‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · LE SIEGE D ORLEANS · texte numérisé non relu

LE SIEGE D ORLEANS

L'entrée de Jehanne dans Orléans n'avait point opéré d'une façon moins extraordinaire sur l'esprit des assiégeans que sur celui des assiégés : seulement, autant sa présence apportait de confort aux derniers, autant elle jetait d'inquiétude parmi les autres. Les Anglais avaient beaucoup ri d'abord en apprenant qu'une femme s'était présentée au roi Charles VII, disant qu'elle avait mission lie les chasser de France; puis le bruit que cette femme était véritablement inspirée s'était répandu. On parlait de miracles opérés par elle; et, qu'on se le rappelle, on était oncore dans une époque de foi ou de superstition, où l'on croyait facilement aux choses extraordinaires, soit qu'elles vinssent de Dieu, soit qu'elles vinssent de Satan, soit que ce fût le ciel qui les opérât, ou l'enfer qui leur donnât naissance. Quoi qu'il en soit, Jehanne avait dit que le convoi entrerait dans Orléans, et deux fois, la première en remontant, la seconde en descendant la Loire, le convoi était effectivement passé à un trait d'arc des bastilles des Anglais, sans que d'aucune de ces bastilles le moindre mouvement eût été fait pour s'opposer à ce passage, si bien que la première prophétie de la Pucclle s'était déjà accomplie en tout point : il y avait donc, comme nous l'avons dit, un grand trouble dans l'armée anglaise.

Soit que Jehanne devinât l'effet qu'elle avait produit, soit que l'inspiration du Seigneur la poussât à agir ainsi, elle voulait dès le lendemain de son au^rivée attaquer les ouvrages des Anglais ; mais Dunois, le sire de Gamache, et [)lusieurs autres braves capitaines dont les noms seuls indiquaient que ce n'était point par crainte qu'ils s'opposaient au projet, lurent d'un avis tout contraire. Jehanne, qui croyait que le roi lui avait donné le commandement en chef de l'armée, insistait avec toute l'opiniâtreté de la confiance, et, en effet, elle était presque prêle à l'emporter, lorsque le sire de Gamache, irrité do ce ton de commandement qui l'humiliait dans une femme, se leva, et, s'adressant à Lahire et au sire de Lilliers,. que Jehanne avait amenés à son avis :

— Puisqu'on écoute, dit-il, l'avis d'une péronnelle de bas lieu mieux que celui d'un chevalier tel que moi, je ne me rebifferai plus contre. En temps et lien, ce sera ma bonne épée qui parlera, et peut-être y périrai-je. Mais le roi et mon honneur le veulent, désormais je défais ma bannière, et je ne suis plus qu'un pauvre écuycr. J'aime mieux avoir pour maître un noble homme, qu'une fille qui auparavant a peut-être été je ne sais quoi ; et à ces mots, ployant sa bannière, ii la remit aux mains du comte de Dunois.

Dunois était, comme nous l'avons dit, d'une opinion opposée à celle do Jehanne; il est probable même (ju'il n'avait pas grand'foi dans la mission dont elle so disait chargée; mais il comprenait le parti qu'on pouvait tirer de la foi qu'elle inspirait aux autres; aussi s'inlerposat-il aussitôt entre Jehanne et le sire de Gamache, disant à celui-ci qu'il serait toujours libre de combattre quand et comme il voudrait, et qu'il était de ceux-là qui n'ont d'ordre à recevoir que de Dieu et du roi, disant à Jehanne que co n'était qu'un léger retard, et que l'on combattrait aussitôt qu'un renfort, qu'il attendait de Blois, serait arrivé. Enfin il fit si bien que Jelianno et le siro de Gamache so donnèrent la main, fort en rechignant il est vTai ; mais enfin ils se la donnèrent, c'était tout co que désirait Dunois,

OBUV. COMPL. — U.

qui espérait que cette mésintelligence disparaîtrait sur le champ de bataille.

Ce qui avait surtout calmé Jehanne, c'était la promesse que lui avait faite Dunois, qu'il partirait le lendemain ea personne pour Blois, afin de hâter l'arrivée de ce renfort : (le son D'île elle voulut employer fructueusement sa journée, et dicta une seconde lettre adressée aux chefs anglais, et rédigée dans les mêmes termes à peu près que la première; puis, lorsque cette lettre fut écrite et signée de sa croix, elle appela Ambleville, son second héraut, et lui ordonna de la porter au comte de Suffolk. Mais alors Ambleville fit remarquer à Jehanne que Guyenne, qui était porteur de la première lettre, n'était point encore revenu, et que, bien loin de le relâcher, les Anglais, contre le droit des gens, l'avaient retenu prisonnier et menaçaient de le brûler comme hérétique ; mais Jehanne le rassura.

— Au nom de Dieu! dit-elle avec sa confiance ordinaire, va en toute sécurité, car ils ne le feront aucun mal, ni à toi ni à lui ; bien au contraire, ne fais aucun doute que tu ramèneras ton compagnon, et dis à Talbot que s'il s'arme je m'armerai aussi : libre à lui, s'il peut me prendre, de me faire brûler; mais si je le déconfis, que de son côté ea revanche il fasse lever le siège et s'en retourne en son pays avec les Anglais.

Tout cela ne rassurait que médiocrement le pauvre Ambleville; mais le comte de Dunois lui remit de son côté, pour le comte de Suffolk, une lettre dans laquelleil annonçait au général anglais que la vie de tous les prisonniers, ainsi que celle des hérauts envoyés pour traiter des rançons, lui répondaientde la vie des deux messagers d'armes de la Pucelle : en effet, comme l'avait prédit Jehanne, Ambleville et Guyenne furent renvoyés le même soir, mais sans rapporter aucune réponse des chefs cmglais aux deux lettres qu'ils avaient reçues.

