‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 10 sur 20 · LB CONVOI · texte numérisé non relu

LB CONVOI

On rptrouva à Cliinon }eduo d'Alenron, qui était prisonnier flt>9 Anglais (iopuis la bataille de Vernouil, et qui ne s'était racheté (|ne moyennant la somme de deux cent mille écus, dont il avait payé moitié comptant, laissant en otage pour le reste sept de ses gentilsliommos. Aussi n'était-il pas revenu incontinent (ievers le roi, mais s'élail-il occupé do vendre sa Jerro et seigneurie de Gougers, dont il avait tiré 1/10,000 écus; si bien qu'avi'ccentmilleilavait dégagé li'S otages, et arrivait avec le reste pour remonter sa maison de guerre.

Le due d'Alençon trouva toute la ville de Chinon dans la joie et respérance; car le bruit s'y était déjà répandu que Jehanne avait été reconnue pour une sainte fdle. Sans partager encore cette allégresse, le duo n'y fut. cependant point enlièremenl insensible; l'influence morale de l'inspirée se faisait déjà sentir, et chacun parlait de marcher aux Anglais comme s'il s'agissait d'aller à une fête. Ce fut dans ce moment que le roi et Jehanne revinrent à Chinon.

Le duc avait un tel désir de venger sur les Anglais la captivité qu'il venait de subir, que tout moyen qui devait le conduire h ce but lui paraissait e\ct'llent. Aussi reçutil Jehanne, sinon avec une foi bien enlifre, aumoiusavec une grande eonfiance apparente. Le roi, apr^s avoir embrassé en bon parent le duc d'Alenron, sachant son grand désir do retourner h la bataille, lui donna mission de précéder Jehanne à Blois, et à elle île mettre tout en état pour (jue le convoi fiM prêt avant huit jours.

Le duc d'Alenron partit aussitôt; la duchesse, qui était restée une semaine à peine avec son mari, pleurait fort d'un départ si précipité; mais Jehanne la reconforta en lui disant : « Au nom de Dieu ! madame la duchesse, je vous promets de vous renvoyer le gentil duc sain et sauf.» La duchesse, qui était une pieuse femme, se consolïi à celte promesse, car elle était de ceux qui croyaient fermement à l'inspiration de Jehanne.

Lorsque le duc d'Alençon fut parti, on s'occupa immédiatement du départ de Jehanne. On lui donna l'état d'un chef do guerre, c'est-à-dire un éeuyer, un page, deux hérauts et un chapelain. L'écuyer se nommait Jelian Daulon; le page, Louis de C.omti-s dit Inierget; l'un de ses hérauts, Guyenne; l'autre, Ambleville; et enfin le chapelain, frfro Pasquerel.

Ce premier soin nerompli, le roi lui fit donner une armure complMe; mais Ji'haïuie renvoya l'épee, disant que ce n'était point de celle-là dont elle devait se servir, mais bien du glaive que l'on trouverait sur le tombeau d'un vieux chevalier qui était dans une des chapelles de l'église de Sainte-Calberine-de-1'ierbois. On lui demanda à quoi on reconnaîtrait ce glaive; elle répondit t\nc c'était à cinq fleurs de lis qui se trouvaient sur la lame et près de la poignée. On s'informa encore si elle connaissait cette arme pour l'avoir vue; ce à quoi elle dit qu'elle ne la connaissait aucunement, mais que ses voix lui avaient reconunandé de se servir de celle-là et non d'une autre. L'armurier du roi fut envoyé à Sainte-Catlierine-de-Fi(Tbois, et trouva l'épée à l'endroit désigné. Llle fut fourbie ol nettoyée, Mt Charles VU lui fit faire un beau fourreau de velours tout parsemé de fleurs de lis d'or.

Cependant les jours s'écoidairnl, et l'on était arrivé à la fin d'avril ; il n'y avait plus de temps à perdre, In ville d'Orléans n'était soutenue dans son courage et sa (iilélilé que par le secours miraculeux qu'elle attendait. Le roi donna congé à Jehanne, et elle p:irlil pour niois, accompagnée du niariniial de Rays, de La Maison, de Laval, de Poitou , de Lnliire , d'Anibroiso do Loré, de l'aniirul de Culant, et de dmix cent cinquanlo à li'ois conls hoiiinu^ d'armes à peu près.

