‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

— Non, non, reprit la femme avec joie, c'est qu'on lui met les claveiies.

Les clavettes étaient des planches qu'on liait avec des cordes ù l'entour des jambes du patient, puis entre lesquelles on passait un large coin de fer sur lequel on frappait jusqu'à ce qu'en se rapprochant, elles aplatissent la chair et brisassent les os.

Il paraît que le chevalier n'avouait rien, car les coups de maillet se succédaient avec une force et une rapidité croissantes. Le tortureur y mettait de la colère.

Il y avait déjà quelque temps qu'on n'entendait plus de ris, quelques sourds gémissemens y avaient succédé, puis

s s'étaient éteints à leur tour. Le bruit du maillet cessa

ut-à-coup.

La mère Jehanne se releva aussitôt :

— C'est fini pour aujourd'hui, dit elle en secouant la poussière attachée à ses genoux et en rajustant son^bonnet, il s'est évanoui sans rien dire; et elle s'en alla, convaincue qu'une plus longue attente serait inutile.

La connaissance approfondie qu'elle paraissait avoir de la manière dont les choses se passaient habituellement, entraîna sur ses pas tous les témoins de cette scène, à l'exception d'un jeune homme qui resta debout contre le mur; c'était Perrinet Leclerc.

Un instant après, comme l'avait prévu la mère Jehanne, le tortureur sortit.

Vers le soir, un prêtre entra dans la prison.

Quand la nuit fut tout-à-fait venue, on plaça des sentinelles dehors, et l'une d'elles força Leclerc de s'éloigner ; il alla s'asseoir sur une borne, au coin du Pont-aux-Meuniers.

Deux heures se passèrent : quoique la nuit fût sombre, ses yeux s'y étaient tellement habitués, qu'il distinguait sur les murailles grisâtres la place noire où se tiouvait la porte du Chiitelet. Il n'avait pas prononcé une parole, n'avait pas ôté la main de dessus sa dague, et n'avait pensé ni à boire ni à manger.

Onze heures sonnèrent.

Le dernier coup vibrait encore lorsque la porte du Châtefet s'ouvrit : deux soldats, tenant leur épée d'une main et une torche de l'autre, parurent sur le seuil ; puis vinrent quatre hommes portant un fardeau, et suivis d'un individu dont la figure était cachée sous un chaperon rouge : ils s'approchèrent en silence du Pont-aux-Meuniers.

Lorsqu'ils furent en face de Perrinet, celui-ci vit que l'objet que portaient ces hommes était un large sac de cuir; il écouta* un gémissement parvint jusqu'à lui : il n'y avait plus de doute.

En une seconde sa dague était hors du fourreau, deux des porteurs à terre, et le sac fendu dans toute sa longueur. Un homme en sortit.

— Sauvei-vous, chevalier I dit Leclerc.

Et protitaiil de la stupéfaction que son attaque avait causée à la petite troupe, pour se mettre rapidement à l'abri de sa poursuite, il se laissa glisser le long du talus de la rivière, où il disparut à tous les yeux.

Celui auquel il venait de tenter avec un courage si inouï de rendre la liberté , essaya de fuir ; il se dressa sur ses pieds, mais ses jambes que ses os brisés ne pouvaient soutenir, plièrent, et il retomba évanoui en jetant un cri de douleur et de désespoir.

L'homme au chaperon rouge lit un signe, les deux porteurs qui n'étaient pas blessés le reprirent sur leurs épaules. Arrivé au milieu du pont, il s'arrêta et dit :

— C'est bien, jetez-le ici.

L'ordre fut exécuté aussitôt que donné , un objet sans forme tourbillonna un instant entre l'espace vide du pont et de la rivière, et le bruit d'un corps pesant retentit dans l'eau. • .

Au même instant, une barque montée par deux hommes s'avança vers l'endroit où le corps avait disparu, et suivit un instant le tll de la rivière. Queliiues seeomios après, tandis que l'un d'eux ramait, l'autre aecroeha avec un harpon un objet qui revint à la surface de l'eau, cl allait le déposer dans I» barque, lorsque l'henime au chaperon rouge monta sur

les bords du pont, et de là jeta au vent dune voix forte ce» paroles sacramentelles :

— Laissez passer la jitstice du roi !