Le lendemain, après avoir conduit avec Lahire et une bonne partie de la garnison, jusqu'à une lieue hors de la ville, le comte de Dunois, qui, ainsi qu'il lui en avait fait la promesse la veille, allait chercher du renfort à Biais, Jehanne voulut répéter de vive voix aux Anglais ce qu'elle leur avait déjà fait savoir par écrit. En conséquence, elle monta sur un des boulevards des assiégés qui se trouvait en face de la bastille anglaise des Tournelles, et s'approchant d'eux à découvert jusqu'à la dislance de soixante pas à peine, elle leur ordonna, sous peine de malheur et de honte, de se retirer non-seulement de devant la ville, mais encore de sorfir du royaume. Mais au lieu d'obtempérer à cette réquisition, sir Guillaume Gladosdale el le bâtard do Granville, qui commandaient la bastille des Tournelles, ne répondirent à Jehanne que par de grosses injures, la renvoyant garder les vaches dans son village, et traitant les Français d'hérétiques et de mécréans. Jehanne écouta assez patiemment toutes les injures qui lui étaient personnelles, si grossières qu'elles fussent; mais lorsqu'elle entendit insulter les Français :

— Vous mentez I s'ecria-t-elle, el puisque vous ne voulez point partir d'ici de bonne volonté, vous en partirez bientôt de force; mais vous qui m'insultez, vous ne verrez point co départ.

Cependant le Bâtard d'Orléans, accompagné des soigneurs de Rayz el de l.oré, tirait vers Blois, où ils arrivèrent le lendemain au soir : ils se présentèrent aussitôt au conseil du r>>l pour remontrer le grand besoin que la viilo avait d'un nouveau convoi de vivres el d'un nouveau n-nfort d'hommes; l'un el l'autre leur fut atxorde, et cette fois l'on décida que pour plus grande diligi-nco on passerait par la Beauce au lieu de passer, romme la pnmièno fois, par la Sologne, et cela au mépris des .\ngl.iis; car depuis l'heureuse réussite do Jehanne, l'armée du roi avait repris une telle confiance que, dit la chronique anonyme do la Pucelle. avant qu'elle arrivât, deux cvnts Anglais chassaient aux escarmouches quatre ivnis Français, tandis que, depuis sa venue, deux cents Français chassaient quatre cents cnni'inis.

Ou fit une telle diligence pour rassembler vi>Tcs et soi-

ŒmiES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

dats, que le froisièmc jour de mai lo second convoi se tiYjuva prêt ù piirtir. 11 so mit donc en route vers les neuf heures du malin, et le soir m?me coucha à mi-chemin de Blois et d'Orléans, en un village que le chroniqueur no nomme pas, mais qui devait ôtre Beaugency ou Saint-Ay. Le 4, il continua son chemin vers la ville, décidé à forcer le passage, quoique, dans le cas où l'on en viendrait eut mains, les Anglais dussent se trouver plus de trois contre un; mais, comme le BAtard arrivait on vue de la ville, il aperçut la Pucrllc avec Lahire et la plupart des capitaines d'armes qui venaient nu-<levant de lui en belle ordonnance et enseignes déployées. Bientôt les deux troupes se joignirent, et passèrent ainsi ri'uniesdovant les Anglais, qui n'osèrent sortir de leurs bastilles, et laissèrent ce second convoi rentrer dans la ville sans lui faire plus d'opposiliOD qu'ils n'en avaient fait au premier.

Le comte de Dunols trouva la garnison renforcée d'un très grand nombre d'hommes d'armes qui étaient arrives la veille de Montargis, de Gien, de ChAteau-Renard, du pays de Gatinais, et dejch.lteaudun, de sorte qu'il fut convenu entre lui et Jehanne que dès le lendemain on reprendrait l'offensive.

Jehanne était très fatiguée, car, les deux jours précédons, il lui avait fallu recevoir chez elle tous les notables de la ville, et sortir par les rues pour se montrer au peuple : puis, la nuit précédente, elle s'était tenue éveillée et armée, de peur que le Bâtard ne revînt, et que si elle était désarmée elle n'eût point le temps de lui porter secours; confiante dans la promesse que venait de lui faire Dunois pour le lendemain, elle se fit donc désarmer, se jeta tout habillée sur son lit et s'endormit.

Q'pendanl quelques notables de la ville voyant la garnison toute reconfortée par la présence do Jehanne et par l'arrivée des vivres, profitèrent de ce moment de réaction f>our entraîner sur leurs i)as une quantité de gens de trait et du commun, cl faire une sortie; celle sortie improvisée fut dirigée contre la bastille de Saint-Loup, une des plus forles et des mieux défendues; en effet, elle était commandée par un vaillant capitaine nommé Guerrard, et elle éLiit parlaitemcnt garnie d'Iioninics d'armes et de munitions. Aussi les Français furent-ils vigoureusement reçus; mais comme ils avaient repris dans leur enlliousiasmo un courage e\li<^me, ils s'acharnèrent aux murailles, rendant coup pour coup, mort pour mort, de sorte que le combat s'engagea des deux côtés avec un si terrible acharnement que depuis le commencement du siège on n'en avait point encore vu un pareil.

