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À UCUN rêve ne trouble le sommeil de Kellamar. Il semble que l'énergie qui lui a fait supporter ses
(209 ) malheurs avec tant de patience veille pendant la nuit pour maîtriser son imagination. Nonchalamment étendu sur son lit, il semble n'avoir conservé de la vie que le léger mouvement par lequel Pair sintroduit dans sa poitrine. Mais les fonctions de ses sens n'étaient que suspendues ; il a suffi du moindre bruit pour leur rendre activité. Il renaît à l’existence; cette fois du moins ce ne sera pas pour souffrir. Réveiïllé en sursaut en entendant ouvrir la porte de sa chambre, il s'étonne que le page qui le sert y vienne de si bonne heure. Connaissant sa discrétion, il ne l'interroge pas, et attend, en fixant sur lui desregards curieux, qu’il explique les motifs de sa visite matinale.
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« Vous me pardonnerez, dit-il, « d’avoir interrompu votre sommeil « pour vous annoncer une nouvelle « qui ne peut manquer de vous être « agréable.—Parlez, répond Kellamar « en se relevant à demi ; que venez- « vous m’apprendre? Ma sœur me se- « rait-elle rendue? — Hélas ! j'ignore « comme vous où elle est ; mais peut- « être que vous la trouverez bientôt; « car maintenant rien ne s’opposera «à ce que vous la cherchiez vous- « même. Vous êtes libre. — Serait-il « vrai? — Et vous lauriez toujours « été si la persuasion avait pu vous « décider à habiter ce chäteau pour « vous soustraire aux dangers que « les troubles des religionnaires vous « auraient fait courir dans Montpel- «lier... Aujourd’hui tout est re-
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« devenu calme.— Je puis donc sor- « tir du château? — À l'instant mé- «me. » Après un moment de réflexion, Kellamar reprit en ces termes : « J'ai eu long-temps la ferme « persuasion que Mirza y était en- « fermée comme moi......... » Puis s’'apercevant que le page gardait le silence: « Où est le châtelain, con- «tinuat-11? Ne pourrai-je le voir « avant de partir? — Je vous ai dit «tout ce que je devais vous dire ; «voici la seule chose que J'y puisse « ajouter : Si vous voulez sortir du « château tout de suite, deux che- « vaux nous attendent dans la cour:
«je vous accompagnerai jusqu’à la « ville. » Quoique les paroles du page fussent loin de satisfaire aux vœux les plus ardens de Kellamar, elles lui
( 2192 ) causerent une joie qu’il n'aurait osé se promettre d’une pareille nouvelle, Son cœur fut ému comme si un pres= sentiment secret l’eût averti des événemens que ce jour devait amener.
Il s’habilla en toute hâte ; et abandonnant sans regrets l’appartement dans lequel il était resté si longlemps prisonnier, il se rendit au lieu où le page était allé l’attendre.
