‹ IrnerChapitre 9 sur 47 · SCHILLER · texte numérisé non relu

SCHILLER

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Fr brusque disparition des enfans de Taher-Ali donna lieu à mille conjectures diverses. L’opinion la plus accréditée fut qu'ils se seraient embarqués dans quel-

(85) qu’un des ports du voisinage pour retourner dans leur patrie. Mais comment auraient - ils pu accomplir une pareille entreprise, si un . homme puissant ne leur en avait facilité les moyens? Parmi tous les seigneurs du pays, un seul avait fréquenté assiduement la maison du prince maure, et avait continue de lui témoigner de l'intérêt après que la guerre avait éclaté; s’il était vrai que quelqu'un eüt favorisé l’évasion de ses enfans, c'était celui - là seul qu’il était raisonnable de soupconner. Ainsi le croyait le peuple, :

et cette persuasion augmentait l’estime et l'attachement qu'il avait pour Irner. Malgré la barbarie du moyen âge, le peuple avait conservé cette justesse de sens et cet ins-

( 86°) unct avec lequel il juge toujours les actions qu'il est à portée de connaître. Egalement éloigné de la fierté méprisante de la populace des républiques anciennes » etde ce sentiment d’invention moderne qu'on appelle esprit national ; ne Pouvant se venger de l'oppression des nobles que par la censure de leurs actions, il avait regardé comme une violation du droit des gens la mesure par laquelle on avait retenu en otage la famille de Taber-Ali ; et maintenant il était d’autant plus content de pouvoir faire honneur À Îrner de la réparation de cette injusüce , que le chevalier avait quelquefois soutenu les droits des vassaux contre les usurpations de la noblesse.

Sans partager la bienveillance du

peuple, la plupartdes seigneurs partageaient ses soupçons , et auraient même été disposés à en faire l’objet d’une accusation régulière ; mais, dans l'impossibilité de pouvoir fournir des preuves, ils évitèrent un éclat qui pouvait offrix à [rner de nouvelles occasions d’humilier leur orgueil. Si par fois ils se communiquaient leurs sombres conjectures, ils n’osaient le faire que tout bas et en l'absence du chevalier; car autant le desir de s’élever à une réputation qu’on admire doit inspirer de hardiesse et de courage, autant la certitude de ne pouvoir latteindre nous rend faibles, défians et craintifs. Malgré l’apparente douceur d'Irner , ils redoutaient ses ressenti-

( 88) mens bien plus qu’ils n’avaient jalousé sa gloire.

Tout le monde avait été frappé du brusque changement qui sétait opéré dans sa conduite depuis le moment de la disparition des Maures, ou pour mieux dire depuis le jour qu’il lui fut défendu de revenir chez eux. Il était devenu plus rêveur et plus taciturne qu’auparavant. Quoiqu'il n’eüt pas interrompu les leçons qu’il faisait à l’école de physique, il n’y portait plus le zele et l’ardeur qu’il avait montrée en les commencant. Il recherchait la solitude , et ne paraissait que rarement dans les cercles dont il avait jusqu'alors fait les délices , par tous les avantages de

( 89 ) son esprit et de son éducation.

On eùt dit que, poursuivi par une réflexion importune sur la vanité à laquelle il avait si long-temps sacrifié, 1l s'était dégoüté subitement et des applaudissemens de lPamphithéâtre et de ladmiration de la société. Aussi quelques personnes pensaient que ; bien loin d’avoir contribué à la fuite des Maures, il était au contraire profondément afiligé de leur absence, et que Migès ne s'était pas trompé en assurant à Trincavel que son frère était amoureux de Mirza. De ce nombre était l’épouse d’un amiral préposé dans l’île de Majorque au commandement de vaisseaux du roi. Issue d’une grande famiile du

comtat Venaissin, la comtesse Mane AK

(go ) thilde habitait Montpellier depuis son mariage. À la beauté des formes et à la taille majestueuse de Junon, elle réunissait le caractère altier que les anciens donnerent à la reine des dieux. À peine fixée dans la patrie de son époux, elle recut les hommages de tous les seigneurs les plus distingués par leur naissance et par leurs qualités personnelles. Montpellier abondait en femmes d’une beauté remarquable ; le triomphe éclatant par lequel elle avait signalé son arrivée parmi elles ne tarda pas à porter sa vanité à un degré excessif, aux dépens de cette précieuse qualité qui relève si bien tous les avantages de la femme, et qui est si nécessaire pour régler sa conduite. Ce n’est pas qu’elle eût en-

