‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 5 sur 20 · SI · texte numérisé non relu

SI

sur ses deux genoux en criant : Merci! non pas aux hommes, mais ;i Dieu.

Dès le premier moment où la scène que nous venons de raconler avait eu pour llièûlre la grande rue Saint-Antoine, aucun de ces détails n'avait pu échapper ni à Tanneguy ni au daupliin. Celui-ci surtout, moins lialulué à de scmblal)les spoclacles, y prenait un intérêt que traliissaient ses mouveniens convulsifs et les sons inarticulés de sa voix , de sorte [ que, lors(|ue l'Armagnac tomba, (îappHuche n'avait pas été ! plus prompt ;i se précipiter sur sa victime, (|ue le jeune iiom- j me à tirer uneflècliedcsa trousse et à l'assujettir sur la corde [ de l'arc avec les deux doigts de la main droite. L'arc plia : comme un roseau fragile, s'abaissant dans la main gauche , tandis ([ue la droite ramenait la corde jus(prà l'épaule du jeune homme, et il eût été bien diflicile déjuger, quelle que fût la différence de la dislanee, laquelle arriverait le plus vite à son but, de la flèche du dauphin ou de l'épée de Cappeluche, iorsciue Tanneguy, étendant vivement son bras, saisit la flèche par le milieu, et la brisa entre les deux mains de l'archer royal.

— Que fais-tu, Tanneguy? que fais-tu? lui dit le dauphin en frappant du pied ; ne vois-tu pas cpie cet homme va tuer un des nôtres , qu'un Bourguignon va assassiner un Armagnac?

— Meurent tous les Armagnacs , monseigneur, avant que votre altesse souille le fer d'une de ses flèches dans le sang d'un pareil homme!

- Mais, Tanneguy! Tanneguy! ah! regarde!...

Au cri du dauphin, Tanneguy jeta de nouveau les yeux sur la rue Saint-Antoine; la tète de l'Armagnac était a dix pas de son corps, et maître Cappeluche faisait tranquillenuMit égout • ter sa longue épée, en sifflant l'air de la chanson si connue :

f Duc de Bourgogne,

» Dieu te tienne en joie. •

— Regarde, Tanneguy, regarde, disait le dauphin en pleurant de rage; sans toi, sans toi !.. mais regarde doiu-...

— Oui, oui, je vois bien, dit Tanneguy.... mais, je vous le répète, cet homme ne pouvait pas mourir de votre main.

— Mais, sang-Dieu 1 quel est donc cet homme?

— Cet homme, monseigneur, c'est maître Cappeluche , le bourreau de la ville de Paris.

I.e dauphin laissa tomber ses deux bras, et pencha sa tête sur sa poitrine.

— Omon cousin de Bourgogne, dit-il d'une voix sourde, je ne' voudrais pas, pour conserver les quatre plus beaux royaumes de la chrétienté, employer les hommes et les moyens dont vous vous servez pour m'enlever ce qui me reste du mien.

Pendant ce temps, un des hommes de la suite de Cappeluche ramassait d'une main par les cheveux la tête du mort, et l'approchait d'une torche {|u'il tenait de l'autre. I.a lumière porta sur le visagi^ de cette tète, et les traits n'en élaieni pas tellement déhgurés par l'agonie, (|ue Tanneguy, du haut de la Bastille, ne put reconnaître ceux de Henri de IMarle, son ami d'enfance, et l'un des plus cliaiuls et des plus dévoués Armagnacs ; un profond soupir sortit de sa large poitrine.

— Pardieu! maître Cappeluche, dit l'Iuunme du peuple en portant celle tête au bourreau, vous êtes un ruile compère de décoller la tète du premier chancelier de France aussi proprenuMit et sans plus d'hésitation que si c'était celle du dernier truand I

Le bourreau sourit avec complaisance-, il avait aussi ses flatteurs *.

* Si l'on nous accusait do nous complaire h de pareils détails,

nous léponilrioiis ipie ce n'est ni notn» koiM ni luUro faille, mais seiileiiuiil 1,1 limie do l'hisloivi'. Une cilalion prise d;iiis les Ihict (le llmu-ijo,/!!,' (le M. de lîaiMiile pnmvera peul èliv que nous n'a- »ons clioisi ui les teintes li's plus lugubres, ni les Ubleaux les Jibis liiilcux de cette ni.iUieiireiise éiioque. Quand les rois H 1rs

La même nuit, deux heures avant <|ue le jour ne parut, une troupe peu nombreuse, mais bien montée et bien armée, sortit avec précaution par la porte extérieure de la Bastille, prit en silence le chemin du pont de Charenton, et après lavoir traversé, suivit pendant huit heures à peu près la rive droite de la Seine, sans qu'aucune parole ftit échangée, sans qu'aucune visière se levât. Enlin, vers les onze heures du matin elle vint en vue d'une ville de guerre.

— Maintenant, monseigneur, dilTanneguy au cavalier qui se trouvait le plus près de lui, vous pouvez lever votre visière, et crier saint Charles et France', car voici l'écharpe blanche des Armagnacs , et vous allez entrer dans votre fidèle ville de Melun.

C'est ainsi que le dauphin Charles, que l'histoire surnomma depuis le Victorieux, passa sa première veille de nuit, et flt sa première marche (le guerre.

Les nio'ifs po'iii'i ;es (jui retenaient le duc de Bourgogne loin de la cai'iMUe s'int faciles à expliquer.

Bu moment où un autre plus heureux que lui s'était emparé de Paris, il avait pensé a lui en laisser l'honneur cpi'il ne pouvait lui enlever, mais a en tirer pour lui-même le bénéfice (lui pouvait lui en revenir. Il ne lui avait pas été difficile de prévoir que les réai-tions naturelles qui suivent de semblables changemens politiques entraîneraient après ellAdes meurtres et des vengeances sans nombre, que sa présence à Paris ne les pourrait empêcher qu'en le dépopularisant aux ^ yeux de ses partisans eux-mêmes, tandis que son absence lui épargnait la responsabilité du sang répandu. — D'ailleurs ce sang coulait des veines des Armagnacs, c'était une large saignée qui afFaiblissait pour longtemps le parti qui lui était opposé : ses ennemis tombaient les uns après les autres, sans (lu'il prit même la peine de les frapper. Puis, lorsqu'il jugerail que le peuple serait fatigué de massacre; quand il verrait la ville arrivée à ce point de lassiltide où le besoin du repos remplace celui de la vengeance; quand on pourrait épargner sans peine et sans danger les restes mutilés d'un parti frappé dans ses chefs, alors il renireraii dans la ville, comme l'ange gardien de ses murs, éteignant le feu, élanchant le sang, et proclamant paix et amnistie pour tout le monde.

Le prétexte sur lequel il motivait son absence se trouve avoir avec la suite de notre bisloire une connexilé trop grande pour que nous ne le fassions pas connaître à nos lecteurs.

Le jeune sire de Giac, iine nous avons vu au château de Vincennes, disputant aux sires de Graville et de l'Ile- Adam le

princes annenl les peuples pour des guerres civiles, quand ils preniieiil lies iu.lriiuiens liiiniaiiis pour Iranchtr leurs difTèrt^nd!! et démêler leurs inléiêis, ce n'est plus la faute de rinsiruinrnt qui frappe, et le sang vers* retombe sur la tète qui commande e sur le bras qui conduit.

Revenors î» notre citation ; la voici :

< On avait du sang jusqu'il la cheville d.ins la cour des prisons .■ on tua aussi d.ins la ville et dans les riu-s. Les malheureux »rl<alèu iers génois étaient rlia.ssés des maisons où ils éta'ent li>g<.Vs, rt liviés à la populace furieuse. Des femmes el des enfans furent rais en pièces; une malîieureuse fenuiie gros.se (^il jetée morte sur le pavé, el comme on voyait son enfant palpiter dans ses flancs : Tiens, disait-on, le pelll cliien remue encore. Mille hom-urs s« coinni'ttaienl sur les cadavn-s : on leur fais,iit une iVli.irpe sanglante, comme au connélaMe ; on les traînait dans («"s ru*s ; Ifs corps du comte d'.Xrmagnac, du chancelier Roberl-l''-M«^-on, ds Raimond de la fiuerre, furent ainsi promenés sur une claie dans toute la ville, puis laissés durant trois jours sur les degnVi Ju palais. I

M. do iiar.iute rivait dit puiser liii-uifme ces détails dans inxhnal dos Ursins, aiiUnir ct>nt«mp<vsin avec liijuel nos lecteurs c>at fait connaissance.

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OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDllE DLftIAS.

cœur tflsabel de Bavii-re, avait , comme nous l'avons dit , accompagné la reine à Troyes. Cliargé par sa royale souveraine de plusieurs messages iniporlans auprès du duc de Bourgogne, il avait remarciué il la cour du prime mademoiselle Callierine de Thiaii, l'une des femmes de la dutliessc de Cliarolais *. Jeune, brave et beau, il avait cru que ces trois qualilés, jointes à la conliance que lui donnait la conviction de les posséder, étaient des titres suffisans près de celte belle et noble jeune fille : ce fut donc avec un étonnemenl toujours croissant qu'il s'aperçut que ses hommages étaient reçus sans qu'ils parussent être distingués de ceux des autres seigneurs.

L'idée qu'il avait un rival fut la première qui vint au sire de Giac; il suivit mademoiselle de ïhian comme son ombre, il épia tous ses gestes, surprit tous ses regards, et finit, malgré la persévérance de la jalousie, par demeurer convaincu qu'aucun des jeunes gens qui l'entouraient n'était plus heureux ni plus favorisé que lui. 11 était riche, portait un noble nom ; il pensa que l'offre de sa main séduirait peut-être la vanité au défaut de l'amour. La réponse de mademoiselle de Thiaii fut à la fois si précise et si polie, que le sire de Gyac |ierdit le reste de son espoir et conserva tout son amour. Celait à en devenir fou, à force d'y penser et de n'y rien comprendre; sa seule ressource était l'absence : il eut la force de l'appeler à son secours. 11 prit en conséquence les ordres du duc et retourna près de la reine.

Six semaines s'étaient ù peine passées, lorsqu'un nouveau message le ramena a Dijon. L'absence lui avait été plus favorable que la présence. Le duc le reçut avec plus d'amitié, et mademoiselle de Thian avec plus d'abandon : il fut quelque temps à douter de son bonheur; mais enlin un jour le duc Jean lui offrit de se charger de faire une nouvelle démarche auprès de celle qu'il aimait. Une si puissante protection devait aplanir bien desdiflicullés; le sire de Gyac accepta l'offre avec joie, et deux heures après une seconde réponse, aussi favorable que la première avait été désespérante, prouva que, soit que mademoiselle de Ihian eût réfléchi au mérite du chevalier, soit que riiiduence du duc fût toute-puissante, il ne fallait jamais en pareille circonstance accorder une croyance trop prompte au premier refus d'une femme.

Le duc déclara donc (|u°il ne rentrerait pas à Paris avant que les noces des deux jeunes é|)Oux ne fussent célébrées. Elles furent sjilcndides. Le duc voulut en faire les frais. Le matin il y eut des tournois et des joules où de belles armes furent faites ; le diner fut suspendu par des enlremets magnifiques et lout-ù-fait ingénieux, et le soir un mystère, dont le sujet élait Adam recevant Eve des mains de Dieu, fut joué avec grande acclamation. On avait fait venir, ù eut effet, de Paris un puèle en renom : il fut défrayé de son voyage et reçut vinglcinq écus d'or. Ces choses se passaient du 15 au 20 juin 4i<8.

Enfin le due Jean pensa que le moment était venu de rentrer dans la capitale. Il chargea le sire de Gyac de l'y précéder et d'annoncer son arrivée. Cclui-<i ne consentit ;i se séparer de sa jeune épousée que lorsque le duc lui eut promis de là taire entrer au numbre des femnu'S de la reine et de la lui ramener !i Parift De Gyai- devait sur sa roule prévenir Isabel de Bavière que le duc seraille2 juillet à Troyes, et l'y prendrait en passant.

Le (4 juillet, Paris s'éveilla au son Joyeux des cloches. Le duc de Bourgogne et la reine éiaient arrivés d la pnrle Saint- Antoine; toute la population élait dans les rues; toutei> les maisons devant lesipu'lles Ils devaient pa.sscr pour se rendre Sk l'hùtel Sainl-Paul liaient tendues de tapisseries comme lorsque Dieu sort; tniis les perrons rtai< iil chargés de fleurs, toutes les fen/'tres de femmes. Six cents bourgeois, vêtu» de huqucs bleues, et conduits par le seigneur de l'Ile- Adam et le sire de (iyac, allaient au-devant d'eux, leur portant les clefs de la ville comme ."i des \.i i: ; • .. I.e peuple suivait .'i (lois, di\i$é par corporation, i • , < ses étendards respectifs,

* La comte d<- ChimlaU, OU dn duc Jean, atall èpoutA la prln- ■MC Mlclictt ', Olle du roi Ctiirlet VI.

criant joyeusement : Nofl! oubliant qu'il avait eu faim la veille, et qu'il aurait faim le lendemain.

Lecorlége trouva la reine, le due, et leur suite qui attendaient à cheval. Arrivé en face du duc, le bourgeois qui portait les clefs d'or dans un plat d'argent mit un genou en terre :

— Monseigneur, dit l'Ile-Adam, les touchant de la pointe de son épée nue , voici les clefs de votre vide. En votre absence, nul ne les a reçues, et l'on vous attendait pour vous les remetlre.

— Donnez-les-moi , sire de l'Ile-Adam , dit le duc, car en bonne justice vous avez le droit de les toucher avant moi.

L'Ile Adam sauta ù bas de cheval, et les présenta respectueusementau duc; celui-ci les accrocha à l'arçon de sa selle, en face de sa hache d'armes. Bien des gens trouvèrent celte action trop hardie de la part d'un homme qui entrait en pacificateur, et non en ennemi ; mais telle élait la joie qu'on avait de revoir la reine et le duc, que l'enthousiasme ne fut aucunement refroidi par cet incident.

Alors un autre bourgeois s'avança, et présenta au duc deux colles de. velours bleu, l'une pour lui, l'autre pour le comte Philippe de Sainl-Pùl, son neveu ".

— Merci, messieurs, dit-il ; c'est une bonne pensée ù vous d'avoir prévu que j'aimerais à rentrer dans votre ville, vêtu des couleurs de la reine. Quillant alors sa robe de velours, il revêtit la cotte ipii venait de lui être offerte, et ordonna à son neveu d'en faire autant. A cette vue, tout le peuple cria : Vive Bourgogne! vive la reine!

Les trompettes sonnèrent; les bourgeois se divisèrent en deux lignes et se placèrent en haie de chaque coté du duc et de la reine; le peuple se mit "i leur suite. Quant au sire de Gyac , il avait reconnu sa femme au milieu de la maison de madame Isabel ; il quitta la place que l'étiquette lui avait réservée pour prendre près d'elle celle que lui indiquait sou impatience. Lecorlége se mit en marche.

Partout sur son passage des cris d'espérance et de joie l'accueillaient; les fleurs pleuvaient de toutes les fenêtres, comme une neige embaumée, et couvraient le pavé sous les pieds du cheval de la reine ; c'était un délire ù enivrer, et l'on eût cru insensé celui qui serait venu dire au milieu de cette fêle, que, dans ces mêmes rues où s'effeuillaienl tant de (leurs frakhes, où s'épandaient tant de clameurs joyeuses, le meurtre, la veille encore, avait répandu tant de sang , et l'agonie jelé tant de cris.