Tout h coup Jehanne qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était jeléo sur son lit, et qui dorninit depuis une h"uro h pu près, s'éveilla en criant :

— A moi! mon éiiiyer, A moi, siro Paulon, h moi!

— (Ju'y a-t-il'? demanda Daulon en entrant vivement d.-ins sa chambre.

— Il T 0, «'é<'rin Jehanne en sautant en bas de son lit, et en saisissant son casque, il y n que les Kniiiçaisont aftniro en en moment devant une Iwuitille, et qu'il me faut armer, &ir il y en a déjà beaucoup de tués et do blessés.

El elle s'arma en toute hflte, en criant : — Mon cheval I mon cheval! M n-tnaiilon ne la pouvait armer et aller chercher WiTi chevnl Inrit h la l'ois; il arbevii de lui kiiirler M cuiMss»'. et voulut sortir; mais Jehaime l'arrêta.

— I; ' -7., lui ilit-clle; achevez de vous armer, et me V Ire nu plus vite; j'irai chercher mon che- \ ne.

prit nne petite hnrhe d'nrmes h I« main, rt <' ' vivraient, qu'elle oublia sa tmnnièrr- qui élnit

>'■ nnbre. Sur l'e«cnlier, elle renronlrn son liôle.sse.

— Mon Pieu! dll-e||n, le' sang de nn^ gens couli- p,ir lene, et voiis He m'OVi z pds éviillée; c'est nml fait h vous; puis elle cnnilnun wn rhcmln.rrlnnt: — Mon rhernllmon cheval!

Suric M'uil (le la porte, elle trouva vm pifre qui jnuftit.

— Ah! mMi.int i^fsrronl s'^rln-t-f'lle, qui n«» m'^if^s

point venu dire que le sang des Français était répandu. Allons vite, mon cheval! mon cheval!

Tandis qu'Immerget courait h l'wurie, elle s'aperçut qu'elle avait oublié sa bannière, et appela Daulon. qui la lui passa par la fenêtre. Jehanne la déploya. Dans ce moment on lui amena son cheval ; la jeune guerrière sauta dessus, malgré le poids de ses armes, comme aurait pu faire un chevalier consommé ; et, sans demander de quel côté était la bastille S;iint-Loup, elle piqua des deux guidée par l'esprit «pii l'illuminait, traversant les rues au grand galop do son cheval, qui, pareil à celui de l'ange exterminateur, faisait jaillir le feu de ses quatre pieds.

Arrivée à la porte de Bourgogne, elle y rencontra un homme de la ville que l'on rapportait tout blessé; alors elle arrêta son cheval, et, tandis qu'elle regardait le malheureux, deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues; puis, secouant la tête :

— Hélas ! je n'ai jamais ru couler le sang d'un Français sans que mes cheveux se dressassent sur mon front!

Mais bientôt le bruit des armes qui se rapprochait, les cris des fuyanls, rappelèrent h Jehanne que ce n'était pas le moment de s'attendrir : elle s'élança hors de la porte, et vit les Français qui revenaient en grand désordre, ramenés par les ennemis. Alors, elle redoubla de vitesse, levant sa bannière en criant : « Courage! couraîre! voici venir la Pucelle, voici venir la fille de Dieu! n Et sans s'inquiéter si elle était stiivie. elle s'élança au plus pressé des Anglais.

Cette appnrilion produisit lin double effet : les Fnnçais en reprirent courage et les Anglais s'en épouvanIfTenf: il en résulta dans les rangs des assiégeans un moment d'Iiésitationdont Jehanne profila pour appeler h elle les fuyards. A sa voix, ils s'arrêtèrent aussitôt et revinrent h la charge. En même temps, Daulon et quatre ou cinq autres braves capitaines parurent h la porte de Bourgogne, accourant avec leurs hommes d'armes au secours de Jehanne. Chacun alors se rua de son mieux sur les Anglais, remarquant aviT étonnement que depuis l'arrivée de Jehanne pas un Français n'était blessé, tandis qu'eux, nu conlrain^, semblaient porter fous coups mortels. Les Anglais repousses se [irirenl à fuir ft leur tour; mais ils étaient poursuivis de si près que les Français entrèrent pêle-mêle avec eux dans la liastille, et qu'un instant ajjrès on vit flotter nu haut de la muraille la bannière triomphante de Jehanne.

Alors Talliot. qui commandait la bastille Saint-Laurent, voulut porter secours h ses conipaguons ; mais le comte de Dunois, suivi des sires deGraville. du maréchal de Boussac, du banm de Coulonge, et d'une partie de la garnison, prévenu de ce mouvement, se plaça entre les Anglais et In Imstille attaquée, leur présentant le condiaf, ce que depuis bien longtemps les Français n'avaient osé faire. FI celte fois ce furent les Anglais qui eurent peur et n'osèrent attaquer, de sorte que la Pucelle eut tout le temps d'achever sa victoire.

En effet. In bastille prise, on ne se trouva qu'à la mniti(5 de la besogne. Celte forteresse avait été faite avec un* éjjlise dont on avnit utilisé les épaisses mumilles; de sorte (jtie les Anglais se réfugiaient d.ms le clo^ her, dont ils se tirent ime seconde citadi-lle; mais les Français h>s y ptnirsuivirent avec acharnement ; beniicrtup furent tués dans les esi'.iliers, l>eaui'iiu|i pri'cipiles du haut en bas de |n plate-forme; si bien qu'il y i>érif près de deux crnis hommes, it qu'il n'y eut de sau\é<î que quelque» Vnclais qui, avant trouve dnns In sacristie de» cosiunies de prêlr. s, essiYaienl de fuir sous ce iléguisemenl ; eu'vir.- lu fim-urdes Français étnit telle, qu'ils nllnienl le< mtitI sans

pifié,' lorsque Jehnnne. en l'honneur di'nl ils

éinjcnl couvert», «rdonu'i qu'il leur fôl ini nr'f>'. IN furent donc reçus h mnçon et nuni'nés h l.i ville comme prisonniers de guerre.