(91) tièrement perdu la sensibilité : elle en conservait peut-être bien plus qu’elle n’eût osé le croire. Mais l’amour-propre étant devenu le guide de ses actions, il lui était facile de tenir ses autres sentimens dans Île repos, afin de pouvoir se livrer à tous les plaisirs que la galanterie du moyen àge et l’empressement de ses admirateurs rassemblaient sans cesse autour d’elle. Ennemie de jouissances simples et obscures qui n’auraient point excité l’envie de ses rivales; craignant des émotions qui auraient humilié sa fierté en lui révélant sa faiblesse, elle occupait tous ses momens par des travaux fastueux, et se dérobait à son propre cœur par l’inconstance et la légereté. Dans sa conduite . un mélange

Le

continuel d’inconséquence et de froid calcul ; dans sa physionomie le contraste singulier de ses yeux bleus avec l’ébène de sa chevelure, annonçaient à l’observateur les perpétuelles contradictions de son caractère.

Îrner suivit le torrent, et fut disungué par Mathilde , moins à cause de sa beauté et de la brillante réputation dont il jouissait, que par la froideur et l'indifférence avec laquelle il sembla voir des appas qui avaient rendu tant d'hommes passion nément amoureux. La comtesse, qui, pour captiver le cœur du chevalier; avait employé toutes les ressources de son esprit et toutes les agaceries de son sexe, reconnut, avec autant de surprise que de dépit, qu’'irner

(95 ) avait su répondre à ses avances sans cesser d’être libre. Pouvait-elle lui en faire un reproche? De quel droit osait-elle prétendre à un sentiment qu’elle-mème n’aurait point partagé?

Ah! sans doute cette divinité füt restée volage et cruelle si elle avait pu subjuguer le mortel qu’elle avait remarquéd ans la foule de ses adora-teurs; mais, semblable à l’enchanteresse de Damas, elle était devenue victime de ses propres artifices ; et maintenant qu’elle croyait qu’Irner avait éprouvé pour une autre ce qu’elle-même n'avait pu lui inspirer, elle sentait peser sur son cœur les chaînes dont elle espérait le charger.

Mathilde aime pour la première fois.

Soumis au sentiment qui domine tous les autres, son amour n’est

( 94 ) peut-être que le cri de la vanité blessée.

Cependant ne peut-elle pas se tromper sur les motfs de la conduite d’Irner ? Comment éclaircir ses doutes sur un fait qu’elle est si intéressée à connaître ? Le chevalier ne parait que bien rarement dans les sociétés qu’elle fréquente, et depuis long-temps il ne s’est plus présenté dans sa maison, où elle aurait pu l'observer avec plus d'assurance et de facilité. Enfin la comtesse a cru trouver un moyen décisif. L’anniversaire de sa naissance approche; ce jour doit être solennisé par une fête brillante :

Irner y sera invité comme les autres seigneurs. Le refus de se rendre à l'invitation mettra fin à toute

(9) incertitude; sil sy rend , on saura bien le forcer à s'expliquer ou à se trahir. Mais en supposant qu’il eût intérêt à cacher un secret, ne devait-il pas deviner d’abord ses intentions, et n'était-il pas assez sûr de lui-même pour venir dissiper tous les soupçons par sa présence , ou du moins pour mettre en défaut la pénétration de Mathilde ?

Le mois des roses est passé; le feuillage n’a plus cette couleur tendre et légère qui, dans les premiers jours du printemps , le rendait si agréable à la vue; le rossignol a fini de chanter ses amours. La chaleur dépouille peu à peu la campagne des fleurs qui décoraient ses champs comme ses prairies:

celles qu’on y trouve encore lan-

( 96 ) guissent , se fanent , et seront flétries avant quelques Jours. Mais que ne peut l’art quand une main habile l’emploie à lembellissement de la nature ? Quels sont les obstacles qui ne peuvent être surmontés par les desirs ou par les caprices d’une belle ?