Le cheval qu’on avait préparé pour le prince maure était élégamment harnaché. Fier comme les nobles coursiers de l’Andalousie, ses piaffemens irréguliers résonnèrent sur les ais du pont-levis; et bientôt ses pieds, devenus plus légers quele vent, firent voler la poussière dans la campagne de Mireval. Mais soit qu'il fût naturellement ombrageux,
ou que son cavalier ne le guidät pas comme il aurait dû, il se laissa effrayer par un oiseau qui le frappa de son aile en sortant brusquement d’un buisson dans lequel il était endormi, et s’emporta avec une telle rapidité, que dans quelques instans il arriva à l'entrée de la forêt , après avoir exposé Kellamar à mille dangers. Heureusement un cavalier, qui s'avançait du côté opposé, se hata de mettre pied à terre, et parvint à l’arrêter en saisissant fortement ses rênes. Quand le prince fut un peuremis de son trouble, il voulut remercier le chrétien qui lui avait rendu ce service. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Îrner ! Il sauta à bas de son cheval; et pressant contre son sein l’ami qu’il venait de
( 214) retrouver: € © toi, lur dit-il, qui « m’as toujours annoncé ta présence « par des bienfaits, qu'il m'est doux « de te revoir et de te serrer dans «mes bras! Rien ne manquerait à « mon bonheur si Mirza était avec « moi, sielle pouvait se joindre à moi « pour te remercier! Hélas! je Pai « perdue ; et qui sait si je pourrai ja- « mais lui raconter les périls aux- « quels je viens d’être exposé ; lui « apprendre que le mortel qui m’y a « soustrait est le même que celui qui « Jui sauva la viel »
En lui rendant ses caresses amicales , Irner éprouvait un embarras qu'il ne pouvait dissimuler. Soit modestie ou étonnement , il balbutiait en essayant d e répondre. Enfin, s'étant rassuré par degrés : « Cesse ,
(215 «lui dit-il, cesse de louer une ac- « tion que tout le monde aurait faite «à ma place. Le hasard qui m’a fait « rencontrer sur tes pas me permet « de te rendre un service plus réel, « Ta sœur est près d’ici; mais dans « quelques heures, peut-être, elle te « sera ravie sans retour.— Dans quel- «ques heures! Explique - toi, de « grace. — Eh bien! apprends que « Mirza est dans le château d’Or- &thus, et qu'aujourd'hui même « Migés veut lui faire abjurer sa re- « ligion.... Kellamar , c’est de toiseul « que dépend sa destinée; toi seul « peux l’opposer aux desseins du « vicomte.— Le traître ! il ne les ac- & complira pas! Puisque je suis «enfin rendu à la liberté , le pre- « mier usage que j'en ferai sera de
( 516 ) «protéger Mirza contre son lâche « persécuteur; je coûrsau château...
«— Si tes projets réussissent , il faut « que les enfans de Taher-Ali soient «rendus aujourd’hui même à leur «terre natale... Depuis quelques € Jours une galère maure croise près « de nos côtes ; à l’aide d’un fréle € bateau il vous sera facile de l’at- Cteindre.— O ciel! de quel espoir oses-tu me flatter! — Kellamar, «songe que les momens sont pré- € cieux; hâte-toi d'arriver à Orthus Cavant que Mirza ait cessé de vap- « partenir. Migès ne sera-t-il pas «le maître de son cœur, sil par- «vient à lui faire embrasser sa (croyance? Ton cheval est trop «fougueux, dispose du mien...
Pars ; les premiers rayons du so-
(217) «leil vont paraître : puissent = ils « éclairer bientôt ton bonheur!»
Au moment où Îrner achevait ces paroles , le page qui courait sur la trace de Kellamar arriva; et s’apercevant qu'il m'était plus seul, il se détourna brusquement , et s'enfuit comme sil avait craint la renconire d’un étranger. Le prince maure, qui avait entendu le galop de son cheval, le suivit quelque temps avec des yeux étonnés, puis tout-à-coup il serra la main d’Irner, lui dit adieu et partit. Le chevalier demeura un moment immobile et rêveur : il semblait rouler plusieurs projets dans sa tête, et ne savoir auquel s'arrêter... Il est un état:de l'ame dans lequel nous ne voulons point prendre conseildela réflexion, L. 10
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parceque la réflexion augmente le vague et l'incertitude de nos idées.
Alors nous desirons obéir à une influence étrangère ; nous aimons qu'une cause indifférente en ellemême vienne terminer notre indécision. Le cheval que montais Kellamar s'étant mis à hennir, celui d’Isner courut après lui en répondant à ses hennissemens. Le chevalier se laissa conduire, et bientôt, pressant par léperon lavitesse de son coursier, il atteignit le prince maure qui commencait à regretter que son ami ne leût pas accompagné. « Je «ne te quitterai pas, lui dit:l en « galoppant à ses côtés; si la pru- « dence m'empêche de partager les « périls de ton entreprise, Je veux
« du moins rester avec toi pour en »
« assurer le succes. » à Auprès du pont de Montferrier, les eaux du Lèz, plus abondantes , quoique plus voisines de leur source, coulent doucement au milieu des collines qui forment leurs rivages.