Le cortège arriva en face de l'hôtel Saint Paul. Le roi l'attendait sur la dernière marche du perron. La reine et le duc mirent pied à terre et nnuitèrent les degrés ; le roi et la reine s'embrassèrent ; le peuple jeta de grandes acclamations : il croyait toutes les discordes éteintes dans le baiser royal, car il oubliait que, depuis Judas et le Christ, les mots trahison et baiser s'écrivent avec les mêmes lettres.

Le duc avait mis un genou en terre, le roi le releva.

— Mon cousin de Bourgogne, dil-il , oublions tout ce qui s'est passé, car de grands malheurs sont advenus de tous nos débats; mais , Dieu nioni ! nous espérons, si vous nous y aidez, y porter iiii bon et sûr remède.

— Sire, répondit le duc, ce ipie j'ai fait a toujours été pour le plus grand bien de la France et le plus graïul honneur de votre altesse; ceux qui vous ont dit le contraire étaient rucorc plus vos ennemis que les miens.

En achevant ces mots, le duc baisa la main du roi, qui rei>tra ."i l'hc'ilel Sainl-Paul : la reine , le duc et leur maison l'y suivirent. Toulce qui était doré rentra dans le palais; le peuple seul resta dans la rue, et deux gardes places à la porte de l'hôtel rétablirent bienlol la barrière d aeler qui sépare princn et sujet, royauté et population IS'Imporle, le peuple élait Iroii ébloui pour s'apercevoir qu'il était le seul a (|ui aucune parole n'avait été ailressée, à qui aucune promesse n'avait et* laite. Il ,se dispersa en criant ; Vive le roi! vive Bourgogne I

• I .■ riiini<' Ai- Saiiii-riJ éiali le 01» du duc de Dratunt, mort k

la tuIjiO'' 'l'A'inriiiU't.

et ce ne fut que le soir qu'il s'aperçut qu'il avait plus faim i encore que la veille. i

Le lendemain, de grands rasseniblemens se formi^rent ainsi | que de coutume. Comme il n'y avait pas de fête ce jour-là, pas de cortège à voir passer, le peuple alla vers l'iifttel Saint- Paul, non plus pour crier : Vive le roi ! vive Bourgogne ! mais ' pour demander du pain.

F,e duc Jean parut au l)alcon ; il dit qu'il s'occupait de faire , cesser la famine et la misère qui désolaient Paris; mais il , ajouta que cela était difficile, à cause des déprédations et des \ ravages qu'avaient faits les Armagnacs dans les environs de la capitale.

Le peuple reconnut la justesse de cette raison, et demanda que les prisonniers qui étaient à la Bastille lui fussent livrés; car, disait il, ceux qu'on garde dans ces prisons se rachètent toujours ù force d'or, cl c'est nous qui payons la rançon. i

Le duc répondit à ces affamés qu'il serait fait selon leur | désir. En conséquence , à défaut de pain, une ration de sept prisonniers leur fut délivrée. Ce furent messire Enguerrand de Marigny, martyr descendant d'un martyr; messire Hector de Chartres, père de l'archevêque de Reims, et Jean Taran- i ne, riche bourgeois : l'histoire a oublié le nom des quatre autres*, la populace les égorgea; cela lui fit prendre patience. ! Le duc, de son côté, perdait à ce massacre sept ennemis, et ; gagnait un jour de repos : c'était tout bénéfice. j

Lelendemain, nouveau rassemblement, nouveaux cris, nouvelle ration de prisonniers ; mais celte fois la multitude avait plus faim de pain que soif de sang ; elle conduisit, à leur grand étonnement, les quatre malheureux à la prison duChûtelet, et les remit au prévôt; puis elle s'en alla piller l'hôtel Bourbon , et comme il s'y trouvait un étendard sur lequel était brodé un dragon, quelques centaines d'hommes allèrent le j montrer au ducde Bourgogne comme une nouvelle preuve de l'alliance des Armagnacs et de l'Angleterre, et l'ayant mis en morceaux, ils en (rainèrent les lambeaux dans la boue , en criant : Mort aux Armagnacs! mort aux Anglais 1 mais sans tuer personne."

Cependant le duc voyait bien que peu à peu la sédition s'approchait de lui , comme une marée du rivage ; il craignit qu'après s'en être pris si long-temps aux causes apparentes, le peuple ne s'en prit enlin aux causes réelh's ; il lit donc, pendant la nuit, venir a l'hôtel Saint-Paul (pielquîs noiables bourge'ois de la ville de Paris , qui lui promirent que s'il voulait rétablir la paix et remettre chaque cliose à sa place , ils seraient a son aide. Certain de leur appui, le duc attendit plus tranquillement la journée du lendemain.

Le lendemain il n'y avait plus qu'un seul cri, caril n'y avait plus qu'un seul besoin : Du pain ! du pain !

Le duc parut au balcon et voulut parler : les vociférations couvrirent sa voix ; il descendit, se jeta sans armes et la lête nue au milieu de ce peuple hâve et affamé, donnant la main à tout le monde, jetant l'or à pleines volées. Le peuple se referma sur lui, l'étoulïant de ses replis, le pressant de ses ondes, effrayant dans son amour de lion eoiuiue dans sa colère de tigre. Le due sentit qu'il était perdu, s'il n'opposait la puissance morale de la parole a cette effrayante puissance physique; il demanda de nouveau a parler, et sa voix se perdit sans êlre entendue ;entiu il s'adressa ;"» un homme du peuple qui paraissait exercer (luelque iulluciue sur cette masse. Celui-ci monta sur une borne et dit : « Silence! le duc veut parler, écoutons-le. » La foule obéissante se lut. Le duc avait un pourpoint de velours brodé d'or, une cliaine précieuse au cou ; cet homme n'avait qu'un vieux chaperon rouge, une cotte sang-de-bneuf et les jambes nues. Cepeiiilant il avait oblenu ce (lu'avail vainement demandé le puissant duc Jean de Bourgogne.

11 fut aussi heureux dans ses autres eommandemens que dans le premier. Quand il vit cpie le silence était réiabli :

" Faites cercle, " dit-il.

La foule s'écarta ; le duc mordant ses lèvres jusqu'au sang,

• JuvénaL Enguerrand do Monsirelet. j

honteux d'cire obligé de recourir à de telles manœuvres et de se servir de tels hommes, remonta sur le pprron au bai duquel il se repentait déjà d'être descendu. L'homme du peu pie l'y suivit, promena ses yeux sur cette multitude pour sa' voir si elle était prête à entendre ce qu'on avait à lui dire; puis se tournant vers le prince :

— Parlez maintenant, mon duc, dit-il, on vous écoute.

Et il se coucha à ses pieds, comme un chien à ceux de son maître.

En même temps quelques seigneurs, qui étaient au duc de Bourgogne, étant arrivés de l'intérieur de Ihôlel Saint- Paul, se rangèrent derrière lui, prêts à lui prêter assistance, si la chose devenait nécessaire. Le duc lit un signe de la main ; un chut impérieux et prolongé sortit comme un grognement de la bouche de l'homme à la colle rouge, et le duc prit la parole :

n — Mes amis, dit-il, vous me demandez du pain. Il m'est impossible de vous en donner; c'est à peine si le roi et la reine en ont pour leur table royale : vous feriez bien mieux, au lieu de courir sans fruit à travers les rues de Paris, d'aller mettre le siège devant Marcoussis et Montlhéry, ou sobS les dauphinois * ; vous trouveriez des vivres dans ces villes, et vous en chasseriez les ennemis du roi, qui viennent tout ravager jusqu'à la porte Saint-Jacques, et qui empêchent de faire la moisson. »

— Nous ne demandons pas mieux, dit la foule tout d'une voix, mais que l'on nous donne des chefs.

— Sires de Cohen et de Rupes, dit le due en tournant la tête à demi par-dessus son épaule, et en s'adressant aux seigneurs qui éiaient derrière lui, voulez-vous une armée? je vous la donne.

— Oui, monseigneur, répondirent-ils en s'avançant.

— Mes amis, continua le duc en s'adressant au peuple et en lui présentant ceux que nous venons de nommer, voulezvous ces nobles chevaliers pour chefs ":■ je vous les offre.

— Eux ou tous autres, pourvu qu'ils mareheni devant.

— Alors, messcigneurs, à cheval, dit le due, et vivement, ajouta-t-il à demi voix.

Le duc allait rentrer : l'homme qui était à ses pieds se leva et lui lendit la main ; le duc la lui serra comme il avait fait aux autres : il avait quelques obligations à cet homme.

— Ton nom ? lui dil-il.

— Cap|ieluche, répondit celui-ci en ùlant respectueusement son chaperon de la main que le duc lui laissait libre.

— Ton élal ? continua le duc.

— Mailre bourreau de la ville de Paris.

Le due lâcha la main cumme si c'eût élé un fer rouge, recula deux pas et devint pâle. Le plus puissant prince de la chrélienté avait, à la faee de Paris tout entier, choisi ce perron comme un piédestal pour pactiser avec l'exécuteur des hautes œuvres.

— Bourreau, dit le duc d'une voix creuse et tremblante, va au grand Châlelet, tu y trouveras de la besogne.

Mailre Ca|)pcliiche obéit à cet ordre comme à une injonc lion à lai|uelle il était accoutumé.

— Merci, mrnseigneur, dil-il ; puis, en descendant le pe^ ron, il ajoula (oui haut : Le duc est un noble prince, pas du tout lier, et aimant le pauvre peuple.

— L'Ile-Ailani, dit le duc en éiendani le bras vers Cappeluche qui s'éloignait, faites suivre cet homme, car il faut que ma main ou sa (é(e tombe.

Le même jour, les seigneurs de Cohen, de Rupes et messire Gaullier Raillard sortirent de Paris avec une niiiliituJc de canons el maihinus compèleules .1 mettre un siège. Plus de tO,0(i() hommes des plus hardis émouveurs de po|nilaee les suivireiii voloulairemeni ; derrière eux les portes de Paris furent fermées, et le soir les rhaines tendues à toutes les rues, ainsi <iu'au haut et au bas de la rivière. Les corporations de bourgeciis partagèrent avec les archers le senire du guet, et ce fut la première fois peut-être, depuis deux moi»,

* C'est ainsi que, depuis l.i mort du eoinie d'Armaftnac, < ait li's piirtisuns du daiipbia.

œUYRES COMl'LErES D'ALKXANDKE DUMAS.

qu'une nuit s'écoula tout entière sans qu'elle fût une seule fois troublée par les cris au meurtre ! ou au feu !

Cependant Cappeluihe, tout lier de la poignée de main qu'il avait reçue et du message dont il était rliargé, s'acheminait vers le grand Cliâtelct, rêvant à l'exécution qui devait sans doute avoir lieu le lendemain, et à la part d'honneur qui ne manquerait pas de lui en revenir, si, comme cela arrivait quelquefois, la cour y assistait. Quelqu'un (pii l'aurait rencontré aurait reconnu dans son allure l'aplomb d'un homme parfaitement content de lui, et aurait âeviiié que les gestes qu'il faisait en tendant l'air de sa main droite en différentes lignes, étaient une répétition mentale de la scène dans laquelle il croyait avoir, le lendemain, à jouer un rùle si important.

Il arriva ainsi à la porte du grand Châtelet, y frappa un seul coup ; mais la promptitude avec laquelle la porte s'ouvrit prouva que le concierge avait reconnu que celui qui frappait ainsi devait avoir le privilège de ne pas attendre. I Le geôlier soupait en famille; il offrit à Cappeluche de prendre sa part du repas ; celui-ci accepta avec un air de bienveillante protection, fort naturel dans un homme qui venait de donner une poignée de main au plus grand vassal de la couronne de France. En conséquence, il déposa sa grande épée près de la porte, et s'assit à la place d'honneur.

— Maître Richard, dit Cappeluche au bout d'un instant, quels sont les principaux seigneurs (|ue vous logez dans votre hôtellerie?

— Mafoi, messire, répondit Richard, je ne suis ici que depuis peu de temps, mon prédécesseur et sa femme ayant été tués lorsque les Bourguignon.^ ont pris le Cliitelel. .le sais bien la quantité de gamelles que je fais descendre aux prisonniers, mais j'ignore le nom de ceux qui mangent ma soupe.

— Et ce nombre est-il considérable ?

— Ils sont cent vingt.

— Eh bien ! maître Richard, demain ils ne seront plus que cent dix-neuf.

— Comment cela? est-ce qu'il y a une nouvelle émeute parmi le populaire? dit vivement le geôlier, qui craignait le renouvellement des scènes dont son prédécesseur avait été victime. Si je savais lequel on me demandera, je le préparerais pour ne pas faire attendre le peuple.

— Non, non, dit Cappeluche, vous ne m'avez pas compris; le populaire marche en ce moment vers Marcoussis et Monthéry; ainsi vous voyez qu'il tourne le dos au grand CliAte-

lel. Ce n'est pas d'une émeute qu'il s'agit, c'est d'une exécution.

— Étcs-vous certain de ce que vous dites?

— Vous me demandez cela, ;i moi! reprit en riant Cappeluche.

— Ah ! c'est vrai, vous aurez reçu les ordres du prévôt.

— Non, je sais la nouvelle de plus haut ; je la liens du duc de fiourgogne.

— Du duc de Bourgogne I

— Oui, Continua Ca|>peluclie en renversant sa < haise sur les pieds de derric'Tc et en se dandinniit avec nonilial:ince. oui, du diicde l<ourg(i;;ne ; Il ni'a pris la main il n'y a pas plus d'une hi'ure, et m'a dit : • Cappeluche, mon ami, fais-moi le plaisir d'aller au plus vite a la prison du Clnltelet et d'y attendre mi's ordres. ■■ J(' lui ai dit : ■■ Monseigneur, vous pouvez compter sur moi ; c'est a la vie et a la mort. ■• Ainsi, il est évident que l'on conduit demain quel(|ue noble Armagnac en Grève, et que le duc, devant y assister, a voulu voir de la biv sogne bien faite, et par conséquent m'en a rhar|(é. S'il en eût été autrement, l'ordre serait venu du previil, et c'est Gurju, mon valei, qui l'aurait reçu.

Comme il achevait cen mois, deux coups de marteau retenlircnl, frappes sur la porte cxlcrieure. le geôlier demanda !) t.appeluchc la permission de prendre la lampe, Capprluche y ruiiscntit d'un signe de tète : le geMIrr sortit, laissant les convives diiiis l'otiHcurilé.

Au boni de dix minutes, il rentra, s arrêta a la porte de la chambre, qu'il ferma avec »oId, lUa avec une cxprciikluii

singulière d'étonnement les yeux sur son hôte, et lui dit, sans aller se rasseoir :

— Maitre Cappeluche, il faut me suivre.

— C'est bon, répondit celui-ci en vidant ce qui restait d( vin dans son verre, et en faisant claquer sa langue comme ui homme qui apprécie mieux un ami au moment de s'en sépa rer ; c'est bon, je sais ce (pie c'est.

Et maître Cappeluche se leva et suivit le geôlier, aprè,, avoir pris l'épée qu'il avait déposée en entrant contre la porte.

Quelques pas dans un corridor humide les conduisirent à l'entrée d'un escalier si étroit, que l'on était forcé de convenir que l'architecte avait merveilleusement compris que les escaliers ne sont que des accessoires dans une prison d'Etat. Cappeluche descendait avec la facilité d'un homme à qui le chemin est familier, sifflant l'air de sa chanson favorite, s'arrètani à chaque étage, et disant, lorsque le concierge continuait sa route :

— Diable ! diable I c'est un grand seigneur.

Ils descendirent ainsi soixante marches à peu près.

Arrivés là, le concierge ouvrit une porte si basse, que maître Cappeluche, qui était d'une taille fort ordinaire, fut obligé de se baisser pour pénétrer dans le cachot auquel elle communiquait. Il remaniua eu passant sa solidité : elle était en chêne, avait quatre pouces d'épaisseur, et était recouverte d'une lame de fer. Il tii uu mouvement de tête comme un connaisseur qui approuve. I.e cachot était vide.

