‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 4 sur 20 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

œUVRES COMPLETTES D'ALEXANDRE DUMAS.

non corps, et, par un mouvement instinctif, il écarta de sa pertuisane l'épée qui le menaçait, en criant : - A moi, les écoliers!

— Tu n'es pas encore bien éveillé, jeune homme, ou tu rêves tout haut, dit le connétable d'Armagnac, tandis que la lame de son épée coupait comme un jonc la lance garnie de fer que leclerc avait présentée à la visière de son casque, et dont le bout se ficha en terre en tombant.

Leclerc reconnut la voix du gouverneur de Paris, jeta le ffonçon qui restait entre ses mains , croisa les bras sur sa poitrine, et attendit avec calme que le connétable fixât la punition qu'il savait avoir méritée.

— Ah ! messieurs les bourgeois , continua le comte d'Armagnac, on vous confie la garde de voire ville, et c'est ainsi que vous vous acquittez de votre devoir ! Holà ! mes maîtres, ajouta-t-il en se tournant vers sa troupe, qui fit un mouvement pour s'approcher de lui, trois hommes de bonne volonté t

Trois hommes sortirent des rangs.

— Que l'un de vous achève la faction de ce drôle, dit-il. Un soldat descendit silencieusenieni de son clieval, en jeta

la bride au bras de l'un de ses camarades , et alla prendre , sous l'ombre de la porte Saint-Germain,la place qu'y occupait Leclerc.

— Quant à vous, continua le connétable, en s'adressant aux deux autres soldats qui attendaient ses ordres, pied à terre, enfans, et comptez sur les épaules de ce trUand vingt-cinq coups du fourreau de vos épées.

— McRseigneur, dit froidement Leclerc, c'est une punition de soldat, et je ne suis point un soldat.

— Faites ce que j'ai dit, ajouta le connétable en mettant le pied à l'étrier.

Leclerc marcha à lui et l'arrêta par le bras.

— Réfléchissez, monseigneur.

— J'ai dit vingt-cinq : pas un de plus, pas un de moins, reprit le connétable, et il se mit en selle.

— Monseigneur, dit Leclerc en se jetant à la bride du cheval, monseigneur, c'est une punilion de serf et de vassal, et je ne suis ni l'un ni l'autre : je suis homme libre et bourgeois delà ville de Paris, ordonnez-moi quinze jours, un mois de prison, et je m'y rendrai.

— Vous verrez, dit le connétable, qu'il faudra choisir à ces misérables une punition selon leur goût! Arrière !

A ce mot, il piijua son cheval, qui lit un bon>l en avant, et assénant sur la tèle nue de Leclerc un coup de poing avec son gantelet de fer, il l'étcndil aux pieds des deux soldats qui devaient être les exécuteurs de l'ordre qu'il venait de donner.

C'était toujours avec plaisir que de pareils commandemens étaient reçus par les gens de guerre, lorsque le patient était un bourgeois. Il y avait entre les soldais et les corporations une haine réelle que les rapprochenieiis politiques, qui de temps en temps s'opéraient entre eux, ne poiiv.iient parvenir a éteindre; aussi élail-il bien rare que le soir un écolier et un soldat se renconlrassfnt dans une rue é( aitre sans que l'un jnu.'it du bâton et l'autre de l'épée. Nous sommes forci's d'avouer que Perrinet Lnlerc n'ilail point un de ceux qui, dans l'riccasion, cédaient le haut du pavé pour éviter ces sortes de rencontres.

Ce fut dune une véritable bonne fortune pour les gens l'armes du i nnnétable, que l'exécution dont les avait chargés leur malire, de sorte que, lorsijue Perrinet roula i leurs pieds. Ils se jetèrent tous deux sur lui, si bien iju'en revenant de son élourdlssemenl, il se trouva nu jusqu'il la ceinture, les poings liés en croix au-dessus de sa lèie, cl allarhés à une branche d'arbre, de manière .'i ce que la pointe de ses pieds seulement louchât la terre ; puis les soldats détarhèrenl leurs épées du ceinturon, posèrent les lames sur le gaion, et avec le fourreau élasiiqin- ei pliant, ils romnirnrèrent a frapper, en alternant avec autant de Hegnic et de régularité c|iii- les bergers de Virgile.

Le trolslcmi- soldai s'était approché rt complaît les coups.

Les premiers résonnèrent sur ce corps ferme rt bl.iiic Mns

qu'ils parussent produire aucune impression sur celui qui

les recevait, quoiqu'à la lueur de la lune on pût distinguer les sillons bleuâtres qu'ils y traçaient; bientôt chaque fourreau, en se pliant comme un cerceau sur le dos meurtri, enleva avec lui une lanière de chair. Insensiblement le bruit des coups changea de nature : d'aigu et sifUant qu'il était d'abord, il devint sourd et mat, comme s'ils tombaient sur de la boue ; puis, vers la fin de l'exécution, les soldats furent obligés de ne plus frapper que d'une main, l'autre étant oc- [ cupée à garantir leur visage de la rosée de sang et des par- ^ celles de chair qui jaillissaient sous chaque volée.

Au vingt-cinquième coup, ils s'arrêtèrent, religieux observateurs de leur consigne. Le condamné n'avait pas jeté un cri, pas proféré une plainte.

Alors, comme c'était fini, un des hommes d'armes reprit son épée et la remit tranquillement dans le fourreau, tandis que l'autre, ù l'aide de la sienne, coupait la corde entre la branche et les mains du patient.

Aussitôt que la corde fut coupée, Perrinet Leclerc, qui ne restait debout que soutenu par elle, tomba, mordit la terre et s'évanouit.

Un mois après que ces choses s'étaient passées 5 Paris, de grands événemens politiques s'accomplissaient à l'enlour de celle ville.

Jamais la monarchie française n'avait éié menacée d'une ruine plus prochaine qu'en ce moment : trois partis déchiraient le royaume â belles dents, et c'était à qui en tirerait à lui les plus riches lambeaux

Henri V, roi d'Angleterre, accompagné des ducs de Carence et de Glocesler ses frères, était, comme nous l'avons dit, débarqué à Touques, en Normandie; il avait aussitôt attaqué le château de ce nom, qui. après quatre jours de combats, avait capitulé; de là il èiail allé mettre un siège régulier devant Cacn , que défendaient deux seigneurs de mérite et de nom, Lalayelle et Moiilenais. Leur résistance opiniâtre ne servit qu'a faire prendre la ville d'assaut Le souvenir récent des victoires d'Honlleur et d'Aziiuourl, se mêlant au bruit de ces nouveaux triomphes, la consieriialion se répandit dans la Normandie; plus de cent mille personnes émigrèrent cl se sauvèrent en Hrelagne, si bien que le roi d'Angleterre n'eut besoin, pour conquérir Harcourt, Bcaumoni-le-Roger, Évreux, Falaise, Baveux. Lisieux, Coulances, SainlLô, Avranches. Argentan et Alençon, que de se montrer devant ces villes, ou d'y envoyer des détathemens. Cherbourg seul, défendu par Jean d'Angennes, l'arrêta plus de temps devant ses murs que ne l'avaient fait ensemble toutes les villes que nous avons nommées ; mais celle plaie se rendit enfin â son iiuir. et a\ec elle toute la Normandie, dont elle est la porte, tomba sous la domination de Henri V d'Angleterre.

De son côté, la reine et le duc occupaient la Champagne laBouigogne, la Picardie et une partie de l'Ile-de France Senlis tenait pour les nourguipnons; et Jean de Villiers, seigneur de l'Ile-Ad.im. qui comni.itidjit pour le roi .'i l'onloise, ayant eu â se plaindre du connelaMc qui le irallail avoe hauteur, avait li\re cette ville, située il quel<iiies lieues de Paris seulemeui, au due de Bourgi>gne, qui y avait envoyé un renfort et en avait iiiainlenu llle \dam gouverneur.

Le reste de la France, où commandait le connétable sous le nom du roi et du dauphin, était d'autant moins c*pal.:e de résister longtemps â tous «es ennemis, que le comte d'Armagnac, obligé de concenlror toutes ses troupes sur la capitale du royaume, n'avail pu exécuter ce mouvement sans que les bourgeois de la ville et les paysan» des rn\ irons n iMisseni beaucoup souffert d\i passage et du séjour de» snM.iis. qui, manquaiil de solde et de vivres, r\i>taieiit a leiiis dej.ens. Le mé. onientemenl était donc gênerai, cl le

connétable avait presque autant à craindre de la part de ses allies que de crilc de ses ennemis.

Le duc de Bourgogne, désespérant de s'emparer de Paris par la force, essaya de tirer parti du mécontentement général que le connétable avait soulevé contre le gouvernement du roi, et de lier des intelligences dans la place. Des agens qui lui étaient dévoués pénétrèrent déguisés dans la ville, et une conspiration se forma pour lui livrer la porle Saint- Marceau. Un homme d'église et quelques bourgeois ipii demeuraient près de lu, en avaient fait faire de fausses clefs, et avaient envoyé un message au duc pour convenir du jour et de l'heure de l'entreprise. Il en chargea le sire Hector de Saveuse, qui lui avait déj.'i donné, en enlevant la reine à rours, une preuve de son habilelé et de son courage, et luinéiiie, avec six mille hommes, se mit en marche pour le soutenir.

Tandis que cette armée s'avance silencieusement pour iCnter ce coup hasardeux, nous introduirons le lecteur dans a grande salle du château de Troyes en Champagne, oii la Teinc Isabel tient sa cour, entourée de la noblesse bourguignonne et française.

Certes, qui la verrait ainsi sur un fauteuil doré, dans cette chambre gothique, oii tout le luxe de la maison de Bourgogne est déployé; qui la verrait, dis-je, sourire à l'un, tendre gracieusement sa belle main à l'autre, jeter quelques douces paroles :i un troisième, et qui, descendant au fond du cœur de cette orgueilleuse princesse, y pourrait lire les senlimens de haine et de vengeance qui le bouleversent, serait effrayé du combat qu'elle doit soutenir pour enfermer tant de passions dans son sein, et pour que son front calme présente avec elles un si étonnant contraste.

Ce jeune seigneur, debout à sa droite, auquel elle adresse la parole le plus souvent parce qu'il estle dernier arrivé à sa cour, est le sire Villiers de l'Ile-Adam. Lui aussi, sous un sourire gracieux et de douces paroles, cache des projets de vengeance et de haine dont il a déjà mis une partie à exécution, en livrant au duc de Bourgogne la ville conliée h sa garde. Seulement, comme le duc a pensé que, traître une fois, il pourrait l'être deux, il n'a point voulu ([u'il l'accompagnât dans le coup de main (ju'il tente sur Paris, et, comme à un poste d'honneur, il l'a laissé près de la reine.

De cha(iuc côté d'elle et un peu en arrière, s'appuyant, dans une pose demi respectueuse, demi familière, sur le dossier de son fauteuil, causent ù demi voix, suivant une conversation particulière, nos anciennes connaissances, les sires de Giac et de Gravillc, qui, ayant payé rançon, se sont trouvés libres de revenir oITiir à leur belle souveraine leur amour et leurs épées. (.;iia(|ue fois (|u'elle se retourne de leur coté, son front se reml)i'iiuit, car ils étaient les frères d'armes du chevalier de Bourdon, et souvent le nom de ce malheureux jeune homme, prononcé lout-;i-itoup par eux, lui semble un écho douloureux et inallendu de la voix ([ui crie vengeance au fond de son cœur.