Le marinier tressaillit, et malgré les prières de son camarade , il rejeta dans la rivière le corps du chevalier de Bourdon.

Six mois environ s'étaient passés depuis la scène que nous avons essayé de décrire dans le chapitre précédent; la nuit s'abaissait sur la grande cité, et du haut de la porte Saint- Germain, on voyait lentement et tour à tour, selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés, s'effacer dans la brume les clochers et les tours dont se hérissait le Paris de Ut7. Ce furent d abord les clochetons aigus du Temple et de Saint- Martin, qui, vers le nord, se confondirent avec l'ombre accourant rapide et épaisse comme une marée ; bientôt elle atteignit et enveloppa les aiguilles aiguës et dentelées de Saint» Gilles et Saint-Luc, qui de loin semblaient au milieu du crépuscule deux géaus prêts à lutter, gagna Saint-Jacques-la- Boucherie, qui n'apparut plus dans la brume que parce qu'il y traçait une ligne verticale plus foncée, puis se joignit au brouillard qui se levait de la Seine, et qu'un vent bas et pluvieux enlevait par immenses flocons; l'oeil put distinguer encore un instant, à travers un voile de vapeur, le vieux Louvre et sa colonnade de tours, Notre-Dame la métropolitaine et le clocher élancé de la Sainte-Chapelle; puis, comme un cheval de course, l'ombre s'élança sur l'Université, enveloppa Sainte-Geneviève, gagna la Sorbonne, tourbillonna sur les toits des maisons, s'abaissa dans les rues, dépassa le rempart, se répandit dans la piaine, alla effacer à l'horizon I' ligne rougeâlre que le soleil avait laissée, comme un dernier adieu à la terre, et sur laquelle quelques minutes auparavant se détachait encore la silhouette noire des trois clochers de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés.

Cependant, sur la ligne de remparts qui étreinl comme une ceinture le colosse endormi, ou distingue de cent pas en cent pas des gardes chargés de veiller à sa sûreté : le bruit mesuré et monotone de leur marche ressemble, si nous poursuivons la comparaison, à la pulsation du pouls qui annonce que la vie est là, quoiqu'elle revête un instant l'apparence de la mort; de temps en temps le cri de Sentitielles, veilteil part d'un point, et comme un écho parcourt de jalons en jalons toute celte ligne circulaire, pour revenir s'éteindre i l'endroit d'où il est parti.

Sous l'ombre projetée par la porte Saint-Germain, dont la masse carrée s'élève au-dessus des remparts, une de ces sentinelles se promène plus triste et plus silencieuse que les autres. A son accoutrement demi-militaire, demi-bourgeois, il est facile de deviner que, quoique momentanément celui qui le porte remplisse les fonctions d'un soldat, il appartient ,1 cette corporation d'ouvriers, qui, par l'ordre du connétable d'Armagnac, a fourni cinq cents hommes pour la garde dt) la ville; de temps en temps il s'arrête, s'appuie sur la perluisane dont il est armé, fixe un regard vague sur un point de l'espace, puis avec un soupir reprend la marche circonscrite d'un factionnaire nocturne.

Tout-à-coup son attention fut attirée par la voix d'un homme qui, du chemin qui bordait les fossés extérieurs, demandait l'ouverture de la porte Saint-Germain, l'individu attardé paraissait compter sur la complaisance du gardien, qui seul pouvait , passé neuf heures du soir , en permettre l'entrée, ei sous sa responsabilité personnelle. 11 faut croire q l'il ne s'était pas trompé sur l'influenw qu'il se flattait (I exercer, car le jeune factionnaire eut à peine entendu sa voix, qu'il descendit le talus que le rempart formait intérieurement, et alla frapper à une pelilo fenétra aue dénonçait U

OEUVHIiS COMI'LÈIES D■ALEXA^D1Œ DLMAS.

clarté d'une lampe, en criant assez haut pour être entendu (le l'intérieur :

— Mon père, levez-vous vite, et allez ouvrir la porte à messire Juvénal des Ursins.

La lampe annonça par ses mouvemens que ces paroles avaient été entendues; un vieillard sortit de la maison, une laiiternc d'une main et un trousseau de clefs de l'autre, al s'avança, accompagné du jeune homme qui l'avait appelé, sous la vùùte formée par la porte massive.

