IL
( 98 ) steurs exemples , il ne trouvait pas dans ses relations avec les fils de Barescut un prétexte qui couvrit momentanément les vues d’un amour capricieux ?
Barescut avait une fille douée d’une rare beauté, Il ne lui eût manqué pour être une femme accomplie qu'une éducation capable d'animer sa physionomie en éclairant son esprit, et de faire valoir les grâces de:sa taille en réveillant en elle quelques sentimens de dignité ou de coquetterie.
Néanmoins, sous les habits grossiers d’une esclave, Eudomire avait une tournure siséduisante, sa figure avait tant d’innocence et de candeur, qu’on ne pouvait la voir sans éprouver une secrète émotion,
Pour satisfaire son amour, le chevalier ne voulut point profiter des avantages de sa position sur une vassale qui sans doute se serait estimée heureuse d’être remarquée par son seigneur : Mais Simaginant que
BEVÉCS
Vindulgence qu'on avait eue pour la conduite de quelques Rhodiens lu, serait accordée à lui-même quand il
oublierait les vœux de son ordre avec une femme d’une condition servile, voulant aussi peut-être se ménager des ressources contre la satiété, ou créer des obstacles pour avoir la gloire de les vaincre, il chercha à inspirer à Eudomire des sentimens d'honneur et de fierté ; et par là il se rendit presqu'aussi coupable en séduisant une esclave qu'en éclairant des hommes
( 100 ) qu par leur condition étaient destinés à vivre dans l'ignorance (1).
Comme la fille de Barescut allait fréquemment à Montpellier, elle y avait étc remarquée par un étudiant en droit nommé Anaxile. Ce jeune homme n'était arrivé en Occitanie qu'à l’âge de vingt-un ans. Tout ce qu'on savait de certain sur son origine, C'est qu'il avait été élevé dans la Grèce. Cependant la tendre sollicitude avec laquelle il était traité par le commandeur de Villedieu, le long séjour que celui-cravait fait à la cour des empereurs grecs, enfin une ressemblance frappante qu'il y avait
métier
(1) J'espère que le lecteur n’a pas oublié quel est le personnage qui parle.
GO) dans les traits de l’un et de l'autre, tout faisait soupçouner qu'Anaxile appartenait au Rhodien par les liens les plus étroits. L'état de Villedieu ne lui permettant point de reconnaitre un fils, 1l voulait lui assurer un sort heureux, et le placer dans le monde dans un état honorable et digne , sinon de sa naissance, du moins de l’ainitié qu'il lui témoignait publiquenent. Il lui faisait donc étudier la jurisprudence, espérant par son crédit lui faire obtenir ensuite une grande magistrature.
Anaxile, élevé dansles mœurs orientales et doué de passions violentes par le climat deson pays, joignait à un profond mépris pour les femmes un penchant irrésistible pourles plaisirs de l’amour, Quoiqu'iltraität de chimériques
les jouissances morales que nous trouvons dans cette foule de procédés et de sentimens délicats qui consutue la galanterie des pays chrétiens, il s'était vu forcé d'oublier ses principes en présence des dames qui, par lascendantde leur naissance, auraient pu le punir de son manque de courtoisié. Mais si une femme des classes inférieures de la société avait parfois tenté ses désirs, 1} s'était montré , pour les satisfaire , peu scrupuleux sur le choix des moyens.
Dans les premiers temps où il s’attacha aux pas de la fille de Barescut, Eudomire, moins alarmée de s’entendre faire des propositions offensantes qu'elle ne comprenait point, que de se voir l’objet de l'attention d'un étranger , se contenta de rougir
( 103 ) et de s’y soustraire en précipitant sa marche. Mais an jour qu’Anaxile s’approchait en redisant ses paroles accoutumées , la jeune fillé, qui jusqu’alors n'avait pas osé lever les yeux sur lui, s'arrêta tout-à- -Coup,, et [ut lança un regard où sembla se peindre l'influence secrète qui l'avait éclairée sur les intentions de l'étranger , et avait donné à son âme l'énergie nécessaire pour lui résister et lui témoigner le mépris. [ y avait dans ce regard une expression si imposante d'indignation et de fierté, qu'Anaxile en demeura interdit un moment, et s'éloignabientôt après. Les jours suivans Eudomire ne le rencontra plus sur ses pas, et se crut pour toujours délivrée de ses poursuites.
L'habitation de Bareseut est si voi.
