CHAPITRE III
La Morale
S'il faut en croire certains auteurs (1), la philosophie grecque aurait exercé sur la morale du Judaïsme palestinien une influence pour le moins égale à celle du mazdéisme. Les systèmes philosophiques de la Grèce, assurent-ils, pénétrèrent dans la Judée trois siècles environ avant l'ère chrétienne. Rien ne paraît plus contraire à ce que l'on sait de plus certain sur cette période de l'histoire des Juifs de la Palestine. Il est impossible de voir la moindre marque d'un nouveau mouvement, ni la trace la plus légère de la philosophie grecque dans les écoles palestiniennes en ce moment.
Autrement est l'avis de M. Fuerst (2) et de M. Nicolas (3). La théologie juive, dit ce dernier auteur, à qui nous allons laisser la parole plus d'une fois dans ce chapitre, la théologie juive et la philosophie grecque suivirent deux tendances entièrement oppo-
(1) Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. IV, p. 313 ; Dœhne, Geschichtliche Darstellung der juedisch-alexandrinischen Relig ionsphilosophie , t. I, p. 467; t. II, p. 238; Gfrœrer, Philo und die juedisch-alexandrinische Philosophie, t. II, p. 350 et seqq.; Jahn, Biblische Archéologie, 2e part., t. I, p. 366; Pœlitz, Pragmatischer Ueberblich der Théologie der speeteren, Juden, t. I, p. 241.
(2). Fuerst, Cultur-und Lileratur-Geschichtc der Juden in Asien, t. I, p. 63 et passim.
(3) Nicolas, Doctrines religieuses des Juifs, p. 56 et 57.
sées. Celle-ci chercha toujours à ramener les faits de détail à des principes généraux ; celle-là n'a jamais connu ce besoin de la raison (1) ; son unique préoccupation était d'étendre de plus en plus les prescriptions mosaïques à des cas nouveaux, étouffant ainsi, sans s'en douter, sous une réglementation morale de plus en plus détaillée, la spontanéité de la conscience, à laquelle la philosophie grecque cherchait, au contraire, à donner le plus libre développement.
Ces deux courants n'auraient pu se rencontrer sans produire, du moins au premier moment, une agitation extraordinaire dans les esprits. Le ni0 siècle avant l'ère chrétienne n'offre aucun spectacle de ce genre. Il n'est question à cette époque que de ce qui occupa toujours les docteurs d'Israël, c'est-à-dire de l'interprétation de la loi et du soin d'en adapter les antiques prescriptions aux conditions de la vie nouvelle. On ne travaille alors, pour nous servir de l'expression consacrée, qu'à élever une haie autour de la loi, et on ne poursuit ce travail que par les procédés arbitraires d'une interprétation dénuée de critique et d'esprit philosophique.
Prétendrait- on que ces traces de l'action de la philosophie grecque ont été recouvertes par les subtilités des rabbins postérieurs et qu'elles ont disparu sous les discussions de casuistique, dont la réunion forma plus tard la Mishna ? Aucun fait n'autorise cette supposition. Aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire de la science juive dans la Palestine, on la voit engagée dans la même voie et animée du même esprit. Les principes que
(1) C'est ce caractère de la constitution intellectuelle des Juifs qui fit dire à M. Renan (Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, p. 18) : « Le manque d'aptitude pour les vues générales et abstraites se trahit dans leur manière de penser, dans leur langage, dans leur religion, dans leur poésie et dans leurs institutions politiques. »