Arrivée h Blois, elle fut forcée de s'y arrêter quelques jours pour attendre plus nombreuse compagnie; car, quoique Jehanne répétAl sans cesse que fjeu importait h;, nombre des soldats avec leipiel elle partait, pourvu qu'elle partît, les autres chefs ne voulurent pas *© mettre en route sans une forœ un fj<'u imposante. Jehanne fut donc forcée de séjourner à Blois eiii;f>re une semaine h peu près ; ce que voyant, à son grand rf-grel, elle luit le tem|)S à profil en taisant faire uo étendard de- soie blanche, tout parsemé de fleurs de lis d'or, avec Notre Seigneur au milieu, tenant le monde dans sa main, et, à sa droite et à sa gauche, deux anges à genoux et en prières ; puis, du cAlé oh n'étaient poini peintes les Siiinle-s images, elle fit éfjrire ces deux mots : J/ie.«iM Maria. En outr<? de cel élcndîird de guerre, ellu ordonna qu'une autre liannière de guerre fi>t faite, et elle la remit aux mains de frère Pasquerel, son chapelain, pour la porter dans les marches, les fêles et les procissiojis. Les deux étendards furent bénils dans l'église de Saint-Sauveur do Blois.

Ce no fut pas tout encore. Pendant ce séjour torcÀ, Jehanne dictai au frère Pasquerel une lettre que, ne s»cliant point écrire, elle signa d'une croix. Cette lettre était conçue en ces termes, 0» a été copiée Untuellement sur un manuscrit contemporain, et avec la langue et l'orthographe de l'époque :

« Jhesus Maria,

» Roy d'Angleterre, faites raison au roy du ciel de son sang royal ; rendez les clefs à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous a\ez enl'orcées : elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal, et est toute prèlo de faire paix si vous voulez faire raison; par ainsi que vous mettrei! jus, et payerez do ce que vous l'avez tenue; roy d'Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, en quelr|ue lieu que j'atteindrai vos gens eu Franco, s'ils ni' veulent obéir, je les ferai issir, veuillent ou non; et s'ils veulent obéir, je les prendrai n mercy. Croyez quo s'ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occir : ello vient du par le roy du ciel corps pour corps vous bouter hors do France, et vous promet et certilio qu'elle y fera si gros hahay, que depuis mille ans en Franco ne fut veu si grand, si vous ne lui faites raison : et croyez fermement que le roy du ciel lui envoyera plus de forces à elle et à ses bonnes gens d'armes, quo ne sauriez avoir h cj^nl assauts. ICntr»! vous, archers, compagnons d'armes, gentils et vaillans, qui ôtes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays! de par Dieu, et si ne In laites ainsi, donnez-vous de garde de la Pucelle, et qu'il vous souvienne de vosdon>niages. .Ne fireney mye votre opinion que vous tiendrez la France du my du ciel, lo fils de .«viinte Marie. Mais Ia tiendra le roy Charles, vray héritier, à qui Dieu l'a donnée, qui entrera à Paris en belle c-onipagnie. 6i vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que \ous trouverons, nous férirons dtHlans à liorioii*, et sy verrez lesquels auront meilleur droit de Dieu ou da vous, Guillaume de La Poole, comte de SuflTolk, Jehan, «ira de Talbot, el Thomas, siredoScales, lieuti<iianl du iluû (la Bedlort, soi disant régenl du royaume de Frauc*) jjour la roy d'Anglelirre.

» Faites réponse si voulea fajr»' paix à la cité d'Orlf^nî; .se ainsi ne le laites, qu'il vous souvienne do vos donunages. Duc do Bedfort, quo vous dites regenl do Franc<< pour le roy d'Anj,'lelirre, la Pucelle vous nquierl cl prie qut vous ne vous fjciez mye destruire. Si vous ne lui lailea raison, elli' fera tant que les Fr.iO(;ais feroiil le plus boau l'ail que oncques fui lait en le cbre*lienuete.

» Lscripl le mardi en la grande semaine. »

Au dos de la lellre ôU^H cette suf^rriptiolJ :

a I-^nlender les nouvelles de Dieu et de Ia Putvilo. An duc de lii'dl'erd, q»ii so dit ré^ienl du mvauin» do ïYjnt*» pour lu roy d'Angletorre. i>

Cette lettre adievéc. Jehanne la n?mil à Guyenne, l'un

ŒDVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DDMAS.

de ses deux hérauts, et le chargea do la porter au chef du siège d'Orléans.

