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CHAPITRE IL

O douleur au-dessus de toutes les douleurs, lorsque la destinée laisse pour la première fois un jeune cœur solitaire et désolé dans le vaste désert du monde, et rompt le seul lien qui lui faisait chérir la vie!

Moore.

L: jour que le prince maure assista à la leçon d’irner, il était placé trop loin pour voir distinctement sa figure. Le souvenir qu’il en conservait était même si vague, que s’il

(56) ne l’avait entendu parler, il n’eût pu le reconnaître dans la forêt. Mais quand le chevalier fut revenu plusieurs fois chez Taher-Ali ; quand le prince ne fut plus distrait par les craintes que lui avait données la maladie de sa fille, il put observer à son aise l’Occitanien avec lequel il s'était lie d'amitié. Îrner était toujours vêtu avec goût et simplicité.

Sa taille élancée, les blonds cheveux qui descendaient en boucles sur ses épaules , le mouvement gracieux de ses le vres, et les fossettes de ses joues, donnaient à sa physionomie une expression enfantine qui contrastait avec la sévérité qu’elle reprenait bientôt quand il avait cessé de sourire. Alors sa figure offrait un mélange singulier de sensibilité et de

(57) rudesse. Une pensée triste semblait errer sur les larges contour$ de son front; son œil bleu, et à demi couvert par le froncement du sourcil, se fixait quelquefois avec une expression farouche. Si dans ce moment on venait à lui adresser la parole , son teint pâle s’animait d’une rougeur passagère; il était ému comme au sortir d’une profonde méditation; sa voix avait un son äpre et sépulcral. Mais par degrés il la ramenait à un accent plus doux; et lorsque , entièrement occupé de la conversation, il avait rendu à ses traits le calme et la douceur, on s’étonnait de l’extrême jeunesse d’un homme qui était déjà vieux de science et de gloire.

En peu de temps il prit un goût

(58) très décidé pour la société de la famille maure, et lui consacra tous les momens qu'il put dérober à ses travaux. La certitude de plaire et d’être admiré n’était pas le seul motif qui l'amenât dans la maison de Taher- Al. I} y trouvait une vertu si pure, un si heureux accord entre les sentimens et les devoirs, qu’il était un peu réconcilié avec lui-même, en pensant qu’il avait mérité l’amitié de la famille qui lui offrait ce touchant spectacle. De leur côté les Maures s’estimaient heureux d’avoir rencontré les qualités les plus aimables chezun hommeauquelilsétaient déjà liés par les nœuds de la reconnaissance. Un pareil exemple trouverait bien peu d’imitateurs. Trop souvent, hélas! notre amour-pro-

(59 ) pre est humilié par un bienfait, et nous nous plaisons à déprécier celui qui nous l’a rendu, pour affranchir notre cœur du poids d’un sentiment que les ames grandes et vertueuses regardent à juste titre comme le plus noble et le plus élevé.

De tous les délassemens que le chevalier procurait à ses amis, la chasse était celui qui aurait plu davantage au caractère ardent de Kellamar; mais il sacrifia ses goûts à ceux de son pére et de sa sœur, qui étaient passionnés pour Pétude de la nature. Irner les menait souvent aux lieux, qui méritaient de fixer leur aitention par quelque phénomène singulier, par une situation pittoresque, ou par le nombre et la beauté des plantes qu’ils nourrissent.

Dans les environs de Montpellier, le terrain offre une telle variété d’accidens , que le même jour le voyageur étonné peut admirer laspect sauvage des rochers du milieu desquels une source abondante tombe avec fracas, suivre à travers une plaine fertile la rivière formée par les eaux de la cascade, et se reposer enfin dans la cabane hospitalière que Je pêcheur a bâtie près de l'endroit où ses eaux verdoyantes se mêlent aux ondes bleues de la Méditerranée. Îls visitèérent successivement la grotte de Mireval , la fontaine de la Madelaine, qui, pareille au lac d’Averne, donnerait la mort aux oiseaux qui oseraient traverser les vapeurs pestilentielles qu’elle exhale continuellement; cette autre source plus

(4är) extraordinaire qui verse une eau brûlante au milieu de laquelle vivent des plantes et des animaux; les roches volcaniques de Montferrier ; la délicieuse vallée de Fonfrède, et le château d’Orthus élevé sur la cime d’une montagne ou les oiseaux de proie craindraient de bâtir leurs nids,

Mais la plage de Maguelonne était le lieu qu’ils préféraient à tous les autres, et celui vers lequel ils revenaïent le plus fréquemment. Ils s’em-

-barquaient de grand matin sur le lac; et pendant que l’onde bouillon-

nait autour de la nacelle, leurs ames

se livraient à une douce méditation.

Bientôt des sons vagues. et prolongés venaient frapper leurs oreilles :

c'était le bruit sourd de la mer auquel se mêlait le chant religieux des

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