‹ IrnerChapitre 6 sur 47 · L. di · texte numérisé non relu

L. di

(0) ter dans l’ame de Taher-Ali : il s’était rendu chez lui, et se préparait à la lui annoncer avec tous les ménagemens possibles, lorsque le vicomte Migès, envoyé par Trincavel, vint remettre au prince maure la déclaration du roi de Majorque. Le seigneur de Montpellier y avait ajouté le détail des mesures qu'il avait prises pour assurer l’exécution des ordres de son souverain.

Quoique Taher fût déclaré prisonnier , on l’assurait qu'il serait traité avec tous les égards dus à son rang, et qu'il pourrait, comme il avait fait jusqu'alors, parcourir tous les environs de la ville, excepté toutefois le port de Frontignan, Vile et les plages de Maguelonne.

Tandis qu'il parcourait le fatal

(51) écrit, Migès, qui venait d’apercevoir Îrner, s’étonnait qu’un chevalier de Rhodes prit tant d'intérêt aux malheurs d’un Infidèle. Pour lui, bien loin de sentir la moindre pitié, il était persuadé que, parmi les ennemis du vrai Dieu, les plus puissans sont toujours les plus coupables; et il ne pouvait comprendre que Trincavel eût voulu adoucir les rigueurs de la captivité en faveur de l'élévation du rang de son prisonnier. Mais quand ses yeux se furent arrêtés sur Mirza, il demeura un moment interdit et presque confus de ce qu’il venait de penser. Tel est l'empire dela beauté : l'admiration qu’elle nous inspire est une seconde religion quiadoucit l'intolérance etla férocité du fanatisme... Taher a cessé

de hire, et rend lécrit à Migès, en disant qu’il obéira; puis se tournant vers ses enfans, qui attachaient sur lui des regards inquiets, il prononce ces paroles, par lesquelles le musulman exprime sa soumission à la volonté du destin : Ællah kerim, Dieu est juste. Ils en ont compris la signification : mais elles produisent sur chacun d’eux une impression différente. Kellamar semble avoir recueilli toutes ses forces pour résister à son malheur; il répète d’une voix ferme les paroles que son père à proférées. Le cœur d’une femme est incapable d’un pareil effort; ce n’est pas du moins au moment où il est frappé qu'il peut se résigner.

Rempli du sentiment de son inno-

cence, pourrät-1l proclamer la jus-

(55) tice du sort qui le punit? Mirza laisse éclater son désespoir ; ses veux brillans et remplis de larmes sont sem blables à un ciel d’où partent tout à la fois la pluie et les éclairs. Migés, qui l’observe, est de plus en plus ému : il s'aperçoit que, malgré sa douleur, elle semble remercier la pitié d’Irner par des regards pleins de tendresse. Tout-a-coup les yeux de Mirza se fixent sur lui-même comme pour l’accuser de son malheur: le vicomte se trouve coupable, et ne peut commander à son trouble. Il reconnaît avec effroi quel est le sentiment qui commence à le subjuguer ; il tressaille, lance à Irner un regard où se peignent én même temps la colère et la jalousie, et sort sans lever les yeux sur la jeune

(54) Maure , de peur de devenir infidèle à sa religion en la regardant une fois de plus. |

Quand Irner ne fut plus géné par la présence de Migès, il essaya de donner quelques consolations à Taher-Ali et à ses enfans ; ensuite il les engagea à descendre dans la forét pour la promenade qu'ils avaient coutume d’y faire tous les matins.