Autour d’un bassin de marbre où jaillit sans cesse une eau vive et pure, le sycomore et lParbre de l'Inde, entrelaçant leurs branchesmajestueuses, forment une barrière impénétrable aux rayons de l’astre du jour. A leurs-pieds s'étend le tapis d’un gazon toujours frais, et près de là un parterre étale tous les trésors du mois de mai. Oh!

combien la nature est féconde ! Que ses ressources sont variées pour

(97 ) multiplier nos jouissances ! Quel luxe de couleurs! quelle élégance de formes! Il semble que l’Orient ait fourni le tribut de toutes les fleurs qu’il possède, pour contribuer à l’embellissement du jardin de Mathilde. Là sont réunies la brillante renoncule et la fleur de la Palestine, l'iris de Suze et l’œillet de Cachemire; lPancolie y balance avec grace ses corolles d'azur. L’œil peut admirer tous les rosiers de l’Europe et de l'Asie; tous sont rassemblés ici, depuis le modeste églantier jusqu’à la fastueuse rose de Syrie, et depuis. la rose mousseuse jusqu’au gantesque rosier du Bengale.

Quels sont ces vases qui, de distance en distance, arrêtent mes regards étonnés ? Ils différent autant L. 5

oi-

( 98 ) par leurs formes que par la matiere qui les compose. Chacun semble avoir été créé par un caprice particulier. Ma surprise augmente «1 1e fais attention aux. plantes qu'ils conbennent. Ici c’est un arbuste qu'on a fait venir a grands frais des régions lointaines ; là c’est une fleur chétive, et que lon trouve abondamment dans la campagne de Montpellier. La flambe stérile est placée auprès d’un oranger chargé de flevrs et de fruits; la sensitive est à côté du réséda, et le souci déploie ses disques jaunissans entre une timide violette et une rose en bouton.

O vous qui brülez en secret pour une beauté trop fière! vous qui cherchez à faire connaître des sentimens

( 99 ) que votre bouche craindrait d’exprimer! venez étudier les ressources de la passion la plus industrieuse ; venez apprendre un art inventé par l'amour dans la solitude des harems!

Que cet artsoit pratiqué par la galanterie ou par les esclaves de l'Orient, l'amour ne cessera de lui sourire, puisqu'il servira toujours à tromper un despote.

Dans leurs fréquentes relations avec les Maures d’Espagne, les seigneurs de lOccitanie ont appris le langage des plantes, et chacun d’eux a joint au bouquet envoyé à Mathilde un emblème plus durable des sentimens qu'il a voulu témoigner. Celuici, Qui n’a pas encore pu être remarqué par la comtesse, lui demande seulementune pensée; celui-là affiche

la tristesse, parce qu’elle a mal reçu la première déclaration de son amour. Plusieurs sont bercés par l'espoir , et lui jurent une constance éternelle. Un autre est à la veille de voir combler tous ses desirs; et lui promet la discrétion ; un dernier a été plus heureux sans doute, car il vante déja les douceurs de l'amitié.

Mathilde a compris leur langage, et a vu leurs présens avec indifférence. Un seul manque parmi ceux qu’elle s'attendait à recevoir, pour lequel elle donnerait volontiers tous les autres.

« Que fait Irner ? Non content d’a- « voir négligé un soin dont la simple - « politesse lui faisait un devoir, il « oublie l'heure qu’on lui assigne, « tandis que la plupart des seigneurs

(FÉOT 7) D | « la devancent. » C’est ainsi qu’elle parle en se promenant à pas lents sur le gazon, et en fixänt ses regards distraits sur le bassin dont la surface est trop agitée pour réfléchir son image.

Elle craint maintenant une certitude que naguère elle brülait d'acquérir.

Par moment un soupir s'échappe de sa poitrine, et elle surprend des larmes dans ses yeux. Elle pleure, cette femme si fière qui se faisait un jeu des tourmens qu’elle pouvait causer ; elle pleure, cette amante sj froide et contre laquelle linconstance était une arme plus sûre que la tendresse ; elle pleure, et ses victimes sont vengées : à son tour elle a senti les maux dont elle accablait les autres! ... Mais non, ce n’était point l’amour qui faisait couler ses

( 102 } larmes, ce n’était pas la tendresse qui lui arrachait des soupirs. Une suivante est venue lui annoncer larrivée d’Irner ; son émotion a cessé , et elle a repris toute son assurance.

« Avouez, dit-elle en répondant «au salut du chevalier, avouez que « la gloire donne de bien grands € priviléges : aprés avoir été si long- «temps népligée par vous, je recois « comme une faveur une visite que «peut-être je pouvais exiger comme « un droit.