Quant h In bastille, ndn qii'elli' ne prtt senir dnvantape de mnpnrl aux Anglais, elle fui lu i^liV< et démolie, npW^ qu'on en eut tirf les Tl\Tr>et les munitions qu'elle renfermait.

\A Pucelle rentra h Orléans avre Ins antre» chefj, mai*

JEHANNE LA PUCELLE

personne ne pouvait se dissimuler qu'à elle appartenait la gloire de toute la journée : elle avait été niiraculeuseiiieiit avertie par ses voix; elle avait trouvé le cliemin de la bastille Saint-Loup, qu'elle ne connaissait point, sans qur* personne le lui indiiiuât, et une lois arrivée l?i elle avait, par % seule présence, et sans faire autre cliose que marc.licr la première en écartant les ennemis du bois de sa lance ou avec la petite haclie d'armes qu'elle tenait h la main, changé la déroute en victoire : aussi, h son entrée, toutes les cloches sonnèrent, comme si des mains invisibles les balançaient dans l'air, et les Anglais, de leur camp, purent entendre ce bruit insultant, qui célébrait le premier Irioniphe do celle qu'ils avaient traitée de gardeuse de vaches et do sorcière.

Jebanne en l'entrant le soir avait demandé qu'on ne laissât point de relâche aux Anglais, et que, profitant du trouble oîi ils étaient, on les attaquflt encore le lendemain- Mais les chefs de guerre firent oi)server à Jehanne que le lendemain était jour de grande fête, (it que, pour la gloire de Notre-Seigneur, il était bon de passer ce jour en prières. Jehanne se rendit à grande peine, disant que la meilleure façon de prier Dieu c'était de lui obéir, et que Dieu lui ordonnait de combattre ce jour-là; mais conmio elle vit que l'avis u-niversel était contraire au sien, elle décida qu'elle profiterait de ce jour de repos pour sommer une fois encoi'e les Anglais de se rendre. En c«nsé(|uence, elle se rendit sur le bout du pont qui était rompu aux trois quarts à peu près, et en face duquel était une forte bastille commandée par Gladesdnle, et là, ayant fait attacher une troisième copie de sa letlre au bout d'unes flèche, elle ordonna à un archer de la lancer dans les retrancbemens ennemis; l'archer lança la flèche au milieu des Anglais en munie temps (]ue Jehanne leur criait : « Lisez 1 «Mais, au lieu de lire, ils prirent la letlre et la déchirèrent. Alors Jehanne s'écria : « Au nom de Dieu, je vous dis que vous avez tort, car le plaisir de Notre-Seigneur est que tous U\~ viez le siège et que vous vous en alliez! » Mais comme la première fois les Anglais ne répondirent que par des injures, et ces injures élaicnit si grossières et si offensantes, qu'en les entendant Jehanne ne put s'empAcher de pleurer, et levant les mains au ciel : « Ohl s'écria-t-elle, médians que vous êtes 1 Messire sait que toutes ces choses que vous dites là ne sont que faussetés et menteries! » Puis en même temps ses yeux parurent renconirer une vision, ses larmes se séchèreni, le sourire reparut sur ses lèvres, et, se retournant vers les deux ou trois hommes d'armes qui l'accompagnaient :

— Dieu soit loué! dit-elle, car je viens d'avoir des nouvelles d(! Monseigneur!

Pen<lant l'absence de Jehanne, et peut-êlre pour profiler de cette absence, les chefs s'étaient réunis en conseil, et avaient décidé qu'il fallait le lendemain leindni d'assaillir les bastilles de droite, et, lorsque les Anglais se seraient dégarnis, attaquer celles de la rive gauche. Au moment où Celte décision venait d'être prise, Ji'hanne rentra; Duiiois la fît aussitôt appeler et lui dit que selon son désir on marcherait le lendemain contre les bastilles du coui'hant. !\Iais Jehanne secoua la lêle.

— C'est cela, c'est cela, messeigncurs les capitaines, ditelle; il vous seml '■ , [)arc(> qui^je n(> suis qu'une (eiiune qu'on ne doit p;> luut me dire, allendu qiîe je ne saurais pas garder un secrel. Eh bien! je sais tout ce (jne vous avez décidé, mais soyez tran(iuilles, je sais lairo les choses qui sont à celer.

Alors voyant qu'il élait inutile d'essayer de cacher quelque chose à cette femme evlraordinaire, le Bâtard d'Orléans, qui élait un de S(\s (ilus chauds amis, lui apporla la déterminalion telle qu'on l'avait prise, et lui demanda sj elle approuvait celle décision. Jebanne répondit ([ue oui,e( que le projet élait bon; puis ello défendit à tout homme d'armes de marcher le lendemain au combat sans s'être confessé, et elle-même donna l'exeniple en se confessant et m communiant.

Le lendemain, au point Uu jour, Jchanno et les princi-

paux chefs rassemblèrent les troupes qui avaient été désignées pour l'expédition d'outre-Loire : cx)mme il y avait dans la ville grand nombre de bateaux que l'on avait mis à la disposition du sire de, Gaucourt, gouverneur de la ville, Jehanne passa avec Lahire dans une petite île qui était prQihe de la rive gauche; deux autres bateaux placés en travers formèrent un pont à l'aide duquel on pouvait facilement gagner la rive; puis les soldats montèrent sur ce qu'il en restait, et passèrent de la rive droite à l'Ile et de l'île h la rive gauche.