Cependant, avant de mettre la clef dans la serrure, et comme si l'assurance donnée par son fds nï'tait pas suCTisynte, il s'adressa à l'individu qu'on entendait marcher en vfrappant du pied de l'autre cùté de la herse.

— Qui étes-vous? demanda-t-il.

— Ouvrez, maître Leclerc-, je suis Jean Juvénal des Ur sins, conseiller au parlenieni de notre sire le roi. Je me suis attardé chez lu prieur de l'abbaye Saint Germain-des-Prés, et comme nous sommes de vieilles connaissances , j'ai compté sur vous.

— Oui, oui, murmura Leclerc, aussi vieilles connaissances qne peuvent l'être un vieillard et un enfant. C'était voire père, jeune homme, qui pouvait parler ainsi, car nous sommes nés tous deux dans la ville de Troyes en 1340, et une connaissance de soixanle-lniil ans mérilait mieux que la nôtre le titre que vous lui donnez.

En disant ces paroles, le gardien faisait tourner deux fois la clef dans la serrure, fixait dans une position perpendiculaire la barre de fer horizontale qui lerniait la porte, et de ses deux mains poussant l'un, tirant l'autre, entrebâillait les battans massifs, (|ui donnèrent a l'instant passage à un jeune homme de vingt-six k vingt-huit ans.

— Merci, maitre Leclerc, dit-il en frappant sur l'épaule du vieillard avec un geste mêlé d'affeclion et de respect; merci , et comptez sur moi dans l'occasion , comme j'ai compté sur vous.

— Messire Juvénal, dit le jeune factionnaire, puis-je réclamer ma part dans cette promesse, comme j'ai eu ma part dans le service que mon père vient de tous rendre ? car, sans moi, qui l'ai prévenu, vous eussiez couru grand risque de passer la nuit de l'autre coté des murailles.

— Ah ! c'est toi, Perrinet I et (pie fais-tu dans cet acc«u trement, à cette heure de la nuit?

— Je monte la frardc par l'ordre de monsieur le connétable, et comme j'étais libre de choisir l'endroit de ma faction, je suis venu demander ;i diner à mon vieux père...

— Et il a été le bienvenu, ajouta le vieillard ; c.ir c'est un digne garçon qui craint Dieu, respecte le roi, et aime ses parens.

Le vieux Leclerc tendit k son llls une main ridée et Irem* blanie. Celui-ci la serra dans les siennes; Juvénal prit l'autre.

— Je vous remercie une seconde fois, mon vieil ami; ne restez pas plus lonpicmps dehors ; j'espère qu'un second Importun ne viendra pas mettre votre complaisance il l'épreuve.

— Et II aura raison, messire des Ursins ; car, fût-ce notre •eigneur le dauphin Charles, que Dieu conserve, je crois nue je ne ferais pas |iour lui <e ipic j'ai fait pour vous. C'est une grande responsabilité, dans ces temps de ir<iuhlc», que la parde des clefs d'une ville. Aussi, ipiand j<; veille, elles ne quittent pas ma ceinture, et, ipiand je ihus, mon chevet.

Après avoir donni- a sa louange celle preuve dcTlgilan(e, le vieillard snona une dernière fols U'^ deux mains qu'il tenait, ramassa la laiiliTnc (|u'il avait pusèe .'i terre, et reprit le chemin de sa luaison, laissant les jeunes gens seuls.

— Que voulais-tu me demander, Perrinet? reprit Jnrénal en s'appuyant sur le br.i» du jeune vendeur de fer que nous avons introduit en scène dans le rhapllrr précédent, et qne nous retrouvons Ici.

— Des nouvelles, messire ; vous (pil Oies maître de» requ(Mes et conseiller, vous devez savnlr tout ce qui se pas<(e, et Jfi suis bien ini|iiii'i, car on dit ipie de grindcs choses Mnl arrivée» du cOié de Tours, où est la reln^

— Vraiment, dit Juvénal, tu ne pouvais mieix t'adresser, et je vais l'c.i raconter de toutes fraîches.

— Remontons, si vous voulez bien, sur le rempart; ie connétable fera probablement sa ronde de nuit, et s'il ne me trouvait pas à mon poste, mon vieux père pourrait perdre sa place, et moi gagner quelques coups de ceinturon sur les reins.

Juvénal s'appuya familièrement sur le bras de Perrinet, et tous deux reparurent sur la plateforme déserte un instant.

