CHAPITRE IIT
Dans marage, j'ai grincédes dents pendant que la nuit étendait ses ombres sur la terre; et depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil, je n'ai cessé de me maudire.
119 To) Te ere Dre | 9
| soleil est à ia fin de sa course.
Son disque s'enfonce peu à peu derriére les collines azurées de Merviel ; ses derniers rayons dorent la croix placée au sommet de la flèche gothique du clocher, et semblent
(62) voltiger sur les plus hautes cimes des arbres de la forêt. L'homme quivient D de dire adieu au soleil couchant ne | peut se défendre d’un sentiment de tristesse : il croit que la nature va périr, Déjà le crépuscule à répandu sur tous les objets les funèbres couleurs de l’agonie, et la nuit, image de la mort, les confondra bientôt dans le chaos de ses ténèbres. Mais l’expérience doit rendre ce sentiment passager; l’ame de Kellamar nourrit une mélancolie plus durable.
Érrant dans le bois qui est voisin de sa demeure, il s’est aperçu que Sa sœur n'est plus auprès de lui.
Ce serait en vain qu’il voudrait la chercher des yeux; le vent de la mer, qui porte sur son front une Sensationinaccoutumée de fraîcheur,
(65) l’avertit que lombre a couvert tout ce qui l'entoure. Il appelle à haute voix; le nom de Mirza fatigue les échos. « Où es-tu donc , Ô ma.sœur ?
entends les paroles de Kellamar !»
Son émotion lempèche d’en dire davantage. Il marche précipitamment; des sons lointains frappent ses oreilles ; il croit reconnaître les cris plaintifs de sa sœur; il s'arrête.
Cruelle illusion ! c’est le vent qui soupire dans le feuillage touffu des pins et des mélèses. Le silence est rétabli; Mirza ne revient point. Elle n'a pas répondu à la voix de son frère; le cœur de Kellamar ne peut plus modérer les transports de la crainte. Üne fois encore il} essaie d'appeler Mirza; l'oiseau de la nuit lui répond par un accent lugubre et
(64) solennel. Effrayé par ce présage sinistre, le prince maure, que l’infortune commence à rendre supersüitieux, ne doute plus que sa sœur ne lui soit à jamaisravie. Il chancelle, et va tomber sans connaissance sur celte terre qui renferme déjà la dépouille mortelle de l’auteur de ses jours : une impression nouvelle lui rend soudain le courage et l'espoir.
Ses sens ne le trompent plus : il disungue des cris prolongés, s’avance vers le lieu d’où ils partent, et arrive au tombeau de son père. Narbel, le chien de Jaher-Ali, faisait retenür l’air de hurlemens douloureux; il a reconnu le fils de son maître , et lui prodigue les plus vives caresses, pendant-que, trompé dans Son attente, Kellamar demeure im-
(65) mobile devant le marbre funéraire.
Cependant laccent convulsif des aboiemens du chien, l’obstination avec Jaquelle il mord le bas de son manteau, l’arrachent par degrés au recueillement de la douleur. Les branches d’un mélèse agité par le vent laissent arriver quelquesrayons de la lune, sur la pierre du tombeau. Le prince y aperçoit des fleurs: sans doute qu’elles ont été répandues par la, piété filiale. Sur cette terre d’exil, Taher-Ali n’avait d’autres amis que ses enfans; eux seuls connaissent la langue qui a fourni l’inscripuion gravée -sur sa tombe. Il se souvient alors que sa Sœur venait-y pleurer chaque jour, et qu’elle y portait les fleurs
que son pére aimait pendant sa E. Je
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vie. 1l se reproche de s'être éloigné de Mirza pendant qu’elle cherchaït le narcisse ét l’anémone des bois. « Oui, se dit-il avec amertu- «me, si elle ‘est égarée, si quel- «que homme épris de ses char- «mes a conçu la coupable pen- « sée de me la ravir, je n’en dois « accuser que. moi seul... Mais «pourtant elle ne peut être bien « loin : quelques instans se sont à « peine écoulés depuis qu’elle est « venue jeter 1ci les fleurs que ses «mains avaient Cueillies..... Où « donc est ma sœur? » En achevant ces paroles, il remarque les mouvémens de son chien; et, frappé d'une idée singulière, il se persuade que l’animal l’a compris. Il ne résiste plus aux efforts que le
( 67 ) fidèle ami de son père faisait pour l’éloigner du tombeau. Narbel court devant lui, s'arrête quelquefois, se retourne comme pour lassurer qu'il ne prend pas une peine inutile , et se remet à courir en voyant qu’on le suit de près.