Toutes ces précautions avaient été prises parce qu'on s'attendait à ce que les Anglais s'opposeraient au débarquement; mais loin do là, ils abandonnèrent la première basiille, (jui était celle de Saint-Jehan-le-Blanc, la brûlant el la désemparant pour qu'elle fût inutile aux Français, et se retirèrent dans la seconde, qui était celle dos Augusiins, aux boulevards et aux tournelles. Enhardie par cette retraite, Jebanne passa de l'autre côté avec une cinquantaine d'hommes seulement; car lavant-gardo seule était arrivée, et les autres étaient occupés à passer de la rive droite dans l'île, C(; qui ne pouvait se faire que lentement à cause du petit nombre de bateaux.

Mais Jehanne ne conqitait ni les siens ni ceux contre lesquels elle combattait; elle était poussée par la main do Dieu, et les calculs ordinaires des hommes n'étaient rien pour elle; elle marcha droit au boulevard, et piaula sa bannière à une demi-portée de trait des murailles; puis, se retournant, elle ajipela à elle les cinquante ou soixante hommes qui l'avaient suivie. En ce moment, un cri s'éleva que les Anglais s'avançaient à grande puissance du coté de Saint-Rive; à ce cri, les hommes d'armes qui accompagnaient la Pucelle, et qui étaient la plupart de communes gens, s'épouvantèrent et s'enfuirent droit au passage de la Loire : une quinzaine d'hommes cependant resta autour d'elle, et avec cette petite troupe, elle se retira lentement h son tour. Aussitôt qu'ils la virent battre en retraite, les Anglais sortirent en grand nombre de la bastille Saint-Augustin, et la poursuivirent avec de grandes huées et des paroles si diffamantes, que, si peu qu'elle cilt d'hommes autour d'elles, Jehanne fit voile-face et courut sus aux Anglais; alors Dieu voulut que, pour faire éclater dans tout son jour la mission céleste de la sainte jeune fille, toute cette multitude d'Anglais se prît à fuir devant le fer de son étendard, comme un troupeau do moulons devant la houlette. Jehanne les poursuivit jusqu'au boulevard, suivie non seulement des quinze soldats qui lui étaient restés fidèles, etdescinquanio qui avaient fui d'abord et s'étaient ralliés ensuite, mais encore de tout ce qui était passé de la rive droite dans l'île, et quit voyant la Pucelle aux prises avec l'ennemi, .se li;Ma d'accourir à son secours. La Pucelle se trouva donc tout à coup à la tête d'une troupe considérable, qui s'augmenta bieulêt encore de toute l'orrière-garde que lui amenait le sire (\o Ray/. Alors Jehanne marcha droit aux pali<<ii!cs; un Espagnol nommé le sire do Partadaet le sire Daulony firent une trouée i)ar laipielle Jehanne passa aussilêl, cl l'on vit sa bannière flotter au-<lessus des pieux, ("haeun so rua alors par le passagt^ qui devint bientôt une énorme brèche; les Anglais voulurent résister, mais il n'y avait pas de courage humain qui prtl repousser des lionuucs qui marchaient animés de la colère de Dieu. En un instant, la basiille des Augustins fut prise, el do peur que ses gens ne s'occupassent à piller et n'offrissent ainsi à l'ennemi une oc^'asion de prendre sa revanche, Jehanne y mit le feu de s;i propre main.

Les clochers et l(>s toits li'Orléans étaient LX)uverts d'une foule de peuple qui suivait des yeux la marche liéroiquc de la Pucelle. l'animant par ses cris el battant des maiiis comme font les spectateurs à un tliivUre. A peine eut-on vu se déplovi'r sur la bastille l'étendanl sien', que toutes les cloches sonnèrent en signe de triomphe. La Pucolle ordonna Ji ses gens de passer la nuit où ils étaient, leur promenant de revenir avix de nouvelles forces le lendemain malin. O^ant è ello, ooaimo elle s'était blessée au

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS

pied avec une chausso-trappe, et qu'elle avait jeilné toute la journée, attendu que c'était vendredi, elle rentra dans la ville pour prendre quelque repos et un peu de nourriture ; car maintenant qu'elle n'était plus soutenue par la fièvTe du combat, elle tombait à la fois de fatigue et d'inanition.

Pendant le soir, il y eut conseil des chefs. Contre la résolution prise, tout l'effort s'était porté sur la rive gauche; il fut convenu que maintenant que rien n'empêchait les renforts d'arriver, puisque les bastilles de Saint-Loup, de Saint-Jean-le-Blanc et des Augustins n'existaient plus, on neriscpierait point de dégarnir/^'nsi la ville, qui, en l'absence des trois quarts de ses défenseurs, avait la chance d'être enlevée d'un coup de main.

Jehanne apprit celte résolution.

— Vous avez été à votre conseil, dit-elle, et moi j'ai été au mien. Or, le conseil de Messire est contraire au vôtre : aussi tiendra-t-il, tandis que le vôtre périra. Qu'on soit pr<*t de bonne heure, car j'aurai plus à faire demain que je n'ai fait jusqu'à présent. Puis, ajoula-t-elleavec un soupir et comme si elle frissonnait de douleur, demain, il sortira du sang de mon corps ; je serai blessée!