La surface toujours tranquille de Îa rivière se recouvre d’une multitude de plantes. La renoncule aquatique y déploie ses îles de verdure, et les myriades de fleurs qui s’en élèvent contrastent par leurs teintes brillantes avec le feuillage morne et grisätre du potamogiton. Mais quelle est cette fleur aux formes si élégantes et aux couleurs si riches ? Le cortége nombreux de ses feuilies l’entoure comme une cour soumise à ses ordres. Les unes ont étalé leurs
(, 4200) disques , quelques autres se relévent avecgrace, ouse roulent en conques verdoyantes. Toutes paraissent s’empresser autour d'elle pour augmenter son éclat et contribuer à la rendre plus majestueuse. J'ai reconnu le nénuphar, cette reine des fleurs aquatiques. Ah! si la rose est Pimage du plaisir, le nénuphar nous offre l'emblème de l'ambition. Le mortel qui poursuit la première est quelquefois blessé par les épines ; on peut se noyer en voulant cueillir le second. Du moins le parfum de la rose est une douce récompense des sacrifices qu'on a faits pour l'obtenir; le nénuphar cesse de plaire aussitôt qu’on le possède.
Cette fleur qui semblait si précieuse est dépourvue d’odeur , et ne devait
(Hat A)
qu'à une trompeuse illusion Îa beauté qui nous a séduits. La rose se fane dans quelques instans , à la vérité; si le nénuphar est plus durable , il ne le doit qu’au limon impur dans lequel il se nourrit; et bien souvent, séparé de sa tige, et emporté par la crue des eaux de la rivière, il va se flétrir sur un rivage désert près de l’algue sur laquelle ïl avait régné long-temps avec orgueil.
Un peu plus loin que la vallée du Lez, l’aspect de la campagne devient soudain triste et sévère. La vigne et l'olivier ont disparu ; le voyageur ne trouve dans ces collines arides que des buissons d’yeuse et de romarin. Çà et là quelques pins-parasols, enfans perdus de la forêt de
(27204 Fonfrède, s’'élévent solitaires comme le palmier du désert. Mais aprés que la route a dépassé la chaîne dans laquelle se trouve compris le pic de Saint-Loup, l’œil étonné découvre tout-à-coup un spectacle digne d’admiration. La vue, resserrée entre deux montagnes coupées à pic , s’égare au loin sur un paysage délicieux. Pareïlles aux ruines d’un pont gigantesque, ces montagnes furent peut-être réunies autrefois.
Ce n’est pas la main d’un mortel qui a creusé la profonde vallée qui les sépare ; la puissance de l’homme s’anéantit devant ces masses immenses qui menacent ruine depuis tant de siècles! Est-ce donc la main de heu qui les soutient ? Sur lune d'elles est bâti le château de Migés !
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Îrner et Kellamar sont arrives au terme de leur voyage, et ont laissé leurs chevaux sous les arbres qui couvrent une partie des murailles d’Orthus. « Tu le vois , dit le chevalier à son ami, tout nous favorise :
le pont-levis est déja baissé, la porte de la chapelle est ouverte: hâte-toi d'y entrer , c’est la que tu trouveras Mirza. Le soin de tes intérêts , et le respect que Je dois à ma religion, me défendent de te suivre. Miges se croit en sûreté ; il ne pourra l’opposer aucune résistance. Cependant n’abandonnons rien au hasard ; prends cette épée... La cloche s’ébranle ; la cérémonie va commencer; il est temps de paraître. »
Pendant que lPaumônier, revêtu de ses habits sacerdotaux, pronon-
( 224 ) çait les prières par lesquelles les chrétiens invoquent le Saint-Esprit , Mirza, soutenue par le vicomte, s’a-vançait lentement vers l'autel. Combien elle était changée depuis quelques jours ! Ses yeux, fatigués parles larmes , avaient perdu le feu qui les animait. Pâle et tremblante comme ces victimes que des peuples barbares immolaient jadis à leurs idoles, elle cédait à la loi rigoureuse de la nécessité , sans pouvoir vaincre sa répugnance. Pourquoi le ciel ne fit-il luire dans son cœur aucun rayon d'espoir , précieux avantcoureur d'une félicité tant promise !