( 104 ) sine de Montpellier, que sa fille y venait indifféremment à toutes les heures du jour pour les besoins de sa famille. Un soir qu’elle était partie peu d'instans avant le coucher du s0leil, sa mère, qui l’attendait assise devant la porte de la maison, fut surprise de ne pas la voir de retour, quoique la clarté des étoiles brillät depuis long-temps dans le ciel. Enfin son absence se prolongea au point de devenir alarmante, et la mère, le cœur assailli par de sinistres pressentimens, voulut que ses deux fils allassent à la rencontre d'Eudomire : ils se préparèrent à prévenir ses désirs , et partirent au même instant.
En arrivant à la forêt qui est traversée par le chemin de la ville, ils crurent entendre un bruit de brous-
( 105 ) sailles auquel Se mêlaient des gémissemens. En s’approchant du côté d'où partait le bruit, 1is distinguèrent des paroles à demi-articulées par une VOIX qu'ils reconnurent trop bien, quoiqu’elle fût déjà affaiblie par la douleur. En proie à la plus violente agitation , ils précipitent leur pas, et arrivent auprès de leur sœur. Eudomire, presqu'évanouie,, était étendue par terre, et employaitle peu de forces qui lui restait encore à réparer le désordre de ses vêtemens: elle se souleva un instant en entendant les cris et les imprécations de ses frères; mais elle acheva de perdre connaissance en se sentant soulevée par leurs bras vigoureux.
On dirait que la sensibilité est plus intelligente dans les âmes où elle ne
( 106 ) peut être trompée par l'influence de l'imagination. EHe conserve une pr dence surprenante dans des occasions capables de réduire au désespoir une raison formée par l'éducation ou par le malheur. Les frères d'Eudomire avaient entendu ses plaintes:; sa mère et le vieux Barescut la virent évanouie dans leurs bras quand ils arrivèrent à leur habitation; cependant personne ne pouvait comprendre la cause de l'événement qui avait jusufé leurs alarmes :. cette incertitude suspendit l'éclat de leur douleur, et leur permit de prodiguer à Eudomire les soins qui devaient la rappeler à la vie.
Mais un spectacle affreux pour le cœur de ses frères , plus affreux mille fois pour les vieillards, qui sans doute avaient conservé dans toute leur pu-
reté les idées de morale et de religion, leur dévoila bientôt un horrible secret, En revenant à elle-même et reconnaissant tous.ses parens qui l’en-
touraient , Eudomire pousse un Cri déchirant, et s’arrache de leurs bras par
un effort violent et convulsif. L’épée
de l’un de ses frères était déposée sur une table; elle s’en saisit, et se prépare à s’en percer le sein, On l'arrête, on oppose à sa funeste résolution la Vivacité d'une amitié compatissante , les réprimandes d’une énergique pitié.
Eudomire supplie qu'en ne la force pas à vivre, s'écrie qu’elle est pour elle-même un.objet de hante et d’horreur. Affublie bientôt par l'agitation à laquelle elle vient de se livrer , elle iombe à genoux, et, cachant sa figure dans le sein maternel, elle apprend à
( 108 ) ses parens qu'arrèlée par un inconnu au moment où elle traversait la forêt, et terrassée par Jui après une lutte opimitre , celle a subi le dernier des outrages!..….
Les vicillards laissèrent éclater leur afllicuion ; leurs yeux se remplirent de pleurs : les deux fils étaient muets, et ne versaient pas une larme. Quand Eudomire fut un peu rassurée par les caresses de sa mère, par les tendre:
protestations du vieux Barescut, « Hé- « las! dit celui-ci avec résignation, l'assassin de ma fille est sans doute
æ EN
un homme puissant, puisqu'il a été
LS
« audacieux : Dieu punira son crime.
c'est à Dieu seul que nous pouvons « demander vengeance; pauvres et
sans appui, de quel tribunal obuen- . drions-nous sausfaction ?
« Sans appui, répéta d'une voix :
«terrible le plus jeune de ses fils; « (c'était , je crois, celui qu’Irner af- « fectionnait ) sans appui ! et pour qui « comptez - vous donc vos enfans ?
« nouscroyez-vous incapables de sup- « pléer au défaut des juges?nesommes- « nous pas fondés à nous faire une « jastice que les tribunaux nous re- « fuseraient peut-être? quand mêmeils « devraient être juste à notre égard, « nous devrions décliner leur juridic- « tion. En pareille matière, les voies « communes de la justice sont trop « lentes , et ne servent le plus souvent « quà divulguer la honte de l'inno- « Cente victime. Eudomire doit nous « être plus chère par son malheur; nous ne pouvons maintenant lui prouver notre tendresse qu’en em-