resté dans une chambre qui n’était séparée de celle de sa prisonnière que par une cloison en bois de cèdre, et d’où les jalousies d’une fenêtre lui permettalent de l’apercevoir quand elle se promenait dans le jardin. A tous les autres momens , la tête appuyée sur la cloison, il écoutait avidement le bruit de ses pas, ou les paroles qu’elle laissait échapper.
Qu'elle poussât un soupir, ou que, pendant son sommeil, l’égarement passager d’un songe lui fit proférer
quelques mots sans suite, il ne man-
(179 ) quait pas de les interpréter défavorablement , et croyait y trouver de nouvelles preuves qu’elle avait deviné le secret qu'il avait tant d’intérêt à lui cacher. Alors un frémissement involontaire agitait ses membres; sa poitrine était oppressée; les battemens de son cœur étaient violens et désordonnés.… Puisqu'il était persuadé que Mirza avait conçu des soupçons, ou même qu’elle connaissait la vérité, pourquoi différer davantage le moment de l’explication ? Le mal était irréparable ; et, bien loin d’excuser le châtelain , une pareille conduite devait le faire paraître plus coupable aux veux de son amante, et lui ravir jusqu'a l’espoir du pardon... Les sentimens ne raisonnent point ; et lorsque de som-
( 180 ) bres pensées se mêlent aux émotions de l’amour, l’ame la plus énergique devient tout-à-coup faible et timide.
Après avoir passé plusieurs nuits Sans dormir , il fit un effort sur luimême , et résolut, pour mettre fin à une douleur qu’ilne pouvait plussupporter, de sefaire connaître à sa prisonnière. Sans se donner le temps de la réflexion, il courut au jardin, Où il l’avait entendue descendre de tres bonne heure; elle n’y était plus.
Ce fut en vain qu’il appela à haute voix , qu’il la chercha dans les détours du bosquet. En proie aux plus sinistres pressentimens, il se bâta de monter dans la chambre de Mirza; mais que devint-il lorsqu'il se rappela que la nuit de l'orage il
( 181 ) avait oublié de fermer la porte du souterrain par lequel il passait pour entrer dans le château, ou pour en
sortir avant l’heure où l’on avait coutume de baisser les pont-levis!