Cappeluche lit cette remarque du premier coup d'œil,mais il pensa (|ue celui près duquel il croyait être envoyé était ou à l'interrogatoire ou à la torture ; il posa son épée dans un coin, et se disposa a attendre le prisonnier.

— C'est ici, dit le geôlier.

— Bien, répondit laconiquement maître Cappeluche. Richard allait sortir emportant la lampe ; maître Cappeli»-

che le pria de la lui donner. Comme on n'avait pas ordonné au geôlier de le laisser sans lumière, il lui accorda cette demande. A peine Cappeluche l'eut-il entre les mains, qu'il se mit en quéle, tellement préoccupé par la recjjerche qu'il faisait, qu'il n'entendit pas la clef tourner deux fois dans la serrure et les verrous se fermer sur lui.

Il avait trouvé dans la paille du lit ce qu'il cherchait avec tant d'attention : c'était un pavé dont quelque prisonnier s'était fait un chevet.

Maître Cappeluche porta le pavé au milieu du cachot, en approcha un vieil escabeau de bois, posa sa lampe dessus, alla prendre son épée où 11 l'avait déposée, mouilla le pavé avec un reste d'eau qui croupissait dans un tronçon de cruche, et, s'asseyant par terre, le pavé entre ses jambes, se mit gravement ft repasser son épée, qui avait un peu souffert îles services réitérés qu'elle lui avait rendus di'puis qii. jours, n'interrompant cette occupation que pour en t.i m, eu passant le pouce sur le tranchant, puis se remettant cha(iue fois au travail avec une nouvelle ardeur.

Il était tellement absorbé dans celte intéressante occupalion, qu'il ne s'était pas aperçu que la porte s'était ouverte et refermée, et qu'un homme s'était approché Icnti'ment de lui, le regardant avec un élonnement tout naïf. Enliii, le noiiveauvcnu rompit le silence. /

— Pardieu4 dit-il, maître Cappeluche, vous faites la une' (IrMe de besogne !

— Ah ! c'est toi, r.orju. dit Cappeluche en levant le» >eii\. qu'il reporta aussitôt sur le pavé qui absorbait toute sou ai lenlion ; qu'csi-ie que tu dis?

— Je dis que vous êtes fameusement bon de vous oc de pareils détails.

— Que veux-tu, «ton enfant, dit (^ppelucho, on ne *»■' rii'U sans amour-propre, et il en faut dans noire état a' bien que dans un autre Olle l'pee l>Mit r!-rtvh(*'' <;it i était, pouvait eneore aller dans <:■

pourvu qu'on lue, l'i ii Impirli- i]

drc a deux fois ; i i

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Je ne peux prendre trop du précautions pour que tout te passe à mon InomeLir

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Gorju était passé de l'air étonné à l'air stupide ; il regardait, sans lui répondre, son maître, qui semblait mettre à son ouvrage, d'autant plus d'attention, qu'il approchait de sa tin.

Enlin, maître Cappeluche leva de nouveau les ye«t vers Gorju.

— Tu ne sais donc pas, lui dit-il, qu'il y a demain une exécution ?

— Si fait, si fait, répondit celui-ci, je le sais.

— Eh bien !... qu'est-ce qui t'étonne alors ?... Cappeluche se remit à la besogne.

— Vous ne savez donc pas, dit à son tour Gorju, le nom de celui qu'on exécute?

— Non, répondit Cappeluche sans s'interrompre, cela ne me regarde pas, à moins que ce ne soit un nom de bossu; alors il faudrait me le dire, parce que je prendrais mes précautions d'avance, vu la diiiîculté.

— Non, maître, répondit Goiju, le condamné a le cou comme vous et moi, et j'en suis bien aise parce que, comme je n'ai pas encore la main aussi habile que la vôtre...

— Qu'est-ce que tu dis?

— Je dis qu'étant nommé bourreau de ce soir seulement, ce serait bien malheureux si pour la première fois j'étais tombé sur...

— Toi, bourreau ! dit Cappeluche l'interrompant, et laissant tomber son épée.

— Oh ! mon Dieu, oui, îl y a une demi-heure que le prévôt m'a fait venir et m'a remis cette patente.

En disant ces mots, Gorju tira de son pourpoint un parchemin, et le présenta à Cappeluche; celui-ci ne savait pas lire, mais il reconnut les armes de France et le sceau de la prévôté, et le comparant de souvenir avec le sien, il vit qu'il était exactement pareil.

— Oh ! dit-il comme un homme abattu, la veille d'une exécution publique me faire cet affront!

— Mais il était impossible que ce fût vous, maître Cappeluche.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que vous ne pouviez pas vous exécuter vous-même ; c'est la première fois que ça se serait vu.

Maître Cappeluche commençait ù comprendre; îl leva des yeux étonnés sur son valet, ses cheveux se dressèrent sur son front, et de leur racine tombèrent à l'instant même des gouttes de sueur qui descendireut le long de ses joues creuses.

— Ainsi donc, c'est moi I dit-il.

— Oui, maître, répondit Gorju.

— Et c'est toi!...

— Oui, maître.

— Qui donc a donné cet ordre?

— Le duc de Bourgogne.

— Impossible I îl n'y a qu'une heure qu'il me prenait la main.

— Eh bien! c'estcela, dit Gorju, maintenant il vous prend la tête.

Cappeluche se leva lentement, oscillant sur ses jambes comme un homme ivre, cl alla droit i"! la porte : il en prit la serrure entre ses larges mains, et ii deux reprises la secoua à faire sauter les gonds, s'ils eussent été moins solides.

Gorju le suivait des yeux avec toute l'expression d'intérêt qu'était susceptible de prendre sa ligure dure et basanée.

Lorsque Cappeluche se fut aperçu de l'inulililé de ses efforts, il revint s'asseoir à la place oit Gorju l'avait trouvé, ramassa son épée, et la remettant sur le pavé, il lui donna le dernier coup qui lui manquait.

— Encore? dit Gorju.

— Si c'est à moi qu'elle doit servir, répondit Cappeluche d'une voix sourde, raison de plus pour qu'elle coupe bien.

En ce moment, Vaux de Bar, le jirévôt de Paris, entra suivi d'un prêtre, et procéda pour la forme à l'interrogatoire. I Maître Cappeluche avoua quatre-vingt-six meurtres en dehors de ses fonctions légales : un tiers à peu près avait été commis sur des femmes et des eofansT

Une heure après, le prévôt sortit, laissant avec Cappeluche le prêtre et le valet devenu bourreau.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, la grande rue Saint-Denis, la rue aux Fèves, et la place du Pilori étaient encombrées de peuple, les fenêtres de toutes les maisons étaient garnies de têtes; la grande boucherie prés le Chàtelet, le mur du cimetière des Saînts-Innocens près des halles, semblaient prêts à crouler sous le poids qui les surchargeait. L'exécution devait avoir lieu à sept heures.

A six heures et demie, un mouvement d'ondulation, un frémissement électri(iue, une grande clameur poussée par ceux qui étaient près du Chûtelet, annoncèrent à ceux de la place du Pilori que le condamné se mettait en marche. Il avait obtenu de Gorju, de qui dépendait celte dernière faveur, de n'être ni conduit sur un âne, ni traîné sur une charrette : il marchait d'un pas ferme entre le prêtre et le nouvel exécuteur, saluant de la main et de la voix ceux qu'il reconnaissait dans la foule. Enfin, il arriva sur la place du Pilori, entra dans un cercle d'une vingtaine de pieds de diamètre, formé par une compagnie d'archers, et au milieu duquel était un billot debout près d'un tas de sable. Le cercle qui s'était ouvert pour le laisser passer, se ferma derrière lui. Des chaises et des bancs avaient été disposés pour ceux qui, trop éloignés, ne pourraient voir par-dessus la têle des plus voisins; chacun prit sa place comme sur un vaste amphithéâtre circulaire, dont les toils des maisons formaient le dernier gradin, et simulant un immense entonnoir de têtes humaines superposées les unes aux autres.

Cappeluche marcha droit au billot, s'assura s'il était posé d'aplomb, le rapprocha du tas de sable dont il était trop éloigné, et examina de nouveau le tranchant de l'épée; puis ces dispositions faites, il se mil à genoux et pria à voix basse : le prêtre lui faisait baiser un crucifix. Gorju était debout près de lui, appuyé sur sa longue épée; sept heures commencèrent à sonner; maître Cappeluche cria tout haut merci à Dieu et posa la tête sur le billot.

Pas un souflle ne semblait sortir de toutes ces bouches, pas un mouvement ne remuait celle foule; chacun semblait cloué à sa place, les yeux seuls vivaient.

Toula •co\ip l'épée de Gorju flsniboya comme un éclair; le dernier coup frappa sur l'horloge, l'épée s'abaissa, et la têle alla rouler sur le tas de sable qu'elle mordit et teignit de sang.

Le tronc recula par un mouvement contraire, se traînant hideusement sur ses mains et ses genoux ; le sang jaillissait par les artères du cou, comme l'eau à travers le crible d'un arrosoir.

La foule poussa un grand cri, c'était la respiration qui revenait à cent mille personnes.

XXIU-

Les prévisions politiques du duc de Bourgogne s'élaîoM réalisées ; la ville de Paris était lasse de la vie tourmentée q ." l'agitait depuis si longtemps; elle attribua la cessation desrs maux, qui arrivaient naturelloraeni â leur terme, ;\ l.n présence du duc, â la sévérité qu'il avait déployée, et surtout ^ l'exécution deCappeliu'he, cet ardent émouveur de populace. Aussitôt après sa mort, l'ordre était rétabli, et toutes les toîi chantaient les louanges du due de Bourgogne, lorsqu'un nouveau fléau vint se ruer sur la cité toute saignante encore : c'était la peste, celle sœur liâ\e et décharnée de la guerre civile- Une épidémie affreuse se déclara. I.a famine, la misère, les morts oubliés dans les rues, les passions politiques qui foi.l bouillir le sang aux veines, étaient les voix infernales (|ui l'avaient appelée, le peuple, qui commençait à se refroidir, et qui élail épouvanté de ses propres excès, crut voir la nuin de Dieu dans ce nouveau fléau : une lièvre singulière s'empara de lui .\u lieu d'attendre l'a maladie dans ses maisons et

Oi;IJVl',RS COMPF.ftlT-S D ALEXANDRE DU.MAS

d'essayer de la prévenir, la population tout entière se répandit daiis les rues; des hommes couraient comme dos insensés, criant que des flani*es de l'enfer les brûlaient; et sillonnant celle foule (jui s'ouvrait tremblante devant eux, iiuolques-uns se jetèrent dans les puits, d'autres dans la rivière. Une seconde fois les tombeaux manquèrent aux morts et les prêtres aux mourans. Des hommes atteints des premiers symptômes du mal arrêtaient les vieillards dans les rues, et les forçaienl d'entendre leurs confessions. Les seigneurs n'étaient pas plus à l'abri de l'épidémie que le pauvre peuple; le prince d'Oraufie et le seigneur de Poix y succombèrent ; l'un des frères Fosseuse, allant faire sa cour au duc, sentit les premières atteintes du mal au bas du perron de l'hôtel Saint-Paul; il essaya de continuer son chemin; mais à peine avait-il monté six marches, qu'il s'arrêta pftlp, les cheveux hérissés et les genoux Iremblans. Il n'eut que le temps de croiser les bras sur sa poitrine , en disant : « Seigneur , ayez pitié de moi ! » et il tomba mort. le duc de Bretagne, les ducs d'Anjou et d'Alençon se retirèrent à Corbeil, et le sire de Gyac et sa femme au chAteau de Creil , qne leur avait donné le duc de Bourgogne.

De temps en temps, derrière les vitraux de l'hôtel Saint- Paul , apparaissaient , comme des ombres, ou le duc , ou la reine ; ils jetaient les yeux sur ces scènes de désolation, mais ils n'y pouvaient rien et se tenaient enfermés dans le palais. Quant au roi, on disait qu'il était retombé dans un de ses accès de folie. Pendant ce temps, Henri d'Angleterre, accompagnéd'unepuissantearniée, avait mis le siège devantRouen. Toute la ville avait jeté un cri de détresse qui s'était perdu dans les clameurs de Paris, avant d'arriver au duc de Bourgogne : c'était cependant le cri d'une ville tout entière. Les Rouennais abandonnés n'en avaient pas moins fermé leurs portes et juré de se défendre jusqu';"! la dernière extrémité.

De leur côté, les Dauphinois, conduits par l'infatigable Tanneguy, par le maréchal de Rieux, et par Barbazan, qu'on appelait /ec/ietWi'er sark"! rcprochrs , "près s'être emparés de la ville de Tours, que défendaient, pour le duc, Guillaume de Rommenel et Charles Labbe, poussaient des reconnaissances armées jusqu'aux portes de Paris.

Le duc Jean avait donc à sa gauche les Dauphinois, ennemis de la ïiiiurgogne; ù sa droite les Anglais, ennemis de la France; en face et derrière lui la peste, ennemie de tous.

Dans cette extrémité, il songea ù traiter avec le dauphin, à laisser au roi, à la reine et à lui la responsabilité de la garde de Paris , et à aller devers Rouen pour lui porter secours.

En conséquence, les articles de paix arrêtés quelque temps auparavant a Bray et à Monlereau furent de nouveau signés par la reine et le duc de Bourgogne. Le il septembre, ils furent publiés .1 son de tiompe dans les rues de Paris, et le duc de- Bretagne, porteur du traite, fut ihargé de le soumettre à l'appriplialion du dauphin ; et en niêiiie temps, pour le ili^posrr .'i une ncqmiliation , il lui conduisit sa jnine femme*, i|iil éiait resiée ;i Paris , et pour liquelle la reine et le duc a-aient eu les plus grands égards

Le duc de Ureiagne U[ouva le dauphin à Tours : il obtint une audience de lui. Lorsqu'il fut introduit en sa présence, le dauphin avait a sa droite le jeune duc d'Armagnac, arrivé la vi ille de la r.uyenne pour riVlamer justice de la mort de son père, et .'i <pii justice avait été hautement promise; ii sa (;au he 'l'annetjny DuchMel, ennemi déi'Iarédu dm; de lldurgiigiu-; derrière lui le président l.ouvel, Barhazan, et Charles Ijibbe, qui venait de passer du parti de Bourgogne au sien, liius gen« désirant la guerre, r^r ils avaient une haute forlune il espérer avec le <lau|iliin, et tout a craindre avec le duc Jean.

Quoiqu'aii premier aspect le duc de Krelagne jugeftl bien quelle serait llsituc de la né)ioclalliin, il mit un genou a lerro,

' Mtric il Vnjnu, IIIIp de l.niiit, roi de Sirilr. !.« lUupliin l'uTiil époïK^i' m 1(1.1; nui», cnninir 'I ii'itail ipiR omc ani, reTil m H 10 •«"'""'■"' l""" l' mariage f'ii roim m'm'

cl présenta le traité au duc deTouraine. Celui-ci le prit, et, sans le décacheter, il dit au duc en le relevant :

— Mon cousin , je sais ce que c'est... On me rappelle à Paris, n'est-ce pas? on m'offre la paix si je veux revenir. Mon cousin, je ne ferai point la paix avec des assassins, je ne rentrerai pas dans une ville encore tout éplorée et sanglante. Monsieur le duc a fait le mal , qu'il le guérisse ; quant à moi, je n'ai point commis le crime, et ne veux point m'olfrir en expiation.