C'était pour mieux punir Migés ; car l’Etre Suprême pardonne plutôt à légarement des hommes qui le méconnaissent , qu'a la violence
par laquelle nous cherchons à les ramener au vrai culte... En s'agenouillant sur les marches de l'autel, Mirza éprouve un tel saisissement , qu’elle ne peut répondre au prêtre qui l'invite à faire sa profession de foi. Migés se rend son interprête, et la prononce pour elle.
L'Eglise permet cette substitution.
Un cierge allumé, emblème de la nouvelle vie que le baptême doit donner à son ame, est placé dans sa main défaillante ; le ministre a écarté le voile qui retenait les tresses de sa noire chevelure, et va répandre sur son front cette eau qui efface la souillure du péché...
T'out-a-coup un cri perçant fait retentir les voûtes de la chapelle ; Mirza tressaille en s’entendant nom-
mer par une voix qu’elle reconnait.
Kellamar |, embusqué derrière un pilier massif, s’est élancé vers elle et la presse dans ses bras... Immobile de stupeur, Migès ose à peine croire au témoignage de ses sens.
D'où viendrait Kellamar ? Qui lui aurail appris que sa sœur était dans ces lieux? Ce ne peut être luimême. Sans doute. le démon se sera caché sous ses traits pour défendre une ame qu’on allait Jui arracher...… Cette pensée l’effraie et lui rend le mouvement : il se précipite au pied de l'autel, et se couvre les yeux avec l’étole du prêtre. Les deux Maures paraissent jouir d’une destinée mystérieuse. Dans les épanchemens de leur tendresse mutuelle
ils sont devenus étrangers à tout ce
( 227 ) qui les entoure. Cependant laumônier, que la brusque apparition de Kellamar et la terreur manifestée par Miges ont interdit un moment , se rassure; et s’efforçant d’éloigner létranger : © Fuis, « profane, lui ditil avec un accent « terrible; sors de cette enceinte « sacrée , ou redoute la colère cé- « leste. » Kellamar le repousse en proférant une horrible imprécation, enlève sa sœur d’un bras vigoureux, et se prépare à se retirer... Quoiqu'il lui fût bien facile de satisfaire maintenant une vengeance dont la soif Va si long-temps dévoré, il semble avoir oublié ses ressentimens pour se livrer au bonheur d’avoir retrouvé Mirza, et à l’empressemeni de la rendre à la liberté. Sans doute aussi
qu’il répugnerait à son ame géné= reuse de punir un ennemi qui n’a pas osé le combattre, et qui, poursuivi par l’effroi ou par la conscience de ses torts , s’est humilié dans l’attitude d’un suppliant. Mais au moment où, chargé de son précieux fardeau, il va franchir le seuil de la porte de la chapelle, il se voit obligé de recourir à l’épée dont il avait dédaigné de faire usage. Un écuyer, moins superstitieux ou plus courageux que son maître, a saisi l'épée de Migès, et veut disputer le passage à Kellamar. [mprudent ! il ne tardera pas à se repentir d’avoir provoqué un pareil adversaire.
Devant la chapellerégnait une ter.
rasse dominant toute la contrée, et ombragée d’arbres aussi vieux que les
(229 ) tours du château. C’est la que le prince maure, enflammé de coière et d’indignation, a repoussé son ennemi qui fuit sans cesser de se défendre. Cependant il le charge avec tant de vivacité, que l’écuyer n’a pas eu le temps de parer tous ses coups. Atteint d’une large blessure , il sent diminuer son courage, et veut employer les forces qui lui restent à se soustraire promptement à la fureur de Kellamar. Mais, trop occupé de ennemi qui le poursuit, il ne fait pas attention aux lieux vers lesquels il s’avance; il ne se doute pas qu’il va trouver une mort plus affreuse que celle qu'il veut éviter. Arrêté brusquement par la seule barrière qui sépare la terrasse de la profonde vallée de Saint-
( san Loup, il se renverse sur le parapet, et tombe dans le précipice. Il a cessé de vivre long-temps avant que son corps se soit écrasé sur les rochers.
