ROUSSEAU
Lis Sarrasins, moins célèbres par leurs écrits que les Romains et les Grecs, furent plus étonnans peutêtre par le succès de leurs armes.
Comme eux, ils ont été long-temps
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Cr
(10) les maîtres de la terre. S'ils n’ont pu se maintenir toujours au même degré de puissance, plus heureux du moins que leurs devanciers , ils ont conservé la fierté primitive de leur caractère. L’ennemi qui les chassa de l'Europe n’a pu les mépriser. Leur défaite ne fut pas due a la dégénération de leurs mœurs, mais seulement au nombre et à la valeur des guerriers qui les combatüirent. Malgré les ravages qu'ils ont exercés sur nos contrées, les Sarrasins ont des droits à notre reconnaissance : eux seuls empêcherent que le flambeau des sciences ne s’éteignit en Europe. Les Maures, qui occupaient le midi de l'Espagne, les cultivaient avec succès dans un temps où tous Jes pays
chrétiens étaient désolés par le double fléau de l'ignorance et des guerres de religion. Depuis le califat d’Almanzor, les savans furent toujours protégés par les rois de Grenade, et ce fut sous leurs .auspices que quelques médecins arabes fondèrent dans une ville d’Occitanie une école qui acquit bientôt une grande célébrité. Elle était dans toute sa splendeur en lannée 720 de l’hégire, sous le règne de Ben-Aben-Seif-Allah.
Taher-Ali, frère de ce calife, réunissait à une imagination tres vive ce caractère morose que l’ou remarque chez presque tous les Orientaux. Quoiqu'il fût Fhéritier présomptif du trône de Ben-Aben , qui n’avait point d’enfans mâles, il
(12) se sentait pour les affaires de la cour une répugnance invincible. Si le sort l’appelait à régner sur les Maures, il était résolu à abdiquer en faveur de son fils Kellamar-Aben; et pour le rendre capable de remplir des obligations qu’il eût trouvéestrop pénibles pour lui-même, il consacrait tous ses soins à son éducation. Îl avait aussi une fille qu'il aimait tendrement : elle habitait avec Kellamar une maison de campagne située à peu de distancede Grenade, C’est là que Taher allait oublier le monde, pour se livrer à la simplicité de ses goûts. Cet amour pour la solitude réveilla quelques soupçons dans l'esprit ombrageux du calife.
Taher-Ali, profondément affligé de l'erreur de son frère, se fit violence
pour le détromper : il changea toutes ses habitudes; et à force de se contraindre, iltomba dans un état de langueur que le climat de l'Espagne aggrava rapidement. Cédant aux sollicitations répétées de ses enfans, et s’estimant heureux de trouver une occasion décisive pour dissiper toutes les craintes que sa conduite avaitinspirées à Ben-Aben, il lui demanda la permission de faire un voyage en France. Les médecins avaient déclaré que lair des provinces méridionales de ce pays pouvait seul rendre Taher à la santé.
Îl se décida à aller se fixer à Montpellier, parcequ'il espérait que si le beau climat de cette ville opérait en lui un changement favorable, il pourrait y continuer l'éducation
de son fils, et trouver, dans le commerce des savans qui se rendaient de toutes parts à l’école des physiciens, de fréquentes occasions de cultiver les sciences qu’il avait toujours aimées.
Il s'embarqua au port d’Alicante avec Kellamar et Mirza : après quelques jours d’unetraversée heureuse, leur vaisseau jeta l’ancre devant la baie de Frontignan. Larade, encombrée par les sables qu’y accumule sans cesse le courant littoral de la Méditerranée , ne pouvait recevoir que des embarcations légeres ; et pendant que les matelots s’occupaient à porter, dans des chaloupes qui appartenaient au vaisseau , tous les effets du prince maure, luimême , soutenu par ses enfans ,
(15) descendit dans une nacelle élégante
qui s'était approchée pour le re-
cevoir. À la päleur de son visage, à
la tendre sollicitude avec laquelle
on lui prodiguait des soins, les ma-rins de l’Occitanie devinerent aisément quel objet l'avait amené sur leurs bords. Le lamaneur qui tenait le gouvernail du bateau disait, en s'adressant tour-à-tour à Mirza et à Kellamar : « Sans doute que votre « père vient de bien loin pour con- « sulter les médecins de Montpel- « lier : je ne suis pas surpris de sa « confiance; leur renommée a déjà « plus d’étendue que le vin de no- «tre ville; mais la célébrité de l’é- « cole s’augmenterait encore peut- « être, sisun chevalier, qui vient de « débuter d’une manière brillante
(16) « dans l’enseignement des sciences, voulait se décider à pratiquer la
PNA
médecine.— Et quels motifs peu- « vent l’en empêcher, lui demanda « Taher en se rassurant sur ses cous- « sins ?—La noblesse de son origine « et les statuts de son ordre : Irner «est le frère du gouverneur de « Montpellier , et il est chevalier de « Saint-Jean de Jérusalem.— Irner ! «reprit vivement le prince ; jai «entendu beaucoup parler de lui; Q1l y avait du moins un chevalier « de ce nom parmi les guerriers qui « se sont signalés dans la défense de « Rhodes. — Ce doit être le même, « reprit le lamaneur, car il n’est «arrivé à Montpellier que depuis « la cessation de la guerré. »
Taher-Al , qui avait commandé
les galères de Ben - Aben pendant que la flotte musulmane bloquait l'ile de Rhodes, avait eu de fréquentes occasions de se convaincre de la valeur d’Irner ; aussi, maintenant qu'il venait d'apprendre que le chevalier réunissait , aux talens militaires , du savoir et de l’éloquence, il desirait ardemment entendre les leçons du nouveau professeur.