Le duc de Bretagne voulut insister, mais toute instance fut inutile. Il retourna vers Paris, portant le refus du dauphin au duc de Bourgogne; il trouva celui-ci près d'entrer au conseil où devait être entendu un envoyé de la ville de Rouen. Le duc écouta avec attention ce que son ambassadeur lui rapportait; puis, lorsqu'il eut cessé de parler, il laissa iumber sa tête sur sa poitrine, rcOéchil profondémenl quelques minutes : — C'est lui qui m'y aura forcé, dit-il loul-à-coup. Et il entra dans la salle du conseil du roi.

L'explication de la pensée du duc de Bourgogne est facile 5 donner.

Le duc était le plus grand vassal de la couronne de France et le plus puissant prince de la chrétienté. U était adoré des Parisiens; depuis trois mois, il gouvernail sous le nom du roi, et l'élal continuel de maladie de ce malheureux prince ne permettait pas à ceux qui le désiraient le plus d'espérer qu'il pût vivre longtemps ; en cas de mort, de l'espèce de régence que tenait le duc, à la royauté, il n'y avait qu'un pas. Les dauphinois ne possédaient que le Maine et l'Anjou ; la cession de la Guyenne et de !a Normandie au roi d'Angleterre lui faisait de celui-ci un allié et nu appui. Les deux Bourgognes, la Flandre et l'Artois, qu'il tenait de son chef et qu'il réunissait à la couronne de France, élaient pour elle un dédommagement de celte perte; enfin, l'exemple de Hugues Capct n'était pas si loin, qu'il ne pût être renouvelé; et puisque le dauphin refusait toute alliance et voulait la guerre, il n'aurait à se plaindre à personne lorsque les cunst'quences de son refus retomberaient sur lui-même.

Dansées conséquences, la politiijue du duc de Bourgogne était aussi simple (|ue facile : laisser traîner le siège de Rouen en longueur, ouvrir les négociations avec Henri d'Angleterre, et tout préparer de concert avec lui pour que, la mort de Charles VI arrivant, toute puissance étant d'avance concentrée entre ses mains, il n'eût à ajouter au pouvoir, royal dont il était déjà investi, ipie le titre de roi i|ui lui manquait encore.

Le moment était on ne peut plus favorable potir commencer à mettre U exêculion ce grand dessein : le roi, malade d'esprit comme il l'était, ne pouvait assister au conseil, et n'avait pas même été prévenu de sa convocaiion ; le duc était donc libre de faire .1 l'envoyé de la ville de Bouen la réponse cpii lui semblerait la plus avantageuse, non pas aux inlérêlsde la France, mais A ses inlérêis particuliers.

(;'csi dans ces dispnsiiions, que veiiaii île conlirrner le re- C(is du dauphin, qu'il entra dans la salle du conseil, cl alla s'asseoir, comme pour s'essaver au rôle qu'il espérait jouer un jour, sur le trône du roi t^harles.

On n'altendail que lui pour ordonner que le messager fût Inlrodiiil.

C'était un vieux prêtre i» cheveux blancs ; il élail venu de Rouen pieds nus et un h.llon à la main, comme il cnnvienl ,'1 un homme qui requiert secours. Il >'avanc.T '"■"■"■ mi jeu de la salle, cl, après avoir salué le duc de H il al-

lait rommencer it lui exposer l'objet de sa mi--i •., .,iN.|ii'iin grand bruit se lit entendre vers une petite porte, couverte d'une tapi-^serie qui donnait dans les apparteniens du roi. Ch.icun se relouriia,.el l'on vil avec surprime la ia|ii->-erle se soiili'ver, et, se débarrassant des mains de ses viardiens qui Voulaient le retenir, le roi Charles VI s'avamer .1 son loiir dans ceMe s.ille oU personne ne l'atlendail, ri. les yeux élinrelans de colero, les bafais en désordre, marcher d'un pas ferme droit au Irône sur lequel s'eiail prémalurèmenl assis le (lu. 1, m lie Bourgogne

( iiilion Injllendue fr.ippa Inul le m. fie duo

\i . iii derrainle et de ris|>ecl. I.e dui il. l.oiirgo-

gne surtout le regardait s'avancer, se soulevant du trône au fur et à mesure qu'il approchait, comme si une force surnaturelle le contraignait de se tenir debout ; et quand le roi mille pied sur la première marche du trône pour y monter, le duc, du côté opposé, mit machinalement le pied sur la dernière marche pour en descendre.

Chacun regardait silencieux ce singulier jeu de bascule.

— Oui, je comprends, messeigneurs, dit le roi, on vous avait dit que j'élais fou, peut-être mèiue, vous avail-oii dit (jue j'étais mort — Il se mita rire d'uni! manière étrange. — Non, non, messeigneurs, je n'étais que prisonnier. Mais j'ai su qu'on tenait le grand conseil en mon absence, et j'ai Voulu y venir, mon cousin de Bourgogne; j'espère que vous voyez avec plaisir que mon état, dont sans doute on vous avait exagéré le péril, me permet encore de présider les affaires du royaume. Puis se retournard vers le prêtre ; — Parlez, mon père, lui dit-il, le roi de France vous écoute, et il s'assit sur le trône.

Le prêtre fléchit le genou devant le roi, ce qu'il n'avait pas fait devant le duc de Bourgogne, et commença à parler dans cette posture.

— Notresire, dit-il, les Anglais, vos ennemis et les nôtres, ont mis le siège devant la ville de Rouen.

Le roi tressaillit.

— Les Anglais au cœur du royaume, et le roi n'en sait rien ! dit-il. Les Anglais devant Rouen !... Rouen, ([ui était ville française sous Clovis, l'aïeul de tous les rois de France; qui n'a été perdue que pour être reprise par Philippe- Auguste!... Rouen, ma ville !... un des six fleurons de ma couronne!... Oh! trahison, trahison! murmura-t-il i\ voix basse.

Le prêtre, voyant que le roi avait cessé de parler, continua :

— Très excellent prince et seigneur, il m'est enjoint, de par les habitans de la ville de Rouen, de crier ù vous, sire, et contre vous, duc de Bourgogne, qui avez le gouvernement du roi et de son rnyaume, le grand haro, lequel signifie l'oppression iju'ils ont des Anglais, et vous mandent et font savoir par moi que si, par faute de votre secours, il convient qu'ils soient sujets au roi d'Angleterre, vous n'aurez en tout le monde pires ennemis qu'eux, et que, s'ils peuvent, ils détruiront vous et votre génération.

— Mon père, dit le roi en se levant, vous avez accompli votre mission et m'avez rappelé la mienne. Relournez vers les braves habilans de la ville de Rouen, dites-leur de tenir, et que je les sauverai par négociation ou par secours, dusséje, pour obtenir la paix, donner ma fille Catherine au roi d'Anglelene; dusséje, pour faire la gueire, marcher de ma personne ù l'encoulre de nos ennemis, en appelant à moi toute la noblesse du royaume.

— Sire, répondit laprêlre en s'inclinant, je vous remercie de votre bon vouloir, et prie Pieu qu'aucune volonté élrangère à la vôtre ne le change. Mais, soit pour la paix, soit pour la guerre, il faut vous liAter, sire; car plusieurs milliers de nos habilans sont déji^ morts de faim dans ladite ville, et depuis deux mois nous ne vivons (|ue de chair ipie Dieu n'a pas faite pour la nourriture lunmiiue. Douze mille pauvres gens, hommes, femmes etenfaus, ont élé mis hors des murs, et se nourrissent dans les fossés de raeiiu's et eau croupie, si bien (|ue lors(|u'une malheureuse mère accouche, Il faut que les gens piloyables lii'cnl les petits nouveaulés avec des cordes dans des corbeilh's, les fassent baptiser .,1 les rendent aux nu''res, afin que du moins ils meurent en chrétiens.

Le roi poussa un soupir et se lourna vers le duc de Bourgogne :

— ■Vous entendez, lui dit-il eu lui jetant un regard d'indicible reproche ; il n'est pas élonnaul ([ue moi, le roi, je sois dans un si triste état de corps et d'esprit, quand tant de malheureux, qui croient qin- leur malheur vient de moi, élèvent vers le trône de Dieu un concert de nialédiclions a faire reculer 1 ange de la miséricorde. Allez, mon père, dit-il en >e retournant vers le prêtre, relournez vers la pauvre ville, à laquelle je voudrais pouvoir envoyer mon uroure nain; diles-

OKUV. COUPL. — y.

lui que non pas dans un mois, non pas dans huit jours, non pas demain, mais aujourd'hui, tout â l'heure, des ambassadeurs partiront pour le Ponlde-l'Arche, afin de traiter de la paix, et que moi, le roi, j'irai 'd .Saint-Denis prendre de ma main l'oriflamme pour me préparer à la guerre.

Monsieur le premier président, ajoula-t-il en se tournant vers Philippe de Morvilliers, et successivement vers ceux auxquels il adressait la parole, messire Regnault de Folville, messire Guillaume de Champ-Divers, messire Tierry-le-Roi , vous pailirez ce soir chargés de mes pleins pouvoirs pour traiter delà paix avec Henri de Lancastre, roi d'Angleterre; et vous, mon cousin, vous allez donner des ordres pour que nous nous rendions à Saint-Denis; nous partons à l'inslant même.

A ces mots, le roi se leva et chacun en fit autant. Le vieux prêtre vint h lui et lui baisa la main.

— Sire, dit-il. Dieu vous rende le bien que vous allez faire: demain quatre-vingt mille personnes béniront votre nom.

— Qu'elles prient pour moi et la France, mon père, car nous en avons fous deux besoin. Le conseil se sépara sur ces paroles. Deux heures après, le roi détachait de ses propres mains l'oriflamme des vieilles murailles de Saint-Denis Le roi demanda au duc un ( hevalier île nom et de bravoure pour le lui confier; le duc lui en désigna un.

— 'Votre nom ! dit le roi en lui i)résenfant la sainte bannière. .

— Le sire de Montmort, répondit le chevalier.

Le roi chercha dans sa mémoire à quel grand souvenir et à quelle noble lige se rattachait ce nom.

Après un instant il lui remit l'oriflamme avec un soupir; c'était la première fois (pic la bannière royale était confiée A un seigneur de si petite maison.

Le roi, sans revenir à Paris, envoya ses instructions à ses ambassadeurs. L'un d'eux, le cardinal des Crsins, reçut un portrait de la princesse Catherine : il devait le faire voir au roi d'Angleterre.

Le soir, 29 octobre l-ilS, toute la cour alla coucher à Pontoise, où elle devait attendre le résullat des négociations du Pont-de-l'Arche; el iiiaiiilenient fut t'ait à tous les chevaliers de s'y rendre, avec leurs équipages de guerre, écuyers et hommes d'armes.

Le sire de Gyac fut un des premiers qui se rendit à cet appel ; il adorait toujours sa femme, mais cependant au cri de détresse, (lu'au nom de la France avait jelé son roi, il avait tout ([uiitè, sa belle Catherine aux caresses d'enfani, son cliAleau de Creii, où chaiiue chambre gardait un souvenir de volupté, ses allées si délicieuses a fouler, quand on pousse devant ses pieds les feuilles jaunâtres (|ue les premiers vents de l'automne détachent de leur tige, el dont le bruissement mélancolique est si bien en harmonie avec les vagues rêveries d'un amour jeune et heureux.

Le duc le reçut comme un anii; il invil^i le nu-^me jour ù diner plusieurs jeunes et nobles seigneurs, pour faire fétc à l'arrivant : le soir il y eut réception et jeu chez le duc. Le sire de Gyac élait le héros de la soirée, comme il l'avait été du jour; chacun lui demandait des nouvelles de la belle Catherine, qui avait laissé plus d'un souvenir dans le cœur des jeunes seigneurs.

Leduc paraissait préoccupé, mais son front riant annonçait (|ue (-'était d'une penscv joyeuse.

De Gyac, p(uir échapper aux complimens des uns, fuir les plaisanteries des autres, et plus encore pour se soustraire à la chaleur de la salle de jeu, se promenait avec son ami le sire de Gra\ille, dans la première des chambres dont la sniio formait l'appartement du duc. Comme il n'y était installé (|ue de la veille, le service des valets, papes et écuyers, eiail encore si mal organisé, (lu'nn paysan pénétra dans celle première pièce sans y être conduit par personne, et s'adressa au sire de Gyac pour savoir comment il pourrai! renuiire une lellre au duc de Bourgogne lui-même.

— De quelle part'' lui dit Gyac.

le paysan parut embarrassé, et renouvela sa question.

— Kcoule, lui (li, Gyac. il n'y a qvie licux moyens : le premier, c'est de traverser avec mol c«'s salon^ remplis de n-

oeirV'RES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

ches seigneurs ou rie nobles riames, parmi lesquels un manant foninie toi ferait une singulière laclie; le seeond, c'est d'amener ici le duc, ce ([u'il ne me pardonnerait pas, si la lettre ()ue lu lui apportes ne méritait pas la pciue qu'il aurait prise, ce dont j'ai peur.

— Comment faire alors, monseigneur? dit le manant.

— Me donner celle lettre et attendre ici la réponse ; — et avant (]ue le paysan ei1t eu le temps de la retenir, Il avait pris la lettre entre ses deux doigts, l'avait lestement lirée des mains du messager, et s'arlieniinait, donnant toujours le bras à Graville, vers la cbambre du fond.

— Pardieu ! dit celui-ci, à la manière dont la missive est pliée, à la finesse et au parfum du vélin sur lequel elle est écrite, cela m'a bien l'air d'un billet amoureux.

— De Gyac sourit, jeta macliinalenienl les yeux sur la let- Ire, et s'arrêta comme frappé de la foudre. Il avait reconnu, ians le sceau (|ui la fermait, l'empreinle d'une bague que sa •'emme portail avant son mariage, et dont souvent il lui avait demandé l'explication sans qu'elle la lui donnât : c'était une seule étoile dans un ciel nuageux, avec cette devise : la mime.

— Qu'as-tu? lui dit Graville en le voyant pAlir.

— Uien, rien, répondit Gyac en se remettant aussitôt, et en essuyant son front duciuel coulait une sueur froide, rien qu'un éblouissement; allons porter cette lettre au duc, et il entraîna Graville si rapidement, que celui-ci crut qu'il était subitement devenu insensé.

Le duc était au fond de l'appartement, le dos tourné vers une cheminée dans laquelle brùlail un feu ardent ; de Gyac lui présenta la lettre en disant qu'un homme en attendait la réponse.

Le duc la décacheta. Un léger mouvement de surprise passa sur sa ligure aux premiers mots qu'il lut; mais grâce à l'empire qu'il avail sur lui, il disparut aussitôt. De Gyac était debout devant Lui, fixant ses yeux perçans sur le visage impassil)le du duc. Lors(|ue celui-ci eut lini, il roula niarhinalement la lettre entre ses doigts cl la jeta derrière lui dans le foyer.

De Gyac aurait volontiers plongé la main dans ce brasier ardent pour y poursuivre celte lettre ; il se contint cependant.

— El la réponse? dit-il d'une voix dont il ne put cacher toute l'altération.

Un regard rapide et scrutateur jaillit des yeux bleus da duc Jean, et sembla se réfléchir sur la ligure de Gyac, comme la réverbération d'un miroir.

— I a réponse? dit-il froidement ; Graville, allez dire à cet homme que je la porlrrai moi-même.

Eu achevant tes mois, il prii le bras de Gyac, con.::ie pour s'appuyer dessus, mais en elïei pour l'empi cher de suivre son ami.