Aprés avoir traversé la forêt, Kellamar et son conducteur arrivent à un château défendu par de hautes murailles et entouré d’un fossé rempli d’eau. Aucune lumière ne brille à travers les vitreaux gothiques du donjon, aucune sentinelle ne paraît sur : les terrasses. Le fils de Taher aurait pu croire le château inhabité, «si les aboiemens de Narbel ne lui avaient fait tourner les yeux vers les ais mouvantes d’un pont qu’on
( 68 ) achevait de lever. L'animal et son maître semblent guidés par la même pensée : tous deux mesurent la largeur du fossé qui les sépare de la porte; et pendant que Kellamar appelle alternativement le chàtelain et Mirza, Narbel pousse des hurlemens semblables à ceux qu'il avait fait entendre dans ka forêt. Tout-a-coup il s’élance, et fait jailbr autour de lui leau qui réfléchissait paisiblement l’image de la lune. Kellamar s’élance après ni ; quel est son projet ? il ignore.
Par ou espère-t-il pénétrer dans le chateau ? toutes les issues sont fermées. N'importe : le chien a déjà donné tant de preuves d’intellisence, qu'il ne balance pas à le suivre ; il nage à côté de lui.
, (69 ) Les mouvemens qu'ils font ensemble pour se soutenir à la surface de leau soulèvent mille vagues qui, lançant de tous côtés les rayons lumineux qu’elles reçoivent sous des angles variés, donnent bientôt aux fossés du château l’apparence de ces lacs sur lesquels voltigent des flammes pâles et légères que le voyageur effrayé prend pour les ames des malheureux dont le corps fut privé de sépulture.
Ils avaient fait le tour des murailles sans pouvoir trouver un lieu qui favorisât leurs desseins. Le seuil de la porte à laquelle tenait le pont-levis était élevé de plusieurs pieds au-dessus de l’eau des fossés. Cependant Narbel s'était arrêté devant un aqueduc creusé dans la
(70) partie la plus basse du rempart ; Kellamar s’en approcha pour l’examiner. Entre les barreaux qui en fermaient l'ouverture, il régnait un intervalle assez grand pour laisser passer le corps de l'animal; il le souleva d’une main, pendant qu'il se servait de l’autre pour nager.
Le chien pénétra dans laqueduc et disparut , après avoir secoué l’eau qui découlait de ses longs poils.
Pendant quelque temps Kellamar distingua les aboiemens qui résonnaient dans les sinuosités de la voûte étroite. Leur. son s’affaiblissait peu à peu; tout-à-coup ils redevinrent plus forts, et furent mêlés de gémissemens et de cris répétés. Quand ils eurent cessé tout-à-fait, Kellamar se crut privé
(7) du seul ami qui lui restät au monde.
Qu’espérait-il donc en faisant pénétrer Narbel dans lintérieur du château ; en cherchant à sy introduire lui-même? Quel spectacle pourrait réveiller la sensibilité dans les cœurs qui n’ont pas été attendris par les larmes et par les prières de Mirza ? Et quand même il aurait pu arriver tout armé au milieu de ses ravisseurs, les hommes capables des froideurs du crime ne sont-ils pas toujours prêts à repousser la violence? Ces réflexions tardives abattirent les forces qui restaient à Kellamar aprés une heure d’un exercice violent. Les fossés étaient profonds, les murs escarpés et inabordables ; malgré son habileté à nager, il ne pouvait éviter de périr bientôt dans
(72) cette onde, sur laquelle ilne sesow.
tenait déja qu'avec peine. Il ne craignait pas la mort, puisqu'elle seule pouvait finir ses malheurs; néanmoins il continuait à nager: De tous les sentimens que la nature nous a donnés, le plus fort est celui qui nous attache à la vie; un instinct secret nous fait prendre soin: de notre propre conservation au moment même où: nous croyons. accueillir les conseils du désespoir.