A sa gauche et aux pieds des marches qui élèvent le fauteuil royal comme un trùne, le baron ,lean de Vaux raconte aux seignx'urs de Cluitelux, de l'An et de Bar, connucnt, avec son parent Hector de Saveuse, ils ont, quelques jours auparavant, furpris dans l'église de Notre-Dan.e de Chartres le sire Ilélyon de .laciiueville , dont ils avaient juré la mort; comuuMit, pour ne pas tacher de son sangle nuirlu'c de l'autel, ils l'ont traîné hors de l't^glise, et i;i, malgré ses prières, malgré l'olïre d'uiu; rançon de ,'>0,00() écus d'or, ils lui ont fait de si profondes blessures, (juc dans les trois jours il en est mort.

Derrièrerhacun de ces seigneurs, et sur une ligne circulaire, se tient une foule de pages richement vêtus aux couleurs de leurs maîtres ou â celles de leurs lUunes, parlant aussi, mais plus bas qu'eux, de chasse et d'amour.

Au milieu du bourdonnenuMil général que faisaient tous ces chucholcmeus, parmi lesquels chacun suivait une conversation paiiiiulièie, de temps en lem;is la voix de la reino s'élevait; tout rentrait dans le silence, et chacun entendait distinctement la i|uestion (lu'elle adressait à l'un des seigneurs qui se trouvaient l.'i, et la réponse que faisait cclui-

OKUV COMi-r,. —V.

ci. Puis la conversation générale reprenait aussitôt son cours.

— Vous prétendez donc, sire de Gravillc, dit la reine en se retournant a demi pour adresser la parole au jeune seigneur de ce nom, que nous avons indiqué comme étant placé derrière elle, et en occasionnant par le seul son de sa voix une de ces interruptions dont nous avons parlé; vous pré'tendez donc que notre cousin d'Armagnac a juré par la Vierge et le Christ de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne, ([ue nous, sa souveraine, avons adoptée pour le signe de ralliement de nos braves et loyaux défenseurs.

— Ce sont ses propres paroles, madame la reine.

— Et vous ne les lui avez pas renfoncées dans la bouche avec le pommeau de votre épéc ou la coquille de votre poignard, sire de Gravillc ! dit d'un ton où perçait un peu de jalousie Villiers de l'Ile-Adam.

— D'abord, je n'avais ni poignard ni épée, vu que j'étais son prisonnier, seigneur de Villiers; puis un si grand homme de guerre wc. laisse pas, tel brave que l'on soit, d'imposer un certain respect à qui se trouve face à face avec lui. D'ailleurs je sais quelqu'un à qui il a dit une fois de plus dures paroles encore que celles que je viens de rapporter : celuilà était libre; il portait à son côté une dague et une cpée, et cependant il n'a point osé, ce me semble, mettre ù exécution le conseil qu'il donne aujourd'hui avec une audace à laquelle l'absence du connétable doit ùter quelque peu de son prix aux yeux de notre royale souveraine.

Le sire de Gravillc se remit à causer tranquillement avec Giac.

L'Ile-Adam fit un mouvement ; la reine rarrêta.

— Est-ce que nous ne ferons pas manquer le connétable à son serment, sire de Villiers? dit-elle.

— Écoulez, madame, répondit l'IleAdam; je fais vœu comme lui, par la Vierge et le Christ, de ne pas manger à une table, de ne pas coucher dans un lit, que je n'aie vu de mes yeux le connétable d'Armagnac porter la croix rouge de Bourgogne, et si je manque à ce vœu, que Dieu n'ait miséricorde de mon âme ni dans ce monde ni dans l'autre.

— Le sire de Villiers, dit le baron Jean de Vaux en tournant la tête et en le regardant ironiquement par-dessus son épaule, lait un vœu qu'il n'aura pas grand'peine à accomplir, car il est probable qu'avant que le sommeil et l'appétit ne lui viennent, nous apprendrons ce soir que monseigneur le due de Bourgogne est entré dans la capitale, et cela étant, le connétable sera trop heureux de présenter à deux genoux les clefs de ses portes à la reine.

— Dieu vous entende, baron, dit Isabel de Bavière. Il est temps enfin que ce beau royaume de France retrouve un peu de paix et de trancpiiUité, et je suis bien aise que l'occasion se soit présentée de reprendre Paris sans courir les chances d'un combat, où votre courage nous assurait certainement la victoire , mais dans lequel chaque goutte de sang versé fût sortie des veines de l'un de mes sujets.

— Messeigneurs, dit Giac, i"! quand notre entrée dans la capitale?

Au même instant on entendit un grand bruit au dehors, comme serait celui d'une troupe considérable d'hommes à cheval qui reviendraient au galop. Des pas préi'ipités résonnèrent sous le péristyle; les deux portes de la chambre s'ouvrirent ; un chevalier arnu- de toutes pièces, couvert de poussière, la cuirasse hachée et bosselét' de coiqis, s'avança jusqu'au milieu de la salle, et jeta avec un blasphème son casque ensauglanlé sur une table.

C'était le duc de Bourgogne lui-mfrae.

Tous ceux qui se trouvaient là poussèrent un cri de iurprise et restèrent efl'rayés de sa pâleur.

— Trahis! ditil en frappant son front de ses deux poings armés de gantelets de 1er, trahis par un misérable march.nnd pelletier! Voir Paris, le loucher! Paris, ma ^ille, en f iro à une demi-lieue, n'avoir qu';t étendre la main pour la prendre et échouer! échoiu>r par la trahison d'un nudheureux bout geois qui n'a pas eu un cœur assez larpo pour enfermer un secret ! Kh ! oui , oui , messieurs ! \ ous me regardez d'un air étonné I Vous me croyiez ù celle heun\ n'esi-oe pas,

œUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

frapiiaiU fi la porie du palais du Louvre ou de l'IuJiol Saint- Paul ! Eli bien, non ! moi ! Jean de Rourgogne, qu'on a surnommé Sans-Peur, j'ai fui! Oui, messeigneurs, jai fui ! et j'ai laissé sur la place Heclor deSaveuse, (jui ne pouvait fuir, lui! et j'ai laissé dans la ville des hommes dont les tètes tombent en ce moment en criant : Vive Bourgogne! et je ne puis les secourir! Comprenez-vous, messieurs? C'est une horrible revanche à prendre, et nous la prendrons, n'est ce pas? et à noire tour, eh bien ! à notre tour, nous donnerons besogne au bourreau, et nous verruns tomber les télés qui crieront : Yive Armagnac ! Et il notre tour, enfer et démons ! à notre tour!... Oh! malédiction sur ce connétable ! Cet homme me rendra fou, si je ne le suis déjà I

Le duo Jean poussa un éclat de rire horrible à entendre, puis il lit un tour sur lui-même, frappant du pied, tirant ses cheveux à pleines mains, et alla rouler, plutôt que s'asseoir, sur les marches du fauteuil de la reine.

Isabet, effrayée, se jeta en arrière.

Le duc de Bourgogne la regarda , appuyé sur ses deux poings et secouant sa télé, sur laiiuelle son épaisse chevelure se dressait comme la crinière d'un lion.

— I\eine, lui dit-il, c'est cependant pour vous que se font toutes ces choses. Je ne parle pas de mon sang ( et \1 passa sa main sur son front ouvert par une blessure), il m'en reste encore assez, comme vous le voyez, pour n'avoir pas à regretter celui que j'ai perdu ; mais pour celui Je tant d'autres, avec lequel nous engraissons les plaines des environs de Paris à y faire pousser des moissons doubles ; et tout cela, Bourgogne contre France, sœur contre sœur! Tandis que l'Anglais arrive, l'Anglais, que rien n'arrête, que personne ne combat ! Oh ! savezvous, messieurs, que nous sommes insensés !

Chacun comprenait que le duc était dans un de ces momens de violence qui ne permettent ni interruption ni conseils: aussi chacun le laissait-il parler, sachant qu'il en reviendrait bientôt .1 sa haine contre le roi et le connétable, et à son projet favori, la prise de Paris.

— Quand je pense (|u';i l'heure qu'il est, continua-t-il, je pourrais élre i l'hôtel Saint-Paul, où est le dauphin, entendre cette brave population de Paris, dont, après tout, plus des trois quarts est à moi, crier . Vive Bourgogne ! que vous, ma reine, vous pourriez donner par toute la France de véritables ordres, signer de vrais édils; que je verrais ce damné connétable demandant grâce et miséricorde ! Oh ! cela sera, continua-t-il en se dressant de toute sa hauteur; cela sera, n'est-ce pas, messeigncurs? cela sera, car je le veux; et si un seul de vous me dit non, celui-là en aura menti par la gorge.

— Monsieur le duc, dit la reine, calmei-vous. Je vais faire appeler un méderin pour panser votre blessure, îi moins que vous n'aimiez mieux que moi-même...

— Merci, madame, merci, répondit le duc -, c'est uneégratignure, et plût au ciel que mon brave Hector de Saveuse n'en eût pas davantage.

— Et(|nrl coup a-l-il donc reçu?

— Le sais-Je? ai-je eu seulement le temps de descendre de cheval pour aller lui demander s'il était mort ou vivant? Non; Je l'ai vu tomber avec un trait d'arbalète planté au milieu du corps comme un è( halas dans une vigne. Pauvre Hector I c'est le sang d'IJèlyon de Jacqneville (|ui reloml)e sur lui I Messire Jean de Vaux, prenez garde A vous I vous étiez de moitié dans le meurtre; vienne un combat, et peutêtre serez-vous (It; moitié aussi dans la punition.

— Grand merci! monseigneur, dit Jean de Vaux; mais cela arrivant, mon dernier soupir sera pour mon noble maître le duc Jean de lUiurgngiii', ma dernierr pensée pour ma noble maîtresse la reinr Isalicl di- Bavière.

— Oui, oui, mon vieux baron, dit en souriant Jean-sans- Peur, qui peu A peu oubliait sa ihUtc, je sais i|U(> lu es brave, et qu'.'i ton dernier moment, si Oleu n" veut pas de ton .Ime, tu es homme k la disputer au diabi •, et <n re«lrr proprii^taire , malgré les priiies | i .. qui donnent bien .t Satan quelques droits sur elle.

— Je ferai de mon mieux, monseigneur.

— Bien ; mais si la reine n'a rien à nous ordonner, mon avis, messieurs, est (|ue nous prenions un repos qui ne nous sera pas inutile demain. C'est toute une guerre à recommencer, et Dieu sait quand elle finira.

La reine Isabel de Baviàre se leva, indiquant d'un geste qu'elle approuvait la proposition du duc de Bourgogne, et elle sortit de la salle, appuyée sur le bras que lui avait offert le sire de Graville.

Le (Uic de Bourgogne, aussi oublieux déjà de ce (]ui venait de se passer que si c'était un rêve, les suivait, riant avec Jean de Vaux, et paraissant tolalement insensible à la douleur de la blessure qui ouvrait sur son front ses lèvres rouges et saignantes. Ghatelux, de l'An et de Bar venaient ensuite, puis enfin de Giac et l'Ile-Adam. Us se rencontrèrent à la porte.

— Et votre vœu? dit en riant Giac.

— Je l'accomplirai, répondit l'Ile- Adam, et ce à compter de ce soir.

Ils sortirent.

Quelques minutes après, cette salle, pleine un instant auparavant de bruits confus et de clartés élincelantes, était redevenue le domaine du silence et de l'obscurité.

Si nous avons réussi i\ donner à nos lecteurs une connaissance exacte du cara;tère d'I&abel de Bavière, ils se représenteront facilement que la nouvelle que venait de lui annoncer Jean de Bourgogne, et (pii lui enlevait toutes ses espérances, avait fait sur elle un effet tout contraire à celui que nous lui avons vu produire sur celui du duc ; du sang-froid du combat, ce dernier était passé à la colère de la réflexion, qui s'était évanouie à son tour dès qu'elle avait pu s'évaporer en paroles. Isabel, au contraire, avait écouté le récit avec ! le calme calculé d'une âme haineuse, mais politique; c'était du liel encore sur son cœur déjà plein de fiel, ofi tant de passions s'amassaient en silence, cachées à tous les yeux, pour en sortir enfin toutes à la fois, comme du cratère d'un volcan sortent au jour de l'éruption, avec ses propres entrailles, tous les corps étrangers que, dans ses intervalles de repos, y a jetés la main des hommes.