— Voici comme les choses se sont passées, reprit Juvénal. (Son auditeur paraissait lui prêter la plus vive attention.) Tu sais que la reine était prisonnière ù Tours, sous la garde de Dupuy, le plus soupçonneux et le moins aimable des geôliers. Cependant, malgré sa vigilance, la reine avait trouvé moyen d'écrire au duc de Bourgogne et de réclamer son secours. -Celui-ci comprit bien vite quelle puissante alliée lui serait Isabel de Bavière, puisque, aux yeux de beaucoup, sa rébellion contre le roi devenait dès lors une protection chevalc-res(|ue accordée à une femme.

Comme on n'observait pas aussi soigneusement Madame et la duchesse de Bavière que la reine, cette dernière avait, par leur moyen, des nouvelles du duc, et lors(iu'elle apprit qu'il avait mis le siège devant Corbeil et (fiie ses gens avi;ient pénétré jusqu'à Chartres, elle ne désespéra pas de se sauver.

En conséquence, elle feignit une dévotion profonde à ' abbaye de ÏMarmoutiers, et elle engagea Jladame ù prier Dupuy de permettre que Us princesses et leurs femmes y allassent à la messe. Dupuy, tout brutal qu'il était, n'osa refuser à la lille de son roi une gr.'ice qui ne lui parut d'aucune consé(|uence. La reine accoutuma insensiblement son geôlier à la voir aller faire ses dévotions à Marmoutiers. Elle parut ne plus remarquer l'insolence de cette homme : elle lui parla doucement. Dupuy, satisfait de voir plier devant sa volonté l'orgueil d'une reine, commença à s'humaniser. Il souffrit qu'elle all.'it a l'abbaye toutes les fois qu'elle le voulait, en prenant la précaution d'èire toujours avec elle et de mettre sur la roule di'S corps-de-garde de distance en dislance, bien <|u'il lui parût inutile de s'astreindre à tant d'exactitude, «i cinquante lieues qu'il était de l'ennemi.

Slais la reine remarqua que ses gardes, convaincus de l'Inutilité de leurs soins, faisaient leur service avec une extrême négligence, et que, si on les attaquait a l'iniprovisle, ou en aurait bon marché. Elle forma dès-lors le projet de se (aîiB enlever ;i Marmoutiers par le duc de Bourgogne; elle lui manda, par un de ses serviteurs, toutes ces particularil(>s. Il ie« goftia, et la reine , par un nouveau message , lui désigna le jour où elle devait se rendre à cette abbaye.

L'entreprise éiait hasardeuse; il fallait traverser cinquante lieues de pays sans être découvert. .1 le duc de Bourgogne tentait ce coup de main avec peu de monde, Dupuy avait assez de gardes pour résister; s'il y allait a grande assemblée, il paraissait impossible qu'il ne fût pas averti , et alors il pouvait enlever la reine et la faire passer dans le Maine, le Itcrry ou l'Anjou. Le duc de HnurgMgnenn se rcbuia pas. Il comprenait trop que le seul moyen de soutenir son parti était de s'autoriser du nom d'Isabel, et il prit des mesures si justes, «pi'il arriva à son but sans être dèrouverl, et voici comment.

L'aiicution de Perrinet Lederc parut rMtAub'er

— Il i hoisit dans son armée dix mille i ''• cheval , parmi les hommes les plus vaiilans et I ^ lis plu« robustes; il fit repaître abondamment les un> il les autres, et la nuit du biiliième jour du --lege de Corbcll , il se mit i leur tète et prit le chemin de Tours On marcha toute la nuit dans un profond silence, et l'on ne s'arr.'la qu'une heure avant le jour pour faire manger les chevaux, puis on recommença .1 marcher quinze heures de suile, mais avec beaucoup plus de diligence qne pendaiU la nuit. A la fln du Jour on s'arn'ia encore : ou n'était qtrà six lieues de Tours Crile arnice avait jeté l'ètonnemenl dans tous les lieux où elle avait passé , on était surpris de son silence et de s» vii's<(> ; mais II' malin du second Jour, «ominelc duc de Hour; s;ne cralgn.iii, maigre h l'i'il avjH prises ipir les gardiens de la rein ms, Il arriva sur i. s huit h«u-