Tout le sang de Gyac reflua vers son cœur el bourdonna à ses oreilles, lorsqu'il sentit le bras du duc s'a|ipnyer sur le sien. Il ne voyait plus, n'enb iidait plus ; il lui prenait envie de frapper le duc au milieu de cette assemblée, de ces lumières, de cette frie, mais il lui semblait que son poignard tenait au fourreau ; tout lourn.iit autour de lui, il ne sentaipliis la terre sous ses pieds, il était ilau> un cercle de feu, Kl quand le duc, au retour de Graville, quitta luut-ù-coup son bras, il tomba sur un faiilciiil qui se trouvait là par bâtard, comme s'il eût été foudroyé.

Quand il revint il lui, il jeta les yeiix'sur loulc relie assemlilée, réunion insou' iaiite el dorée, qui ronllnuail sa nuit joyeuse sans so douter qu'au milieu d'elle II y avait un homme qui enfermall tout l'enfer dans son sein. Leduc n'y ftait plus.

De Gyac »e leva d'un seul bond, comme si un ressort de (er l'eût remis sur ses pieds , il alla de diambre en c lianibre comme un insensé, les yeux hagards, la sueur au fr.uii, et demandant Indue.

Tout le monile venait de le voir passer.

Il deserudil Jusqu'à la porte extérieure : un homme en»»lippe d 'III nianleau venait il'rn --oiiir et de monter a cheval. G)ac entendit au bout Je la rue lo.galop du cheval* Il \\\ lea

étincelles jaillir sous ses pieds. — C'est le duc. dit-il, elil 8« préci|>ita vers les écuries.

— llallf! s'ecria-l-il en entrant, à moi, mon Raiff!

Et au milieu des chevaux qui étaicnl h'i. un seul hennit, leva la tête, et essaya de briser le lien qui le retenait au râtelier.

C'était un b^au cheval espagnol de couleur Isabelle, au pur sang, ;i la crinière et .'i la ipicue flottantes, aux veines croi séessur ses cuisses, comme un réseau de cordes.

— Viens, Halff, dit Gyac en coupant avec son poignard le lien qui le retenait. El le cheval, joyeux et libre, bondit comme un faon de biche.

Gyai; frappa du |iied avec un blasphème : le cheval, épouvanlé il la voix de son mailre, s'arrêia pliant sur ses quatre jambes.

Gyuc lui jeta la selle, lui mit la bride, et s'élança sur son dos à l'aide de la crinière.

— Allons, Ralff, allons; il lui enfonça ses éperons dans le ventre, le cheval partit comme la foudre.

— Allons, allons, Halfl, il faut le rejoindre, disait Gyac parlant :i sou cheval, comme si celui-ci eût pu l'entendre. — Plus vile! plus vile! monRalll", — el Ualtf dévorait le chemin, ne loiicliant la terre que par bonds, jetant l'écume par les naseaux et le feu par les yeux.

— Oh! Catherine, Catherine, avec une bouche si pure, des yeux si doux, une voix si candide, tant de trahison iiu fond du cu'ur, enveloppe d'ange, ànie de démon! Ce matin encore, elle accompagnait mon départ de caresses el de baisers ; elle passait sa blanche ni.iiii dans la crinière, flaltanl ton cou, et te disant : — Hallf, mon Halfl', ramène-m.>i bientôt mon bien-aimé. Dérision!... Plus vile, RallT, plui vite!

Il frappait le cheval de son poing fermé à la place où l'avait caressé la main de Catherine, lialff ruisselait.

— Ciiheriue, le bien-aimé revient, et c'est Rallf qui te le ramène !... OhJ s'il est vrai, s'il est vrai <|ue tu me trompes ; oh ! la vengenancc, oh ! il faudra bien du tem|)s pour la trouver digne de vous deux. Allons, allons ! il faut que nous arrivions avant lui ; RaIff, plus vile! plus vite! el il lui déchirait le ventre avec ses éperons, et le cheval hennissait de douleur.

I.e hennissement d'un autre cheval lui répondit; bientôt de Gyac aperçut un cavalier oui allait lui-même au galop. Ralff dépassa cheval el cavalie/ d'un élan, romme l'aigle, d'un coup d'aile, dépasse le vautour. De (>yac reconnut le duc; le duc crut avoir vu passer une apparition fantastique.

Ainsi le duc .lean allait bien au chAteaude Creil.

Le duc continua son cheiiiin; en quelques secondes, cheval et cavalier avaient disparu; d'ailleurs celte vision ne pouvait prendre place dans son esprit, tout plein de pensées d'amour. Il allait doilc se reposer un instant de ses combats poliiiques el de ses combats armés. Adieu a loiilea les fatigues du corps, à Ions les tourmens de l'esprit ' il allait s'endcirinir aux liras de sa belle niaiiresse, l'amour allait lui soiinier au front : ce sont les cœurs de lion, les boniroeê de fer, i|ui seuls savent aimer.

Il arriva .'i la porte du < lu^ieau. Toutes les lumières éialmt éteintes : une seule fenêtre brillait lumineuse, et derrière le rideau de celte fenêlre un \o\ait se dessiner une oiiibre. LC duc attacha son cheval à un anneau cl lira i|'i''lques soM d'un peiii COI- d ivoire qu'il portail A sa ceinture.

I a iMinierc s'agita, laissa bientôt la chambre où elle briU lait d'aliiinl dans la plus romplèie obs.-iiriie, <i es-

sivciiunt derrière la lonitue suite de fenêtres qi, .ma

ebaeiiiM>!l son loiir. Au boiil d'un itislalit. le dm eiilendil de l'autre côté du mur un pas léger courir sur l'Iierbe et les feuilles sèches, et une douce cl fraîche voix dit i travers la porte :

— Est-re tons, mon duc ?

— Oui, oui, ne crains rien, ma belle Cathorine ; cul, r eai mol.

I.a porle s'ouvrit, la Jeune femme était toute tremblanlA, Diolliede frayeur, niollié de froid.

Le duc. lui jeta une partie de son manteau sur les épaules, et la rapprocha de lui en s'eiivoloppanl ;ivec elle : ils traversèrent ainsi la cour au milieu de IVihscuiité. Au bas de l'escalier, une petite lampe d'arf;eiit brûlait une huile parfuni(^e. Catherine la prit ; elle n"avalt pas osé sortir avec celte lampe, craignant d'être aperçue, ou que le vent ne la soudl.'it : \h montèrent l'escalier, toujours dans les bras l'un' de l'autre.

l'our arriver ft la ciiambre à coucher, il fallait traverser une tçrande galerie sombre; Catherine se rapprocha davantage encore de son amant.

— Croiriez-vous, mon duc, lui dit Catherine, que je suis passée seule ici?

— Oh ! vous êtes une belle guerrière, ma Catherine!

— C'était pour aller vous ouvrir, monseigneur ! Catherine posa sa tête sur l'épaule du duc. et le duc ses

lèvres sur le front de Callierine ; ils traversèrent ainsi la longue galerie, la lampe formant autour d'eux un cercle de lumière tremblante, (jui éclairait la tète brune et sévère du duc, la tête blonde et fraidie de sa maîtresse : on eût cru voir marcher un tableau du Titien, tis arrivèrent à la porte de la tbambre, d'où sorlait une atmosphère tiède et parfumée : a porte se ferma sur eux; tout rentra dans l'obscurité.

ils avaient passé à deux pas de Gyac, et ils n'avaient pas fu sa tête livide sous les plis du rideau rouge qui tombait ilevani la dernière croisée.

Oh ! qui dira ce qui s'était passé dans son cœur, quand il les avait vus s'approcher dans les bras l'un de l'autre ! Quelle vengeance il devait rêver, cet homme, puisqu'il ne s'était pas jeté au-devant d'eux et ne les avait pas poignardésl

Il traversa la galerie, descendit lentement l'escalier, marchant comme un vieillard, les jambes cassées et la tête sur la poitrine

Quand il fut arrivé au bout du parc, il ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne, et dont lui seul avait la clef. Personne ne l'avait vu entrer, personne ne le voyait sortir; il appela Raiff d'une voix sourde et tremblante; le brave cheval bon'fltet vint à lui hennissant.

— Silence, RalIT, silence ' dit-il en se mettant lourdement en selle ; et il laissa tomber la bride sur le cou du lidèle animal, s'abandonnant à lui, incapable de le diriger, insoucieux d'ailleurs où il le conduirait.

Une tempête se préparait au ciel, une pluie tine et glaciale tombait, des nuages lourds et bas roulaient comme des vagues. Ralff marchait au pas.

De Gyac ne voyait rien, ne sentait rien; il était ahsorbé dans nue seule idée. Cette femme venait de corrompre tout son avenir avec un adultère.

De Gyac avait rêvé la vie d'un vrai chevalier : la gloire des combats, le repos de l'amour. Cette femme, qui avait encore vingt ans à être belle, avait reçu comme un dêi)ijt le bonheur de toutes ses années de jeune homme. — Eh bien! tout était llêiri ; plus de guerre, plus d'amour : une seule pensée devait désormais remplir sa tête, rongeant toutes les autres; une pensée de double vengeance, pensée à le rendre fou. — La pluie tombait plus épaisse, de larges coups de \enl courbaient les arbres de la route comme des roseaux, leur arrachant violemment les dernières feuilles (|ne l'au- 'lOmne leur laissait encore; l'eau ruisselait sur le front nu le Gyac, et il ne s'en apercevail pas : le sang, un insianl arête au cœur, s'élançait maintenant;'» sa tête, ses artères balaient avec bruit; il voyait passer devant ses yeux d. - choes étranges comme en doit voir un honune qui devient in- .ensé; une seule pensée, pensée éternelle et dévoranle, bouillonnait dans son cerveau, confuse, brisée, n'anunant rien que le délire.

— Oh ! s'écria-t-il tout-ù-coup, ma main droite il Satan, et qne je me venge

Au même i\isiant, Ralff lit un bond de côté, et à la lueur '' d'un éclair bleuâtre, de Gyac s'aperçut qu'il marchait ciMe à côte avei; un aulre cavalier.

Il n'avaii pas reeumiué ce compagnon de voyage; il ne comprenait pas couuueiil il se trouvait lont-a-cou"p si près de , Vii. Ualir paraissait aussi étonné que son maître; il hennis- '

sait avec terreur, et toute la peau de son corps frissonnait comu)e s'il sortait d'une rivière glacée. De (;yac jeta un regard rapide sur le nouveau venu, et s'étonna, quoi.|ue la nuit fût sombre, de le voir aussi distinctement. Une opale que l'étranger portait sur sa toque, à la naissance de la plume qui l'ornait, jetait cette lueur étrange, qui permettait de le distinguer au milieu de l'obicurilé. U- Gyac jeta les yeux sur sa propre main, il y portait une bague où était enchissée la même pierre; mais soit qu'elle fût moins Une, soit qu'elle fût n.ontée d'une autre manière, elle ne possédait pas la même qualilé lumineuse; il reporta ses regards sur l'inconnu.

C'éiait un jeune homme .'i la ligure pile et mélancolique, tout vêtu de noir, monté sur un cheval de même couleur ; de Gyac remarqua avec élonnement qu'il n'avait ni selle, ni bride, niétriers; le cheval obéissait a la seule pression des genoux.

De Gyac n'était point d'humeur à cnlauier la conversation. Ses pensées étaient un trésor douloureux dont il ne voulait donner sa part à personne; un coup déperon indiqua à Ralff ce qu'il avait a faire : il partit au galop.

Le cavalier et le cheval noir en lircul autant d'un mouvement spontané. De Gyac se retpurna après un quart d'heure, croyant avoir laissé bien loin derrière lui son importun compagnon ; et ce fut avec un profond êtonnemenl qu'il aperçut a la mênu! distance le voyageur nocturne. Ses mauvemens et ceux de son cheval s'étaient réglés sur ceux de Gyac et de Ralff, seulement le cavalier semblait se laisser emporter plutôt qu'il ne paraissait conduire; on eût dit que son cheval galopait sans toucher la terre, aucun bruit ne relenlissait sous ses pieds, aucune étincelle ne jaillissait sur son cher.. in.

De Gyac sentit courir un frisson dans ses veines, tant ce qui se passait sous ses yeux lui paraissait étrange, il arrêta son cheval, l'ombre qui le suivait en lit autant; ils étaient à rembrancliemcnt de deux routes, l'une d'elles candui.>ail à travers plaines jusqu'à Pouloise, l'autre s'enfunçait dans l'épaisse et sombre forêt de Beaumonl. De Gyac ferma quelques instans les yeux, croyant être en proie a un vertige; lorsqu'il les rouvrit, il vit a la même place le même cavalier noir : la patience lui échappa.

— Messire, lui dit-il en lui indiquant du bras l'endroit où les deux routes se séparaient devant eux, nous n'avons probablement pas mêmes affaires, et n'allons certes pas au ménuî but ; prenez celui de ces deux chemins, qui est le vôtre; celui que vous ne prendrez pas sera le mien.

— ïu te trompes, Gyac, répondit l'inconnu d'une voix douce, nous avons mêmes affaires et nous march.ons au but. Je ne te cherchais pas, tu m'as appelé, je suis venu.

De Giac se rappela tout à-coup rexclamalion de vengeance qui lui avait échappé, et la manière dont le cavalier s'était au nuune instant trouvé près de lui comme s'il fût sorti de terre. 11 regarda de nouveau l'homme extraordinaire qui était devant lui. La lumière ([ue l'opale jetait semhlait une de ces flammes qui brûlent au front des esprits internaux. De Gyac était crédule comme un chevalier du moyen âge, mais il était aussi intrépide (|ue crédule II ne recula point d'un pas, seulement il sentit ses cheveux se dresser sur son fniiit ; Tialff, de son côté, se cabrait, piétinait sous lui, mordait Son frein.

— Si tu es celui que tu dis être, reprit alors de Gyac d'une voix ferme, si lu es venu parce que je l'appelais, tu sais pourcpioi je l'ai appelé.

— lu veux te venger de ta femme, tu veux le venger du duc : mais lu v^ux leur survivre et retrouver joie ei bonheur cnire deux tombes.

— Cela se peut-il?

— i;eya se peut.

De Gyac so'.irit convulsivement.

— i-'.i que le faut-il pour cela '? dit-il.

— Ce ([ue lu m'as offert, répondit l'inconnu.

De Giac senti Iles nerfs de sa main droite se crisper; Il ti^itt.

— Tu hésites, reprit le cavalier noir, lu appelles la vengeance el Irenibles devant elle ! cœur de femme, qui as su envisager ta honte el qui n'oses pas envisager leur cliiu nient I

— les verrai-je mourir tous deux? reprit de Gyac.

— Tous deux.

— Sous mes veux t

OEUVRFS COMPLKTF.S D'A» EXANDr.E DUMAS.

— Sous les yeux.

— El j'aurai, après leur mort, des années d'amour, de puissance, de gloire? continua de Giac.

— Tu d^'viendras le mari de la plus belle femme de la cour, lu seras le favori le plus cher du roi, tu es déjà un des chevaliers les plus braves de l'armée.

— C'est bien, maintenant que faut-il faire? dit Gyac avec accent de la résohilion.

— Venir avec moi, répondit l'inconnu.

— Homme ou démon, va devant, je te suivrai. .

Le cavalier noir s'élança, comme si son cheval avait des ailes, viTS le chemin qui conduisait .1 la forêt. Ralff, l'agile Ralff le suivait avec peine et tout haletant ; puis bientôt chevaux et cavaliers disparurent, s'enfonçant comme des ombres sous les arcades séculaires de la forêt de Beauraont.

L'orage dura toute la nuit.