Seulement, en rentrant chez elle, son visage était pile, ses bras raidis, ses dénis serrées. Trop agitée pour s'asseoir, trop troniblanle pour se tenir debout, elle saisit avec une convulsion neneuse une des colonnes de son lit, laissa aller sa tète sur le bras (|ui la soutenait, et à demi penchée, la poitrine oppressée et ardente, elle appela Charlotte.

Quel(|iies secondes se passèrent sans qu'elle obtint de réponse, ni qu'aucun bruit dans la chambre voisine annonvàl qu'elle eût été entendue.

— Charlotte! répéta-t-elle en frappant du pied et en donnant à sa voix une expression sourde et inarticulée qui faisait ressembler ce mot au cri d'amour ou de rage d'une béie fauve , plutôt qu'à un nom prononcé par une bouche humaine.

Presque aussitôt la jeune flile qu'elle appelait parut, crain- I tive et tremblante, sur la porte; elle avait distingué, dans ' cet accent bien connu de sa maîtresse, tout ce qu'il y avait de colère et de menace.

— N'entendez-vous pas que je vous appelle, dit la reine, et faul-il toujours vous aiqieler deux fols?

— Mille pardons, ma noble maîtresse, mais j'éiais U

avec

— Avec qui ?

— Avec un Jeune homme que vous connaisse», que vous avez déjà vu.... auquel vous aviez la bonté de vous inlirosser.

— Qui» qui donc?

— Perrinet Leclerc.

— Lei 1ère, dit la reine ; d'où arrive-l-llf

— De Paris.

— Je veux le voir.

— Lui aussi, madame, voulait vous voir et demandait I vous parler, mais Je n'osais.. .

— Fais le entrer, le dis-je. Tout de suite 1 I l'insUnt 1 ot , est-Il?

i — U, dit la Jeune fllIe, et, soulevant la lapUsrrie, elle

appela : Perrinct Leclerc I Celui-ci s'élança plutôt qu'il n'entra dans l'appartement; la reine el lui se trouvèrent face à face.

C'était la deuxième fois que le pauvre vendeur de fer allait traiter d'égal à égal avec l'orgueilleuse reine de France ; deux fois, malgré la ditlérence de leurs conditions, les mêmes scntimcns les amenaient des deux extrémités de l'échelle sociale vis-à-vis l'un de l'autre. Seulement, la première fois c'était l'amour, et la seconde, la vengeance. I — Perrinet ! dit la reine.

— Madame! répondit celui-ci en la regardant fixement, et sans que le regard de sa souveraine fit baisser le sien.

j — Je ne l'ai pas revu, ajouta Isabfl.

— A quoi bon ? Vous m'avez dit, si on le transportait vivant dans une autre prison, de le suivre jus(|u'à la porte; si l'on déposait son cori)s dans un tombeau, de l'acc^jmpagner jusqu'à la tombe, et mort ou vivant, de revenir vous dire : Il est là ! Reine, ils ont prévu que vous pouviez sauver le prisonnier ou déterrer le cadavre, et ils l'ont jeté vivant et mutilé dans la Seine

— Pourquoi ne l'as-tu ni sauvé ni vengé, malheureux?

— J'étais seul, ils étaient six ; deux sont morts. J'ai fait ce que j'ai pu. Aujourd'hui, je viens faire davantage.

— Voyons, dit la reine.

— Ah! le connétable, vous l'exécrez, n'est-ce pas, madame ? Paris, vous voudriez le reprendre ; et à un homme qui vo'us oHVirait à la fois de vous livrer Paris, et de vous venger du connétable, vous accorderiez bien une grâce, hein!...

La reine sourit avec une expression qui n'appartenait qu'à elle.

— Oh! dit-elle, tout ce que cet homme me demanderait!... tout! la moitié de mes jours, la moitié de mon sang. Où estil seulement?

— Qui?

-—Cet homme!...

— C'est moi, reine.

— Vous ! toi I dit Isabel étonnée,

— Oui, moi.

— El comment?

— Jesuis filsdel'échevin Leclerc-, mon père garde la nuit, sous son chevet, les ciels de la ville ; je puis aller un soir chez lui, l'embrasser, me mettre à sa table, me cacher dans la maison au lieu d'en sortir, et la nuit, la nuit, m'introduiredans sa chambre, voler les clefs, ouvrir les portes...

Charlotte poussa un léger cri, Perrinet ne parut pas l'entendre, la reine n'y fil point attention.

— Oui, cela est vrai, dit Isabel réfléchissant.

— Et cela sera comme j'ai dit, reprit Leclerc.

— Mais, dit timidement Charlotte, si au moment où vous prendrez les clefs votre père se réveille?

Les cheveux de Leclerc se dressèrent sur sa tête, la sueur coula de son front à celte idée ; puis, après un instant, il porta la main à son poignard, le lira à demi, et prononça ces seuls mois :

— Je le rendormirai.

Charlotte poussa un second cri et tomba sur un fauteuil.

— Oui, dit Leclerc sans laire altenlion à sa maîtresse presque évanouie; oui, je puis être traître et parricide, mais je me vengerai !

— Que t'ont-ils donc fait? dit Isabel en se rapprochant de lui, en lui prenant le bras et on le regardant avec le sourire d'une femme qui comprend la veugeance , quel(|ue atroce qu'elle soit, quelque chose ((u'elle coûte.

— Que vous importe, reine? C'est mon secret .'t moi. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c'est que je tiendrai ma promesse, si vous tenez la vôtre.

— Eh bien donc, que veux-tu? Est-ce Cliarlollo que tu aimes ?

Perrinet secoua la tête avec un rire amer.

— Est-ce do l'or? je t'en donneiai.

— Non, dit Perrinet.

— Est-ce la miblesse, dos honneurs? Si nous prenons Paris, je l'en donne le commandement el te fais comlo.

— Ce n'est point cela, murmura Leclerc.

— Qu'est-ce donc? dit la reine.

— Vous êtes régente de France?

— Oui.

— Vous avez droit de vie et de mort?

— Oui.

— Vous avez fait faire un sceau royal qui peut conférer votre pouvoir à celui qui est porteur d'un parchemin sceiit par lui?

— Eh bien?

— Eh bien ! il me faut ce sceau au bas d'un parchemin, et que ce parchemin me donne une vie, une vie dont )e pourrai faire ce que je voudrai, dont je ne devrai compte à personne, que j'aurai le droit de disputer même au bourreau.

La reine pâlit.

— Ce n'est ni celle du dauphin Charles, ni celle du roi ?

— Non.

— Ln parchemin et mon sceau royal ! dit vivement la reine.

Leclerc prit sur une table l'uD et l'autre, et les lui présenta. Elle écrivit :

" Nous, Isabel de Bavière, par la grâce de Dieu régente de France , ayant, à cause de l'occupation de monseigneur le roi, le gouvernement et l'administration du royaume, cédons à Perrinet Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit de vie el de mort sur.... «

— Le nom? dit Isabel.

— Sur le comte d'Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris, répondit Leclerc.

— Ah I dit Isabel en laissant tomber sa plume ; c'est pour le tuer au moins, que tu me demandes sa vie, n'est-ce pas?

— Oui.

— Et tu lui diras, à l'heure de sa mort, que je lui prends sen Paris , sa capitale, en échange de l'existence de mon amant, qu'il m'a prise : troc pour troc ; tu le lui diras, j'espère.

— Pas de condition, dit Leclerc.

— Pas de sceau, alors, dit la reine en repoussant le parchemin.

— Je le lui dirai ; faites vite.

— Sur ton ûme?

— Sur mon àme!

La reine reprit la plume, et écrivit en continuant : " Cédons à Perrinet Leclerc, vendeur de fer au Petit-Pont, notre droit de vie et de mort sur le comte d'Armagnac, connétable du royaume de France, gouverneur de la ville de Paris ; renonçant à tout jamais à réclamer aucun droit sur la personne et la vie dudil connétable. » Elle signa st appliqua le sceau ù c<!>té de la signature.

— Tiens, dit-elle on présentant le parchemin.

— Merci, répondit Leclerc en le prenant.

— C'est infernal ! s'écria Charlotte,

La jeune lille , blanche et pure, semblait un ange forcé d'assister au pacte ([ue font entre eux doux déuions.

— Maintenant, ajouta Leclerc, un homme d'exocui ion avec lequel je puisse me concerter et m'ontondre: noble ou vilaiu, peu m'importe, pourvu qu'il ait pouvoir et volonté

— Appelle un valet, Charlotte.

Charlotte appela ; un valet parut.

— Dites au seigneur Villiers de l'Ile-Adam (jue je l'attends ù rinsiant même, et ramenoz-le ici.

Le valel s'inolina cl sortit.

L'Ik'-Adam, lidèle k son vœu, s'était jelé sur le parquet, tout habillé dans son manloau de guerre : il n'eut donc qu'4 se lever pour être on élat de paraître devant la reine.

Cinq minuios après, il se trouvait en sa présence.

Isabel s'avança» vers lui, el sans taire altenlion à son •♦ lut respectueux :

— Sire de Villiers, dit-elle, voici un jeune homme qui me livre les clefs de Paris; j'ai besoin d'un seigneur décourage et d'exécution à qui je les remette ; j':!i •^"'■•1' a vous.

L'Ile- .\dam tressaillit; ses yeux s' lonl ; il se re-

tourna vers Lecii'rc, étendant la mai !.s.st la sien

r ' lorsqu'il .s'aperçut, .1 la mise du vendeur de fer, quellt

OEUVRES COMPLKTES D'ALEXANDRE DUMAS

('tait la basse extraction de celui à qui il allait donner celte marque d'égalité. Sa main retomba le long de sa cuisse, et sa ligure reprit l'expression de hauteur habituelle qui un instant l'avait abandonnée.

Aucun de ces mouvemcns n'échappa à Leclerc, qui resta immobile , les bras croisés sur sa poitrine, lorsque l'Ile- Âdani lui tendit la main, comme lorsqu'il la relira.

— Gardez votre main pour frapper renr»mi, sire de l'Ile- Adam, dit en riant Leclerc, quoique j'aie «luelque droit à la toucher; car, ainsi que vous, je vends mon roi et ma patrie- Gardez votre main, seigneur de Villiers, quoique nous soyons frères en trahison.

— Jeune homme!... s'écria l'Ile-Adam.

— C'est bien, parlons d'autre chose. Me répondez-vous de i-inq cents lances?

— ,i'ai mille hommes d'armes dans la ville de Ponloise, que je commande.

— La moitié de cette troupe suffira, si elle est brave. Je l'introduirai avec vous dans la ville. Là cesse ma mission. Ne me demandez rien de plus.

— Je me charge du reste,

— Eh bien ! parlons sans perdre un instant, et le long de la route je vous instruirai de mes projets.

— lîon courage! seigneur de l'Ile-Adam, dit Tsabel. L'de-Adam mit un genou en terre, baisa la main que lui

tendait sa noble maîtresse, et sortit.

— Rappelez-vous votre promesse. Perrinel, dit la reine. Qu'il sache, avant de mourir, que c'est moi, son ennemie mortelle, qui lui prends Paris, en échange de la vie de mon amant.

— Il le saura, répondit Leclerc en enfonçant dans sa poi. trine le parchemin et en boutonnant son pourpoint pardessus.

— Adieu, Leelerr, dit à demi-voix Charlotte.

