‹ iryah neemanahChapitre 28 sur 35 · CHAPITRE IV. — LES CROYANCES · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — LES CROYANCES

leur donner ainsi un sens philosophique. Ce procédé avait été adopté par les stoïciens ; il était devenu général dans les écoles philosophiques de la Grèce. Aristobule et Philon l'appliquèrent constamment aux antiques traditions de leurs livres saints.

Les Juifs de la Palestine ne virent pas dans les anthropomorphismes, ni même dans les anthropopathies, d'aussi graves difficultés que leurs coreligionnaires d'Alexandrie. Ils n'apportèrent pas les mêmes soins que ceux-ci à les expliquer (1) ; ils ne les bannirent pas même de leurs discours (2), soit que leur langue plus figurée eût besoin de ces expressions, soit que ces locutions leur parussent assez transparentes pour ne pas voiler entièrement la notion d'un Dieu spirituel et invisible. Une (3) exégèse plus savante que celle des docteurs juifs n'aurait pas éprouvé d'embarras en face des théophanies. Les considérant comme des conceptions propres aux premiers développements de la conscience religieuse, elle aurait fait ressortir l'idée morale qu'elles contiennent, et elle aurait expliqué la forme par la manière de sentir et de penser de l'antiquité. Mais telle n'était pas l'exégèse juive. Les docteurs juifs firent à leur image les écrivains de l'antiquité hébraïque; ils leur supposèrent les pensées et les subtilités d'un chef d'école de leur temps, et ils interprétèrent les livres sacrés comme s'ils étaient les écrits contemporains d'un savant de la Palestine. Les Juifs, à la vérité, ne retranchèrent rien de leurs livres sacrés, ni n'y ajoutèrent rien ; mais, en attendant que leurs critiques inscrivissent à la marge des Bibles des corrections à des mots qui blessaient la pudeur de leur époque plus raffinée, ils s'abstenaient de lire, dans le culte public, les passages dans

(J) Nicolas,- 1. c, p. 152.

(2) Eccles., II, 18 ; XXXVIII, 6 ; XLVI, 17; XVI, 11 et 12; XXXIX, 28; XL, 19 ; XXXII, 18 ; Baruch, II, 16 et 17 ; III, 5.

(3) Nicolas, ibid.

lesquels se trouvaient des récits dont la naïveté les blessait (1), et, dans les écoles, ils interprétaient Moïse et les prophètes dans le même esprit que Zénodote et Aristarque commentaient Homère, en leur prêtant les vues et les idées de leur temps.

La doctrine de Dieu ne s'arrêta pas à ces premiers linéaments, même dans les écoles de la Palestine, et à plus forte raison dans les écoles spéculatives d'Alexandrie. Dieu est dépeint dans l'Ecclésiastique comme un être tellement au dessus de la nature humaine, qu'il est impossible au regard de l'homme de pénétrer ses desseins et de scruter ses œuvres (2). Comment louer dignement le Tout-Puissant? Il est plus grand que tous ses ouvrages; il est souverainement élevé ; sa puissance est incompréhensible (3). Elève ton imagination autant que tu le pourras, dit l'Ecclésiaste (4), le Seigneur sera toujours au-dessus de tes louanges. Exalte sa grandeur par des hymnes ; réunis toutes les forces de ton esprit pour les rendre plus beaux; ne te lasse point; tu ne viendras jamais à bout de célébrer convenablement le Seigneur. Q-ui l'a vu, pour le peindre ? Qui pourrait représenter sa grandeur ? » Cette idée de l'incompréhensibilité de Dieu sortit moins d'un travail philosophique proprement dit que des pieuses méditations des fidèles Israélites. Plus le sentiment religieux est profond, plus aussi la conscience de la petitesse de l'homme et de la grandeur de Dieu déviant vive. Une fois engagée dans cette voie, la piété finit, sans qu'elle sache s'en rendre compte, par arriver aux mêmes résultats que la métaphysique la plus subtile.

(1) Cf. Talmud, traité m313, section IX, lre nJUTO.

(2) Ecoles., XLI[,29.

(3) Ibid., XL1II, 29 et 30.

(4) Ibid., XLII1, 31 et 32.

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