Dés qu’il fut arrivé à Montpellier et qu’il eut pris le repos nécessaire pour se remettre des fatigues du voyage, il se rendit à l’école de physique un jour qu’irner devait exposer quelques opinions nouvelles sur les principaux phénomèënes de la vie de l’homme. L’enthousiasme avec lequel le professeur fut 1Ü 1
(18) reçu par les élèves ; la facilité et l’élégance de son élocution , enfin les applaudissemensuniversels dontson discours fut couvert, prouvérent au prince maure que le chevalier n’était pas au-dessous de la réputation colossale qu'il s’était faite en quelques mois.
Doué par la nature des plus heureuses dispositions, Irner avait senti de bonne heure un vif desir de s’'instruire. Peu satisfait de l’éducation qu’on donnait alors aux enfans des grandes familles, il Kia connaissance avec un Arabe établi a Montpellier , et étudia sous sa direction les langues et les premiers élémens d’une science pour laquelle il prit bientôt un goût très prononcé. Ses parens furent alarmés de le voir
(19) consacrer son temps à des études qu’ils regardaient comme indignes de sa noble origine; et des qu'il fut en état de porter les armes, ils l’envoyérent à Rhodes pour qu’il y fit son noviciat. Malgré ses nouvelles occupations, Îrner trouva des momens pour continuer d'étudier; et comme dans plusieurs circonstances il montra que, sans nuire à la bravoure, les connaissances donnaient aux militaires quelques avantages réels, ses compagnons d’armes lui auraient pardonné la bourgeoisie de ses goûts s'ils n’avaient été jaloux de sa gloire. Quand la paix fut conclue avec les Infidèles, il revint à Montpellier, où Trincavel avait hérité des titres et de la seigneurie de son père. Rien ne pouvait s’op-
poser désormais à ce qu'il se hvrât tout entier à ses occupations fayorites. Plusieurs seigneurs des familles les plus illustres avaient bonorablement occupé leurs loisirs en faisant des leçons publiques sur la jurisprudence, et en expliquant les lois romaines qui régissaient encore l’Occitanie. Il voulut renouveler dans l’école de physique un exemple déja donné dans l’école de droit, et enseigna publiquement la science qu'il avait long-temps étudiée.
Sr lon pouvait lire dans le cœur des hommes , on acquerrait la triste certitude que les actions louables ne sont pas toujours inspirées par des intentions pures. Irner était dévoré de la soif de la gloire; mais comme il avait beaucoup d’empire
(21) sur lui-même, il ne choisissait, pour en acquérir, que les moyens avoués en apparence par l'honneur et par la loyauté. Chez lui l'ambition n’avait point ce caractère impétueux qui fait oublier le respect des convenances sociales : cependant il éprouvait un secret plaisir à penser que ses exploits militaires avaient déja excité l'envie de tous les gentils-, hommes de son âge, et de la plupart de ceux qui étaient plus anciens que lui dans la carrière des armes. Quoique la résolution de se faire professeur ‘put l’exposer un moment auridicule ou au dédain de ses égaux, il espérait les forcer à l'admiration par des succès qui devaient lui donner un nouveau genre
de gloire: ce besoin de célébrité te-
(22) nait à une maladie de son ame. Les travaux auxquels il sétait livré pour résoudre le grand problème de la vie lui avaient fourni des résultats curieux, et auxquels les savans de son siècle n’étaient pas encore arrivés. Mais tout-à-coup un froid septicisme dessécha son cœur, en ébranlant ses opinions religieuses.