La lune brillait encore dans le ciel. Fidèle à la religion de ses peres, Kellamar voulut saluer de ses derniers regards l’astre que Makomet a choisi pour le signe de l'ismaëlisme. Il fit un effort pour relever la tête : quelle fut sa surprise. en s’'apercevant qu’on. avait baissé le
(98 ) pont-levis! L’extrémité d’une échelle plongeait à ses côtés ; il la saisit, retrouva des forces pour monter, rapidement , et arriva dans la cour du château. Quand il se vit rendu à la vie, sa première pensée fut pour sa sœur; il regardait autour de lui pour chercher quelqu'un qui püt satisfaire son inquiète curiosité. La cour était déserte ; mais, au fond d’une galerie obscure, une lampe répandait une faible lueur. Il savançca de ce côté. Une porte massive s’ouvrit ; il entra précipitamment. Un page d’une figure douce l’invita à se reposer... Kellamar l’accablait de questions : € Où est ma sœur? Où est « mon chien ? — Hélas! répondit le « Jeune homme, je l’ignore ; mais
(74) « restez dans ce château , vous y se- « rez en sûreté. Les guerres de reli- «gion ont recommencé à désoler «nos pays; vos habits et votre « croyance vous exposeraient à de « grands périls. Cet appartement «sera le vôtre; dans la chambre « voisine vous trouverez un lit et des « vêtemens. Chaque jour cette table « sera servie à vos ordres. » Il sortit après avoir prononcé ces: paroles.
Le prince maure n'avait pas eu le temps de réitérer ses questions ; mais il était de plus en plus étonné de tous les événemens extraordinaires de cette nuit. Brûülant d'interroger encorele page; il voulut courir aprés lui pour le rappeler; ce fut vainement, car la porte était fermée en dehors par des verroux. « Voilà donc, se
(7) « dit-il en se laissant tomber triste- « ment dans un fauteuil, voilà lhos- « pitalité qu'on me donne! Pour « me soustraire à des dangers ima- « ginaires, on m’arrache le plus pré- « cieux des biens qui me restaient :
« ce dernier coup confirme tous « mes soupçons. Le traître qui m'a « attiré dans ces lieux est le ravis- « seur de Mirza ; et, pour s'assurer « la tranquille possession de sa vic- « time, il ôte la liberté à un homme « dont le bras pouvait venger l’hon- « neur d’une sœur outragée.
Le fils de Taher-Ali ne se trompait pas : Mirza était enfermée dans le château; mais l’appartement qu'on lui avait donné était bien éloigné du sien. Depuis quelques jours, au moment où elle
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allait s’agenouiller sur le tombeau de son père, Mirza avait remarqué deux hommes qui paraissaient lépier attentivement. Elle n’en avait point fait part à Kellamar, de peur qu'il ne voulüt plus lui permettre de retourner dans la forêt. Le desir de continuer un pieux devoir lui paraissait une excuse suffisante pour motiver une dissimulation dont elle ne prévoyait pas toutes les conséquences. Înterrompue dans sa prière par larvivée des deux inconnus qui d’une voix étouffée lui commandaient de les suivre, elle n'avait opposé aucune résistance, et s'était bientôt évanouie entre les bras qui la soutenaient. Une grande partie de la nuit se passa avant qu’elle ettt
(778) repris l'entier usage de ses sens:
en. revenant à elle- même, elle trouva dans son ame un calme qu’elle en aurait cru banni pour toujours. Elle n'avait pas oublié ses malheurs; elle pensait encore à ce frère dont on l'avait séparée ; mais sa douleur était douce, et trouvait un soulagement efficace dans les larmes qui coulaient abondamment de ses yeux encore voilés de leurs longues paupieres.
Eile croyait entendre une musique délicieuse. La mesure en était lente et le ton mélancolique; les sons qui frappaient ses oreilles étaient seimblables à ceux qu’elle avait écoutés souvent pendant que ‘“Yaher-Ali faisait redire les accords de sa cithare aux échos du Guadalquivir.
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{ 78 ) Que Mirza n'ait pas été trompée par ses sens, ou que cette mélodie ne soit que l'illusion passagère d’un songe envoyé par le ciel compàtuissant à son infortune, elle goûte à son réveil le calme qu'éprouva Saül lorsque le fils de Jessé lui fit entendre pour la première fois les célestes accens de sa harpe.
La jeune Maure a ouvert la fenêtre de sa chambre, et promène un moment ses regards sur un tableau éclairé par les lueurs douteuses de l’aube matinale. Le ciel est serein ; une belle teinte de pourpre indique à l’horizon la place où le soleil se levera bientôt. Les.
reflets dorés qui s'amtent sur le sommet des vagues de la Méditerranée font paraître l’azur: de la