Quelchangement étrange! Ces lieux, au milieu desquels ils avaient si long-temps oublié leur patrie, ne leur rappellent maintenant que le souvenir de l'Espagne, et l’impossibilité d'y retourner; ces arbres, cette campagne qu'hier encore ils aimaient tant, ont soudain perdu tous leurs charmes. Cependant ils sentent qu'il leur eût été encore

ef -,

agréable de se promener quelquefois au bord de la mer. Un promontoire qu’ils avaient souvent aperçu de la plage de Maguelonne, et dont ils n'avaient jusqu'alors remarqué que leffet pittoresque, appartient au terrain de l'Espagne : lexil est moins pénible quand on peut voir sa terre natale. Mais tous les lieux d’où ils auraient joui de la vue du cap de Creutz, ils ne pouvaient plus y revenir; et peut-être, hélas! ils ne les aimaient encore que parce qu'il leur était défendu de les visiter!

En rendant compte de sa mission, le vicomte Migès ne manqua pas de faire part à Trincavel de tout ce qu'il avait observé dans la maison du prince maure; il lui témoigna surtout combien il avait été surpris

(56) des liaisons intimes ŒuI paraissaient exister entre Irner et cette famille

d'Infidèles. Il donna même à entendre

que l'amour en était le secret motif,

et finit en disant Que, si pendant la Paix on avait été obligé de tolérer le scandale donné par le chevalier, il était maintenant du devoir de son frére de le faire cesser au plus tôt, En parlant ainsi » le vicomte croyait par son zèle pour 1gion; mais il était maîtrisé à SOn Iinsçu par d’autres

moins nobles, et qu'il eût r

n'être poussé que la rel passions ougi de s'avouer à lui-même. Il ne pouvait envier le bonheur qu'Îrner avait irOuvé sans doute dans la société de Mirza; ses scrupules religieux lui avaient permis de résister à l’im- Pression qu'avait produite en lui la

(57) beauté de cette femme, et cependant la jalousie avait pénétré dans un cœur qui avait repoussé les traits de l'amour. Sans desirer que Mirza lui appartint, il prenait plaisir a penser que bientôt Irner en serait privé. Depuis que le chevalier s’était acquis une brillante réputation, Migés avait senti plusieurs fois ce besoin de lui nuire.

Trincavel, qui, malgré les liens du sang, était aussi jaloux d’Irner que tous les autres seigneurs, fut satisfait de trouver l’occasion de faire sentir son autorité à ce frère dont la gloire Pimportunait. Il lui représenta que ses relations avec la famille maure pouvant devenir suspectes au roi, il était indispensable de les cesser entièrement. Le cheva-

(58) lier reconnut sans peine les motifs qui avaient provoqué ces ordres, et répondit qu’il sy soumettrait.

Cependant il n'avait jamais senti avec plus d’amertume le déplaisir de sacrifier son goût à l'opinion publique. Quoiqu'il se erût obligé d’y satisfaire en lui Ôôtant pour le moment tous les prétextes d'accusation, il se promit de redoubler de prudence, pour qu’à l’avenir la jalousie ne pût plus scruter les actions de sa vie privée.

Malgré le courage que le fatalisme donne pour supporter l’adversité, Taher-Ali perdit presque subitement les forces qu’il avait acquises à Montpellier. Bientôt l’état de Sa santé fut plus alarmant que Jjamais : la langueur à laquelle il était

(59 ) en proie à Grenade avait recommencé avec un caractère plus sombre. Dévoré par une fièvre lente, il était obligé de garder le lit. La société d'Irner paraissait adoucir un peu ses douleurs, et chaque matin il attendait avec impatience l'heure à laquelle le chevalier avait coutume de venir. Mais plusieurs jours se sont écoulés depuis qu’on ne l’a vu reparaître. Arrive enfin un Arabe envoyé par lui pour expliquer les motifs de son absence.

Il est trop tard : le prince a cru œu'Irner lPavait abandonné dans son malheur. Il a été si pénible pour lui de croire coupable d’une pareille lächeté un homme quil avait jugé supérieur au caractère chrétien, que cette pensée a suffi

pour hâter la catastrophe de sa maladie. Taher a cessé de vivre, et ses enfans sont trop accablés par la douleur pour que la justification dlrner puisse dissiper les préventions défavorables que sa conduite a fait nattre dans leur esprit.

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