LB JCGEMENT DB DIEU
Au jour dit, le comte de Barcelone, qui avait passé la veille en messes et en prières, se présenta à la porte du camp monté sur son bon cheval de Séville, qui semblait plutôt, tant ses jambes étaient fines et sa marche légère, un coursier de fêle et de chasse qu'un destrier de bataille. Il était vêtu d'une cotte de maille d'or et d'acier, travaillée par les Maures de Cordoue, au milieu de laquelle brillait un soleil de diamans qui jetait autant de rayons que s'il eût été de flammes, et portait au cou la chaîne d'or que lui avait donnée l'impératrice. Il frappa trois fois à la barrière, trois fois on lui demanda qui il était, et chaque fois il répondit en se si-" gnant qu'il était le champion de Dieu. A la troisième fois la porte s'ouvrit, et le comte de Barcelone fut introduit dans a lice.
C'était une grande arène ovale, à peu près élevée sur le modèle des cirques antiques et entourée comme eux de gradins surchargés à cette heure de monde, tant la noblesse des bords du Rhin s'était empressée d'accourir à ce spectacle. A l'une de ses extrémités, Henry, revêtu des habits impériaux, était placé sur un trône, tandis qu'a l'autre, dans une loge de charpente brute et sans ornement aucun se tenait l'impératrice, vêtue de noir et portant son enfant dans ses bras. De l'autre côté de la porte de la lice, et formant le pendant de la case où elle était enfermée, s'élevait le bùrher sur lequel elle devait être brûlée, au cas où son chevalier serait vaincu, et près du bûcher se tenait debout le bourreau, vêtu d'une tunique rouge, ayant les jambes et les bras nus, tenant à la main une torche, et ayanl près de lui un réchaud. Vers le milieu delà courbe que formait la lice s'élevait un autel sur lequel étaient les saints Évangiles sur lesquels était posé un crucifix. De l'autre côté était un cercueil ouvert.
Le comte de Barcelone entra dans la lice et en fit le tour au son des fanfares, qui annoiivaient à ses adversaires que le champion de Dieu était à son poste; puis s'airéianl devant l'empereur, il le salua en abaissant jusqu'à terre le ter de sa lance. Alors il força son cheval de reculer en piétinant, la tète toujours tournée vers Henry, el, arrivé au milieu, il lui ût faire sur ses pieds de derrière seulement, une voile si habile que chacun reconnut bien que celait un bon et expert cavalier. Puis il s'avança à petits pas, toujours malgré l'ardeur que montrait son bon coursier, vers la loge de l'impératrice. Arrivé là, il sauta à bas de son cheval, qui demeura aussi immobile dans la lice que s'il eût été de marbre, monta les degrés qui conduisaient a l'aiciiscc , tl pour indiquer que si tout le monde avait encore quelque doute, lui était convaincu de son innoc^'uce, il mit un geuou en terre et lui demanda si elle l'acceptait toujours pour son chevalier. L'impératrice élait si émue qu'elle ne put lui répondre qu'en étendant la main vers lui. Aussitôt le comte de Barcelone détacha son casque et baisa resptviueusement la main impériale qui lui était offerte; puis se relevant les yeux pleins de llamme, il attacha son casque à l'arvon. se remit eu selle d'un seul saut el sans plus se servir de ses étriers que s'il eût été vêtu d'un simple justaucorps de soie. lltH'onnaissanl en face de l'autel cl de l'autre a'ité de la lice le jongleur qui 1 était venu chercher, a.ssis aux pieds d'une belle et noble jeune fille, il pensa que celte jeune fille était l'hériticre du marquisat lie Provence. Il s'avança vers elle au milieu des applaudisscmens de la multitude qui, surprise de sa jeunesse et émerveillée de sa b^lle iigur»', faisait dans son cœur des vœux d auunl plus ardeas qu il parais-
œOVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
sait bien jeune et bien faible de corps pour entreprendre un combat mortel contre deux si terribles chevaliers.
Arrivé devant la galerie où élait assise la belle Provençale, il s'inclina jusque sur le cou de son cheval, de manière que ses cheveux lui voilaient le visage, puis se relevant en secouant la tête pour les écarter :
— Noble damoiselle, lui dit-il dans la langue d'oc et avec un sourire plein de reconnaissance, mille grâces vous soient rendues de la bonne entreprise que vous me valez; car sans vous et sans votre message, je serais aujourd'hui en ma terre et je n'aurais pas eu celte occasion de mellre au jour mon amour pour les dames et ma confiance en Dieu.
— Beau seigneur, répondit la jeune Jille dans la même langue, toute reconnaissance est à moi ; car sur la parole que vous a donnée en mon nom un pauvre jongleur, vous avez traversé mers, rivières et monlagnes, et vous êtes venu, si bien que j'ignore comment je reconnaîtrai jamais une aussi grande courloisie.