res du matin à Marmouliers, enloura l'église, et ordonna au sire Hector de Saveuse d'y pénéirer avec soixante hommes. Lorsque Dupuy aperçut cette troupe qu'il reconnut pour bourguignonne, à la croix rouge qu'elle portait, il ordonna à la reine de le suivre, voulant la faire sortir par une petite porle latérale où son carrosse l'attendait, mais elle s'y refusa formellement. Il fit alors un signe aux deux autres gardiens, qui essayèrent de l'enlever de force; mais elle se cramponna à la grille du chœur près duquel elle était agenouillée, passant son bras à travers les barreaux, et jurant sur le Christ qu'on la tuerait plutôt que de l'arracher de là. Les dames et princesses qui raccompagnaient couraient çà et là, implorant du secours et criant à l'aide, si bien que le sire de Saveuse, voyant qu'il n'y avait pas à balancer, fit un signe de croix pour que Dieu, dans la maison duquel il se trouvait, lui pardonnât cette action, puis il lira son épée, et ses gardes en tirent autant.

A cette vue, Laurent Dupuy comprit bien que tout était perdu pour lui -, il se sauva par la petite porte, s'élança sur un cheval, et rentra bride abattue dans la ville de Tours, à laquelle il donna l'alarme, et qui se mit incontinent en défense.

Aussitôt qu'il fut disparu, le sire de Saveuse s'avança vers la reine, et la salua respectueusement au nom du duc de Bourgogne.

— Où est-il ? demanda-t-elle.

— Devant le portail de l'église, où il vous attend,

La reine et les princesses s'avancèrent alors vers la porle d'entrée, au milieu d'une haie d'hommes qui criaient : « Vivent la reine et raonseigneur le dauphin! d Le duc de Bourgogne, en l'apercevant, descendit de son cheval et mil un genou en terre.

— Mon très cher cousin, lui dit-elle en s'approchant gracieusement de lui et en le relevant, je dois vous aimer plus qu'aucun homme dans le royaume. Vous avez tout lai'^sé pour vous rendre à. mon mandement, et vous m'avez délivrée de ma prison. Soyez assuré que jamais je n'oublierai ces choses. Je vois bien que vous avez toujours aimé monseigneur le coi , sa famille, le royaume et la chose publi(|ue.

El ce disant, elle lui donna sa main à baiser.

Le duc lui répondit quelques mots de respect, de dévouement, laissa près d'elle le sire de Saveuse el mille chevaux, et, avec le reste de son armée, s'avança rapidement vers Tours, avant que cette ville fût revenue de son élonnement. On ne lui lit aucune résistance, et pendant que la plupart de ses gens se glissaient par les endroils les plus bas, le duc lit son entrée par les portes, que les soldats de Dupuy avaient abandonnées. Ce malheureux fut lui-même au nombre des prisonniers, et servit d'exemple à la postérilé, qu'on ne doit jamais manquer de respect aux tètes couronnées, en quelque extrémité qu'elles soient réduiles.

— Que lui est-il arrivé? demanda Perrinet.

— 11 fut pendu sur le midi, répondit Juvénal.

— Et la reine?

— Elle revint à Chartres, puis repartit pour Troyes en Champagne, où elle lient sa cour. Les états-généraux d ! Chartres, qui sont composés de ses créatures, l'ont déclan'e régente, de sorte qu'elle a fait faire un sceau, où sont, d'un côté, les armes écarlelées de France el de Bavière, et de l'autre, son portrait avec ces mots : Isabel, par la grâce de Dieu, reine régente de France.

Ces détails politiques paraissaient intéresser fort peu Perrinet Leclcrc, tandis qu'au contraire il semblait désirer en connaître d'autres, ((u'il hésilail à demander; eulin, après un instant de silence, et comme il vit ipie messire .Tuvénal s'apprélait à prendre congé de lui, il lui demanda d'un ton qu'il essaya de rendre aussi indifférent que possible :

— Et dit-on qu'il soit arrivé quelque accident aux dames qui accompagnaient la reine?

— Aucun, répondit Juvénal.

Perrinet respira.

— En quel endroit de la ville la reine tient-elle sa cour'/'

— Au château.

— Une dernière question, messire. Vous qui êtes un sa-

vant, qui connaissez le latin, le grec et la géographie, diteimoi, je vous prie, vers quel côté de l'horizon il faut que je me tourne pour regarder la ville de Troyes ?