€ Ab ! répondit Irner en s’incli- « nant, le détour obligeant et flat- « teur que vous prenez pour me faire «un juste reproche ne prouve-t-il « pas plutôt l’indulgence de la beauté « que les prérogatives de la gloire ?

« Croyez cependant que, sans avoir

« été averti par votre invitation, je « n'aurais pas manqué de venir vous « complimenter à l’occasion de votre « fête. Un chevalier français, quels « que soient ses titres à la célébrité, « peut-il jamaisoublier que les égards « pour les dames sont les premières « de ses obligations ? — D’après cette « profession de foi, répliqua Mathil- « de, je commence à comprendre les « motifs de votre conduite : n’obéis- « sant qu'aux lois d’une froide urba- « nité, vous auriez sans doute tardé « davantage à vous présenter chez « moi, silétiquette eût permis une

« plus longue absence. » Puis continuant avec plus de douceur :°« Ce « défaut me frappa dès les premiers < temps queje vous connus, etjecher- « chaï à vous en corriger, espérant

( 104 ) € que deux caractères, qui sous d’autres rapports avaient tant de ressemblance, pourraient formerune « liaison aussi douce que durable.

€ J'avoue, reprit froidementIrner, {que sous quelques rapports nos ca- « ractères se ressemblent beaucoup.

€ Nous poussons tous deux l'amour « de la liberté jusqu’à une défiance « ombrageuse : mais les avantages € dont la nature vous doua vous ont « permis d’y joindre, sans la dissi- « muler, ambition d’asservir la li- « berté des autres...

« Eh quoi! dit Mathilde en lin- « terrompant, pousseriez-vous la «modestie jusqu’à vous croire moins « coupable que moi? N'y a-t-il pas € plus d’injustice à conquérir sans « déclarer la guerre, qu’à attaquer

EN

= Lan

« un ennemi qui n’a pas eu le temps « de se mettreen défense ?— Qu'im- Î « porte, murmura le chevalier d’un « air réveur,sile vainqueur ne peut « profiter de la victoire ? — C’est un « outrage de plus pour le vaincu.

« — Et s'il est assez généreux pour « le dispenser d’avouer sa défaite ?

& — La véritable générosité consiste « à lui permettre d’user de repré- « sailles. Elles sont inévitables; et si « le vaincu ne peut les exercer Jui- « même, quelque autre ennemi se «charge avec plaisir du soin de sa « vengeance.Croyez-moi, chevalier, « quelque pénible que semble la ser- « vitude de l'amour, nul homme ne « peut s'y soustraire éternellement.

« Vous-même, vous qu’effarouche « la seuleidée de perdre votre liber-

( 106 ) « té , hébien, ne sentez-vous pas que « celte liberté n’est déjà pour vous «que le trésor de l’avare ? Votre € cœur,quiasurepousser les attaques « de la coquetterie, n’a pu résister à « d’autres moyens de séduction.

« Tranquille et sans défiance > VOUS «vous êtes enivré des jouissances & qu'ils vous ont présentées d’abord; € mais vos lèvres trouveront au fond «du vase, que dis-je ? elles y ont « déjà trouvé une lie d’absynthe « et de fiel. »

Mathilde était trop émue en achevant ces paroles pour remarquer l’effet qu’elles venaient de produire :

la physionomie du chevalier était bouleversée, et laissait paraître au dehors la vive agitation à laquelle il était en proie. Tous deux ont ou-

blié tout-a-coup le calme et la froi-

deur dans laquelle ils s'étaient pro-

mis de borner leur explication. Hon-

| teux de s'être laissés surprendre l’un | par l’autre, ils demeurent quelques instans sans oserse parler ni se regarder ; enfin la comtesse, enhardie par l'embarras d’Irner qu’elle a observé d’un coup d’œil furtif, se hasarde la premiére à renouer la conversation.

« Il existe entre nous des liens

« bien plus réels que le caprice d’une « passion fugitive: que ne puis-je « vous les faire connaître , Irner !

« vous verriez s'ils me donnent des « droits à votre confiance! En butte « aux traits de l'envie et nourrissant «une passion sans espérance , ne « sentez-vous pas le besoin d’épancher vossecrets ? — Dessecrets ! dit

( 108 } « Irner avec dignité! gi Javais le « malheur d’en avoir, et si vousaviez « de pareils titres pour m’en deman- « der la confidence, il y aurait de la € barbarie à répondre à vos desirs.

