‹ IrnerChapitre 5 sur 47 · RER EE · texte numérisé non relu

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(42) moines de Maguelonne et la musique de l’orgue de leur église, L'air était calme; sur le fond grisâtre de quelques nuages flottans, ils distinguaient le héron solitaire qui poursuivait lentement sa course en balançant ses ailes immenses, tandis que des volées de mouettes, réveillées par le passage du bateau, s’éloignaient en poussant des cris aigus et mille fois répétés.

Après s'être arrêtés dans l'ile pour prendre un repas frugal, ils traversaient à pied une langue de terre qui la réunit à la plage : c’est là que leurs yeux pouvaient enfin jouir en liberté d’un spectacle auquel personne ne peut être insensible. L’homme doué d’un caractère impétueux aime à voir un élément terrible qui

(4) aronde et menace encore quand il est en repos. La femmetimide trouve des charmes dans tout ce qui lui fait sentir plus vivement le besoin de la protection, en lui donnant la conscience de sa faiblesse. Enfin, à quelque sexe qu’elle appartienne , lame capable d’éprouver le délire de l’enthousiasme s’élève à l’idée d’un être suprême, et trouve son image dans tout ce qui paraît infini, immuable et éternel comme lui. Si l'ame d’Irner sentait quelquefois cet élan religieux et sublime, la vue d’un vaisseau sur lequel ses yeux sarrétaient au même instant l'avaient bientôtréprimé, en y substituant une stérile admiration pour la puissance de l’homme. Sans doute que le chevalier oubliait que la mer engloutit

(44 ) souvent ces machines dont les hommes sont si: orgueilleux ; ou plutôt il n'avait jamais vu les vagues, soulevées par la tempête, rejeter sur le sable le cadavre livide dunautonnier, et les débris du navire sur lequel il osa braver leur courroux.

Sur cette plage aride etsablonneuse on rencontre , de distance en distance, quelques espaces couverts d’une fraiche verdure et émaillés de fleurs dont la plupart sont particulières a ces lieux, et remarquables par leur élégance. C'est presque toujours à côté des plus hautes dunes que se forment ces oasis. S’ils étaient plus grands et situés dans un désert plus vaste, ils seraient entierement semblables à ceux de l’Afrique. À l'heure de la plus

(45) grande chaleur, le voyageur peut y trouver de l’ombre, et puiser de l’eau douce dans de petites citernes que le pêcheur y a creuséés. On croirait d’abord que l’eau de la mer a perdu son amertume en filtrant à travers les sables : mais la citerne ne contient que l’eau pluviale; son fond. argileux est toujours supérieur au niveau de la mer; l’eau y deviendrait salée si on la creusait plus profondément.

Les Maures étaient charmés de l'adresse avec laquelle Irner savait varier sa conversation. S'il avait un moment occupé leur esprit par la démonstration de quelqu’une des lois qui régissent la nature, il parlait bientôt de quelque sujet auquel l'imagination pouvait prendre plus

(46) de part. Quelquefois , aprés avoir contemplé la mer , il rompait le silence pour leur faire remarquer plusieurs lieux auxquels se rattachent des souvenirs de l'antiquité.

€ Voyez-vous, leur disait-il, auprés « du rocher de Brescou, cette ville « dont les murs se confondent par € leur couleur noirâtre avec la mon- Ctagne volcanique sur laquelle elle «est bâtie : c’est là que les Phocééns, € qui avaient fondé Marseille, vin- &rent établir une colonie long- Ctemps avant que les Romains eus- «sent entrepris la conquête des Gau- « les. Plus loin ; au bas de ce pro- « montoire qui blanchit à l'horizon .

‘se trouve le seul port que les Ro- € mains eussent établi dans nos para- «ges. Pouvez-vous distinguer, au-

(47 ) « dela d’Aiguemortes, cette plaine « formée par les alluvions duRhône, «et qui s'appelle Camargue, du « nom du général qui vint y établir « son camp ? C’est de la que, par de « prudentes manœuvres, Marius ar- « rêta l'invasion des Cimbres, et que, « s’élançant à l’improviste , il vengea « par une victoire sanglante tous «les affronts dont les Barbares | «avaient couvert les armes de sa « patrie. Les tours qui s'élèvent sur «ces montagnes, et que vous avez « dù apercevoir en mer d’une trés « grande distance, furent construites « pour servir de phare pendant la « nuit. La plus élevée de toutes nous « est cachée par cette colline que sa « couleur azurée confond avec les « nuages. Ce fut sur celle-là qu’on

( 48 ) « brûlale corps de Plautine. Les flamn- « mes d’un bûcher annoncérent au « loinle commencement dela pompe « funèbre que Îa vanité d’Adrien € fit célébrer pour l’impératrice à € qui 1l était redevable du trône.

€ Avant sa mort il lui avait déjà voué € plusieurs monumens. Les arênes, &la maison carrée que vous avez vue à Nimes, attestent encore la « fastueuse reconnaissance du suc- € cesseur de Trajan, »

Cesdistractionsagréables secondèrent puissamment l'influence du climat de l’Occitanie: chaque jour Mirza rémarquait avec attendrissement une amélioration sensible dans la santé de son père. Un événement imprévu

Suspendit la guérison de Taher-Al; 5

ER augmentant des souffrances qui

( 49 ) ie s'étaient pas encore complétement dissipées. Plusieurs princes chrétiens s'étaient ligués pour faire la guerre à Ben-Aben-Seif-Allah ; le roi de Majorque, dont les états avaient été plus exposés que tous les autres aux incursions des Maures, crut trouver une occasion favorable pour se venger, et il se réunit à la ligue. Comme la seigneurie de Montpellier relevait de sa couronne, et qu'il avait appris que le frère du calife était dans cette ville avec ses enfans, il ordonna à Trincavel de les retenir prisonniers, afin que Ben- Aben accédät plus tôt aux conditions qu'on prétendait lui imposer. Irner sentait que l’éloquence de l'amitié était seule capable d’adoucir le coup qu'une pareille nouvelle devait por-

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