CHAPITRE IX
Il est temps de montrer la dignité de l’homme : il ne faut plus qu'il tremble au bord de cet abime où son imagination se condamne elle-même | à ses propres tourmens, et dont les | flammes de l'enfer semblent défen-
dre l'approche.
GozTue.
Ac renouvellement de l’année classique , les étrangers qui s'étaient éloignés de Montpellier pendant la durée
des vacations s'empressent d'y revenir IL. I
(2) pour assister à la séance -solennelle par laquelle doivent se rouvrir Îles cours de l’école de physique. C'est le plus jeune et le plus éloquent de tous les professeurs qui doit y prononcer le discours d'usage, en reprenant des leçons qui lui ont donné tant de célébrité. Mais comment les a-t-1l terminées dans l'année précédente ?
comment gest-il acquitté des devoirs qu'il s'était imposés volontairement ? Si l'obligation de renoncer à la société des Maurés a été capable de ralentir son zèle, maura-t-1l pas été complétement détruit par ce ussu de circonstances étranges qui l'ont forcé de favoriser la fuite de ses amis à l'instant même où il a pu les revoir en liberté ? Non, il n’a pas trompé l'espoir des élèves; et quoiqu'iln’ait plus
montré l’ardeur qu'ils avaient rematquée en lui dans les premiers temps, il a complété sa tâche, et poussé jusqu’au bout des travaux entrepris pour sa gloire et pour leur instruction. Cependant sa mystérieuse entrevue avec les enfans de Taher-Ali a produit dans ses idées une révolution plus grande que celle qui avait opéré dans sa conduite les changemens dont tout le monde fut frappé... Alors sans doute Yopinion publique devina mieux que lui-même la cause: de l'inquiétude à laquelle il aimait à se livrer, comme si.elle eût été vague.ou qu'il eûtcherché à en connaître l’objet; car le baiser de Mirza ,.ses tendres aveux et les negrets qu’elle laïssar échapper en partant Ja changèrent soudam en une passion profonde et tumulteuse. Après
(4) avoir été ainsi éclairé par le hasard, la prudence lui commandait de ne pas changer trop brusquement ses habitudes, de peur de réveiller les SOupcons au moment où il les avait rendus légitimes. Cette contrainte ne lui coûta guère : quoique son amour fût sans espérance ; ou plutôt à cause de ce motif, il était devenu le plus fort de tous les sentimens de son cœur ; Cten s'en occupant sans cesse il se dérobait à cétte pensée sombre et désolante qui Pavait si long-temps poursuivi.
Mais plusieurs mois se sont écoulés depuis le départ de Mirza. Si l'âme du chevalier peut'se passer encore des jouissances de lamour-propre et de Pambition , si le temps n'a pu y affaiblir les prémières impressions de
lamour, du moins il a ranimé dans son esprit ce goût si vif quil eut autrefois pour les sciences, et l’a décidé à accepter la distinction flatteuse dont les professeurs l'ont honoré. Un nombreux auditoire assiége déjà l’amphithéâtre de l’école. La comtesse Ma- | cthilde ct quelques autres dames , aturées par le désir d’applaudir Irner plutôt que par le désir de s'instruire, se sont confondues parmi les élèves, et occupent momentanément une attention que l’orateur réclamera bientôt tout entiere. Enfin l'heure attendue avec tant dimpatience a. sonné :
les professeurs arrivent en ordre, et se
placent sur leurs fauteuils de cèdre :
le chevalier est monté sur la chaire,
et, après avoir salué respectueusement l'assemblée, il prononce le discours
(6 ) suivant d’une voix ferme et sonore :
« De toutesles causes qui portérent les hommes à se réunir en société, la première et la plus puissante fut ce sentiment de pitié que nous inspire le spectacle de la douleur. La médecine est donc aussi ancienne que le monde; mais ce n’est pas seulement en adoucissant des douleurs corporelles, en arrachant quelques victimes à une mort prématurée quelle a mérité la reconnaissance des peuples.
» La vie du sauvage , bornée dans la satisfaction d’un petit nombre de besoins , était tout entière dans l’exercice matériel de ses organes. Du moment Où la maladie l’eut mis en rapport avec son semblable, une nouvelle existence commença pour lui :
il reconnut sa supériorité sur tous les
(22 autres animaux par l'usage qu'il put faire d’une attribution que la nature n'a donnée qu'à lui seul ; 1l sentit vaguement ce besoin de fuir la douleur et de rechercher le plaisir, que dans la suite il putmieux connaître , et qu'il nomma désir de science.
» Un pareil instinct est aussi naturel à l’homme que celui de sa propre conservation. S'il lui fut possible de le satisfaire dès les premiers âges de la société , ce fut en suivant les exemples déjà donnés par quelques autres hommes qui avaient étudié ou pratiqué l’art de guérir, en écoutant leurs avis ou même en se soumettant à leurs lois. Ainsi la science , née du sentiment qui avait formé le premier lien social, contribua aux progrès de la
civilisation en élevant tout à coup
8 ) F quelques mortels au-dessus de leurs L: Contemporains. Bramines où m ages , prêtres, poètes ou dr uides , sous quelque nom qu'ils se soient présentés, tous les législateurs de P antiquité avaient puisé leur sagesse dans l'étude de l’homme et de la nature.