Mais le jeune homme ne l'entendit pas, et s'élança hors de l'apparlemenl sans lui répondre.

— Que l'enfer les conduise et qu'ils arrivent au but, dit la reine.

— Que Dieu veille sur eux, murmura Charlotte.

Les deux jeunes gens descendirent aux écuries ; l'Ile-Adam choisit ses deux meilleurs chevaux, chacun sella, brida le sien et sauta dessus.

— Où en Irouverons-nous d'antres quand ceux-ci seront morts? dit I.eclcrc ; car au lr;iin dont nous allons les mener, ils ne nous conduiront guère qu'au tiers de la roule.

— Je me ferai reconnaître aux postes bourguignons qui se trouveront sur notre passage, et l'on m'en donnera.

— Bien !

Ils enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs montures, leur jetèrent la bride sur le cou et partirent roinnie le vent.

Certes, celui qui, h la lueur des étincelles qu'ils faisaient jaillir dans leur course, les efll vus dans l'ombre de cette nuit gris.llre, glisser ainsi ciMn .'i cAïc, chevanx cl civaliers dévonnt l'espace, crinière» et cheveux au vent, aurait raconté, iiendani longue» années, qu'il avait assisté au passage (l'un nouveau Faust et d'un anlr» Méphislophélès se rendant sur des coursieis fanlasii(|ues fi quelt|ue réunion Infernale.

Lf moment était on ne peut mieux rholnl par Perrlnet I^rlerc. pour nietire a exéiulion le pn.jei qu'il avait conçu de livrer Paris, l'exaspéraiion des liourgeois étal! .1 son comble, et toiii le monde accu.Wll le rnnnélalile, qui rhaqnejonr redoublait lie rigueur rt de cruauté envers les Parisien», de mallieurn qui étaient ceux de» lein|)». Se» gen» d'armes mal-

traitaient les citoyens, sans qu'ils pussent avoir justice de leurs mauvais trailemens. Depuis que leur général avait été forcé de lever le siège de Senlis, ils étaient plus furieux encore ù cause de leur défaite. Personne ne pouvait sortir de la ville, et si quelqu'un, par hasard, voulait le faire malgré les ordres donnés, s'il était surpris par les soldats, il était dévalisé ou frappé; puis, s'il allait se plaindre au connétable ou au prévôt, ils répondaient : « C'est bon; qu'alliez vous faire lu? « Ou bien : « Vous ne vous plaindriez pas ainsi, si c'étaient vos amis les Bourguignons, » et autres choses pareilles.

Le Journal de Paris raconte que les vexations s'étendaient jusqu'aux serviteurs de l'hôtel du roi. Quelques-uns d'entre eux étant allés au bois de Boulogne chercher des arbres pour fêter le i" mai, les gens d'armes qui gardaient Ville-l'Évêque, et qui appartenaient au connétable, les poursuivirent, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. Ce n'était pas tout : comme on manquait d'argent, le connétable résolut d'e».faire par tous les moyens possibles. Il fit prendre les ornemens des églises et jusqu'aux vases de Saint-Denis. Les campagnes ra vagées ne fournissaient plus de vivres. On faisait travailler aux remparts et aux machines de guerre de pauvres ouvriers qu'on ne payait pas, et qu'on battait et appelait canaille, s'ils avaient l'imprudence de réclamer leur salaire. Ces vexations, qui toutes venaient originairement du comte d'Armagnac , occasionnaient le soir des rassemblemens dans les rues de la capitale. Les bruits les plus ridicules y circulaient et y étaient accueillis avec des cris de haine et de vengeance ; mais bientôt une troupe d'hommes d'armes paraissait à l'extrémité de la rue, dont elle tenait toute la largeur, mettait l'épée à la main, les chevaux au galop, et, frappant et écrasant tout ce qui se trouvait devant elle , dissipait ces attroupemens, qui allaient se reformer autre part.

Dans la soirée du 28 mai I tl8, un de ces rassemblemens encombrait la place de la Sorbonne. Des écoliers, armés de bâtons; des bouchers, leur couteau au côté; des ouvriers, tenant .'1 la main les instrtimens qui leur servaient dans leurs travaux, et qu'A la rigueur et entre les mains d'hommes aussi exaspérés on pouvait regarder comme des armes, enfermaient la majeure partie. Les femmes aussi y jouaient un rôle actif et (|ui n'était pas toujours sans danger pour elles; car les gens d'armes frappaient indistinctement hommes, femmes , enfans, vieillards, qu'ils se détendissent ou non , qu'ils vinssent en ennemis ou en curieux , et posaient dés cette époipie les principes d'un art dont les pouvernemens modernes paraissent avoir retrouvé toutes les traditions.

— Savez-vous, maître Lambert, disait une vieille femme en se tenant sur celle de ses deux jambes (|ui était la plus longue, atln d'arriver au coude de celui auquel elle s'adressait ; .savez-vous pourquoi on a pris de force la toile chez les marchanils? Dites • le savez-vous?

— Je présume, mère Jehanne, répondit celui auquel elle s'adressait, et qui était un pglier d'élain bien connu pour ne pas laisser passer un de ces attroupemens sans s'y mêler; Je présume, dis-Je, que c'est pour faire, comme le dit ce damné connétable, des lentes et des pavillons pour l'armée.

— Rh bien ! vous vous trompez : c'est pour coudre loules les femmes dans des sacs cl les Jeter .'i la rivière.

— Ah ! dit maitre Lambert, qui paraissait beaucoup moins indigné que son inlerlocutricc de colle mesure arbiirairci ah ! vous croyez ?

— J'en suis sûre.

— Hall î si ce n'était que cela ! dli un bourgeois.

— Kh bien ! qu'est-ce qu'il vou» faut donc de plu», maître Bourdichun? reprit notre ancienne coniKiissance, la mère Jcbanne.

— Ce ne iwnl pas les femme» que le» Armagnac» cral,;nent, or sont les corporations d'hommes ; aussi tous ceux qui font partie de pareilles associations doivenl-il» étreégiir(;es Ceux (l'entre eux i|ul d'avance ont prêté serment de ven<lri' plutôt Paris aux An«lals que de le rendre aux liourf^non» »eronl ép.irgné».

— Kl !» quoi le» reconnallra-l-on? inlerrompil le polier

(Fétain avec une pi'écipilalîon qui annonçaitrimporlance qu'il attachait à cette nouvelle.

— A un ccu de plomb portant d'un côté une croix rouge, et de l'autre le léopard d'Angleterre.

— Moi, dit un écolier en montant sur une borne, j'ai vu un étendard aux armes du roi Henri V d'Angleterre ; il avait été brodé au collège de Navarre, qui n'est composé en entier que d'Armagnacs, et les maîtres devaient le planter sur les portes de la ville.

— A sac ! à sac, le collège ! dirent plusieurs voix qui heureusement s'éteignirent l'une après l'autre.

— Moi , dit un ouvrier, ils m'ont fait travailler vingt-cinq jours à leur grande machine de guerre (pi'ils ai)pellent la griète, et quand j'hi été demander mon argent au prévôt, il m'a dit : « Canaille, n'as-tu donc pas un sou pour acheter une ficelle et l'aller pendre?»

— A mort! à mort, le prévôt et le connétable! vivent les Bourguignons !

Ces cris eurent plus d'écho que ceux qui les avaient précédés, et furent bientôt répétés par toutes les bouches.

Au même instant, on vit briller à l'extrémité de la rue les lances d'une compagnie franche, composée de Génois au service particulier du connétable.

Alors commença l'une de ces scènes dont nous avons parlé , et que nous n'avons pas besoin de peindre , certains que nous sommes que chacun de nous peut s'en faire une idée. Hommes , femmes et enfans se mirent à fuir en jetant des cris affreux. La troupe se déploya dans toute la largeur de la rue, et, comme un ouragan chasse les feuilles d'automne, balaya devant elle ce tourbillon de créatures humaines, frappant les unes de la pointe de leur lance , écrasant les autres sous les pieds de leurs chevaux , fouillant clia(iue reo.oin de maison, chaque enfoncement de porte, avec un acharnement et une inhumanité que déploient presque toujours les gens de guerre quand ils ont affaire aux bourgeois.

Au moment où les gardes avaient paru , tout le monde , comme nous avons dit , avait cherché ù fuir, à l'exception d'un jeune homme couvert de poussière, qui, depuis quelques minutes seulement, s'était mêlé à l'attroupcnient : il s'était contenté de se retourner du côté de la porte contre laquelle il s'était appuyé , et introduisant la lame de son poignard entre le pêne de la serrure et le mur, il avait, en l'employant comme un levier, fait céder la porte , était entré dans l'allée, etl'avait refermée sur lui. Puis, dès que le bruit des chevaux, qui allait s'afl'aiblissant, lui eut appris que le danger était passé, il avait rouvert cette porte, avancé la tète sur la pla.'.o! et voyant iiu'A l'exception dequehiues mouransqui râlaient, elle était libre, il avait pris tran(iuillcment la rue des Cordeliers, qu'il descendit jusqu'au rempart Saint-Germain, et, s'arrêlant devant une petite maison qui y attenait, il pressa un ressort caché dont le jeu la fit ouvrir.

— Ah ! c'est toi, Perrinet, dit un vieillard.

— Oui, mon père, je viens vous demander i"» souper.

— Sois le bien venu, mon fils.

— Ce n'est pas tout, mon père : il y a une grande émeute parmi la populace de Paris, et les rues sont mauvaises de nuit. Je voudrais coucher ici.

— Rli bien ! répondit le vieillard, n'y as-tu pas toujours ta chambre et ton lit, ta place au foyer et ^ la table, et m'as-tu jamais entendu me plaindre que lu les vinsses prendre trop souvent?

— Non, mon père, dit le jeune homme eu se jetant sur une chaise, et en appuyant sa tète dans ses mains; non, vous êtes bon et vo\is m'aimez.

— .Te n'ai que toi, mon enfant , et tu ne m'as jamais fait aucun chagrin.

— Mon père, ditPerrineten se levant, je me sens souffrant, permettez i|ue je me retire dans ma chambre : je ne pourrais pas souper avec vous.

, — Va, nuin tils, tu es libre, tu es chez toi. f Perrinet ouvrit une petite porte cpii anuuiait avec elle les trois premières marches d'un escalier dont la continuation était pratiquée dans l'intérieur du nuu-, et se mil:'» nionlcr

lentement cette espèce d'échelle sans détourner la tète, sans regarder son père.

— Cet enfant est triste depuis quelques jours, dit en sr ;pirant le vieux Leclerc, et il se mitseul à la table, où l'arri. ; du jeune homme lui avait fait placer un second couvert.

Pendant quelque temps, il écouta au-dessus de sa tfle le pas de son fils , puis , n'entendant plus rien , il pensa qu'il dormait, murmura quelques prières pour lui, et, renlr dans sa chambre, se mit au lit, après avoir pris la précauti de glisser, selon son habitude, les clefs dont il avait la garde sous le traversin où reposait sa tète.

Une heure à peu près s'écoula sans que le silence qui gnait dans la maison du vieil échevin fût troublé. Tout coup un léger grincement se lit entendre dans la première pièce; la porte dont nous avons déjà parlé s'ouvrit, elles trois degrés de bois craqu-rent successivement sous les pas de Perrinet,*pâle et retenant son haleine. Lorsqu'il sentit le plancher sous ses pieds, il s'arrêta un instant pour écouter. Aucun bruit n'annonçait liu'il eût été entendu. Alors il s'avança sur la pointe des pieds, en s'essuyant le front avec la main , vers la chambre de son père : la porte n'en était point fermée, il la poussa.