À force d'interroger les cadavres, il crut que la mort était le secret de la vie : et lorsque , des vérités de sentiment ayant cessé d’être des vérités pour lui, il osa aborder des questions que l’homme vertueux n'examina jamais, il s’'aperçut trop tard que , loin de donner le bonheur , la science ne fait que conduire à une autre espèce d’igno-
rance plus réelle peut-être et plus affligeante que la première.
S’il n’eût pas été égaré par de funestes erreurs, Îrner aurait trouvé de douces jouissances dans l'exercice de ses vertus. Lanature, qui l'avait pourvu de tous les avantages de lesprit, lui avait aussi donné les plus précieuses qualités du cœur, la sensibilité , l'amour de la justice et le courage. Puissant et maître d’une fortune immense; supérieur par ses lumieres à un siècle où il se commettait tant d'abus, il pouvait trouver à chaque instant l’occasion de réparer un tort, de consoler un malheureux... .Mais soit que sa pitié eut été émoussée par le spectacle des combats, ou par lhabitude de voir souffrir les animaux
(24) dont il interrogeait les entrailles ; soit qu'il füt entraîné malgré lui par la direction vicieuse deses idées, tous ses sentimens se confondirent bientôt dans le desir de la gloire.
En poursuivant cette chimere, il espérait combler le vide effrayant que la perte des consolations de la foi avait laissée dans son cœur. Quoiqu'iln’eût pluslestime de lui-même, il sentait le besoin d’êtré estimé par les autres. Au milieu des efforts qu'il faisait pour leur dérober le motif secret de toutes ses actions, lanature, fatiguée d’une contrainte trop prolongée, mettait soudain en évidence plusieurs indices de sa bonté et de sa douceur primitive.
Les hommes: étaient frappés des singularités qu'ils remarquaient
(25) dans ce caractère, et suspendaient leur jugement.
En entrant dans le monde il avait montré de l'indifférence ‘pour le commerce des femmes: quelques unes séntirent leur orgueil blessé de ce que, tandis que tous les Rhodiens se faisaient gloire de mépriser les vœux de leur ordre, lui seul paraissait vouloir y rester fidèle.
Pour soumettre ce dédaigneux chevalier aux lois imprescriptibles de leur sexe, elles employerent toutes les ressources de la coquetterie. Il fut docile, et céda un moment à lattrait du plaisir : mais les dames qui avaient voulu donner les premières lecons à son cœur furent cruellement punies de n'avoir compris ni la cause qui avait long-temps éloi- 1. 2
(26 ) gné Irner de leur société, ni la conduite par laquelle elles auraient pu lui inspirer une passion durable, Il ne sentit auprés d'elles que.des émotions vagues et passagères, eb, fut bientôt rassasié de ce qu’il prenait pour de l'amour. Ah! pourtant sil eût éprouvé le véritable, le seul sentiment qui mérite ce.nom; celui qui, fondé sur l'estime et ladmiration, fortifié par une longue résistance, est rendu éternel par les sacrificés qu’il impose ayant d’être partagé, peut-être alors aurait-il pensé que l'amour est un sentiment aussi exclusif que Pambition, .et qu'il peut causer ‘celte agitation profondé et ce long ravissement dont {rner avait besoin pour obtemir l'oubli de lui-même.
La maison occupée par Taher-Ali était dans une situation agréable:
placée dans le voisinage de la ville, elle s’appuyait au couchant sur une forêt touffue dans laquelle bondissaient le cerf et le chevreuil timide.
Pour trouver un prompt soulagement à ses souffrances, le prince maure ne pouvait mieux faire que de reprendre les habitudes qu'il avait été forcé d'interrompre à Grenade. L'aspect d’une verdure sombre, le vague d’un lieu où tout paraît à la fois infini et borné, faisaient naître en foule les idées sur lesquelles son esprit aimait à s’arréter ; et lorsque, fatigué de la méditation , il portait ses pas vers le chemin qui traversait la forêt le joyeux cortége d'une noce villageoise, la
(28) rustique chanson du muletier, la vue lointaine des riants côteaux deSubstantion, l’azur du ciel, le roucoulement du ramier, tout le charmait, tout portait dans son ame les douces émotions du plaisir. Ses enfans l’observaient avec une avide curiosité ; et quand ils avaient rencontré ses regards, ils se jetaient dans ses bras, répandaient queljues larmes, et se livraient à Pespérance de le voir bientôt rendu au bonheur et à la santé.
