CHAPITRE III. — LA MORALE
œuvre, qui est l'affranchissement de l'âme de la prison du corps. Cette égalité d'essence et de nature est un fait si évident à ses yeux qu'il repousse avec indignation l'esclavage comme une suprême injustice (1) et le plus grand de tous les maux (2). Tous les hommes sont soumis à la même loi, loi sainte que Dieu a gravée dans nos cœurs, qui nous parle à tous par la voix de la conscience et que la raison nous fait connaître. La vertu consiste à l'observer, et non à s'attacher à une loi écrite (3). Antérieure aux institutions politiques et aux législations diverses, qui n'ont été établies que sous son inspiration, elle a précédé également la loi mosaïque. C'est à elle qu'obéissaient les patriarches ; ils n'avaient qu'elle pour docteur ; ils avaient trouvé en eux-mêmes leur propre législateur (4).
Le mysticisme de la Cabale à cela de commun avec la théologie proprement dite qu'elle assigne la même origine au dogme et à la morale, en les faisant jaillir d'une source unique, qui n'est pas autre chose que l'insondable mystère de la création. Sans nous arrêter ici au système cosmogonique si richement développé par le Zohar et par ses appendices, pour ne pas nous écarter trop de notre sujet, il convient de dire un mot du rôle considérable assigné au principe d'émanation dans l'œuvre de la Genèse, au point de vue des mondes en général et de l'homme en particulier. Ce dernier n'est pas seulement un produit du bon plaisir du créateur universel, mais une créature essentiellement liée au principe divin par tout un ensemble de créations intermé-
(1) ÀvQpwKo; yip Ufj'jso); oorAo; o-j^îT;. D; septenario, § 1 ; De «'■ tione. S 4.
(2) Me'ytffrov eTvai paatm Swiktictv, Quod ornais probus, g 8.
(3) De mundi opif., § ôO.
(4) De Abrah., § 1.
diaires (l), formant une échelle graduée qui part de l'infini pour aboutir à ce fils de la terre, mélange de perfections et d'infirmités, d'aspirations sublimes et de penchants brutaux. Dans (2) ce système, ce n'est pas seulement l'àme qui se rattache à l'intelligence suprême, mais le corps lui-même qui, dans son ensemble comme dans ses moindres détails, reste en rapport direct avec elle. L'homme terrestre a son type immortel dans l'homme céleste ou primitif, qu'il doit s'efforcer de reproduire ici-bas. De là résulte qu'il n'est pas un membre, pas un rouage, pas la moindre cheville de notre organisme qui ne soit calqué sur ce modèle pur et immatériel (3). Une seconde conséquence de cette haute conception, c'est que l'activité de l'homme dérivé doit partout et toujours se modeler sur celle de l'homme primordial. Les mondes, en effet, s'engendrent successivement, depuis le premier, émanation immédiate de Dieu, jusqu'à ce monde sublunaire qui nous est assigné pour demeure ; jamais le fil mystérieux qui les unit ne se rompt, ni ne subit de solution de continuité. Grâce à ce lien invisible, il y a non seulement union, mais harmonie entre les créations supérieures et inférieures (4) qui ne cessent de réagir les unes sur les autres. Il va sans dire que la direction et l'impulsion première viennent d'en haut ; mais les faits qu'elles provoquent en bas, les faits moraux et religieux que nous accomplissons sur la terre en troublent ou en corroborent l'influence (5). De cette façon, l'action et la réaction réciproques du ciel sur la terre et de la terre sur le ciel ne reposent pas seulement sur une liaison purement intellectuelle,
(1) "|,Tî, section Qi*wHp, ch. xvm.
(2) Id., section Dn^E, ch. xxvi.
(3) Id., ibid , et TÎTTn ï;*pn. ch. xxi,
(4) Id., section >:^2w; ch. XI.
U., section 2U?i1, ch. xxxix.