La lanterne qui servait au vieillard, lorsque par hasard il était forcé de se lever pour aller reconnaître à la porte quelque bourgeois attardé, brûlait sur la cheminée, et sa piUc lueur jetait assez de clarté pour que l'écheviii, s'il s'éveillait, pût reconnaître qu'il n'était pas seul dans sa chambre; mais Leclerc craignit, s'il soufllait cette lumière, de heurter dans l'obscurité quelque meuble doiit le bruit pourrait tirer son père du sommeil où il était plongé; il préféra donc la laisser brûler.

C'était une chose effrayante à voir que ce jeune homme , les cheveux hérissés , le front ruisselant de sueur, la main gauche posée sur son poignard, s'appuyant de la droite à la muraille, s'arrêtant à chaque pas pour donner au parquet le temps de s'assurer sous ses pieds, avançant lenlemeni, mais avançant enlin vers ce lit, que ne quittait pas une seconde son regard étincelani, suivant pôuvs arriver une ligue circulaire comme celle du tigre, et tressaillant au bruit des batlemens précipités de son cœur, qui contrastait avec le souffle calme du vieillard; enlin le rideau à demi tiré lui cacha la tétc de son père; il fit quelques pas encore, étendit la main, la posa sur la colonne du lit, s'arrêta un instant pour respirer, puis, ramassant son corps plié sur ses jarrets, il glissa sa main humide et tremblante sous le chevet, gagnant une ligne par minute, retenant son haleiiio, insensible aux douleurs que cette position forcée faisait courir par tous ses meirbrcs , car il comprenait que de la part du père un mouvement, un soupir, faisait le fils parricide.

Enfin il sentit le froid du fer, ses doigts crispés louchaient les ciels -, il les passa dans l'anneau qui les rassemblait , les attira lentement ù lui, les reçut dans sa seconde miin, les serra de manière à ce que leur cliciuelis ne pût être entendu ; puis, avec les mêmes précautions qu'il avait prises eu enlraiii, il se dirigea vers la sortie, possesseur du trésor qui devait assurer sa vengeance.

A la porte de la rue, les jambes lui manquèrent, et il tomba sur les marches de l'esc^dier qui conduisait au rempart; il y était ti peine depuis quelques minutes, que la cloche du couvent des cordeliers sonna onze heures.

Perrinet se releva au onzième coup. Le seignei;- ' ■ ''!' • Adam et ses cinq cents hommes devaient être à qi du rempart.

Leclerc monta rapidement l'escalier. Lorsqu'il fut au haut, il entendit le bruit d'une cavalcade qui se dirigeait do son côté : elle venait de la ville.

— Qui vive ! cria la sentinelle.

— Ronde de nuit, répondit la voix rude du connéiablo. Perrinet se jeta ventre :'i terre, K- (Idacliemenl passa à deux

toises de lui; la sentinelle fui reloce et une aulri> laissée ) sa place : le détachement s'éloigna.

Perrinet rampa comme un serpent vers le milieu de la ligna que le soldat parcourait dans sa f;i '.i ■:) . puis, quand celuici passa devant lui, il se leva i(>ui-:> lonp, cl «vanl qu'il i ^

su

œUVilES COMPLÈTES D'ÀLEXANDllE DUMAS.

eu le temps de se mettre en défense, de pousser un seul cri, il lui enfonça jusqu'ù la coquille son pDij^nard duus la gorge.

Le soldat ne poussa qu'un soupir et tomba.

Perrinet traina le cadavre à un endroit où la saillie de la porte rendait l'ombre plus épaisse, et son casque sur laléle, sa perluisane à la main alin d'être pris pour lui, il s'approcba du bord de la muraille, lixa long-temps ses regards sur la plaine, et quand ils se furent lialiitués à l'obsi urité, il crut apercevoir une ligne noire et épaisse qui s'avançait silencieu sèment.

Perrinet approcha ses deux mains de sa boucbe et imita le cri du bibou.

Un cri pareil lui répondit de la plaine : c'était le signal convenu.

Il descendit et ouvritla porte. Un homme était déjà adossé au dehors contre le ballant : c'était le sire do l'ile-Adam que son impatieme y avait poussé eu avant des autres. *

— C'est bien, lu es fidèle, dit-il à Jemi-voix.

— Et vos hommes ?

— Les voici.

En effet, la colonne, commandée par le seigneur de Chevreuse, le sire de Ferry de Mailly et le comte Lyonnet de P.ournonvillr, apparut au coin de la durnii-re maison dB faubourg Saint-Germain, introduisit sa tète sous la herse levée, et, comme un long serpent, se glissa par cette ouverture dans l'intérieur de la ville. Per-intt referma la porte derrière elle , remonta surle rempart, et jeta les clefs dans les fossés pleins d'eau.

— Que viens-tu de faire? lui dit l'Ile-Adam.

— Je viens de vous ôler la possibilité de regarder en arrière, répondit-il.

— Allons donc en avant, reprit celui-ci.

— Voici votre chemin, dit Leclerc en lui indiquant la rue du Paon.

— El toi?...

— Moi !... j'en prends un autre.

El il s'élança dans la rue des Cordeliers , gagna le pont Noire-Dame, traversa la rivière, redescendit la rue Sainl- Honuré jusqu'à l'iiotcl d'Armagnac, et s'eflaça derrière l'angle d un mur, où il demeura aussi immobile qu'une statue de pierre.

Pendant ce temps, l'Ile-Adam avait joint la rivière, lavait remontée jusqu'au Chàtelet, et, arrivé là, avait partagé sa petite troupe en quatre bandes : l'une, commandée par le seigneur de Chevreuse, se dirigea vers l'bolel du dauphin, qui logeait rue de la Verrerie; la seconde, conduite par Ferry de Mailly, descendit la rue Sainl-Ilonoré pour investir l'hôtel d'Ariiiagiiac et surprendre Ifcoiinélahlc, i|ue l'Ile-Ailam avait ordonné, sous peine de mort, <|u"on ne lui amenât (|ue vivant ; la troisième, sous les ordres de l'Ile.-Adani lui-même, s'avança vers l'Iiùlel Saint-Paul nii était le roi ; la (piaiiii' me, qui obéissait à Lyonnet de nournonville, demeura sur la place du Chilelet, afin de porter secours à celle des trois autres qui en aurait besoin. Tous criaient :« ^olre■l)ame de la paixl vive II- roi! vive Bourgogne! que ceux qui veulent la paix s'arnicnlct nous suivent! i>

A ces cris, et tout le long de la route, des fenCires s'ou. vraient , des léles elTravées se dessinaient pâles dans l'ombre, éi ouiaient ces vociférations, recunnaissaieni les couleurs et l.i cmix de Bourgogne , réponilaicnl par les cris de : iÊorl (,,.r ■('■•"■'■inacs! vivmt les Bourguignonn ! et peuple, bouri, KTs, suivaient en armes cl en tumulle chacune de

Ce fut certes une grande Imprudence aux chefs qui les rommandalent d'avoir ainsi donné l'éveil, car le plus précieux des prisonniers qu'ils roniplaient falro leur échappa. Tanii' r 'i^tel, au premier bruit, courut chex le dau-

phin, I lUlcequi .s'opimsail à son pas^a^e, pi'uéira

usqu'à U I li.iiiihre où il était ci.'.n hé. et le U" "'idé

sur MMi lit vl éiiiiilaiil I» rumeur ipii nrriv;r |m:i

lui, '■;<ns pirdf' ren>>'loppii ih

éfiaulcH f. ut iiiii-

porla. \\>' oi un ibe-

▼al prêt -, il y monta avec son précieux fardeau, et dix minutes après, la Bastille imprenable se referma sur eux, mettant à l'abri sous ses épaisses murailles le seul héritier de lai vieille monarchie française, \

Ferry de Mailly, qui s'avançait vers l'hôtel d'Armagnac, ne fut pas plus heureux que le seigneur de Chevreuse ; le connétable, que nous avons vu commandant quelques hommes de ronde, entendit les cris des Bourguignons, et, au lieu de rentrer à son hôtel, après avoir reconnu que toute défense était inutile, il songea à sa vie. Il se réfugia dans la maison d'un pauvre maçon, lui avoua, qui il était, et lui promit une récompense proportionnée au senice qu'il réclamait de lui : celui-ci le cacha et promit de lui garder le secret.

La troupe qui croyait le surprendre s^pprocha donc de l'hôtel d'Armagnac, en garda toutes les issues, et se mit ;i enfoncer la porte principale. Au moment où elle <eda, un homme se détacha de la muraille en face , écarta tout le monde et s'élança le premier dans l'hôtel ; Ferry de Maili> n'y entra que le second.

Pendant ce temps, le seigneur de l'Ile-Adam, plus heureux, investissait l'hôtel Saint-Paul, et, après un faible combat avec les gardes, pénétrait dans l'intérieur des appartcmens et parvenait jusquà celui du roi. Ce pauvre et vieux monarque, dont se raillaient des serviteurs qui depuis longtemps n'obéissaient plus à ses ordres, paraissait avoir été ce soir complètement oublié par eux ; une lampe mourante éclairait à peine son appartement ; quelques restes d'un feu qui ne pouvait suffire à chasser le froid et l'humidité de celte vaste chambre, tremblaient sur Titre et dans un coin de la large cheminée gothique; sur un escabeau'de bois grclotait un vieillard à demi nu :

C'était le roi de France.

L'lle-.\(laiu se précipita dans la chambre, alla droit au lit qu'il trouva vide, et, en se retournant, aperçut le vieux monarqucqui.de ses mains ridées et tremblantes , assemblait quelques restes de tisons.

Il s'avança respectueusement vers lui, et le salua au nom du duc de liourgogne.

Le roi se tourna, laissant ses mains étendues vers le feu, regarda vaguement celui ijui lui parlait, et dit :

— Comment se porte mon cousin de Bourgogne? Il y a longtemps que je ne lai vu.

— Sire, il m'envoie vers vous pour que toutes les calamités qui désolent votre royaume prennent une Un.

Le roi se retourna vers le feu sans répondre.

— Sire, ajouta l'Ile-Adam, qui vit que dans ce moment dn démence le roi ne pouvait ni comprendre ni suivre les raisons politiques (|u'il allait développer ; sire, le duc de Iti.ni .. gne vous prie de monter ."i cheval et de paraître ù mes i : — dans les rues de la capitale.

Charles VI se leva niachinalemenl, s'appuya sur le bras de l'Ile-Adam, et le suivit sans résistance, car il ne restait plus à ce pauvre prince ni mémoire ni raison. Peu lui iuiportait donc ce qu'on ordonnait en son nom, et entre les mains de qui il tombait II ne savait plus même ce que c'était qu'Armagnac ou llourguignon.

L'Ile-Adam, avec sa rovale capture, se dirigea vers le (^li'itelet. Le capllaine avait lonipris que la présence du n que au milieu des Bourguignons serait un signe d'api

tion royale pour tout ce qui allait se passer; il remii

son prisonnier entre les mains de Lyonnet de Bouriioiiu.,. , en lui recommandant une surveillance active , mais pleitte d'étiards.

Celte mesure politique accomplie. Il prit au galop la run Saiiit-lloiiHré, tiesiendit à la porte de Ibôlel d' \ dans l'inlerieur duquel «n n'eiitrndail que • us . nies; et, s'élançanl sur leiice un lioniiio' qui 1' reni l'un à 1. li> .-.o rvconnurtul.

— OfteM! ru

— ^i.l II , qui l'a laisse cthapper !

— Il n'est pas iiiilrê (I MIS (lu hôtel'.

Et tous deux s'élancèrent dehors comme deux insensés, prenant chacun de leur côté la première rue qu'ils trouvèrent devant eu\.