Cependant les ambassadeurs français étaient arrivés au l'ont-de-l'Arche ; de son coté, le roi d'Angleterre avait choisi, pour le représenter, le comte de Warvvich, l'archevêque de Canlorbéry, et autres notables personnes de son conseil. Mais, dés les premières entrevues, il demeura bien prouvé aux envoyés français que le roi Henri, à (jui des intelligences avec Guy-le-Bouiillicr, comuiandant de la place de Rouen, donnaient la certitude de réduire cette ville, ne voulait que gagner du temps. D'abord, de longues discussions s'établirent pour décider si les actes seraient rédigés en français ou en anglais. C'était une question de mois qui cachait une question de choses : les ambassadeurs français le virent et cédèrent. Mais ù la place de cette dilliculté résolue, on en vit surgir une autre : le roi d'Angleterre écrivit qu'il venait d'apprendre que son frère Cliarles VI était de nouveau retombé dans un accès de folle; (|u'il ne pouvait, en conséquence, signer en ce moment aucun traité avec lui ; que le dauphin son llls n'était pas encore roi, et ne pouvait pas le remplacer; que, quant au duc de Bourgogne, il ne lui appartenait pas de décider des affaires de la France, et de porler la main sur l'héritaga du dauphin. Il était clair que le roi d'Angleterre, dans son espérance ambiileuse, regardait comme désavantageux ù ses intérêts de iraiier d'une partie de la France quand il pouvait conquérir le tuut, grâce aux grands désordres qui, pour le moment, séparaient le dauphin et le duc de Hourgngne.

Lors(|ue le cardinal des l'rsins,que le pape Mariin V avait envoyé pour es.'iayer de rétablir la paix ilans la chrétienté, et qui, chargé de sa mission pontilicale et conciliatrice, avait suivi les ambassadeurs au Ponl-de-l'Arche, vit tous les rclardemens apportés, il se rendit devers Rouen pour conférer de vi\e voix avec le roi d'Angleterre liii-niènu-. Celui-ci reçut renvr)yé du Saint-l'ère avec tous les égards dus a sa missionmais, il'abord, il ne voulait rien entendre :

— i;'est la Iténédiclion de Dieu, dit-il au cardinal, (|ui m'a inspiré de venir en ce royaume pour en clLllier les sujets et régner snr eux comme un roi véritable : toutes les causes pour lesquelles un royaume doit éirc traiiiféré d'une personne .1 une autre et changer de main s'y rencontrent .1 la fois. C'est la volonté de Dieu (|ui ordonne que celte Iranslalion ait lieu, que Je prenne possession de la France . il m'en a donné le droit.

I.e cardinal alors lui parla d'une alliance avec la maison rojale de France-, il lui présenta le portrait de madame Caiherlne, lille du roi, qui n'avait encore que seize ans et pas- «ail pour une des plus belles personne» de l'époque. l,p r<d d'Angleterre prit le portrait, le regania longtemps avec admiration, et promit de donner le lendemain une réponse |i'i cardinal : il tint parole.

Henri acceptait l'alliance proposée; mais il exigeait qu'on donnât pour dot ù madame Catherine cent mille écus d'or, le duché de Normandie, dont il avait déjà conquesté une par. lie, le duché d'Aquitaine, le comté de Ponthieu et plusieurs autres seigneuries ; le tout sans serment de vassalité et sans ressort du roi de France.

"Le cardinal et les ambassadeurs, voyant qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir mieux, portèrent ces propositions au roi, à la reine et au duc de Bourgogne : elles étaient inacceptables; elles furent refusées, et le duc et son armée s'a vancèrent jusqu'à Beauvais.

Lorsque ceux de Rouen, auxquels un peu d'espoir était revenu au cœur en voyant s'ouvrir ces né^'ociations, l'eurent perdu en les voyant se rompre, ils résolurent, privés qu'ils étaient de secours de paix, d'aller jusqu'à Beauvais chercher un secours de guerre.

A cet effet, dix mille hommes bien armés se rassemblé rent ; ils prirent pour chef . Main Blanchard. C'était un brave homme, tenant plus au peuple qu'à la bourgeoisie, et qui, depuis le commencement du siège, avait été choisi par les communes gens pour capitaine. Chaque homme lit provision de vivres pour deux jours, et, à la tombée de la nuit, ils se préparèrent à mettre à exécution leur entreprise.

Il avait été convenu que tous sortiraient par la porte du château. Cependant Alain Blanchard jugea a propos de changer cette disposition, pensant qu'il valait mieux attaquer des deux cotes a la fois; en coiisei|uence, il sortit par une porte voisine de celle du château, alin de commencer l'attaque avec deux mille hommes. Il devait être soutenu par les huit mille autres, qui, à la même heure, sortaient de leur coté, combinant leur mouvement avec le sien.

A l'heure convenue, A'ain Blanchard et les deux mille braves sortirent sans bruit, s'avancèrent dans l'ombre, puis, au premier cri de la seiiiinelle ennemie, se jetèrent en désespères à travers les lo^iis du roi d'Angleterre. Ils firent d'abord un grand carnage parmi ses troupes, car elles étaient désarmées et pour la plupart endormies; mais bientôt l'alarme parcourut tout le camp ; les trompettes sonnèrent, les chevaliers et les hommes d'armes coururent à la lente du roi. Ils le trouvèrent à moitié armé , il ne prit pas même le temps de mettre son casque, et, alin d'élre bien reconnu par ses gens, qui pouvaient le croire mort et prendre l'alarme, il lit porter de clia(|ue coté de son cheval deux torches allumées, alin qu'amis et ennemis pussent reconnaître son visage. Ceux qui s'éiaient ralliés auiour du roi, et leur nombre allait toujours croissant, virent bientôt à (luel petit nombre d'ennemis ils avaient à faire ; ils se ruèrent donc sur eux : d'assaillis qu'ils avaientété, devenus assaillans, et s'allongeant en (lenii-ceicle, ils se mirent à battre les lianes de celte petite troupe avec leurs puissantes ailes, .\lain Itlaui h.ird et ses hommes se défendaient comme des lions, ne comprenant rien à l'abamlon dans lequel les laissaient leurs amis Kniin, de grands cris se flrent entendre du côté de la porte du château ; les Français irurent (|ue c'étaient des cris de seiours, cl reprirent courage ; c'étaient des <ris de détresse.

(iny, le traître, ne pouvant prévenir le roi d .\nglelerrede la rcsolnlion qui avait ete prise spontanément, avait voulu du moins y porter obstacle; il avait fait scier aux (rois quarts les pièces sur lesquelles reposait le pont, et limer le» chaînes qui le soutenaient. Deux cents hommes à pou près passcreni ; mais, derrière eux, sous le poids du canon et de la cavalerie, le pont se rompit, et chevaux, hommes, artille> rie roulèrent pêle-mêle dans les fossés ; ceux qui lomb"renl, ceux (|iii les virent tomber, poussèrent ensemble un grand cri, les uns de desespoir, les autres de terreur, et c'est coTri qu'avaient entendu Alain Blanchard 1 1 sa lrou|ie.

I.rs deux cents hommes qui étalent dej.i de l'autre côté dn fossé, ne pouvant entrer dans la villi', s'élancèrent au secours de leurs camaraib s. Les Anglais crurent que c'èiail la garnison lou> entière qui sorlall, ri s'ouvrirenl devant ciiv. C'est alors qu'Alain Blanchard apprit qu>-lle trahison le li vrail ; mais, en même tonips, d un coup il'o'il rapide, Il vil li chemin que l'erreur des Anglais lui avait rouvert M orilonni Il ri'inlie . elle se (lien bon ordre, soutenue par le» deui

cents hommes qui venaient de lui arriver. Ils reculèrent, combattant toujours, jusqu'à la porte par laquelle ils étaient sortis. Leurs amis, que la cliutc du pont avait retenus dans la ville, étaient accourus sur le rempart, prûtéi;eanl leur retraite par une pluie de pierres et de flèclu's. Eiilin, le pontlevis se baissa, la porte s'ouvrit ci la petite armée rentra, ayant perdu cinq cents hommes. Alain blauchard était suivi de si prés par les Anglais, que craignant <iu'ils n'entrassent en même temps que lui dans la ville, il criait de lever le pont, quoiqu'il fût encore de l'autre cùté des fossés ,

Cette tentative manquée emiiira la situation des assiéggfi Quoique le duc de Bourgogne fût venu à grande puissance jusqu'à Beauvais, ils n'en recevaient aucun secours, ils lui envoyèrent quatre nouveaux députés ; ils étaient porteurs d'une lettre conçue en ces ternies ■

" Vous, noire père le roi, et vous, noble duc de Bourgogne, les bonnes gens de Rouen vous ont déjà plusieurs fois signitié et fait à savoir la grande néo'ssité et détresse (pi'ils soulfrent pour vous : ù quoi vous n'avez encore pourvu comme promis aviez. Et pourtant, celte dernière fois encore, nous sommes envoyés devers vous pour vous annoncer, de par lesdiis assiégés, que si dedans bref jour ils ne sont secourus, ils se rendront au roi anglais, et dès maintenant, si ce ne faites, ils vous renvoient la foi, serment, loyauté, ser- ' vict et obéissance ((u'ils ont à vous, n

Le duc de Bourgogne leur répondit que le roi n'avait point encore autour de lui une assez grande puissance de gens armés pour forcer les Anglais de lever leur siège, mais qu'au plaisir de Dieu ils seraient bientôt secourus. Les envoyés demandèrent qu'on leur fixât un terme, et le duc engagea sa parole que ce serait avant le quatrième jour après Noël ; puis les dépu'és retournèrent, à travers mille dangers, porter ces paroles à !a pauvre ville pressée par les Anglais, abandonnée par le duc, oubliée par le roi, qui, cette fois, était réelment retombé dans un de ses accès de folie.

Le quatrième jour après INoël arriva, et nul secours ne parut devant Rouen. Deux simples gentilshommes résolurent alors de faire ce que n'osait pas ou ne voulait pas essayer Jean-sans-Peur .- c'étaient messire Jacques de Ilarcourt et le seigneur de Moreuil. Ils assemblèrent deux mille combattans, et tentèrent de surprendre le camp des Anglais ; mais, s'ils avaient assez grand courage, ils avaient trop faible troupe : le seigneur de Cornouailles les mil en déroute, et dans cette déroute furent pris le seigneur de Moreuil et le bàiard de Croy. Jaciiues de Ilarcourt ne dut lui même son salut qu'à la vitesse de son cheval, auquel il fit sauter un fossé de dix pieds de largeur.

Les assiégés virent bien alors (lu'on les regardait comme perdus : ils étaient en si misérable état, que leur ennemi même en eut pitié. En l'honneur de la nativité du Christ, le roi d'Angleterre lit porter quel(|ucs vivres aux malheureux qui mouraient de faim dans les fossés do la ville. Les assiégés se voyant donc délaissés du roi qui était insensé, et du duc de Bourgogne qui était parjure, résnlurenl de traiter. Ils avaient bien aussi pensé au dauphin, mais il avait, pour son compte, une assez rude guerre à soutenir dans le Maine, forcé comme il l'était de frapper de la main gauche les Anglais, et de la droite les Bourguignons.

Un héraut vint donc, de la part des assiégés, demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, qui l'accorda. Deux heures après, six ambassadeurs, nu-tète et vêtus de noir, comme il convient à des supplians, traversaient le camp et marchaient lentement vers la tente de Henri : c'étaient deux hommes d'église, deux chevaliers et deux bourgeois. Le roj les reçut sur son troue, entouré de toute la noblesse armée; puis, après les avoir laissés un instant devant lui, pour qu'ils se pénétrassent bien de l'idée qu'ils étaient à sa merci, il leur lit signe de parler.

— Sire, dit l'un d'eux d'une voix ferme, c'est bien peu de gloire à vous, et ce n'est pas montrer un grand courage (pie tl'alTanier un pauvre peuple simple et innocent. Ne serait-ce pas chose plus digue de vous de laisser passer ces misera» blés qui périssent entre nos murailles et vos fossés, pour qu'ils aillent ctiercher leur vie ailleurs ; puis de nous livrer

un vigoureux assaut, et de nous soumettre par la vaillance et par la force ? Ce serait plus de gloire devant les hommes, et vous mériteriez la grâce de Dieu par votre miséricorde envers ces malheureuses gens.

Le roi avait commencé d'écouter ce discours en caressant la tête de sou favori couché à ses pieds ; mais bieniftt sa main était restée immobile de surprise, car il s'attendait à des prières, et il entendait des reproches. Son sourcil se fronça, un sourire amer rida sabouclie, et, après les avoir regardés un instant, comme pour leur donner le loisir de rétracter leurs paroles, voyant (|u'ils demeuraient muets, il leur répondit avec l'accent de la hauteur et de la raillerie :

— La déesse de la guerre, dit il, tient à ses ordres trois servantes : l'épée, la flamme et la famine. Il était à mon choix de les employer toutes les trois, ou seulement une d'entre elles; j'ai appelé à mon aide la plus douce de ces trois lillcs pour punir votre ville et la mettre à la raison. Au reste, quelle que soit celle dont use un capitaine, pourvu qu'il réussisse, le succès n'en est pas moins honorable, et c'est à lui de se déterminer pour celle qui lui parait la plus avantageuse.

Quant aux malheureux qui meurent dans les fossés , la faute en est à vous, qui avez eu la cruauté de les chasser, au risque que je les lisse tuer. S'ils ont reçu quelques secours, c'est de ma charité et non de la vôtre; et puisque votre requête est si audacieuse, je vois bien que votre besoin n'est pas grand : je les laisserai donc à votre charge pour vous ai ■ der a manger vos provisions. Quant à l'assaut, je le donne rai quand et comme je le voudrai, et c'est à moi et non à vous d'y aviser.

— Mais, sire, reprirent les députés, au cas où nous serions chargés par nos concitoyens de vous rendre la ville, quelles conditions nous seraient accordées?

Un souri 'C de triomphe passa sur la ligure du roi.

— Mes condilioiib, répondit-il, seraient celles qu'on ac corde à des hommes pris les armes à la main et à une ville gagnée : hommes et ville à ma discrétion.

— Alors, sire, dirent-ils d'un air résigné, qu'à votre défaut le ciel nous prenne en sa miséricorde, car hommes et femmes, vieillards et eufans, nous périmons tous jus(]u'au dernier plutôt ([ue de nous rendre à pareille condition.

Alors ils s'inclinèrent respectueusement, et, prenant congé du roi, ils reportèrent ses paroles aux hubitaus de la ville, qui les attendaient avec l'impatience de l'agonie.

Il n'y eut qu'un cri parmi cette noble population ; vivre ou mourir en combattant, plutôt que se mettre en la sujétion ei volonté de l'Anglais. En conséquence, il fut convenu que, dans la nuit du lendemain, ils abattraient nn pan de mur, mettraient le feu à la ville, placeraient au milieu d'eux leurs femmes et leurs eiilans, et, le fer à la main, traverseraient toute l'armée anglaise, allant où Dieu voudrait les conduire.

Henri d'Angleterre apprit le soir même celte héroï(|ue résolution , Guy-le-Boutillier la lui fit connaitre. Il voulait la ville, et non les cendres ; il envoya donc aux assiégés un héraut puriant les conditions suivantes, qui furent lues sur place publi(|ue :

Par la première, les bourgeois et hahitans de la ville Rouen devaient payer la somme de trois cent cinquante-ci mille écus d'or au coin de France.

Elle fut acceptée.

Par la deuxième, le roi exigeait que trois hommes fuss remis à sa discrétion. C'était, à savoir, messire Robert Linet, vicaire-général de l'archevêque de Rouen ;

Jean Jourdain, commandant des canonniers ;

Alain Blanchard, capitaine du menu commun.

lu cri d'indignation et de refus sortit de toutes les bouches : Alain Blanchard, Jean Jourdain et Robert de Linet sortirent des rangs :

— Ceci est notre affaire, dirent-ils, et non la vôtre. Il nous plail, ù nous, nous rendre au roi d'Angleterre; cela ne regarde personne : laissez-nous passer.