Chaque matin il sortait avec eux pour se promener dans le bois, Un jour qu'ils étaient arrivés à un lieu où il ne régnait qu'une clarté incertaine , et où le gazon plus abondant et le feuillage des arbres plus épais entrelenaient une grande frai-
( 29 ) cheur sur la terre, Kellamar écou»
tait quelques conseils que son père lui adressait, pendant que Mirza s'était arrêtée devant une touffe de fleurs. Elle avance la main pour les cueillir: un serpent, caché sous la fougère humide, s’élance et lui fait une morsure au bras : Mirza pousse un crid’effroi, ettombe évanouie avant d’avoir pu apprendre à ses parens quel est l’ennemi qui Va blessée. Au même instant un jeune homme, qui passait dans la forêt, s'approche ; et devinant la cause du cri qui vient d'attirer son attention, il promene ses regards sur le sol foulé par les pieds délicats de la jeune Maure. Soudain il aperçoit le reptile qui se glissait en agitant lherbe; il le poursuit,
(3%) parvient à l’atteindre, et lui écrase la tête. Kellamar , qui n’a pu deviner la pensée qui guide linconnu , simagine d’abord que l'assassin de sa sœur est en sa présence ; mais il est détrompé au moment où il se préparait à le punir. Le jeune homme revient en tenant dans ses mains le serpent qu’il a tué. Dieu! s’écrie-t-1l après lavoir examiné avec attention, la plaie de cette jeune fille est envenimée. — Envenimée! répètent en frémissant Kellamar et son malheureux père.— Mais rassurezvous, reprend-il après un momentde silence ; je connais un remède infaillible. Il dit, et déchire les vêtemens qui couvraient le bras de Mirza, applique fortement sa bouche sur la plaie, et par des succions
(51) répétées il en retire le venin que les dents acérées du reptile yavaient répandu. La fille de Taher ouvrit les yeux avant que l’opération füt achevée : la figure de l'étranger, l'impression brülante de ses lèvres, et la singularité des regards quil altachait sur elle, se mêlaient dans son esprit au souvenir de l'horreur que le serpent lui avait inspirée.
Elle éprouvait une sensation indéfinissable de plaisir et de douleur, qui ne se dissipa tout-à-fait qu’au moment où l’inconnu releva la tête pour lui faire boirequelques gouttes d’une liqueur cordiale. Dès qu’elle eut repris assez de force pour marcher, Taher-Ali adressa la parole a celui qui lui avait donné tant de soins. « Quai que vous soyez, lui
(52) « dit-il, vous vous êtes acquis des « droits éternels à ma reconnais- « sance. Venez dans ma demeure; « qu'il me soit permis d'exercer « envers vous les devoirs sacrés de « l'hospitalité... Mais, continua-t- «il en le regardant avec plus d’at- «tention , ne serait-ce poiñt une « erreur ?.. Le mortel généreux « qui, au péril de sesjours, arendu « la vie à ma fille, serait-il lemême « qui a déjà tant de droits a mon « respect et à mon admiration ? Ah!
« parlez; ne me laissez pas plus long- « temps ignorer votre nom! Etes- « vous Îrner? » Le jeune homme rougit, baisse les yeux et serre la main du prince. Quelle réponse eût été plus éloquente et plus digne de l'action par laquelle le chevalier
(55) venait de se faire connaître ? Taher..
Ali, quia compris son silence, est prêt à tomber à genoux; Kellamar couvre de baisers la main secourable qui a pansé la plaie de sa sœur; Mirza , trop faible encore pour se livrer à d'aussi vives démonstrations, exprime sa reconnaissance par ses regards et par son sourire.
Irner les assure que la récompense est déjà plus grande que le bienfait; cependant il consent à les accompagner.
Quand ils furent arrivés à la maison, il leur expliqua comment le moyen qu’il avait employé pour désinfecter la plaie était sans danger pour lui-même. « Le venin « de la vipère, leur dit-il, ne pro- « duit aucun effet nuisiblé quand
(34) « on l’avale : il n’a d’action délétère que lorsqu'il est inoculé. Cette « vérité fut signalée pour la pre- « mière fois par les médecins de « l'Egypte. Après avoir reconnu
La ES
« quel était le reptile qui avait « blessé Mirza , je n’ai pas balancé « de recourir au reméde dont les « psylles se servirent toujours avec « confiance. » Ensuite il indiqua ce qu’il fallait faire pour hâter la guérison . ét se retira en promettant à Taher-Ali de le visiter souvent.
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