Pendant ce temps, un carnage affreux s'exécutait On n'entcndiiit (jue ces cris : A mort! à mort les Armagnacs! tuez! tupz tout! Dos corporations d'écolier, de bourgeois cl de bouchers , parcouraient les rues , enfonçant les maisons qu'on savait appartenir aux partisans du connétable, et découpaient ces malheureux à coups de hache et d'épéc. Des troupes de femmes et d'enfans achevaient avec leurs couteaux ceux qui respiraient encore.

Le peuple avait nommé, aussitôt qu'il s'était vu délivré du joug du connétable, Vaux de Bar, prévôt de Paris, en remplacement de Duchâtel. Le nouveau magistrat, trouvant les Parisiens agités d'une telle rage, n'osait pas leur résister, et disait à l'aspect de ces massacres :

— Mes amis, faites ce qui vous plaira.

Aussi, ce ne fut bientôt qu'une horrible boucherie. Des Armagnacs s'étaient réfugiés dans l'église du prieuré deSaint- Eloy, quelques Bourguignons découvrirent leur retraite et la signalèrent à leurs camarades. Vainement, pour les protéger, le sire de Villette, abbé de Saint-Denis, s'avança sur la porte, revêtu de ses habits sacerdotaux et tenant la sainte hostie en main. Déjù les haches teintes de sang dégoullaient sur sa chasuble et tournoyaient sur sa tète, lorsque le seigneur de Chevreuse le prit sous sa protection et l'emmena. Son départ fut le signal d'une tuerie générale dans l'intérieur de l'église; on n'entendait que des cris, on ne voyait flamboyer que haches et épées, les morts s'entassaient dans la nef, et de ce monceau de corps humains, coulait, comme une bOurce au bas d'une montagne, un ruisseau de sang. L'Ile- Adam qui passait entendit ces vociférations, s'élança à cheval sous le portail :

— C'est bon, dit-il en les voyant à l'œuvre ; voilà qui va bien, et j'ai là de bons bouchers !... Enfans, n'avez-vous pas vu le connétable ?

— Non ! non I dirent vingt voix à la fois. — Non ! Mort au connétable ! mort aux Armagnacs !

Et la destruction continua.

L'Ile-Adam tourna bride, et alla -chercher son ennemi ailleurs.

Une scène du même genre se passait à la tour du palais. Quelques centaines d'hommes s'y étaient réfugiés, et tentaient de s'y défendre. Au milieu d'eux, le crucilix à la main, étaient les évoques de Coutances, de Bayeux, de Senlis et de Xaintes ; l'assaut ne dura qu'un instant ; les Bourguignons escaladèrent la tour malgré une pluie de pierres ; puis une fois maîtres du palais, ils égorgèrent tous ceux qui y étaient renfermés.

Au milieu de ce carnage, un homme plus pâle, plus haletant, plus couvert de sueur que les autres, se précipita toutà-coup.

— Le connétable, dit-il, le connétable est-il ici?

— Non, répondirent en foule les Bourguignons.

— Oi'i est-il?

— On ne sait pas, maître Leclerc : l%capitaine l'Ile-Adam a fait proclanuT qu'il donnerait mille écus d'or à celui qui lui apprendrait oii il était caché.

Perriuet n'en écouta pas davantage, s'élança vers l'une des échelles dressées contre la tour, et s'y laissant glisser, se trouva dans la rue.

Une troupe d'arbalétriers génois avait été surprise près du cloître Saint-Honoré, et quoiqu'ils se fussent rendus, et qu'on leur eût promis la vie, on les égorgeait après les avoir désarmés; ces malheureux recevaient la mort à genoux eu criant miséricorde : c'était à qui les frapperait. Deux hommes cependant, une torche à la main, se conlenlaicnl de leur arracher leurs casques, de les examiner les uns après les autres, puis ils laissaient à ceux qui les suivaient le soin de les lucr, se livrant à cette recherche avec la minutie do la vengeance. Ils se rencontrèrent au milieu de la foule et se reconnurent.

— Le connétable? dit l'Ile-Adam.

— Je le cherche, répondit Perriuet.

— Monsieur Leclerc 1 dit en ce moment une voix. Perriuet tourna la tête et reconnut celui qui lui adressait

la parole.

— Et bien, Thiébert, dit-il, que me veux-tu?

— Pouvez-vous me dire où je trouverai le seigneur de l'Ile- Adam?

— C'est moi, dit le capitaine.

Un homme vêtu d'un pourpoint taché de plâtre et de chaux s'avança.

— Est-il vrai, dit-il, que vous ayez promis mille écus d'or à celui qui vous livrerait le connétable?

— Oui, dit l'Ile-Adam.

— Venez me les compter, continua le maçon, et je vous indiquerai le lieu où il est caché.

— Tends ton tablier, dit l'Ile-Adam, et il y jeta des poignées d'or ; maintenant où est-il ?

— Chez moi, je vais vous y conduire.

Un éclat de rire retentit derrière eux; l'Ile-Adam se retourna pour chercher Perrinet Leclerc; celui-ci avait disparu.

— Allons vite, dit le capitaine, guide-moi.

— Un instant, reprit Thiébert, tenei-moi cette torche que je compte.

L'Ile-Adam, tremblant d'impatience, éclaira le maçon qui compta les écus les uns après les autres, et jusqu'au dernier ; il en manquait une cinquantaine.

— Je n'ai pas mon compte, dit-il.

L'Ile-Adam jeta dans son tablier une chaîne d'or qui valait six cents écus. Thiébert marcha devant lui.

Un homme les avait précédés : c'était Perrinet Leclerc.

A peine avait-il entendu le marché de sang que faisaient Thiébert et le capitaine, qu'il s'était élancé à perdre haleine dans la direction de la retraite du connétable; il s'arrêta devant la porte de la maison de Thiébert ; elle était fermée en dedans, son poignard lui rendit le même service que sur la place de la Sorbonne, et la porte s'ouvrit.

Il entendit quelque bruit dans la seconde chambre.

— Il est là!... dit-il.

— Est-ce vous, mon hôte? murmura à demi-voix le connétable.

— Oui, répondit Leclerc; mais éteignez votre lumière, elle pourrait vous trahir.

Et il vit, à travers les fentes de la cloison, que le connétable venait de suivre ce conseil.

— Maintenant, ouvrez-moi.

La porte s'enirebûilla, Perrinet s'élança sur le connétable qui jeta un cri ; le poignard de Leclerc venait de lui traverser l'épaule droite.

Une lutte de mort s'engagea entre ces deux hommes.

Le connétable, (|ui se croyait en sûreté sur la foi de Thiébert, était sans armes et à demi nu. Malgré ce désavar'la;je, il eût facilement étouffé Leclerc dans ses bras robustes, sans sa blessure, qui paralysait le nuiuvement de l'un d'eux ; néanmoins, de celui qui lui restait , il enveloppa le jeune honiRie, l'étreignit sur la poi'rine, et pesant sur son adversaire de tout son poids et de toute sa force, il se laissa tomber avec lui, espérant lui briser le crâne sur le pavé

Elïectivement il y eût réussi, si la tête de Perrinet n'eût porté sur le matelas qu'on avait jeté par terre pour servir de lit.

Le connétable jeta un second cri.

Perrinet, qui n'avait pas lâché son poipard, venait de k lui enfoncer dans le bras gauche.

Il h'icha le jeuue houune, se releva en chancelant, cl all.i tomber à reculons sur une table qui se trouvait au mille i de l'appartement, perdant par ces deux blessures son san^ et ses forces.

Perrinet se releva , le cherchant et l'appelant , lorsque tout-à-coup une troisième personne, une lorthe .1 la main, parut à la porte de la chambre, et éclaira cotte scène.

C'était l'Ile-Adam.

Perrinet se jeta de nouveau sur le connélaMe.

— Arrête I... dit l'Ile- Adam, iur la vie. arrête ! El il '-- saisit te bras

OELVUliS CO.Ml'LÉ'rES D'ALEXANDRE DtMÀS.

— Seigneur de l'IleAdam, rexistence de cet homme m'appartient, lui dit Lrclerc; la reine me l'a donnée, voilù son sceau, laissez-moi donc.

Il tira le parchemin de sa poitrine et le montra au capitaine.

Le comte d'Armagnac, renversé sur la table, rendu incapable par ses deux blessures de faire aucune résistance, regardait ces deux hommes : s\'s deux bras blessés pendaient et saignaient.

— C'est bien, dit l'Ile-Adam, je ne veux pas sa vie; ainsi tout est pour le mieux.

— Sur votre ûme ! dit Leclerc eu l'arrêtant encore.

— Sur mon âme! mais j'ai un vœu à accomplir; laissemoi faire.

Leclerc croisa les bras et regarda ce qui allait se passer; l'Ile-Adam tira son épée,priirextrémité de la lame ù pleine main , de manière à ce que la pointe dépassât d'un pouce seulement le petit doigt, et s'approcha du connétable.

Celui-ci, voyant que tout était tini pour lui dans ce monde, ferma les yeux, renversa la léte en arrière, et se mit ;i prier.

— Connélable, dit l'Ile-Adam en lui arrachant la chemise qui couvrait sa poitrine, connétable, te souviens-tu d'avoir juré un jour par la Vierge et le Christ de ne point porter vivant la croix rouge de Bourgogne?

— Oui, répondit le connétable, et j'ai tenu mon serment, car je vais mourir.

— Comte d'Armagnac, reprit l'Ile-Adam en se baissant vers lui et en lui labourant la poitrine de la pointe de son épée, de manière ;i y tracer une croix sanglante, tu en as menti par la gorge ; car tu portes vivant la croix rouge de Bourgogne. Tu as faussé à Ion serment, et moi j'ai tenu le mien.

Le connétable ne répondit que par un soupir. L'Ile-Adam remit son épée dans le fourreau.

— Voilà tout ce que je voulais de toi, dit-il ; maintenant, meurs comme un parjure et comme un chien. A ton tour, l'erriuet Leclerc.

l^ connétable rouvrit les yeux et répéta d'une voix mourante :

— Perrinet Leclerc !

— Oui, dit celui-ci en se jetant de nouveau sur le malheureux comte d'Armagnac près d'expirer, oui, Perrinet Leclerc, celui (|ue tu as fait déclilrer de coups par les soldais. Il parait que vous avez fuit chacun un sernienl, ici ? Eh bien ! moi, j'en ai (ait deux : le premier, connélable, c'est que tu apprendrais à Ion lit de mort que c'était la reine Isabel de liavière (|ui le prenait Paris en échange de la vie du chevalier de Uourilou : le voilfi accompli, car tu le sais. Le second, comte d'Armagna<', c'est que tu mourrais en l'apprenant , et celui-là, ajoula-t-il en lui enfon^^nt sa dague dans le ru'ur, celui-là je l'ai rempli aussi religieusement (|ue le. premier. Dieu soit eu aide, dans ce monde et dans l'autre, à qui lient hoiinèlemeiit sa parole!

Ainsi, ParJA Imprenable pour le puissant duc de Ilourgognc et sa nombreuse armée, avait, comme une courlisane cnprlcipuHC, iiuil.inwneiit ciuverl ses portes îi un sinqile capitaine cnmmaudant de sept ceiils laneen. Les llourgiiiguiuis, la flamme d'une main, le fi-r de l'autre , s'éiaienl epandus dan» le» vieilles rue» (h' la cilé royale, 6lei|;u,iut le feu avec «lu sang, séchant le sang avec du feu. Perrinet leclerc, cause Dhsrure de rc grand évéuemeni, après y avoir pris ce (|u'll en désirait avoir, la vie du connélable , élail rentré dans les rangs du peuple, où l'histoire dé'.orN.,iis le cherchera vaincineni, nii il mourra obscur comme II éiait né inconnu, et d'où Il éuii sorti une heure pour altncher .1 l'une de s plus grandes ralaslMplies de la niouan hie son nom pcqiuUirc, tout ébloui de I inimorlalil*' rt'une (.-raude trahison.