Le peuple s'écarta devant eux, et les trois martyrs prirent le chemin du camp anglais.

Par la truislème.le roi Henri réclamait de tous les cilovcns indistiiuiemenLfji. loyauté, obéissance et serment, pour lui

OKUVRKS COMPLETES D'ALEXAJSDKL DUMAS

et ses successeurs, pronieltant, de son côlé, de les défemlre contre toute force 'cl toute violence, et de leur conserver les privilèges, franchises et libertés qu'ils possédaient du temps du roi Louis. Quant à ceux dont le bon plaisir serait de quitter la ville pour échappera c<;tte (ondiiiun, ils n'en pourraient sortir (|u'avec riiabit qu'ils portaient, le reste de leurs biens étant conlisqué au prolit du roi ; les gens d'armes devaient se rendre oi'i il plairait au vainqueur de les envoyer, r! faire la route imposée à pied, le bâton au poing, comme des pèlerins ou des mendians. Celte condition était cruelle; cependant il fallut raccejjter.

Aussitôt que l'observance de ce traité fut jurée, le roi autorisa les assiégés, inourans de faim, à venir chercher des vivres dans son camp : tout y était en si grande abondance, que la chair d'un mouton entier ne s'y vendait que six soiis pariais.

Les choses que nous venons de raconter se passaient dans la journée du <G janvier 14t9 *.

Le 18 au soir, veille du jour fixé parle roi d'Angleterre jour son entrée dans la ville soumise, le duc de lîretagne |ui ignorait la reddition de l'iouen, arriva au camp de Henri jour lui proposer, avec le duc de Bourgogne, une entrevue ilans laquelle il serait traité de la levée du siège.

Le roi Henri le laissa dans son ignorance, lui répondit qu'i 1 lui rendrait réponse le lendemain, et lui tint toute la soirée bonne et lidéle compagnie.

Le lendemain, t9 janvier, à huit heures du matin, le ro entra dans la tente du duc, et lui proposa une promenade sur la montai^ne èaiiile-C^alherine, d"où l'on découvre toute la ville de Rouen lu page tenait à la porte deux beaux chevaux par la bride, l'un pour le roi, l'autre piiur le duc. Celui-ci accepta la promenade, espérant, dans ce téte-à-tète saisir un moment favorable pour faire consentir le roi à l'en" trevue qu'il venait solliciter.

Le roi conduisit son hôte sur le versant occidental de la montagne Sainte-Catherine; un brouillard épais, qui s'éle vait a la Seine, couvrait la ville tout enlière ; mais, aux premiers rayons du soleil, un vent du nord, qui arrivait par bouffées, déchira la nuée en gros (locoiis, qui s'éloignèrent rapidement comme les vagues d'une marée «pii se relire, et laissèrent embrasser à la vue le magnifuitie panorama que l'on découvre de l'endroit où l'on retrouve encore aujourd'hui les traces d'un camp romain, que l'on appelle le Camp de César.

les yeux du duc de Bretagne embrassèrent avec admiration ce vaste tableau : à droite, une chaîne de collines couvertes de vignes, lacliclées de villages, home la vue; en face, le cours de la Seine rampe et tournoie dans la vallée, semblable a un(! immense pièce d'cloffe de soie déroulée et ondoyante; puis, s'élar issani toujours, va se perdre dans un ti vasle iiorizon. (p.e derrière lui l'on devine l'océan ; ;'i gauche s'élendeiii, comme un lapis, les riches et vastes plaines de la Normandie, s'enfonvaiil dans la mer comme une presqu'île, où, les jeux lixés sur rAii^leicrre, veille eonsianiiiiciii Clierliourg, la sentinelle de la l-'rance.

Mais ce fut lorsqu'il ramena les yeux au centre du tableau, ^\\w. sa \uc s'arrêta vériiablcment sur un spectacle aussi étrange i|u'inailendu.

La ville, triste et soumise, était couchée â ses pieds : aucun étendard ne Hollait sur ses murs; toutes les portes éiaii'Ul ou^crles , la gdVnisori désarnne aliendail daiK les rups ce q.i'il plairait au vainqueur d'ordonner d'elle lnule l'armée aii;;laise, au cimiraire, était sous b's ariiu's, penoiireaux déployés, chevaux piaflans, Irompi-iies sonnantes; ii'Intiire de fer qui étreignail la ville a travers sa ceinture dr muraille.

le <luc de Rrelagne devina la vérité. Il baissa sa lélo hnmiliec sur sa poitrine . une pari de la liimie (|iil accalilali la t'rance rejaillissail sur lui, deuxième vassal de la rovaulé, dcuxiéinr (leiiron de la couronne

Le roi Henri ne paru! pa* s'apercevoir de ce qui se passait

■ iNi.uvrau k'JI''. — 1411, vipux »1>I<<. L'untiiV ne ciMiimen^ail <|ue le M ««rU.

dans le cœur du auc; il appela un écuyer, lui donna à voix basse quelques ordres ; l'écuyer partit au galop.

Un quart d'heure après, le duc de Bretagne vit la garnison se mettre en marche. Selon les conventions arrêtées, elle était pieds et tète nus, et portait un bâton 'a la ihain. Elle partit par la porte du Pont, et fut conduite, côtoyant I:. Seine, jusqu'au pont Saint-Georges, où des commis avaient été placés par ordre du roi d'.\!i;;leterre; ils visitaient les chevaliers et les hommes d'armes, leur enlevant or, argent el joyaux, et leur donnant en échange deux sous parisis. Il y en eut même ù (|ui l'on arracha leurs robes fourrées de martre ou chargées d'orfèvreries, et qu'on força de revêtir en leur place des robes de gros drap et de mauvais velours. Alors ceux qui venaient derrière, voyant comment on traitait les premiers, jetaient leurs bijoux, leurs bourses el leurs trousselets dans la Seine, pliitùl que de voir passer letir foi-lune aux mains de leurs ennemis.

Lorsque toute la garnison fut de l'autre côté dii pont de Saint-Georges, le roi se tourna vers ie duc de Bretagne :

— Seigneur duc, lui dit-il en souriant, voulez-vous entref avec moi dans ma ville de Uoiien? vous y serez le bieiivenu.

— Sire, je vous rends grâce, répondit le due de Breligne; je ne ferai point partie de votre suite. Vous êtes un triomphaleur, il est vrai ; mais je ne silis pas encore un vaincu.

En disant ces mots, il descendit du ciieval que lui avait prêté le roi Henri, malgré les Instances que celui-ci fit pour qu'il le gardât .t litre de don, déclarant qu'il ailendrail là sa suile, et i|ue nulle considération humaine ne le lorcerait a mettre le pied dans une ville qui n'appartenait plus ail roi de France.

— C'est fâcheux, dit Henri piqué de cette ténacité, car demain vous auriez assisté à un beau spectacle ; lés têtes des trois iiianans qui ont tenu le siège tomberont sur la grande place de la \ille.

Alors il picpia des deuît, sans prendre congé du duc, qui resta seul, attendant ses hommes cl ses chevaux. Il vit le roi se diriger vers la ville, suivi d'un page qui, ail lieu d'un éleiidard. |iorlaitau bout d'une lance une queue de renard. Au-devant de lui était venu le clergé, revêtu de ses habits sacrés, et ponant |)lusieurs reliques. Ils le conduisirent en chantant :i la grande église cathédrale de Notre-Datne, où il m. à genoux, son oraison de grâce devant le grand âulel, reprenant ainsi possession de la ville de Rouen, que le roi Pliliippe-.\ugiiste , aïeul de saint Louis, avait , deux cent quinze ans auparavant, enlevée a .lean-sans-Tcrre, lorsqu'à l'occasion de la mort de son neveu Arihur, ses biens furent mis en séquestre.

l'endanl ce temps, la suite du duc de Bretagne ie rejoignit.

Aussitôt il monta a cheval, jeta un dernier regard sur la ville, poussa un profond soupir en pensant .1 l'avenir de la France, el pnnit au galop, sanii se retourner davan- Uge.

Le lendemain, ainsi que l'avait Hit le roi d'Angleterre, la léle d'Alain lllanihard tomba sur la place piîlM^uMe Rouen Robert linel el leaii Jourdain se nlchelèreht ft Ibi^e d'argent

Ciuy. le irallre. fui nf.niniélienienanl du dur de Hloresler, qui prit le gnuxernenieiil de la >llli' gagnée II prêt.1 sermeiil (le llileliie ail roi Henri, ipil, deiix mois plus lard, lui Kl ra deau. en pur don el pour le récompenser, du ch.'iicau el de> terres de la veuve de niessire de la Horhr-Guyon, tué I \% bataille d'A7inroiirl.

l't, au com|)le il> rAntjlelerfe, ce hil Junl no-

hleei lielle Jeune fi-mnie avait retiise de prd i nu

foi lli'iiri Klle dvall deux jiniies eiifaii'-. d ne coiiiplail pas sept ans; c>.e av.ill un <li.iii fortune .1 n mire jalouse une diirhessp . elle vivait au milieu de ses terres el de .ses vassaux avec m 'nx. de sniixiT.iine ; elleqiiiiia loiil, chAleaii, leries el Hc prit un de

S' s lieaiix enfans de rhai|ue nuiin. i. • ■■ robe de toile, el s'en al'a par ir^ clirm»' denuiidani du pain pour

tS4

et pour m\, et cela plutôt que de devenir la temnie de Guyle-Bouliilier, et de se mettre aux mains des anciens et immortels ennemis du royiiume.

Si nous nous sommes autant appesantis sur les détails du siése de Houen, c'est que la prise de cette ville était \ui événement fatal <iui eut un prompt et terrible reteiitissenieiil ilans tout le royaume. A compter de ce jour, les Anglais |)0sèrent réellement li s deux pieds sur la terre de France, dont ils possédaient les deux exlrémiiés, la f^uyenne sous la loi et hommage, la Wormandie pai' droit de conquête. Les deux troupes ennemies n avaient plus (ju'a marcher l'une audevant de l'autre pour se joindre et traverser la France, comme l'épée traverse le (œur. Toute la honte di^ la prise de Uouen revint au dui- île lÎDurjiogne, (|ui vit tomber cette caititale, qui n'avait qu'à tendre la main poui' la sauver, et qui ne le lit pas. Ses amis ne savaient quel nom donner ii cette inaction étrange, ses ennemis l'aijpelèreiil trahison. Ceux qui entouraient le dauphin y puisèrent de nouvelles armes contre le duc; car, s'il ne les avait pas livrées, il avait au moins laissé prendre les clefs de la poterne par laquelle les Anglais pouvaient entier dans l'aris; et la terreur fut si grande, que vingt-sept villes de Normandie ouvrirent leurs portes lorsqu'elles apprirent la prise de leur capitale *.

Lorsque les Parisiens virent ces choses, et que l'ennemi n'était plus qu'à trente lieues de leur ville, le parlement, l'Université et les bourgeois envoyèrent une ambassade au duc Jean; ils le suppliaient de revenir avec le roi , la reine et toute sa puissance, pour défendre la capitale du royaume. La .seule réponse du duc fut de leur envoyer son neveu, Philippe, comte de Sainl-1'ol, âgé de quinze ans, avec le titre de iieuteimnt du roi el la charge de conduire toutes les alt'aires de la guerre dans la ISormandie, l'Ile-de-France, l;i Picardie, les bailliages de Senlis, Meaux , Melun et Chartres. Lorsqu'ils virent entrer dans leur ville cet enfant, qu'on leur envoyait pour les défendre, ils pensèrent bien qu'ils étaient abandonnés comme leurs frères de riOuen; el là aussi, de giands murmures éclalèreul contre l'honneur du (lue de bourgogne.

Par une belle matinée du commenrenient de mai de l'année suivante, une baripu' élégante, a la proue façonnée en col de cygiu', à la poupe abritée d'une lente fleurdelisée, et surmontée d'un pavillon aux armes de France, à l'aide de dix rameurs et d'une petite voile, glissait comme un oiseau a(piali(|ue sur la surface de la rivière de l'Oise. Les rideaux de cette lente étaient ouverts au midi pour laisser arriver, jus(iu'aux personnes (lu'elle abritait de tous les autres cotés, lei'ayon nuitiual d'un jeune sdleil de nKii,et le premier souffle si embaumé de 1 air tiède et vivaee du printemps. Sous cette lente, deux femmes étaient assises ou plutftt coucliées sur un riche lapis de velours bleu brode d'or, s'adossanl à des coussins de même étoffe, et derrière elles une iroisième se tenait respeiUueiisemcnl debout.

Certes , il eût été diflieile de trouver daos le reste du

• Ce fut, du côté droit de la Seine :

Oaudebcf , MoiUivitliers, Dieppe , Fécamp, Arques, Neufcli&tel, Deuieiini t. Eu, Mouoliaux.

Kl du 0(Mé gauche :

Venion, Maiilps, (lournay, Ilonfleur, Ponl-Audemer, CliAleau-

Molllnaux, le l'nnl, Timcarvilli", Abreciiicr, Maulèvriep, Valtcnionl, Bcllcncimilui', Ni'uvilli-l"'(iiilaiiu', le DuniK-Préanx, Noiiitmi-Ddui-. villi' , l.imgculpié, Sainl-diTiiiain-sur-C.ailly. BeauscinonI, Bray, ViiteUTn-, ('.liài(-l-Cli('iiil, les Boules, Galiucourl, Ferry, Foulaiue- Ic-Bi'C, Crepiu el 1 acqueville.

royaume trois femmes qui pussent disputer à celles-ci le prix de la beauté, dont il sindjlait qu'il eût plu au hasard de rassembler dans cet étroit espace les trois types les plus accentués et les plus différens. La plus âgée est déjà lonnue de nos lecteurs parla description que nous en avons faite; mais en ce moment son visage pâle et hautain était couvert d'un coloris factice, qu'elle devait au reflet ardent de l'élofTe rouge de la lente, derrière laquelle frappaient les rayons du soleil, et qui ajoutait à sa physionomie une expression étrange. Celle-ci était Isabel de Bavière.

L'enlant ipji était couchée à ses pieds, dont la tête reposait sur ses genoux, dont elle tenait les deux petites mains enfermées dans une des siennes, dont les cheveux noirs s'échappaient d'un hennin doré en grosses boucles garnies de perles, dont les yeux, veloutés comme ceux des Italiennes, jetaient, en souriant à demi, des rayons si doux, qu'ils paraissaient incompatibles avec leur couleur foncée . c'était la jeune Catherine, douce et blanche colombe qui devait sortir de l'arche pour rapporter à deux nations le rameau d'olivier.

Olle qui se tenait debout derrière les deux autres, c'était mademoiselle de Tliian, dame de Gyac ; tète blonde et rosée, à demi penchée sur une épaule nue ; taille fragile qui semblait prêle à se briser au moindre souffle ; bouche et pieds d'enfant, corps aérien, aspect d'ange.

En face d'elle, appuyé contre le màt, une main à la garde de son épée, l'autre tenant un bonnet de velours fourré de martre, un homme contemplait ce tableau de l'Albane : c'était le duc Jean de Bourgogne.

Le sire de Gyac avait voulu rester à Ponloise : il s'était chargé de la garde du roi, ijui, quoique convalescent, n'était point encore en étal d'assister aux conférences qui allaient avoii' lieu. Rien, au reste, dans les relalions du duc, du sire de Gyac el de sa femme, n'était changé, malgré la scène que nous avons essaye de peindre dans l'un de nos précédeiis chapitres -, elles deux amans, les yeux lixés l'un sur l'autre, silencieux et absorbés dans une seule pensée, celle de leur amour ^ igi.oraient qu'ils eussent été épiés et découverl.s dans celle , uil un nous avons vu le sire de Gyac disparaître dans la forèl de Beaumonl, emporté par Rallï sur les traces de son compagnon inconnu.