« Oui, Mathilde, croyez que j'aurais « assez de pitié pour vouloir vous «tromper toujours. Mais il me sem- « ble que votre opinion est déjà € fixée; pourquoi voulez-vous que « Je vous apprenne ce que vous pa- « ralssez connaître mieux que moi «€ même? — Hé! puis-je l’ignorer en- € core, quand la voix publique le «répète partout? Oui, chevalier, « vous aimez Mirza : c’est d’elle que «vous êtes sans cesse occupé; c’est «son absence qui vous tourmente :

€ c’est l’impossibilité de la voir qui à «causé cette sombre mélancolie à

Len)

sur la comtesse des regards inquiets et curieux. Après quelques momens de réflexion, il lui répondit avec douceur : « J’aime à reconnaître en «vous cette fidélité aux lois de la « nature; jaime à vous entendre in- « voquer votre fille, quand vous

(109 ) | laquelle vous vous livrez depuis à qu’elle a disparu. — Ah! Mathilde, \# que dites-vous ?..— Oui, vous adorez Mirza : pourquoi me le cacher plus long-temps? Cessez de dissimuler ; cette marque de déférence me touchera;-cet aveu sera, plus que vous ne croyez, utile à mon repos! Avouez, Irner..….. C’est à moi seule que vous aurez confié vos secrets. Je saurai les garder:

j'en jure par la tendresse, par les jours de ma fille! » Irner fixait

( 110 ) pouviez vous contenter d’en at- « tester votre cœur. Mais, continua-

Den,

«t-il'en arrêtant ses yeux surpris sur «un bracelet que Mathilde portait « depuis quelques mois, faire un pa- «reil serment pour un objet qui , «J'en suis bien sûr, est pour vous « de pure curiosité; me donner pour «garantie de votre foi ce que vous « avez de plus cher et de plus sacré au monde, n’est-ce pas montrer « plutôt l’empressement de connaître « un secret, que la ferme volonté de « le garder fidèlement?.. Mais encore « une fois, Mathilde, vous vous êtes « trompée dans vos conjectures ; et « puisque c’est à elles seules que j'ai « dû la faveur d’un si long entretien, « rentrons dans la salle, où tout le monde vous attend; rien ne peut

(ur) « vous empêcher maintenant de « vous rendre à son‘impatience. »

La comtesse ful aussi surprise de cette conclusion inattendue, qu’elle avait été piquéede l’industrieuse persévérance avec laquelle le chevalier avait prolongé ses doutes. Cependant, après avoir flotté quelques instans entre les deux opinions qu’elle avait voulu éclaircir, elle ne tarda pas à se fixer à celle qui était le plus d’accord avec son amour-propre. Elle parut contente et satisfaite en s’appuyant sur la main qu’Irner lui présentait.

Un murmure flatteur s’éleva dans toutes les parties de la salle au moment où ils parurent devant la brillante société qui y était déjà réunie, Ce ne fut pas l'éclat de cette appro-

bation fastueuse que la politesse commande également à l’envie et à l'indifférence. Les sentimens généreux sont tous enfans de l'instinct ; la réflexion et l'intérêt personnel sont seuls capables d'en comprimer l'élan. L’admiration avait fait entendre sa voix avant que la jalousie eût le temps de lui imposer silence. Il est vrai qu'il eût été bien difficile de rien imaginer de plus beau et de plus majestueux que Mathilde, de plus noble et de plus intéressant qu'Irner. Tous deux étaient revêtus de ce costume pittoresque qui, de la cour des rois d'Aragon, a passé dans toutes les cours de l’Europe : la robe trainante, l'or, les diamans et l’hermine donnaient à la beauté de la comtesse un caractère plus grave et

plus imposant. Le balancement des plumes qui ornaient une toque de velours, le jet irrégulier d’un manteau scapulaire, ajoutaient aux graces naturelles du chevalier, sans nuire à l'élégance de ses formes. Sa taille un peu voütée, sa figure douce et mélancolique, : un embarras qui ne se dissipait qu’au bout de quelques instans, lui donnaient un air si modeste, qu’on remarquait, sans en être choqué, le travail délicat de la croix qui brillait sur sa poitrine, et les pierres précieuses qui ornaient le manche de son poignard et la garde de son épée. Une idée singulière faisait durer l'admiration et la surprise qw’ils avaient excitées à leur arrivée...