Le jour du départ si longtemps attendu arriva enfin. L'iirniéc, pendant cette semaine où elle était restée à Blois, s'était recrutée du maréchal de Saint-Sévère, du sire de Gaucuurt, et d'un grand nombre d'autres nobles, qui étaient accourus sur le bruit de l'expédition qu'on allait tenter, de sorte que la compagnie, telle qu'elle était, présentait un aspect assez formidable. Quant au convoi, il était fort considérable, et tel que la pauvre ville, s'ilypouvait entrer, en devait recevoir un grand soulagement; car il se composcdt de bon nombre do chariots et de charrettes chargés de grains, et d'une grande quantité de bétail, comme bœufs, vaches, moutons , brebis et pourceaux. Au moment de partir, Jehanno ordonna que tous les gens de guerre se confessassent; puis, ce devoir de religion accompli, on se mit en route pour Orléans.

A l'heure du départ, il y avait eu entre les principaux chefs un conseil auquel n'avait point assisté Jehanne. Toujours Confiante dans sa mi.vsioii, la jeune fille avait ordonné de suivre la rive droite sur laquelle était toute la puissance des Anglais, disant qu'on no s'inquiétât ni do leur nombre, ni de leur position. Notre Seigneur ayant décidé que le convoi entrerait dans la ville sans empêchement. Mais, quelque IVit la fui des chefs dans Jehanne, ils pensaient (|ue c'était tenter Dieu que d'agir ainsi, et, sans rien dire à Jehanne, et tout en lui laissant croire (lue l'on suivait ses instructions, ils avaient pris la rive gauche, sur la(juelle ils no risquaient que de rencontrer quelques coureurs isolés.

Le convoi se mit donc en chemin, traversant la Sologne au lieu de traverser la Beauce. Frère Pas(]uerel ouvrait la marche, portant sa bannière, et chantant des hymnes avec les autres prt^tres qui accompagnaient l'armée. Jehanne les suivait, chevauchant au milieu des chel's, iju'elle réprimandait à chaque instant sur la liberté de leurs propos, et le plus souvent marchant côte à oUe de Laliire, qu'elle avait en grande amitié, malgré ses éternels juremens, et (jui de temps en temps, pour la faire enrager, lui disait : o Jeiianne, je renie... ma lance; » et qui soir et matin fai- •siiitsa prière habituelle, que la jeuiu; fille ne put lui faire changer, et qui était conçue vi\ ces termes : « Bon Dieu! laites pour Lahire ce que Lahire ferait pour vous, s'il était le bon Dieu, et que vous fussiez Lahire. » Quant à elle, son maintien et ses paroles étaient si exemplaires <|u'ils avaient lini par imposer môme aux soldats, qui avaient commencé les uns par rire et les autres par murmurer, de œ qu'eux, (habitués à marcher sous la conduite des plus braves et des plus nobles chevaliers, ils marchaient maintenant sous celle d'une pauvre paysanne.

Le troisième jour on arriva diivant Orléans, et là seulement Jehiimie s'apernit qu'on l'avait trompée, car elle vit la rivière entre elle et la ville. i;ilo lut alors bien fAclién de a'ite tromperie, et si ce n'eiU été un si grand péché, elle serait entrée dans une bien grande cuière; iiiiiis enlln elle peii.s.1 h tirer le meilleur parti des.i [losilion, et roiiinie à son approche les Anglais eirrnyésavaieiitabaiidnnne une do leurs bastilles située sur la rive gauche, Jehanne ordonna ipie l'on s'en emparAt, mouveineni qui tut exécuté .sansaueune résistance Au même moment li' i;.Uard il'Orléans, qui avait éli- prévenu de l'nrrivi'e du a)nvoi, s'était jeti; dans un petit bateau, et venait d'abonlcr sur la rive gaui'hr-. On aiinnni,a rx'tte nouvelle h Jehanne, qui Ciiurul aussitôt h l'onilroit qu'on lui avait indique, et qui trouva le UAlard d'Orléans ben joynux au milieu des cheLs, et su cunsull<inl aviiceux sur les moyens de laire entrer le convoi dans la ville.

— Elos-vous In lUltanl d'Orléans T demanda Jehanno en s'nvanrant vers lui.

— Oui, re(M)iidit-il, et bien cjinlenl de votre orrivéo.

— (iesl vous, CAiiilmua Jehanne, (pu iive^ doniui le ron- K'il lie [Mxsaci |Kir lu Suloguu au lieu du puiwr par la Iluuuco 7

— J'ai donné ce conseil parce que c'était non-fieulement le mien, mais celui des plus sages capitaines.

— Et vous avez eu tort, dit Jehanne, car le conseil de Messire est plus sage que celui des hommes : si nous avions suivi le sien, nous serions à cette heure dans Orléans, tandis qu'il nous reste la rivière à traverser.