— Il n'y a pas de voyage si long ni d'entreprise si dangeireuse, madame, reprit le comte, qui ne soient pa\és et bien au-delà par un sourire de vos lèvres et par un regard de vos yeux. Ainsi donc, si vous me voyez faiblir, madame, regardez et souriez-moi, et vous nie rendre?, force et courage.
A ces mots qui firent rougir la belle marquise, le comte de Barcelone s'inclina une seconde fois ; et comme en ce moment les trompettes annonçaient que l'on ouvrait la porte à son adversaire, il remit son casque, et en trois élans de son merveilleux cheval , il se trouva à l'extrémité opposée du champ, en face de l'impératrice et du bûcher : le champion de Dieu élait toujours placé de cette manière, afin qu'il put être encouragé par les gestes de l'accusée.
Gunthram de Falkembourg entra alors à son tour. Il était vêtu d'une armure de couleur sombre et monté sur un de ces lourds chevaux allemands qui semblent de race homérique. Vn écuyer poriait devant lui sa lance, sa hache et son «■pée. A la porte de la lice, il mil pied ù terre et s'avança vers l'aulel. Arrivé sur les degrés, il leva la visière de son casque, étendit sa main nue sur le crucifix, et jura sur sa foi de baptême, sa vie, son âme et son honneur qu'il croyait avoir bonne et juste querelle, ajoutant par serment encore qu'il n'avait ni sur son cheval, ni en ses armes, herbes, charmes, paroles, prières, conjurations, pactes ou incantations dont il veuille se servir. Puis, ayaiit fait le signe de la croix, il alla s'agenouiller à la tête du cercueil afin d'y faire sa prière.
Le comte de Barcelone mit pied ù terre à son tour, s'a- <<ança vers l'autel, comme avait fait son adversaire, prononça les mêmes sermens, cl après avoir aussi fait le signe delà iroix, il alla s'a^nouiHer à l'autre bout de la bière. En ce Doment le Libéra se lit entendre, rhanlé par des voix invisibles qui semblaient un appel des anges. Les assislans, s'a- Xcnouillant chacun fi sa place, répétèrent tout bas les prières des agonisans. Il n'y eut que le bourreau qui resta debout, comme si sa voix n'avait pas le droit de se mêler .'i la voix des hommes et n'avait pas de chance d'arriver aux pieds de Dieu.
A la dernière note du Libéra, les trompettes sonnèrent de nouveau, les assislans reprirent leurs places, et les deux champions se retirèrent, puis retournant a leurs chevaux, se reniinnl eu selle et semblèrent un instant deux statiu's équestres, lant ils restèrent immobiles, leurs lances en arrêt et leurs boucliers leur couvrant toute la poitrine. Enfin les fanfares cessèrent, et l'empereur, se levant, étendit son sceptre, «•I dit d'une voix forte :
— laissez aller.
Les deux adversaires s'êltneèrcnl l'un contre l'autre avec un m>'ine courage, mais avec une fortune bien dilTereiile. A peine (lunlhrani ili- Falkeinboiirg, porté sur son lourd cheval, parcounilil le lier» de la cariiere, tandis que, franchissant en trois élans un espace doulile, le comie de Karielunc fui sur lui. Il y eut un instant pendant lequel on ne vit rien qu'un choc effroyable, des tronçons de lance, des milliers d'clinrellt», une conlusiou d homnies et de chevaux . mais presqu'iu mime moment le deslrler de Gunthram se tvWm
sans cavalier, tandis que le cadavre de son maître, percé de part en part par la lance de son ennemi, restait gisant sur la poussière teinte de sang. Le comte de Barcelone courut aussitôt au cheval de son adversaire, le saisit par les rênes et le força de toucher en reculant les barrières du camp avec la croupe, ce qui était signe que son maître se relevât, — il était vaincu; mais la précaution était inutile, Gunthram de Falkembourg ne devait plus se relever ([u'a la voix de Dieu. Il y eut un grand cri de joie dans toute cette multitude, car les vœux les plus ardens étaient pour le jeune et beau chevalier. L'empereur se leva debout eu criant :
— Bien frappé.
Douce agita son écharpe; l'impératrice tomba à genoux.
Alors le bourreau descendit lentement de son estrade dénoua le casque de Gunthram qu'il jeta par le camp, traîna jusqu'auprès de la bière le cai^avre par les cheveux, et retournant vers l'extrémité de lu lice, remonta sur son bûcher.
Aussitôt le comte de Barcelone alla de nouveau saluer l'empereur, l'impératrice et la marquise de Provence; puis étant revenu à sa place,
— Sauf votre plaisir, sire empereur, dit-il d'une voix forte, veuillez ordonner que Waliher de Than soit introduit à son tour.
Et il sortit de la lice.
