‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'empereur et l'impératrice emmenèrent le chevalier â leur palais, et là ils lui tirent grande fête et grand honneur, le retenant â diner et disant qu'ils no voulaient plus qu'il les quitiât; mais le soir il sortit du palais sans (|ue personne le vit, et rentrant à son hùlel il lit donner l'avoine à son cheval, et ayant ordonné ;i son écnyer de s'appareiller, il parfit en grand mystère et chemina toute la nuit pour retourner en sa terre de lîarcelone, qu'il avait quittée avec plus de chevalerie (pie (le prudence , et dont il n'avait reçu aucune nouvelle depuis deux mois.

Mais ([uand vint le lendemain et que l'empereur vil que le chevalier ne venait pas au palais, il envoya un chevalier :'» son hôtel pour lui faire dire (piil l'alleiulait. On repondit au messager (pie le chevalier était parti dans la nuit, et (|u'â celle lieuie il devait être au moins â douze ou quinze lieues de Cologne. Alors le messager retourna devers l'empereur et lui dit :

— Seigneur, le chevalier qui a combadu pour madame l'impératrice est parti cette nuit et l'on ne sait point où il est allé.

A cette nouvelle inattendue, Henry se retourna vers rimpéralri(^e, et d'une voix altérée par la colère,

— Madame, lui dit-il, vous avez entendu ce que me rapporte cet homme, c'est-â-diie (|Me votre cavalier a quitté Cologne celle nuit sans prendre congé de nous, ce ipù me déplaît fort.

— Oh I monseigneur, répondit l'impératrice , vous serei

OGUVK. COMP. — T. V,

bien autrement courroucé encore lorsque vous saurez qui était ce chevalier, car vous ne le savez pas, je présume.

— Non, reprit l'empereur; il ne m'a rien dit, si ce n'est qu'il était un comte d'Espagne.

— Seigneur, ce chevalier que vous avez vu et qui s'est battu pour moi, est le gentil comte de Barcelone, dont la renommée est déjà si grande que l'on ne saurait dire laquelle l'emporte de sa réputation ou de sa noblesse.

— Comment! s'écria l'empereur, il serait vrai que ce chevalier était le seigneur Raymond Bérengcr. Alors, Dieu me soit en aide, madame, car la couronne de l'empire n'a jamais reeu un si grand honneur que celui qu'elle vient de recevoir aujourd'hui ; mais, merci Dieu ! il me le fait bien payer par la honte dont me couvre un si prompt départ. C'est pourquoi je vous dis, madame, que jamais vous ne rentrerez dans ma grâce ni dans mon amour que vous ne l'ayez cherché jusqu'à ce que vous le trouviez et ameniez avec vous. Appareillez-vous donc le plus vile que vous pourrez, et que je ne vous revoie pas ou que je vous revoie avec lui.

— Il sera fait ainsi qne vous désirez , monseigneur, répondit l'impératrice en se retirant.

Comme elle avait vu que le gentil comte de Barcelone n'avait point été insensible à la beauté de la marquise Douce de Provence, elle amena celle-ci avec elle, pensant ((u'elle serait la chaîne qui lierait le plus sûrement le fugitif; et s'étant fait accompagner, comme il convient à une reine, de cent chevaliers, de cent dames et de cent damoiselles, elle chevaucha tant par jour et par nuit qu'elle arriva deux mois après son départ dans la noble cité de Barcelone. Qui fut fort étonné lorsqu'il apprit que madame l'impératrice d'Allemagne était arrivée dans sa ville'? ce fut le comte, je vous assiii" aussitôt qu'il eut certitude que cette nouvelle était -«raie, u monta à cheval et se rendit à l'hôtel où elle était descendue. Là il n'eut plus de doute, car à peine l'eut-il aperçue (|u'il reconnut parfaitement celle pour laquelle il avait combattu. Tous deux eurent grande joie de se revoir. Après (pi'il se fut agenouillé devant elle et lui eut baisé la main, le comte lui demanda courtoisement par quelle aventure elle était venue en sa terre.

— Seigneur comte, lui répondit Praxède, il m'est défendu de retourner vers l'empereur mon époux avant que je ne vous ramène; car c'est votre seule vue, dont il a été trop privé, qni peut me rendre son amour et sa grâce. Lorsqu'il a su que c'était le gentil comte de Barcelone qui lui avait fait l'honneur de venir d'un si lointain pays pour me détendre, et qu'il était parti le même soir, il a dit qu'il n'aurait pas un instant de fêle jusqii'au jour où il l'aurait remercié du grand honneur (lu'il avait fait à la couronne de l'empire. Voilà pourquoi, monseigneur, je viens à vous, non plus comme impératrice d'Allemagne, mais comme voire servante pour vous supplier humblemeni de m'aceompagner devant l'empereur si vous voulez que je sois appelée encore impératrice.

— Madame, répondit le comte, c'est à vous de commander et à moi d'obéir; je suis prêt à vous suivre partout où vous me voudrez conduire ; faites de moi comme d'un vaincu et d'un prisonnier.

A ces mots le comte mit un genou en terre en lui présentant ses mains comme pour les enchaîner, ce que voyant l'impéralrice, elle détacha une magnilique chaîne d'or qui faisait huit fois le tour de son cou, et en attachant un boi.i au poignet du comie de Barcelone, elle remit l'autre aux mains de la marquise de Provence. Alors, en se voyant au pouvoir d'un si gentil gardien, le comte Raymond jura qu'il ne romprait ni délacherait une si douce chaîne que du consenlcment de la mar(piise, qui lui donna aussiliJt congé d'aller tout préparer pour son départ.

Troisjours après, l'impératrice d'Allemagne reparti! pour Cologne accompagnée de ses cent chevaliers, de ses cent dames et de ses cent damoiselles, emmenant le seigneur cornet enchaîné par une chaîne d'or que tenait la jolie fille d'honneur, cl ils traversèrent ainsi le Roussillon. le Lanj;uedoc, le Dauphine, la Suisse et le Luxembourg. Le seigneur comte^

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ŒtmiES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

ainsi qu'il l'avait juré, ne dénoua sachaine qu'avec le congé de son gardien.

A cinq lieues en avant de Cologne, le cortège rencontra l'empereur qui, ayant appris l'arrivée du seigneur comte, venait au-devant de lui. En apercevant le brave chevalier qui avait sauvé l'iionneur de sa femme bien-aimée, Henry mit pied à terre ; ce que voyant Kaymond Berenger, il se hila d'en faire autant-, et toujours conduit par la marquise de Provence, il s'avança vers l'empereur, qui l'embrassa tendrement, lui demandant quel don il pouvait lui accorder pour le remercier du grand et honorable service qu'il lui avait rendu.

— Seigneur, répondit le comte, je demande qu'il vous plaise ordonner, qu'ainsi que je ne pouvais rompre oi dé-

lier ma chaîne sans le congé de la marquise, elle ne puisse plus, dés aujourd'hui, la rompre ni délier sans le mien, et par ainsi, monseigneur, nous serons enchaînés à toujours, et s'il plait à Dieu, non-seulement dans ce monde-ci, mais encore dans l'autre.

Douce de Provence rougit et voulut se défendre; mais elle relevait de l'empereur, et à tout ce qu'il lui plaisait ordonner il lui fallait obéir.

Or, l'empereur ordonna que le mariage serait fait dans les huit jours. Douce de l'rovence éiaii une vassale si IIdèle, qu'elle ne songea pas même à demander une heure de retard.

Ce fut ainsi que Raymond Berenger lll, drjù comte de Barcelone, devint marquis de la terre de Proveuce.

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