On était certain ,.après les avoir considérés attentivement, qu'ils réunis-

(Le saient au plus haut degré tous les avantages des deux sexes; mais il semblait que chacun parût avec la beauté du sexe qui n’était pas le sien. Îrner avait l’ingénuité d’une fille timide, Mathilde l'assurance et la sévére fierté d’un bel homme.

Mais il suffit, pour dissiper cette bizarre illusion , à celle-ci de sourire, a celui-là de parler ou de froncer le sourcil.

Avant qu’ilsse fussent assis, on vint annoncer Trincavel et Migés. L’arrivée de ces deux seigneurs ayant complété le nombre des personnes invitées à la fête, chacun s’empressa d'adresser à son tour ses félicitations

la comtesse. Après que cette cérémonie fut achevée, on vint à parler de la guerre contre les Maures et de

(‘#16 Ja disparition des enfans de Taher- Ali, soit que cet événement occupät encore la curiosité publique, soit que Mathilde eût adroitement fait tourner la conversation vers ce sujet.

Migès déclara qu’il regardait l’évasion des Infideles comme une circonstance très malheureuse, et pouvant avoir des résultats fâcheux pour les intérêts du roi. « Et ,ajouta-t-il en & lançant un coup d’œil oblique à « Irner , s’il était vrai qu'un chrétien « se füt rendu leur complice en favo- « risant leur fuite...—Leu: complice, « s’écria le chevalier avec explosion !

&« Quoi, vous pousseriez l’aveugle- « ment jusqu'a les croire coupables!

« Quand on avait substitué Ja force « à toutes les lois, n’avaient-ils pas mille droits de sy soustraire s’ils

ne pouvaient la repousser ?.... Eux coupables! Et en quoi , grand Dieu?

Vous avaient-ils juré d’obéir? Ah!

€ sils ont trouvé le moyen de s’é- « chapper , remerciez-les plutôt de & n'avoir pas humilié votre amour-

Len À

mr Pan

« propre ense montrant supérieurs à « l'opinion que vous en aviez conçue, « Vous affectez de craindre l’influen- « ce decetévénement sur la conduite « de Ben-Aben! Quelle étrange con- « tradiction! Quand nous voyons cha- « que jour des rois et des princes « chrétiens oublier les droits des « nations, mépriser les liens du sang, « vous espériez qu'ils seraient res- « pectés par des princes, par des rois « que vous appelez barbares, et que « vous n’auriez pas jugés dignes de

(éta) « l'honneur de prêter un serment!

« Calmez-vous, mon frère, dit Trin- « cavel ! La chaleur avec laquelle « vous prenez le parti des Maures « pourrait fortifier des soupçons « outrageans pour votre honneur, et « qui, j'en suis bien certain, sont « dénués de fondement.— Il est vrai, «reprit Îrner avec dignité; il est « vrai qu'après l'éclat que je me suis « permis, je suis presque obligé de «a me justifier! L'on doit compte « aux hommes de ses actions, et je « jure que je n’ai point favorisé la « fuite des Maures. Mais, continuaet-il « en soupirant , je voudrais avoir pu « leur rendre un pareil service ; « l’on n’est comptable qu’à Dieu de «ses pensées. » Miges se préparait

(HT8 D à lui répondre ; mais un domestique étant venu annoncer que les ordres de la comtesse étaient exécutés, Mathilde invita tout le monde À passer dans une salle où l’on avait préparé un festin somptueux, Les mets les plus recherchés, les vins les plus exquis furent prodigués aux convives, Peu à peu une gaité vive et »ruyante prit la place du ton grave et solennel qui régnait entre eux au moment où l’on avait interrompu la conversation; et bientôt les intérêts de la politique furent oubliés au milieu des concerts et des danses.

La fête se prolongea bien avant dans la nuit; mais après que la clarté des lampes eut remplacé la lumière du jour, c’eût été en vain qu’on eût cherché Irner dans tous les appartemens.

(119 ) fl n’y était plus ;il avait pris congé de la comtesse , et s'était éloigné aussitôt

que les convenances avaient pu le Jui permettre.

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