— Que Waliher de Than soit inirortuil, dit l'empereur. La barrière s'ouvrit une seconde fois et Waliher de Than
fut introduit; mais lorsqu'il vit Gunthram couché près de la bière, qu'il apprit qu'un seul coup avait sulli pour le porter à terre et le mettre à mort, au lieu de s'avancer vers l'autel Dour faire le serment, il alla droit ;i l'empereur, et là, descenuant de cheval et s'agenouillant devant lui,
— Sire empereur, lui dit-il, ça été peine inutile à vous d'ordonner que je fusse introduit, car pour rien au monde je ne combattrai pour la cause que j'avais embrassée : c'est une cause fausse et mauvaise, ainsi que Dieu l'a bien prouvé par son jugement. Qu'il vous plaise donc que je me mette à votre merci, à celle de madame l'impératrice et ù celle du chevalier inconnu, qui doit être un noble chevalier, je le proclame devant toute la cour, car ce que nous avons dit de madame l'impératrice est faux, de toute fausseté, et nous l'avons dit poussés que nous étions par les dons et les promesses du prince Henry, votre lils, qui craignait que vous ne le privassiez de son héritage en faveur de l'enfant que madame l'impératrice poriait dans son sein. Encore une fois, monseigneur, en faveur de mon aveu, je vous demande grâce et merci.
— Vous n'aurez d'autre merci, répondit l'empereur, que celle que voudra bien vous accorder l'impérairice ; allez donc la lui demamler, car d'elle seule mainlenaDl dépendent votre vie cl votre honneur.
Waliher de Than se releva, traversa la lice au milieu des murmures et des huées de la luultiiiide, et alla s'ageiuiuiller en face de l'impératrice, qui, tenant lendrenieni son fils dans ses bras, semblait une madone caressant l'enfant Jésus.
— Madame, lui dit-il, je viiiis ;■! vous par ordre de l'empereur pour que vous ayez merci de moi, car je vous ai faussement et délovalemcnl accusée; ordonnei donc de moi luul ce (|u'il vous plaira.
— Ami, dit l'impératrice, allez-vous-en ««In et sauf; je De prendrai ni ferai prendre vengeance- d« vuu>, car l)ieu saura liien la prendre a S4)n plaisir cl a sa justice. \\\ex donc r( que je ne vous rev(de jamais.
Le chevalier se releva et sortit. Jamais depuis ce Jour ou ne le revit en Allemagne
Alors l'empereur ordonna que la porte fût rouverte pour le vainqueur, et comme il vil que ccluiil, après être entré, cherchait avec étonnement son adversaire,
— Seigneur chevalier, lui dit il, Waliher de Than ne veut pas vous ronibaltre ; il est venu ,i moi demaudanl merci, et je l'ai renvoyé il rimpéralricr, qui la lui a accordiH', toute Joyeuse qu'elle est de l'honneur que Dieu el vous lui avca rendu.
— Puisqu'il en rsl ainsi, dit le comif de Barcelone, (oui esl bien, el Je n'en demande pas davantage.
PRAXÈDE
SJT
Alors reiiippreur dpscenJit de son Irône, et prenant le cheval (lu vain(iueur par le frein, il le conduisit en face de l'impéialrice.
— Madame, lui dit-il, voici le chevalier qui vous a si vaillamment défendue ; il va vous donner une main et moi l'autre, et nous vous condiiii'Oiis i^i mon trône, où nous resterons en vue de tous, jus(|u à ce (|ue justice soit faite au cadavre de Gunlhram de Falkembourg ; puis vous l'emmènerez à votre palais, où vous lui ferez tout l'honneur que vous pour- ' ez, alin qu'il reste le plus longtemps possible auprès de nous.
L'impciatrice descendit de son échafaud et voulut s'agenouiller devant l'empereur; mais il la releva aussitôt, et l'embrassant comme preuve qu'il lui rendait tout son amour, il la prit par une main et le comte de Barcelone par l'autre, puis il la ramena vers le trône où elle s'assit à sa droite, tandis (jue levain(|ueur s'asseyait à sa gauche.
Lorsqu'ils furent assis, le bourreau descendit une seconde fois dans la lice, et s'avançant vers le cadavre de Gunlhram, il coupa avec un couteau toutes les attaches de son armure, qu'il lui arracha pièce par pièce et (lu'il jeta çà et là par le camp eu disant, à mesure qu'il les jetait : Ceci est le casque d'un lâche, ceci est la cuirasse d'un lâche, ceci est le bouclier d'un lâche; enliu, lorsqu'il l'eut mis toul-â-fail nu, les deux valets du bourreau tirent entrer un cheval traînant une claie, puis le cadavre fut ::ttaché sur cette claie et traîné par les rues de Cologne jusqu'au gibet public, où il fut pendu par les pieds et où chacun put voir l'affreuse blessure par laquelle son âme maudite s'était envolée.
Et chacun dit (|ue c'était bien véritablement le jugement de Dieu, car nul ne pouvait comprendre comment un si jeune et si gentil damoiseau avait pu mettre à mort ua si terrible chevalier.