I Cependant par toutes ses portes fondaient sur Paris, comme des vautours sur un champ de bataille, les seigneurs et les hommes d'armes qui voulaient emporter leur part de celle grande proie, que jusqu'à cette heure la royauté seule avait eu le privilège de dévorer. Celait d'abord l'Ik'-Adam , qui , arrivé le premier, avait pris la part du lion ; celaient le sire de Luxembourg, les frères Fosseuse, Crèvecaur et Jean de Poix; c'étaient, derrière les seigneurs, les capitaines des garnisons de Picardie el de l'Ile-de-France ; enfin, c'étaient, à la suite des capitaines, les paysans des environs, qui, pour ne rien laisser après eux, pillaient le cuivrC, tandis que leurs maîtres pillaient l'or.

Puis, quand les vases des églises furent fondus, quand les coB'res de l'ICiat furent vides , quand il ne resla plus une frange ni une fleur de lis d'or au manteau royal, on en jela le velours nu aux épaules du vieux Charles; on le lit asseoir sur son Irflne à demi brisé, on lui mit plume ù la main, quatre lettres patentes sur la table. L'Ile-Adam et Chatelux furent maréchaux ; Charles de I.ens amiral, Robert de Maillé grandpannelier; et quand il eut signé, le roi crut avoir régné.

Le peuple regardait tout cela par les fenêtres du Louvre.

— Bon, disait-il , après qu'ils ont pillé l'or, les voilà qui pillent les places : heureusement (|u'il y a plus de signatures au bout delà main du roi qu'il n'y avail d'écus dans ses coffres. Prenez, prenez, messeigneurs; mais Ilannotin de Flandre va venir, et, s'il n'est pas contenl de ce que vous lui aurez laissé, il pourra bien se faire une seule part avec toutes les Vôtres.

Cependant Hannolin de Flandre (c'était le nom qu'en riant le duc de Bourgogne se donnait ipielquefuis lui-même) ne se pressait pas de venir, il n'avait pas vu sans jalousie un de ses capitaines entrer dans une ville aux portes de lai|uelle il avait deux fois frappé avec son épée sans ([u'elle les lui ouvrit. Il reçut à Monibéliard le message qui lui annonça celte nouvelle inattendue, el aussitôt, au lieu de continuer sa route, il se retira à Dijon, l'une de ses capitales. La reine Isabel était, de son coté, demeurée à Troycs, toute tremblante encore du succès de son entreprise; le duc et elle ne se voyaient pas , ne s'écrivaient pas : on eût dit deux complices d'un meurtre nocturne qui hésitaient à se retrouver face à face à la lumière du soleil.

Pendant ce leinps , Paris vivait d'une vie fiévreuse et convulsive. Comme on disait que la reine el le duc ne rentre raient point dans la ville lant(iu'il y reslerail un Armagnac, el qu'on désirait revoir le due et la reine, chaque jour ce bruit, aui|uel leur double absence paraissait donner queliiue fondement, élait le prétexte d'un nouveau massacre. Chaque nuit on criait : >' Alarme I •> Le peuple parcourait la villeavec des lorchcs. l'anlôl les Armagnacs, disait-on, rentraient par la porte Saiut-C.ermain, lanl''it par la porte du Temple. IX's groii|ies d'hommes, à la léte desipu'ls on disiluguail les bouchers .'i leurs larges couteaux luisans au bout de leurs bras nus, parcouraienl Paris dans toutes les directions; puis, que' (|u'un disait-il : « Holii ' les autres! voici la maison d'un AN magnacl » les couteaux faisaient justice du maitre, et le feu de la maison. Il falla", pour sortir sans crainte, porter le chaperon bleu el la i roix nuige. Des adeptes, renchérissant sur le tout, fcuinèrenl une compagnie lu ri ne qu'on

nomma de .^aint-André; chacun de ses i , il^iiiunc

couronne de roses rouges; cl comme beaucoup de prêtres ) élaieiil entres, soit par prudence, soit par si'ulimeiil, ils disaieni la messe avec cet orueme:ii sur la léie. Pn f, en voyant de telles cluises, on aurait pu croire Paris -I tv- 1 ivresse de^ fêles du carnaval, si l'on n'aviil 1 •' rue lanl de plac. ■< iiMirrs l.'i ou ili ■ lée», lant de pl.i ' mort»

Parmi les ph. u . ... . nf, Il y en

avait un qui se faisait remarquer par son impassibilité dan» le massai re et sou habileté dans re\é> ullou. Il n'y avait pa» un iincntlie où il ne portât sa lorche, pas un meurtre oU il

n'cnsanglaulAl sa main. (,>uaud on l':» ■ ■ > ■■' ^*'' -•" 'ha

peron rout;e, sa huipie san^ «le buu' iille

serr.ini ii.nire M J)oHrliie une l.irge r|" • .. ...... ,.,.•.■ -, Uonl

la poignée lou< hait son menton, cl la pointe ^e» pieds, ceui

ISABEL DE ISWIÈUE.

qui voulaient voir di'colier proprement un Armngnae n'avaient qu'ù le suivre, car il y avait un proverbe populaire qui disait que niaiire Cappeluclie faisait sauter la tête sans que le bonnet eût le temps de s'en apercevoir.

Aussi Cappeluclie élait-il le héros de ces fêtes; les boucliers lu'mes le reconnaissaient pour maître et lui cédaient le pas. C'était lui qui était la trie de tous les rassemblemens, l'âme de toutes les émeutes. D'un mot il arrêtait la foule qui le suivait, d'un geste il la jetait en avant : c'était une magie de voir :omme tous ces hommes obéissaient à un homme.

Tandis que Paris retentissait de tous ces cris, s'éclairait de Joutes ces lueurs, et chaque nuit se réveillait en sursaut, la *ieille Bastille s'élevait à son extrémité orientale, noire et silencieuse. Les cris du dehors n'y avaient point d'écho, la clarté des torches point de reflels; son pont était haut, sa herse était basse. Le jour, nul être vivant ne se montrait sur ses murailles; la citadelle semblait se garder elle-même; seulc- ■Jient, lorsqu'un rassemblement s'ai)i)rocliait d'elle plus que :ela ne lui paraissait convenable, on voyait sortir de cha(pie étage et s'abaisser vers cette foule autant de flèches (pi'il y avait de meurtrières, sans qu'on pût distinguer si c'étaient des hommes ou une machine qui les faisaient mouvoir. A cette vue, la foule, fût-elle conduite par Cappeluclie lui-nu'mc, tournait le dos en secouant la lèle; les llèclies rentraient au fur et à mesure que le rassemblement s'éloignait, et la vieille forteresse avait repris au bout d'un instant un air d'insouciance et de bonhomie pareil à celui du porc-épic, qui, lorsque le danger s'éloigne, couche sur son dos, comme les poils d'une fourrure, les mille lances aux(iuelles il doit le respect que lui portent les autres animaux.

La nuit, nH"me silence et même obscurité ; vainement Paris éclairait ou ses rues ou ses croisées, nulle lumière ne passait derrière les femHres grillées de la Bastille, nulle parole humaine ne se faisait entendre ;"i l'intérieur de ses murs; seulement de temps en temps, aux fenêtres des tours qui s'élevaient aux (|uatrc angles, passait la tête vigilante d'une sentinelle, qui ne pouvait que dans cette [losture veiller à ce qu'on ne préparât point quelque surprise au pied des remparts ; encore cette tête une fois passée restait-elle lelleu'ent immobile, qu'on aurait pu, lors(|u'uii rayon de lune l'cclairail, la prendre pour un de ces masques gothi(iues que la fantaisie des architectes clouait comme un oruemeul fantastique aux arches des ponts ou i^i l'entablement des cathédrales.

CepeiidanI, par une luiit sombre, vers la lin du moisdejuin, tandis (pie les sentinelles veillaient aux (pialre coins de la Bastille, deux hommes montaient l'escalier étroit et tournant qui coniluisait j'i sa plate-forme. Le premier qui jiarut sur la terrasse était un homme de quarante-deux ;"i (piaranle-einq ans; sa taille était colossale, et sa force tenait tout ce que promettait sa taille. 11 était couvert d'une armure coiiiplète, îuoii|iie pour arme ofl'cusive, à coté de la place où maïupiait l'épée, son ceinturon ne supportât (|u'un de ces poignards longs et aigus qu'on appelait poignards de merci; sa main jauche s'y appuyait par habitude , taudis que de la droite il tenait respectueusement un de ces bonnets de velours garnis lie poil, que les chevaliers échangeaient dans leurs niomens lie repos contre leurs castiuesde bataille, (pii (|ueli|uefois pe- Baienl de ipiaranle â quaranle-cimi livres. Sa tète nue laissait donc voir sous d'épais soiiicils des yeux bleu foncé; un nez aquilin, un teint bruni par le soleil, dcuuiaient i^i l'ensemble de celte physionomie un caractère d'auslérilé qu'une barbe longue d'un pouce, taillée en rond, de longs cheveux noirs qui descendaient de chaque côté des joues, ne conlribiiaient nullumenl â adoucir.

A peine l'homme que nous venons d'es(|uisser fut-il arrivé sur la plate-forme, que, se retournant, il étendit le bras vers rouvcrtiire a lleur de terre (jui yeiiait de lui livrer passage -, une main line et potelée en sortit pour s'allacher à celle main forte et puissante, et aussliùl, i"! l'aide de ce point d'appui, un jeune homme de seize i"! dix-sept ans, tout de velours et de soie, à la Icte blonde, au corps aminci, aux membres délicats, s'élança sur la terrasse, et, s'appuyani sur le hias de son compagnon, comme si celte légère montée eùl été une longue fatigue , parut chercher par habitude un siçge sur Ic-

OKUV. COMPL. — V.

j quel il pût se reposer. Hais voyant qu'on avait jugé cet orne- [ ment inutile sur la plate-forme de la citadelle, il prit son I parti, forma avec sa seconde main, qu'il attacha à la pre- . mière, une espèce d'anneau au moyen dm]uel il lit supporter ! au bras atbléli(iue auquel il se suspendit plutôt qu'il ne s'appuya, la moitié au moins du poids que la nature avait destiné ses jambes à soutenir, et commença ainsi une promenade ! qu'il paraissait faire plutôt par condescendance pour celui I qu'il accompagnait, que par une décision de sa propre volonté.

Quelques minutes se passèrent sans que l'un ni l'autre troublât le silence de la nuit par une simple parole, ou interrompit cette promenade que l'exiguilé de la piate-fornie rendait assez rétrécie. Le bruit des pas de ces deux hommes ne formait qu'un seul bruit, tant la marche légère de l'enfant se confondait avec la marche alourdie du soldat : on eût dit un corps et son ombre, on eût cru qu'un seul vivait pour les deux. Tout-;won|) l'homme d'armes s'arr la , le visage tourné vers Paris, et força son jeune compagnon d'en faire autant : ils dominaient toute la ville.