Jehanne passa une nuit fort incjuiète. Elle se réveillait d'instant en instant, craignant toujours que les Anglais ne tombassent sur ses gens, et courait à la fenêtre qu'elle ou- ^Tait pour écouter si elle n'entendrait point quelque bruit; mais à chaque fois, la fille de Jacques Boucher, qui partageait son lit, la rassurait, lui disant de dormir tranquille, attendu que les Anglais étaient si fort elTrayés de ce qui venait de se passer dans les deux journées précédentes, qu'ils étaient bien plus disposés à fuir qu'à attaquer. Jehanne se rassurait un peu et revenait se coucher; mais au bout d'un instant les mêmes craintes lui reprenaient; de sorte qu'elle se Ot armer avant môme qu'il fût jour.

Avant de sortir, elle répéta, avec le même frémissement involtmtairo qui l'avait agitée la veille, la prédiction relative h sa blessure.

— Mais alors pourquoi sortez-vous? lui demanda sa bonni' hôtesse.

— Dieu me pousse, répondit Jehanne.

Comme elle allait sortir, des mariniers apportèrent h Jacques Bouclier une superbe alose.

— Bi'stez avec nous, au lieu d'aller combattre, dit le brave homme, et nous mangerons ce poisson.

— Non, clit Jehanne , non; attendez plutôt le souper pour en manger, car jo reviendrai en prendre ma part, par le pont, et je vous ramènerai quelques Anglais pour en manger avec nous.

— Dieu vous entende! dit Jacques Boucher; car pour revenir [wr le pont, il faut que vous preniez la bastille des Tournelles.

— Avec l'aille de Dieu, répondit Jehanne, nous la prendrons, n'en faites aucun doute.

A ces mois, elle sortit; il ét;iit h peu prJ's sept heures et demie du malin. En (arrivant h la porte de Bour^'ogne, rlli- la trouva fermée: c'était le sire de Gaucourl cpii, en vertu de la décision <lu cnnsi-il, avait donné l'ordre de ne point laisser sortir Jehanne. Mais Jehanne s'écria que les ordres du cons4'il ne la n'^ardaii-nt pas, qu'elle était chef de guerre, et que d'oilleurs les ordres d'un conseil bien autrement souverain «pie celui qui voulait l'enchaîner, lui ordonnaieiild'aller di'hors. Il résiiltaderi'conflit unegmnde émeute h la [Kirle. OiiCiturut prévenir h- siri" de (iaucuurt, qui ncroiirut; mais, ipirlque chose qu'il pôt diri', Jehanne resta fernii- dans s.i résolution. Le (toupie alors Ci>mmi<nra b miirmuriT en sa faveur. Lo sire do Gaucourt voulut élever la voix :

— Vous êles un méchant homme, cria alors la Pucelle, couvrant la voix du gouvernriir de In sienne; mais vous n'aurez pas le (Miuviiir de vous op[K)<>cr h la volotilc de Ni>- Im S'ijçn<'ur. Les hommes d'nrnu's partiront mnl^ro vous; Ifs hommes d'armm obéiront h ma voix, i>t non h \n v(\tro ; les huntmos d'armes tno suivrout , et gagneront la

journée d'aujourd'hui, comme ils ont gagné celles d'hier et d'avant-hier.

— Oui ! oui ! crièrent de toutes parts les soldats, les archers et le peuple ; oui, Jehanne est notre seul chel, et nous ne voulons suivre qu'elle.

Et comme le sire de Gaucourt faisait encore des difficultés, on se jeta sur lui et sur sa suite avec une telle fureurr que, sans Jehanne, lui et tous ses gens étaient égorgés. Enfin, la porte fut ouverte : Jehanne sortit la première, et toute cette multitude rugissante s'écoula derrière elle.

Jehanne, comme la veille, passa la rivière en bateau, tenant par la bride son cheval qui la suivait en nageant. Arrivée à l'autre bord, elle éleva son étendard, et ses soldats, qui avaient passé la nuit campés, voyant qu'elle tenait la promesse qu'elle leur avait faite de revenir de grand matin se mettre à leur tête, poussèrent des cris de joie, répétant d'un bout à l'autre des rangs :

— Auxarmes! aux armes!

La Pucelle ne leur donna pas le temps de se refroidir, et ordonna de monter à l'assaut.

La bastille des Tournelles était la plus forte de toutes; aussi sir Guillaume Gladesdales'y élail-il enfermé avec la fleur de ses hommes d'armes. Elle était bâtie sur une arche même du pont rompu, de sorte qu'elle était isolée au tiers de la largeur de la Loire à peu près, et que de tous côtés la rivière lui servait de fossés. En outre, un boulevard parfaitement fortifié, et qui communiquait avec la oastillo par un pont-levis, s'élevait sur la rive gauche, défendant les approches des Tournelles; de sorte qu'il fallait d'abord enlever le boulevard, et que, ce boulevard enlevé, on n'était encore qu'à la moitié de la besogne.

La Pucelle marcha au combat avec sa confiance habituelle, et bientôt même elle vit arrivera son aide tous les chefs qui, ayant honte de laisser une femme combattre seule, accouraient pour prendre leur part de la journée. C'étaient le Bâtard d'Orléans, les sires de Rayz, de Gaucourt, de Gamacbe, de Graville, de'Quittey, de Villars, de Chailly, de Coaraze, d'Illiers, de Thermes, de Gonlaut, l'amiral Culant, Laliire, de Xaintrailles; c'est-à-dire, à peu d'exceptions près, la fleur de la chevalerie fran(;aise. En les voyant approcher, sir Guillaume Glades<1ale rappela aux Anglais qu'ils étviient du même sang que ceux qui avaient vaincu à Crécy, à Poitiers et à Azincourt; et encore, ajouta-t-il, ceux (]ui combattaient à ces grandes journées combattaient des hommes, et non pas une femme. Les Anglais jurèrent de se montrer dignes de leurs pères et d'eux-mêmes, et l'assaut commença.