Son agonie a été courte, et cependant elle a valu pour lui une éternité de tourmens. Avant que son œil se soit fermé, avant que son ame ait cessé d’assembler des idées, il a pu mesurer la profondeur de labyme, sentir la rapidité de sa chute, et penser au sort qui lattendait.
Alors il a poussé un cri d'horreur qui a fait retentir au loin tous les échos de la vallée. Les corbeaux, avertis par ce signal, viendront voltiger bientôt aupres des lambeaux de son cadavre défiguré.
Après les émotions que Mirza ve nait d’éprouver, ilsemblait quetoutes
(2308) les autres dussent être faibles et passagères. Cependant, lorsqu’en s’approchant du lieu où Îrner lattendait, Kellamar lui eût appris les nouvelles obligations qu’elle avait au chevalier ; quand elle le vit s’avancer avec une démarche mal assurée, porter sur elle un de ces regards qui attachent par leur expression tendre et mélancolique, son cœur fut agité par mille sentimens divers, et peu s’en fallut qu’elle ne se jetât aux genoux de son ancien ami. Îrner la retint ; et saisissant une main qu’elle lui abandonna sans résistance, il la baisa respectueusement.… Pendant qu'il y imprimait ses lèvres, Mirza se rappelait le songe qu’elle avait eu quelques jours avant de sortir du château de la Lausa. Par un assem-
blage d'idées qu’elle ne chercha point à s’expliquer, elle ne pouvait regarder Irner sans penser au châtelain ; l'amour qu’elle sentait encore pour celui-ci venait se mêler sans cesse à la reconnaissance qu’elle voulait témoigner à celui-là. Son ame semblait se complaire dans une incerutude qui lui laissait la possibilité de croire à l’identité de deux hommes qu’elle chérissait pour des moüfs bien différens. Kellamar n’était pas moins distrait que sa sœur, et n’en comprenait pas mieux la cause.
Un bruit qu’il écoutait depuis quelques instans occupait toute son attention , et réveillait en lui des souvenirs qui n’élaient pas encore effacés de sa mémoire. Du milieu de la forêt d’Orthus partaient des aboïe-
mens semblables à ceux que Narbel avait fait entendre en suivant la trace des ravisseurs de Mirza.
Le chevalier interrompit la reverie desdeux Maures en les invitant à partir. Le prince monta à cheval, et Îrner suivit son exemple, apres avoir aidé Mirza àse placer en croupe derrière son frère. Comme ils auralent pu être reconnus en traversant la ville en plein jour, ils se rendirent à Frontignan par un chemin détourné; et des que le soleil, cachant son disque derrière les collines de Mireval, permit à l’étoile du soir de briller dans le ciel, ils gagnèrent à pied la plage d’Areskiès devant laquelle la galère maure venait de jeter l'ancre. « Regarde,
« dit Kellamar en faisant remar- I. 10*
Ps
quer à sa sœur le pavillon rouge
du vaisseau, et en précipitant sa
marche vers une nacelle qui était
amarrée au bord de la mer; regarde combien est étroit lespace qui nous sépare de nos compatriotes! Dans quelques instans nous pouvons être parmi eux et voguer en liberté vers Grenade. C’est en-
. core à la sollicitude d’Irner que « nous sommes redevables de ce
nouveau bienfait. — Hélas! répondit tristement Mirza, c’est le dernier que nous recevrons de lui;
« c'est aussi Ja dernière fois que
nous pourrons lui exprimer notre reconnaissance... » Elle rougit ,
et s'interrompit un instant, apres ces paroles. Mais ses yeux ayant rencontré les regards du chevalier,
( 295 è 3 elle sentit une exaltation passagère, et continua, en s'adressant à luimême : Ç Oui, trop généreux mortel,
| tu nas pas craint, pour adoucir « notre sort, de t’exposeraux ressen-