C'était précisément une de ces nuits de tumulte que nous avons essayé de peindre. D'abord on ne dislinguait de la ■ plate-forme qu'un amas confus de maisons, s'étendant de l'orient à l'occident , et dont les toits, dans l'obscurité , semblaient tenir les uns aux autres, comme les boucliers d'une troupe de soldats marchant à un assaut. Mais toul-à-coup, et ipiand un rassemblement prenait un chemin parallèle au cer- : cle que pouvaient embrasser les regards, la lumière des lorchcs, en éclairant une rue dans toule sa longueur, semblait ' fendre un (juarlier de la cité; des ombres rougeàlres s'y presj saient confusément avec, des cris et des rires; puis, au pre- ; mier carrefour qui changeait sa direction, celle foule dispa- ! raissait avec ses lumières, mais non pas avec son bruit. Tout redevenait sombre, et la rumeur qu'on entendait semblait les plaintes étoullêes de la cité, dont la guerre civile déchirait ics ' entrailles avec le fer et le feu.

i A ce spectacle et à ce bruit, la ligure-du soldat devint plus sombre encore que de coutume; ses sourcils se touchèrent en se fronçant . son bras gauche s'étendit vers le palais du [ Louvre, et c'est à peine si ces paroles, adressées à son jeune compagnon, purent passer entre ses lèvres, tant ses dents étaient serrées :

— IMonscigneur, \^\h votre ville, la reconnaissez-vous?

La tigure du jeune homme prit une expression de mélancolie dont un instant auparavant on l'aurait cru incapable. Il lixa ses yeux sur ceux de l'homme d'armes, et, après l'avoir regardé un instant en silence :

— Mon brave Tanneguy, dit-il. je l'ai souvent regardée à pareille heure des fenêtres de l'hôtel Saint-Paul, comme je la regarde en ce moment de la terrasse de la Basiille. QueUiuefois je l'ai vue tranquille, mais je ne crois pas l'avoir jamais vue lieuieuse. ■•

Tanneguy tressaillit : il ne s'attendail pas ;"> une pareille réponse de la part du jeune dauphin. Il l'avait interrogé , croyant iiarler â un enfant, el celui-ci avait répondu comme l'aurait fait un homme.

— Que votre altesse me pardonne , dit Ducliâtel ; mais je crovais que jusqu'à ce jour elle s'était plus occupée de ses plaisirs (juc (^cs atl'aires de la France.

— Mou père ( depuis que Duchâtel avait sauvé le jeune dauphin des mains des Bourguignons, celui-ci lui donnait Cf nom I, ce reproche n'est qu'a moitié juste. Tanl que j'ai vu jîrès du troue de France mes deux frères , qui niainlenanl sont près du noue de Dieu , oui, c'est vrai, il n'y a ou p'acc

' en mon àme que pour des joyeuselés el des folles; mais depuis (pie le Seigneur les a rappelés à lui d'une manière aussi inallendueque lcrribic,j'ai oublié toule frivolité pour ne ttfl souvenir que d'une chose , c'est qu à la mon de mou itère bieu-aimc ( (pie Dieu conserve ! ), ce beau royaume «îeFranie n'avait pas d'autre maître que moi.

— Ainsi, mon jeune lijii , reprit Tannefuy avrr uro expression visible de joie, vous êtes disp'ise à le d < grilles (I des dents contre Henri d'Anglelerre et > . ,,. ..a de Bourgogne?

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXA^DKE DUMAS.

— Contre chacun d'eux séparément, Tanneguy, ou contre tous deux ensemble, comme ils l'aimeront mieux.

— Ah ! monseigneur. Dieu vous inspire ces paroles pour soulager le cœur de voire vieil ami. Depuis trois ans, voilà la première fois que je respire à pleine poitrine. Si vous saviez ^uels Joules passent dans le cœur d'un homme comme moi, lorsque la monarchie à laquelle il a dévoué son bras, sa vie, et jusqu'à son honneur peut-être, est frappée de coups aussi rudes que l'a été celle dont vous êtes aujourd'hui l'unique espoir; si vous saviez combien de fois je nie suis demandé si les temps n'étaient pas venus où cette monarchie devait faire place à une autre, et si ce n'était pas une révolte envers Dieu que d'essayer de la soutenir, quand lui paraissait l'abandonner ; car... que le Seigneur me pardonne si je blasphème, car, depuis trente ans, chaque fois qu'il a jeté les yeux sur votre noble race, ce fut pour la frapper, et non pour la prendre en miséricorde. Oui , continua-t-il , on peut penser que c'est un signe fatal pour une dynastie quand son chef est malade de corps et d'esprit, comme l'est notre sire le roi ; on peut croire que toutes choses sont bouletersées, quand on voit le premier vassal d'une couronne frapper do la hache et de l'épée les branches de la tige royale, comme l'a fait le traître Jean à l'égard du noble duc d'Orléans, votre oncle; on peut croire enfin que l'Étal est en perdition, quand on voit deux nobles jeunes gens, comme les deux frères aines de votre altesse, tomber, l'un après l'autre, de mort si subite et si singulière, que si l'on ne craignait d'offenser Dieu et les hommes, on dirait que l'un n'est pour rien dans cet événement, et que les autres y sont pour beaucoup; —et quand, pour résister à la guerre étrangère, à la guerre civile, aux émeutes populaires , il ne reste qu'un faible jeune homme comme vous, — oh ! monseigneur, monseigneur, le doute qui tant de fois a manqué me faire faillir le cœur est bien naturel, et vous me le pardonnerez!

Le dauphin se jeta à son cou.

— Tanneguy, tous les doutes sont permis à celui qui comme toi doute après avoir agi, à celui qui comme toi pense que Dieu, dans sa colère, frappe une dynastie jusciu'en son dernier héritier, et enlève le dernier héritier de cette dynastie à la colère de Dieu.

— Et je n'ai | as hésité, mon jeune maître; quand j'ai vu entrer les Bourguignons dans la ville, ^i couru à vous comme une mère à son enfant; car, qui pouvait vous sauver, si ce n'était moi, pauvre jeune homme? Ce n'était point le roi votre père; la reine, de loin, n'en aurait pas eu le pouvoir, et de près (Dieu lui pardonne ! ) n'en aurait peut-être pas eu le désir. — Vous , monseigneur, eussiez-vous été libre de fuir, eussiez-vous trouvé les corridors de l'hôtel Saint-Paul déserts, et sa porte ouverte, qu'une fois dans In rue, vous auriez clé plus embarrassé dans cette ville aux mille carrefours, que le dernier de vos sujets. Vous n'aviez donc que moi ; en ce moment, monseigneur, il m'a bien semblé aussi que Dieu n'abandonnait pas votre noble famille, tant j'ai senti niafone doublée. .le vous ai enlevé, monseigneur, et vous ne pesiez pas plus à mes mains (|u'un oiseau aux serres d'un aigle. — Oui, eussé-je renconiré tuule l'armée du duc de Bourgogne , et le duc a sa lêle, il me semblait que j'eusse renversé le duc et Iraversé l'armée sans qu'il nous arrivftt malheur ni à l'un ni il l'autre, et ;i celte heure, certes. Dieu élaii avec moi. — Mai.s depuis, monseigneur, — depuis que vous êtes en srtrclé derrière les rcniparis imprenables de la llaslille ; ijuand, (linque null, après avoir conirmpléseul, du haut de celle terrasse, le sperlacle que ce snir nous ri'g:ird<uis à deux; — quand, après avoir \u Paris, la ville royale, en proie ,t de telles révolutions, que r'esl le peuple qui règne et la royauté qui obéit; — quanil, les orellK s pleines de luniulle, les yeux fatigué» de lueurs, je redesnndiiis cl.ins voire chambre, et que, silencieux et appuyé sur voire t hevel, je voyais île quel tnnimejl calme vous dormiez , tandis i|ue la guerre civile rour.iii par voire Klat et rinceiidli- par \otre capitale. Je me deinand.ii^ s'il était bien digne du rovauine, relui qui ilorniaii iliMi sommeil si tranquille et si in^ouelanl, tandis que MO royaume avait une veille si igUée ri «i sanglante

Une expression de mécontentement passa comme un nuage sur la figure du dauphin.

— Ainsi, tu épiais mon sommeil, Tanneguy?

— Monseigneur, je priais près de votre lit pour la France et pour votre altesse.

— Et si ce soir tu ne m'avais pas trouvé tel que tu le désirais, quelle était ton intention?

— J'aurais conduit votre altesse en lieu de sûreté , et je me serais jeté, seul et sans armure, au milieu de l'ennemi à la première rencontre, car je n'aurais plus eu qu'à mourir : le plus lût aurait été le mieux.

— Eh bien ! Tanneguy, au lieu d'aller seul et sans armure au-devant de l'ennemi, nous irons tous deux et bien armés : qu'en dis-tu? ^

— Que le Seigneur vous a donné la volonté, qu'il faut maintenant qu'il vous accorde la force.

— Tu seras là pour me soutenir.

— C'est une guerre longue que celle que nous allons faire, monseigneur, — longue et fatigante, non pas pour moi , qui depuis trente ans vis dans ma cuirasse, comme vous depuis quinze dans votre velours. — Vous avez deux ennemis à combattre, dont un seul ferait trembler un grand roi. Une fois l'épée hors de la gaine et l'oriflamme hors de Saint-Denis, il faudra que ni l'une ni l'autre ne renlrent dans leurs fourreaux, que de vos deux ennemis, Jean de Bourgogne et Henri d'Angleterre, le premier ne soit sous la terre de France, et I autre hors de la terre de France. — Pour en venir là, il y aura de rudes mêlées. — Les nuits de guet sont froides, les journées des camps sont meurtrières ; — c'est une vie de soldat à prendre, au lieu d'une existence de prince à continuer; ce n'est point une heure de tournois, ce sont des jours de combat; cène sont pas quelques mois d'escarmourches et de rencontres, ce sont des années entières de luttes et de batailles. — Monseigneur, songez-y bien.

Le jeune dauphin , sans répondre à Tanneguy, quitta son bras , et marcha droit à l'homme d'armes qui veillait dans l'une des tourelles de la Bastille; en un instant le ceinturon qui soutenait la trousse de l'archer fut serré autour de la taille du dauphin, l'arc de frêne du soldat passa entre les mains du prince, et la voix du jeune homme avait pris un accent de fermeté que personne ne lui connaissait, lorsque, se tournant vers Duchâtel étonné, il lui dit:

— Mon père, tu dormiras tranquille, je pense, quoique ce soit la première veille d'armes de ton llls.

Duchâtel allait lui répondre, lorsqu'un développement de la scène qui se passait au pied de la Bastille vint changer la direclion de ses idées.

Depuis quelques inslans le bruit s'était rapproché, et une grande lueur montait de la rue de la Cerisée; cependant il était impossible de découvrir ceux qui causaient rp hniil, ni de deviner la vérilahle cause de celle lueur, ira-

versale de la rue et la hauteur des maisons en ; s re-

gards de pénétrer jusqu'au rassemblement qui les occasionnait. Toul-à-coup des cris plus disiiiicis se firent eiilendre, et un homme à moitié nu s'élança de la rue de la Cerisée dai>~ la rue Saint-Antoine , fuyant et appriani du secours. Il éui poursuivi à une faible dislaure par quelques hommes, qui de leur cillé criaient : " A mort! à mort l'Armagnac! lue l'Armagnae ! ■> A la téie de ceux qui poursiiivaienl ce malheureux, on reconnaissait maître Cappelinhe.'i son grand salir ' mains qu'il porlail nu et sanglant sur son épaule, ^'i , sang del)(euf et à ses jambes nues. C^ependanl le f i : course duquel la peur donnait une rapidité snrliii .: lail éehapper à ses assassins en gagnant l'.i Saini-Autoine, et en se jeianl derrière le mur lorsque ^es Jambes s'embarrassèrent dans Kiilijiii lendail iluique soir à rexln'milé de la rue. Il fit qiii . en Ireliiii li.inl, ri vint tomber .'i une portée de Irait de la lUsillle. Ceux qui le poiirsni\alenl, prévenu- , rhiile même, sanièreni par (lr-.M.s la rhalne, nu p.i^-'in'nl par dessous, de >orle que, lorsiiue ce nialheiireiix voulut no relever, il vil briller au-de»sus de .sa lêle lépée de Cappiiu <lie II roinpril tiers que lout était flnl pour lut, el relonha

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