» Déjà lon avait découvert une multitude d’agens capables de combattre les maladies : plusieurs sciences étaient! nées de la} première; et quoique leurimmensités ‘accrût dejour en jour,
l'homme , dans son insatiable soif de vérités , était allé au-delà des bornes de la nature. Quel fut son étonnement en reportant ses regards vers le point d’où il était parti, en pénétrant au dedans de lui-même d'y trouver un autre univers, aussi vaste et aussi admirable que celui qu'il connaissait
déjà ? Cette découverte était la dernière qui lui restât à faire pour compléter la science de la vie; c'était celle - [à aussi qui devait le rendre maître de sa destinée en ouvrant à sa disposition la source la plus abondante des peines et des jouissances.
Un oracle , ou plutôtun prêtre qui le fit parler pour Pavantage des peuples, déclara que la sagesse consistaita se connattresoi-même...…. Hélas!
ils se connaissaient bien mal sans doute les rois et les citoyens qui, préférant les transes de ambition aux
plaisirs purs de la science, osèrent op-
primer leurs sujets, où asservir la liberté de leurs compatriotes. Mais alors les philosophes cherchèrent à remédier aux maux de la société, comme ils avaient guéri les souffrances des
(10) individus. On les vit défendre longtemps les droits de leurs concitoyens, ou rappeler courageusement ses devoirs au despote qui les avait oubliés.
Eh! qui pouvait mieux que la philosophie avoir des idées justes sur l'évalité des hommes ? elle les savait tous sujets aux mêmes infirmités ; sur leur dignité? elle avait jugé leurs ouvrages. Ses efforts ne furent pas toujours couronnés du succès ; elle fut obligée de céder ouvertement, et cessa de publier les vérités utiles ; mais du moins refugiée dans les mystères et dans les associations secrètes, elle entretint au cœur d’un petit nombre d'adeptes le feu sacré dont les rayons répandus au dehors dissipèrent par intervalles les ténèbres de
l'ignorance et de la tyrannie.
Cas)
» Aujourd'hui que le temps semble avoirsanctionné toutes les usurpations de la force ; que les peuples, privés de leurs droits imprescripübles, languissent sans connaître Îles jouissances auxquelles la nature a appelé tous les hommes, votre devoir, jeunes élèves, ne doit pas se borner à combattre des maladies corporelles. La science que vous venez étudier a recueilli l'héritage de la philosophie... son but est de soulager les maux de lhumanité ; mais aujourd’hui plus que jamais il faut prendre cette expression dans son sens le plus étendu.
» J’ar dit que les sciences nées de la première étaient devenues immenses et innombrables ; néanmoins elles sont aussi uuies par l'identité de leur objet que par la communauté de
leur origine. C’est ainsi que , quelque multipliés que soient les rameaux d’un arbre, ils se tiennent tous par le tronc commun qui leur a donné naissance, et plus encore par l'identité du fruit qu'ils sont destinés à produire.
Parmi toutes les sciences il n’en est point dont l'étude soit plus digne de l'homme que celles qui ont l’homme pour objet immédiat, Il n’en est point de plus profitables ; il n’en est point qui offrent des rapports plus multiplics que l'étude comparative de son moral et de son physique... Que dis-je! ces deux objets ne sauraient être séparés ; ils ne forment qu'une seule et même science,
« En quoi consiste fa vie COrporelle, si ce n’est dans le mouvement des organes? celui de: la pex-
séé est matériel comme les autres, et c'est aussi des mouvemens qu'il exécute que résultent les opérations de lâme.et de l'esprit. En poursuivant méthodiquemént la chaine des phénomènes vitaux, la sensibilité physique est le dernier terme auquel on arrive; c’est aussi le dernier résultat ou le principe le plus général qui soit fourni par l'étude et la décomposition des facultés intellectuelles et des affections de l’âme. Le physique et le moral se trouvent donc confondus à leur source, ou, pour mieux dire, celui-ci n’est que celui-là considéré sous un point de vue plus particulier.
Loin de diminuer la dignité de l’homme et la noblesse de ses attributions, cette découverte doit nous servir à lui faire conserver la première, et à le
(14 ) samener aux autres sil venait à s’en écarter. En effet l'actiondes organes , c'est-à-dire l'usage qu'il ‘en fait, peut changer; mais leur structure et‘par conséquent les besoms physiques qui en dépendent ne changent jamais.
C'est en revenant à ces besoins, enles étudiant, endes appréciant bien, que l'on pourra reconnaître ke wéritable but de la nature, ‘et fonder la société sur des bases fixes et dignes-de l’homme. Mais hélas! que la “société est loin aujourd’hui de sa véritable destination ! dans nos ‘rapports mutuels et dans nos méditations isolées nous avons fait un usage vicieux.des'facultés de notre âme. En les ‘appliquant à des objets -mal déterminés, nous nous sommes égarés :dans:une route remphe d’erreurs.:.Que:de:maux:sont
CE) résultés de là ! au lieu d’être d'accord avec notre orgamsation, la société ne repose que sur des préjugés. À ses yeux plusieurs actions blämables passent pour des vertus; un plus grand nombre qui découlent des sentimens Îles plus naturéls sont regardées comme criminelles. Qu'espéraient-ils donc les premiers hommes qui , ayant découvert toutes les vérités accessibles à nos moyens d'investigaüion, ont eu la prétention de S'élever aux causes premières} Que pouvaientils attendre ces hommes plus insensés qui, arrêtés dans l'étude d’un phénomène dont l'explication :embarrassait leur esprit, n'ont pas balancé de l’attribuüer à des causés surnaturelles !
Folle ambition! suppositions gratuites et qui n'ont même pas le mérite de