| «timens des hommes; aujourd’hui tu | « braves un danger bien plus grand, « puisque tu oublies les lois de ta pa- «trie pour nous rendre à la nôtre :
«et cependant nous ne pourrons « plus te revoir ni te remercier. Que « dis-je ? Nous allons devenir étran- « gers les uns pour les autres. Sépa- « rés à Jamais par une mer immense «et par lanimosité de nos pays, « qui sait, hélas! sile temps et l’ab- « sence ne nous feront pas oublier, «à toi les Maures, qui malgré leur « infortune furent souvent heureux « de tes bienfaits: à nous le chrétien
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( 256 } qui nous à fait tant de sacrifices, et qui, même aux dépens de son propre salut, ose suivre les nobles inspirations de l’amitié..—Que distu, s’écria vivement Kellamar ? Le ciel permettrait:il qu'Irner devint malheureux pour avoir désobéi à des ordres qui violaient toutes les lois de l’honneur , de la justice et de l’hospitalité? D'ailleurs qui pourrait divulguer un secret dont nous sommes les seuls dépositaires ?...
Que lidée de notre séparation ne nous afflige point : elle ne sera pas éternelle... et quand même elle devrail l’être, comment peux-tu craindre que nous perdions le souvenir d’Irner et de ses bienfaits ? Puissions-nous , plutôt que de nous rendre coupables d’une pareille
( 257 ) & ingratitude, ne revoir jamais notre « patrie, ou être engloutis devant le « port où nous espérons toucher sa « terre sacrée! Ah! continua-t-il en « se tournant versle chevalier, com- « mentne pas te regretter sans cesse?
« Comment ne pas se souvenir tou- « jours d’un pays où on laisse des «amis tels que toi ?.… » Il n’en put dire davantage, se jeta au cou d’Irner , et lembrassa tendrement à plusieurs reprises. Jusqu'à ce moment le chevalier, absorbé dans une pénible méditation, était demeuré immobile et muet comme sil eût douté detout ce qu’il pouvait voir et entendre. Mais il revint à luimême en sentant couler sur ses joues les larmes de Kellamar ; et lorsque les lèvres de Mirza s’approchèrent
des siennes en murmurant un der:
nier adieu; lorsqu'il sentitson haleine brülante et les battemens précipités de son cœur, il la serra dans ses bras avec une étreinte convulsive, ct Jui rendit un baiser plus brûlant que celui qu’il en avait recu...
L'air est tranquille, aucun vent n'agite les arbrisseaux de la plage; la mer est calme, et la nacelle glisse doucement sur ses flots. La lune, qui se découvre à l'horizon , marque en spirales brillantes le sillage du bateau et tous les lieux où la rame vient de s’enfoncer en guidant sa marche.
Déjà il est bien loin du rivage. Irner, qui le suit des yeux, ne distingue plus qu'avec peinele voile blanc qui couvrait la tête de Mirza. Tout-àcoup il cesse d’apercevoir et le pa-
villon de la galère maure, et le ‘sil.
lage de la nacelle sur laquelle il fixait ses regards. Un nuage a couvert le disque de la lune, et a confondu ensemble le ciel, la terre et la mer, en les plongeant dans l’obscurité la plus profonde. Que la situation d’Îrner est cruelle ! que ses pensées sont affreuses et remplies d’amertume ! Il brûle de lamour le plus violent, et l'espérance a fui de son cœur avec le bateau dans lequel les Maures viennent de s'éloigner.
Dans le trouble qui l’agite, il est prêt a s’élancer dans les flots pour se rapprocher, en nageant, de la femme qu’il adore, et pour s'attacher à son sort. Mais soit que l'incertitude d’une pareille entreprise l’arrête, ou que le souvenir de ses devoirs et de sa
( 540 ) patrie l’empêchent d’obéir à son penchant, il s'éloigne de la plage , el regagne tout pensif le chemin de son château.