Juvénal s'orienta un moment, puis prenant de la !i ain gauche la tête de Perrinet, il la tourna vers un poinl de l'ajpace qu'il indiquait en même temps de sa main droite.

— Tiens, lui dit-il, regarde entre les deux clochers de Saint-Yves el de la Sorbonne, un peu à gauche de la lune qui se lève derrière ce clocher : vois-tu une étoile plus brillante que les autres?

Perrinet lit signe qu'il la voyait.

— On la nomme Mercure. Eh bien ! en traçant une ligne verticale de l'endroit où elle te paraît suspendue jusqu'à la terre, celle ligne, vue d'ici, partagerait en deux la ville dont tu me demandes la position.

Perrinet laissa passer sans observation ce qui lui paraissait peu clair dans la démonstration astronomico-géoraetriquf du jeune maître des requêtes , el ne s'attacha qu'a ce point , qu'en regardant un peu à gauche du clocher de la S<irbonne ses yeux seraient fixés vers l'endroit du monde où respirait Charlotte. Peu lui importait le reste : cet endroit n'était-il pas pour lui le monde tout entier?

Il remercia d'un geste Juvénal, qui s'éloigna gravement , enchanté d'avoir donné à son jeune compatriote cette preuve d'une science dont l'alfectation était, avec la manie de vouloir persuader qu'il descendait de la famille Orsini *, le seul défaut que l'on put reprocher à cet impartial et sévère historien.

Perrinet était resté seul adossé contre un arbre, et quoique la partie de Paris qu'on nommait alors l'Cniversité fût devant ses yeux, comme son esprit l'emportait au-delà, elle disparut complètement de sa pensée. Bientôt, comme si son regard eût percé réellement l'espace, il ne vit plus à l'horizon que la ville de Troyes, dans la ville que le vieux ch.lteau, el dans le château qu'une chf nibre, celle qu'habitait Charlotte... encore s'ouvrait-elle pour lui comme ces décorations de lhé.âtre, fermées de tous côtés, excepte de celui qui se trouve en face du spectateur, et là, dans cette chambre dont il se figurait la couleur de la tenture, la forme des meubles, libre des soins que lui imposait sa place près la reine, une jeune fille blonde et gracieuse, éclairant de ses vêtemens blancs l'appariement sombre qu'elle habite, comme ces anges de Martin cl de Danby, qui, portant leur lumière en eux, illuminent de leurs rayons le chaos qu'ils traversent el sur lequel n'a pas encore lui le premier soleil.

A force de rassembler toutes les puissances de son esprit sur une seule pensée, cette apparition ciait devenue pour lui une réalité; el si son imagination lui eùl présenté, au lieu de sa Charlotte calme et rêveuse, Charlotte courant quelque danger, certes il eût étendu les bras el se fûi précipité en avant, croyant qu'il n'aurait eu qu'un pas à faire pour la proUger.

Perrinet était tellement absorbé dans celle contemplaiiuu, qui pourrait faire croire à ceux qui l'ont éprouvée qu'il existe dans certains moniens el dans certaines organisations un duu réel de la double vue, qu'il n'entendit point le bruit que tu en montant la rue du Paon une troupe d'hommes à cheval, i; un instant après déboucha à quelques pas de Ini sur le re part à la sûreté duquel il étaii chargé de veiller.

Celui qui eoinmandait cette ronde nocturne fil signe i troupe de s'arrêter, el s'avança seul sur la muraille, là vue chercha de tous côtés la sentinelle qui devail y être, ei yiux s'arrètèrenl sur Perrinet, qui, dans la même posiiio . continuant le même rêv«, n'avait rien distingué de ce qui >e passait autour de lui.

Le commandant delà petite troupe marcha alors vers cette ombre immobile, el enleva du bout de sou epee le bonnet é« feutre qui couvrait la tête de Leclerc.

la vision s'évanouit avec la rapidité d'un palais doré qui • s'écroule et disparait sous la secousse d'un tremblement de terre; une espèce de commotion électrique courut par tout

* Le père de Juvén-il lirait .«ion nom de l'hMel des Ursins, ^ue lui av.iil iloimè la ville de l^aris. o» sur le portique duquel éuieal scii'pléi c!>Hiv jeunes ours.

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