— Eh bien ! reprit le Bâtard, il y a un moyen de la traverser tranquillement, c'est de la remonter jusqu'au château de Checy, qui est à deux lieues environ au-dessus d'ici , et qui a garnison française : les barques d'Orléans remonteront en môme temps que nous, et on les chargera sous la protection de la forteresse.

— Au nom de Dieu ! faisons donc ainsi, dit Jehanne; et elle se remit en chemin la première, quoique depuis le matin elle fût restée à cheval sans en descendre ni se désarmer. De son côté, le Bâtard d'Orléans rentra dans la ville, afin de diriger en personne les bateaux qui devaient remonter vers le château de Checy.

Le convoi se remit en route, et vers les trois heures do l'après-ilînée arriva au château de Checy; mais le ciel était à l'orage depuis une heure : la pluie tombait par torrens, et le vent, qui venait de l'est, était si contraire qu'il n'y avait pas possibilité, tant que ce vent durerait, que les barques pussent remonter le courant du fleuve. Jehanno vit le découragement que cette découverte amenait daus son escorte ; alors se retournant vers les chefs :

— Ne vous ai-je pas assuré au nom de Messire, dit-elle, que le plaisir de Messire était que nous missions les vivres dans Orléans à notre aise, et que les Anglais ne feraient bas môme si'mblant de nous empocher.

— Oui, sans doute, vous nous avez assuré cela, répondit le duc d'Alençon ; mais je ne vois pas que le moment soil bien choisi pour nous rappeler cette promesse.

— Au nom de Dieu ! a>,'Z donc patience, dit Jehanne, car avant un quart d'heure le vent sera changé.

A ces mots, Jehanne descendit do cheval, et, s'éloignant de quelques pas, elle commença de prier Dieu avec son ardeur et sa foi accoutumées, et, en elfet, avant môme que sa prière fût achevée, le vent était sauté de l'est à l'oue.sl, et, de contraire, était devenu favorable. Les hommes d'armesse regardaient les uns les autres, ne sachant que penser de ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux ; mais il n'y avait pas à douter, Jehanne avait prédit ce qui arrivait; les plus incrédules furent donc convaincus.

Une heure après, les bateaux arrivèrent, remontant légèrement le fleuve comme si c'était la main de Dieu qui les poussât : sur le premier était le Bât.ird d'Orléans avec plusieurs autres nobles hommes d'armes, et les premiers parmi les bourgeois de la ville.

On chargea les grains, les animaux et les munitions sur les bateaux, et l'on n'eut qu'à les abandonner au lil de la rivière; |ieiidant w temps la garnison faisait une sortie et occupait les Anglais sur la rive droite, de sorte que rien n'enipôclia le omvoi d'arriver à sa destination. Dans lo dernier liAllineiit venait Jehanne, entre le comte d(> Danois et Lahire : deux cents l.inos les suivirent, tandis que le reste de la compagnie retournait à Blois pour y préjxiriT un second convoi.

Toiitn la po|)ulation, prévenue par Danois, s'était portée sur le ijuai et attendait Jehanne ; la jeune fllle mit pieil à terre et trouva un beau cheval blanc tout équipé sur lequel elle monta :.son entrée lut triomphale; les Orliviiiais, lievançant l'avenir, la recevaient déjà en lilK-ralrice.

Jehanne, après .s'être ri'ndue à l'eglise, où l'on chanta un Te Itfum , descendit en l'hôtel du trésorier du duc d'Orléans : ('('tail un brave homme nomme Jac»|ues Iknicher, lort devou<- à son matin", (]ui nvarl dein;iiiili> et obtenu la faveur d'être S4)n hôte : t>' lut là seulement qu'elle •»■ désarma et <)u'elle deiiiaiiila un |m'u de vin; on lui i-n np|Kirla la moitié d'une las.<i<> d'argent qu'elle remplit d'eau, y coupa cinq ou six tranches de pain, et ne voulut rien manger autri* chose |tour son sou|H-r, pum pri's.|ue aussitôt »Ule se retira d.mss,'! cliambn^ avec In femme ii la flUo du sou liôtu, AlMWilôl la feiuaiu «o rvtira, mais la Ullo

JEHANNE LA PUCELLE

resta arec elle, Jehanne l'ayant priée de partager son lit. Ce fut ainsi que Jehanne fit son entrée dans la ville d'Orléans, le 29 avril 1429, au milieu d'un enthousiasme tel qu'il semblait, dit le juurnal du siège, aux bourgeois et aux hommes d'armes, <]u' un ange de -Dieu ou Dieu luimême fût descendu parmi eux.

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