Au premier choc, en voyant de quelle façon on attaquait et l'on défendait, chacun comprit bien que c'était une lutte suprême et mortelle, et que cette] jourm-e serait décisive pour la France ou pour l'Angleterre. Depuis dix heures du matin jusqu'à une heure de l'apré-s-midi, c'est-à-<lirn pendant trois longues heun>s, li>s Français ne ci<ss^rent d'assaillir et les Anglais de les rep.iusser. Chacun so» battait, non [las avec la froide régularité «riine battille générale, mais avec l'archarnement d'un iliiel pari iculiiv. Chacun choisissait son ennemi, chacun l'allac|uail, chacun le renversjiit ou était renvrrs*» par lui ; les Français se servant s.irtoiit de leurs éfxVs et i|c> leurs lances, nviv les- (pielles ils alleignaient de plus loin ; les Ani.'l.iis frapimnl avec des masses de plomb et des haflies de fer, pn-cipitant les hommes av<>c de gnlssl•^ poutp's, |iris.inl les échelles avw d'énormes pierres; puis jetant sur tous o's hommes renverses, meurtris, navn-s, «le la chaux, de l'huilo iHiuilInnle nu du plomb fondu. Pendant trois heun-s entières, comme nous l'avons dit, l'horrible mêlée ruRil et s'agita ainsi; jiendanl trois heun<.s on entendit au-<lessus do toutes les voix la voix de la Pui-elle qui criait : l""urage ! pendant trois heures on vil s.i IvinnH^n- en avant d'» toutes le.s bannièn's, monter, nslev-endre, rtMnonler encon«; enlln hamsvj» de fali^ue, rejMxivic.^ He tous oMes, les Français fln-nt un pas en arrière, malgré |i« elforts do Jehanne, qui s'uclianiail à la muraille, criant :

—Au nom do Dieu! no vuusretinu pas; nu nom do Dieu!

JIÎHAÎWB !,A roCELLE.

courage! car dans un bref délai, je vous le dis, ils seront tous à notre merci.

Et voulant alors les ramoner par son exemple, elle prit une échelle, la dressa contre le rempart, et monta seule, criant :

— Rendez-vous, Anglais , rendez-vous ! car si vous no vous rendez pas, la volonté de Dieu est que vous soyez tous déconfits.

; En ce moment, et presque à bout portant, un trait d'ar- .balète vint frapper Jehanne à l'épaule et, (fttrnnt au des- ' sus dn sein, ressortit de quatre à cinq pouces derrière le ^cou. C'était la blessure qu'avait prévue la veille la pauvre Jehanne; elle jeta un cri de douleur, descendit de récliclle, et, vaincue par la souffrance, se laissa tomber dans le fossé ; aussitôt les Anglais reprirent cmirage et se précipitèrent hors du boulevard pour la prendre; mais de leur côté les chevaliers français se lancèrent à son aide. Le sire de Gamache arriva près d'elle, et abattant avec sa hache les deux premiers Anglais qui essaj'èrent de la toucher :

— Jehanne, lui dit-il, vous êtes une brave fille, et j'avais mal présumé de vous; je vous en demande pardon, prenez mon cheval, et sans rancune.

— Oui, sans rancune, répondit la Pucelte en lui tendant la main, car jamais je no vis chevalier mieux appris que vous. Alors on emporta Jehanne à une centaine de pas du boulevard, car elle avait essayé vainement de monter à cheval, et là, on la désarma. Jehanne porta la main au carreau q\ii l'avait blessée, et s'aperçut seulement h cette heure qu'il sortait d'un demi-pied par derrière. Alors la femme succéda à la guerrière, la faiblesse h la force : Jehanne eut peur et se prit h pleurer; mais tout à coup ses larmes s'an-êtèrent, elle leva les yeux au ciel,|son visage prit une expression radieuse, et ses lèvi-es murnuirèrent quelques paroles que personne ne comprit. C'étaient ses saintes qui lui apparaissaient et qui venaient la consoler.

Aussitôt la vision évanouie, Jehanne se sentit de nouveau forte et confiante; elle prit le carreau h pleines mains et l'arracha elle-même de la plaie. Alors un des hommes d'armes qui avaient aidé à la transporter s'approcha d'elle et lui ofi'rit de charmer la douleur qu'elle éprouvait avec des paroles magiques. Mais Jehanne, se reculant de lui avec eflroi :

— J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que d'aller ainsi contre la volonté de Dieu. Si l'on peut sans pécher guérir ma blessure, je le veux bien. Mais j'aimerais mieux (|u'elle restât ouverte toute ma vie et. perdre par elle jusqu'à la dernière goutte d(; mon sang, que do la voir refermer par de piu-eils moyens.

Alors un autres s'approcha et mit dessus une compresse de coton inibihée d'huile, ce qui la soulagea quelque peu.

En ce moment, Dunois arriva près d'elle ; il venait lui annoncer qu'il fallait qu'elle songeât à se retirer, la retraite étant ordonnée, et les c^anonniers commençant déjà d'emmener li's canons. Alors Jehanne reprit toute sa force, remit son armure, remonta à clieval, et laissant son étendard au\ mains d'un des soldats, elle s'élança au milieu des chefs, criant :

— Au nom de Dieu 1 courage, car nous enirerons bientôt! Faites un |)eu reposer vos gens, buvez et mangez; puis retournez à l'assaut, et vous verrez qu'en moins d'une demi-heure tout sera en noire pouvoir.

Mais tout le monde était tellement découragé de cette longue lutte sans résultat, que les jilus hra\es étaient d'avis de rentrer dans la ville; quand tout à coup le sire Dauloii, p(>nsant que si l'on voyait nian'licr la bani\ièri' de Jehanne contre le boulevard tout le inonde la suivrait, voulut la prendre des mains du soldat pour la porter en avant; mais le soldat à qui Jehanne l'avait contiée, et qui était tout lier d'un pareil dé|>ôl, ne voulut pas la rendre. Daulon lui proposa d'aller ensi inble cimtre les Anglais; il y consenti, et tous deux se prenant par la main coururent vers le fosse', ci'iant :

— En avant ! hommes d'armes, en avant I

Ce qu'avait prévu le sire de Daulon réussit alors plei-

nement. Sans s'inquiéter davantage des chefs de guerre, les soldats et les gens du commun coururent au tK)ulevard. Jehanne, qui s'était retirée dans une visne pour prier Dieu de rendre le courage aux cœurs faibles, enlf-ndit un grand bruit ; elle leva la tête, vit tout le monde qui retournait à l'assaut. Elle se jeta aussitôt au plus pressé de cette foule, arriva jusqu'à l'endroit où était son étendard, le reprit des mains du soldat qui le tenait, et, le levant au-dessus de sa tête, elle l'agita de toute sa force. I/effet de cette apparition fut magique : les plus éloignés revinrent, les moins assurés reprirent coeur.

De leur côté, les Anglais, qui croyaient Jehanne morte ou du moins grièvement blessée, s'effrayèrent de la revoir, armée, vigoureuse et presque saine et sauve; il k-ur sembla qu'un miracle seul pouvait amener ce retour, et ils s'intimidèrent à la pensée que Dieu combattait pour les Français. En ce moment, pour augmenter encore la confusion qui commençait à se répandre parmi eux, les bourgeois d'Orléans, conduits par le commandeur de Girenne vint attaquer la bastille par le pont. Un brave charpentier vint jeter une large poutre de l'arche brisée sur les Tournelles: le commandeur de Girenne s'y élança le premier, en criant :

— A mort ! à mort les Anglais I

Sir Guillaume Gladesdale, entendant ces cris, et craignant qu'en son absence ses gens ne se défendissent mal et ne se laissassent surprendre par derrière, voulut courir à l'endroit d'où venait ces cris. Jehanne le vit s'éloigner pour gagner le pont-Ievis à l'aide duquel on communiquait du boulevard auxTournelles :

— Rends-toi! Gladesdale, rends-toi! luicria-t-elle; rendstoi au Roi des cieux, et il te sera fait merci! Tu m'as \ilainement injuriée, et cependant je n'en ai pas moins pitié de ton âme et de celle des tiens!

Mais Gladesdale ne répondit pas; il venait de mettre le pied sur le pont-Ievis, et, l'épée à la main, passait suspendu au dessus de la rivière, quand tout à coup le sire de Daulon, qui a^•ail ordonné à un brave canonnier de diriger sa bombarde contre le pont, lui ordonna de faire feu : la pierre dont elle était chargée porta en plein l)Ois;le pont, chargé d'hommes, craqua et se rompit parle milieu, et Gladesdale tomba dans la Loire,. où il disparut, entraîné au fond de l'eau bar le poids de son armure. Le sire de Moulins et le sire de Pommier, ainsi que l>eaucoup d'autres chevaliers anglais, tombèrent en même temps que lui, et se noyèrent avec lui.

Un cri de désespoir retentit à la fois sur le boulevard et dans la bastille : Dieu se déclarait visiblement pour nous. Un Anglais cria qu'il vovait au dessus de nos ranss l'archange Jlichel et saint Aignan, le patron de la ville d'Orléans, qui, montés [sur des chevaux blancs, et armés d'épées flamboyantes, combattaient avec nous. Le chef n'était plus là pour donner des ordres; les plus braves après lui étaient morts ou blessés; il n'y avait plus de résistance possible. Le cri de Satn-e gui pci// .' se fit entendri'; lt>s uns sautèrent du boule\ard dans la rivière, les auln-sso rendirent à merci; (]uelques-uns, qui ne voulaient ni fuir ni se rendre, furent tués les armes à la main. Enfin, coninie l'avait prédit Jehanne, une demi-heure ne s'était point écoulée depuis le nouvel assaut, que lo twulevard et la bastille étaient à nous.

Ainsi qu'elle l'avait annoncé à son hOtesse, Jehanne rentra dans la ville par le pont.

Cette entrée fut un triiMuphe plus grand pour elle qu'aucun de ceux qu'on lui eiU encore faits. Il est vrai que jamais sa miraculeust^ mission n'avait si évidemment éclaté. Tout ce qu'elle avait prédit était arrivé : elle avait été blessée, la bastille avait été pris<\et elle était n>venue [vir le chemin qu'elle avait désigné fHjur son retour. Le Te Deiim tut chanté, les cloches sonnènMit toute la nuit, et jusqu'au jour les bourgwis se priMuenèn^nl dans les rues illuminées, s'embrassant, en signe de joie, et criant noël, en actions de grAcos.

Jacques Bouclier allendjit Jelianno avec son alose; maij

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