Au moment «ii nous avons attiré l'attention de nos lecteurs sur la barque qui descendait le fleuve, elle était bien près du lieu o i elle devait déposer ses passagers, el déjà de l'endroit où ils étaient, ils pouvaient apercevoir, dans la petite plaine située entre la ville de Meulan el la rivière de l'Oise, plusieurs tentes surmontées, les unes d'un penoncel aux armes de France, les autres d'un étendard aux armes d'Angleterre. Ces tenies avaient été construites à cent pas de dislance en face les unes des autres, de manièj-e à simuler deux caini)s Au milieu de l'espace qui les séparait, on avait bâti un pavillon ouvert, dont les deux portes opposées se trouvaient dans la direction des deux entrées d'un parc clos de portes solides et environné de pieux el de larges fos. ses. Ce parc enfermait de tous cotés le camp que nous Tenons de décrire, et chacune de ses barrières était gardée par mille hommes, les uns de l'armée de France el Bourgogne, les autres de l'armée d'Angleterre.

A di:Phenres du malin, les portes du parc s'ouvrirent si- • mullaneinent aux deux extrémités opposées. Los clairons soniu'renl, et du côté des Français s'avancèr^CMl les personnages que nous avons déjà vus dans la barque, tandis que du coté opposé venait à leur rencontre le roi Henri V d'.\ngleierre, accompagné de ses frères, les ducs de Glocester et de Clareuce.

Ces deux petites troupes royales marchèrent au-devanC l'une de l'autre, alin de se joindre sous le p.i\illon. Le duc de Bourgogne avait à sa droite la reine, à sa gauche madame Catherine; le roi Henri élail au milieu de ses deux frères, el derrière eux, à iiunlques pas, marchait le comte de \V»rvvick.

Arrivés sous le pavillon où devaii avoir lieu l'entrevue, le roi salua respectueusement madame Isabel. el l'embrassa sur les deux joues ainsi que la |>rince&se Catherine. Quant «y duc de Uourjjo^ne, il tlecbii un peu le genou ; le roi le prit

OEtrV'RES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

psr la raain, le releva, et ces deux puissans princes, ces deux vaillans chevaliers, se trouvant enlin face à face, se regardèrent quelques instars en silence avec la curiosité de deux hommes qui avaient souvent désiré se rencontrer sur le champ de bataille. Chacun connaissait la force et la puissance de la main qu'il serrait ; l'un avait mérité le nom de Sans-Peur, et l'autre obtenu celui de Conquérant.

Cependant le roi revint bientôt à la princesse Catherine, dont la gracieuse (ifîure l'avait déjii vivement touché, lors que, devant Rouen, le cardinal des L'rsins lui avait présenté son portrait. H la conduisit, ainsi que la reine et le duc, aux giéges qui avaient été préparés pour les recevoir, s'assit en face d'eux, et lit avancer le comte de Warwick, alin qu'il lui servit d'interprète. Celui-ci mit alors un genou en terre.

— Madame la reine, dit-il en français, vous avez désiré une entrevue avec notre gracieux souverain le roi Henri, afin d'aviser aux moyens de conclure la paix entre les deux royaumes. Monseigneur le roi, aussi désireux que vous de cette paix, s'est empressé d'accepter cette entrevue. Vous voici en face l'un de l'autre, tenant, comme Dieu, le sort des peuples dans votre droite. Parlez, madame la reine; parlez, monsieur le duc, et puisse Dieu mettre dans vos bouches royales et souveraines des paroles de conciliation !

Le duc de Bourgogne se leva sur un signe de la reine, et prit à son tour la parole :

— Nous avons reçu, dit-il, les demandes du roi; elles consistent en trois réclamations : Texéculion du traité de Bretigny *, l'abandon de la Normandie, et la souveraineté absolue de ce qui lui serait cédé par le traité. Voici quelles sont les répli(iues présentées par le conseil de France.

Le comte de Warwick prit le parchemin que lui présentait le duc.

Le roi Henri demanda un jour pour l'examiner et y ajouter ses remarques; puis il se leva, offrant la main a la reine et i la princesse Catherine, et les reconduisit juscpi'à leur lente avec des marques de respect et de tendre courtoisie, qui prou valent assez quelle impression avait produite sur lui la lille des rois de France.

Le lendemain, une nouvelle conférence eut lieu ; mais madame Catherine n'y assista point. Le roi d'Angleterre parut mécontent. Il remit au duc de Bourgogne le parchemin qu'il en avait reçu la veille. L'entrevue tut froide et courte.

Le roi d'Angleterre avait ajouté, de sa raain, au-dessous de chaijue réplique du conseil, des conditions si exorbitantes, que la reine ni le duc n'osèrent prendre sur eux de les accepter **. Ils les envoyèrent ;i l'ontoise, alin qu'elles fussent mises sous les yeux du roi, le pressant toutefois de les accepter, la paix, a quel(|ue prix que ce fût, étant, disaientils, le seul moyen de sauver la monarchie.

Le roi de France était dans un de ces niomens de retour à la raison, qu'on peut comparer à celte heure du irépuscule matinal ou le jour, luttant encore avec la nuit qu'il n'a pas vaincue, ne laisse entrevoir de chaque objet <)irune forme eonfuse et aoltanle. Le sommet des plus hautes montagnes

• Le traité de Brellfcny était celui par Icqupi \e roi J<*i (ut rcmU en liIxTle.

•■ Vciiri les répliques du ronscil de Franre et les émarKemens conditionnels (|ii'y avait .ijoiités le roi d'AnKl"lerre :

1. Le roi (l'AnKleterre renonrera ;i la riMiriiniie di- Franre.

Le roi conMml, //ounv qu'on tynute : hormit imur et qui tera tMt par le traité.

2. Il renoncera k la Toiiraine, k l'Anjou, au Maine pl i la gniiroraiiieté sur la DretaKxe.

Cet nrtirle ne jtlnlt pat au rni.

3. Il Jurera que ni lui ni aiirnn di- ne» surremspnrii ne recevront, en aiiriin temps ni pour qiieli|ue cause que re Kolt, le transport dir U couronne de France ri'aiicnne personne qui y ait on prétende y avoir ilroit.

//• roi en ett content, A In rnnililum qw t»n mhtrtnire jurera la wi^mr rhotr quant nut iltttnatn^t ri ^^Mt -(noiif iV Anytetrrte.

V II fiT* iiiregistrer ses renonciations pr<>iiies.v's et rnftaKe- ■eus, lie h meillviire manière que In roi rte Krinrc rt ton omnell pounonl avi^cf.

seulement commence à s'éclairer des rayons du soleil-, mal* la plaine est encore dans l'ombre. Ainsi, dans la téie bourdonnante du roi, les pensées primitives, pensées d'instinct général et de conservation personnelle, attiraient à elles les premiers rayons de lumière que faisait luire la raison, laissant dans la nuit ce qui n'était qu'intérêt vague et abstraction politique. Ces momens de transition, qui arrivaient a la suite des grandes crises physiques, étaient toujours accompagnés d'une faiblesse d'esprit et d'un abandon de volonté qui faisait ([ue le vieux monarque cédait à toutes les demandes, dussent-elles avoir un résultat tout-à-fait contraire * son intérêt personnel ou à celui du royaume : dans ces heures de convalescence, il éprouvait donc, avant lout, un besoin de repos et de sentimens doux, dont la conlinuallon seule pouvait rendre à cette machine usée par les ciuerelles intesiii.es, la guerre étrangère, les émeuies civiles, ces jours de calme dont avait si grand besoin sa vieillesse prématurée. Certes, s'il eût simplement été un brave bourgeois de sa bonn» ville, si d'autres circonstances l'eussent conduit à l'état ou il était, une famille aimante et aimée, la tranquillité de l'àme, les soins du corps, eussent pu, pendant longues années encore, prolonger celte existence débile; mais il était roi ! Les partis rugissaient au pied de son trône comme les lions autour de Daniel ; de ses trois fils aines, triple espoir du royaume, il en avait vu mourir deux avant l'Age, et il n'avait point osé rechercher les causes de leur mort ; un seul restait près de lui, à la tète jeune et blonde; celui-là passait souvent dans ses accès de délire, au milieu des dénions de ses rêves, comme un ange d'amour et de consolation. Eh bien ! celui-lii, le dernier enfant de son cœur, le dernier rejeton de la vieille tige, celui-là qui, lorsque son père était abandonné de ses valets, oublié de la reine, méprisé de ses grands vassaux, se glissait quelquefois la nuit dans sa chambre sombre et solitaire, consolant le vieillard avec ses paroles, réchauffant ses mains avec son souille, rassérénant son front avec ses baisers; celui-là aussi, la guerre civile l'avait pris à bras le corps et l'avait jeté loin de lui ; et depuis ce départ, chaque fois que dans la lutte de l'âme et de la matière, de la raison et de la folie, la raison était parvenue à l'emporter, tout tendait à abréger ces momens lucides, pendant lesquels le roi ressaisissait le pouvoir aux mains fatales qui en abusaient, tandis qu'au contraire, dès que la folie avait, comme une ennemie mal vaincue , repris le dessus sur la raison, elle avait pour auxiliaires fidèles la reine et le duc, seigm-urs et valets, loul ce qui régnait enfin à la place du roi, quand le roi ne pouvait plus régner.

Charles VI sentait à la fois le mal et l'impuissanre d'y remédier; il voyait le royaume déchiré par Irois partis qu'une main forte aurai! pu soumettre; il semait qu'il fallait la volonté d'un roi, et lui, pauvre vieillard, pauvre insensé, il en était .'I peine le fantôme : enfin, comme un homme surpris par un tremblement de terre, il entendait craquer tout Ji l'entourde lui le grand ediliie de la monarchie féodale; et comprenant qu'il n'avait ni la force de soutenir la voûte ni la

Cet article ne plaît pat au roi.

5. Au lieu de l'onlhieu et de Montreuil, Il sera pprmt* «u roi de France île donner un )V]uivalenl quelconque en tel endroit de ton royaume qu'il le jugera convenable.

ex article ne plaît pat au roi.

0. Comme il y a encore en Nornijnille divers*» fortere»se» que le roi d'Angleterre n'a (Miint encore conquises, et qui cependant doivent lui être ci-di-e», il se diVsislera en cette cousiilération de toutes les autres conquêtes qu'il a falti*s ailleurs; chacun rentrera dans la jonivsanre de se» biens, en quelques beui qu'ils soient situés; de |>lu«, il sr (rra une alliance rntre les deui rot».

ije roi approuiv, ti In »>"i'/i/i'»n que le» hnutmt et Itt reMlêê Nf feront jtot comprit ilant crttr nliinnce.

'. I.e roi d'Angleterre rendra li>s nnn.non ivus dnnn'n au nij Riclurd pour la dot de niadjun' ls:il«'lli'. rt lOO.noO te»* pour les Joyaux de celle |iilnci-»si', relenus m AiiRlelerre.

/>■ iTii cnini "1 ■ ■' ">>' !<■ ■■r ...,, .,../.- .IJ lie la mn(nit du roi Jin'i, ri il - ,■ ifnut Ht mnHnmê

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puissance de fuir, il baissait sa tête blanclie et résignée, et i attendail le coup. i

On lui avait remis le message du duc et les conditions du roi d'Angleterre; ses valets l'avaient laissé seul dans sa chambre ; quant à ses courtisans, depuis longtemps il n'en avait plus.

Il avait Iule parchemin fatal qui forçait la légitimité de traiter avec la conquête; il avait pris la plume pour signer; puis au moment d'écrire les sept lettres qui composaient son nom, il avait songé que chacune de ces lettres lui coulerait une province, et jetant avec uiècri d'angoisse sa plume loin de lui, il avait laissé tomber sa tèle entre ses mains, en disant : I

— Mon Dieu I Seigneur, ayez pitié de moi ! | Il était depuis une heure absorbé dans des pensées inco-

'lérentes qui ressemblaient au délire, essayant de saisir, au milieu d'elles, cette volonté dliomme que son cerveau irrité n'avait la force ni de poursuivre ni de (ixer, et ()ui, en lui échappant toujours, réveillait en son front mille nouvelles pensées qui n'avaient avec elle aucune relation. Il pressentait que dans ce chaos le reste de sa raison allait lui échapper ; il pressait sa tèle entre ses deux mains connue pour l'y retenir : la terre tournait sous lui ; il avail des bruisseniens dans les oreilles ; il passait des lueurs devant ses yeux fermés ; il sentait enlin la folie infernale s'abattre sur sa tête chauve, lui rongeant le crâne avec ses dents de feu.

Dans te moment suprême, la porte, dont la garde était confiée au sire de Gyac, s'ouvrit doucement ; un jeune homme s'y glissa léger comme une ombre, vint s'appuyer sur le dos du fauteuil du vieillard, et après l'avoir contemplé un instant avec compassion et respect, il se pencha à son oreille et ne dit que ces deux mots : i

— Mon père !

Ces paroles produisirent un effet magique sur celui auquel elles étaient adressées : aux accens de cette voix, ses mains s'écartèrent , sa tète se releva, il demeura le corps plié, la bouche haletante, les yeux lixes, n'osant se retourner encore, tant il craignait d'avoir cru entendre, et de n'avoir pas entendu.

— C'est moi, mon père, dit une seconde fois la voix douce; et le jeune homme, tournant autour du fauteuil, vint doucement se mettre à genoux sur le coussin où reposaient les deux pieds du vieillard.

Celui-ci le regarda un instant d'un œil hagard ; puis, toutà-coup poussant un cri, il lui jeta les bras autour du cou, serra cette tèle blonde sur sa poitrine, appuyant ses lèvres sur ses cheveux avec un amour qui ressemblait à de la fureur.

— Oh ! oh ! dit-il d'une voix sanglotanle, oh ! mon lils, mon enfant, mon Charles ! et les larmes jaillissaient de ses yeux. — Oh ! mon enfant bien-aimé, c'est loi, toi ! dans les bras de ton vieux père! est-ce vrai, est-ce vrai'? parle-moi donc encore... toujours.

Puis il éloignait de ses deux mains la tète de l'enfant, Oxait.ses yeux hagards sur les yeux de son lils ; et celui-ci, qui ne pouvait parler non plus, tant sa voix était no\éedans les larmes, lui faisait, souriant et pleurant ;\ la fois, signe de la tèle qu'il ne se trompait pas.

— Comment estii venu? disait le vieillard ; quels chemins as-tu pris? quels dangers as-lu courus pour moi, pour me revoir? Oh! sois béni, enfant, pour Ion cœur tilial; sois béni du Seigneur comme tu es béni par ton père !

Et le pauvre roi couvrit de nouveau son lils de baisers.

— Mon père, dit le dauphin, nous ctions a Meaux lorsque nous avons appris les conférences (lui allaient s'ouvrir pour traiter de la paix entre la France cl l'Aiiglelcrre, et nous avons su en même temps que, souffrant et malade, vous ne pouviez assister a l'entrevue.

— El comment as-tu appris cela ?

— l'ar un de nos amis dévoué ;t vous et à moi, mon père, par celui îi qui est . (inliée la garde de nuit de celle porte ; et Il indiqua celle par lat|uelle il était entré.

— Par le sire de Gyac ! dit le roi elïrayé. I^ dauphin lit de la tête un signe allirniàiit.

(»:iiv. coMPL. — V.

— Mais cet homme est au duc, continua le roi avec un effroi croissant; cet homme, il t'a fait venir pour te livret peut-être !

— Ne craignez rien, mon père, reprit le dauphin, le sire de Gyac est à nous.

Ce ton de conviction avec lequel parlait le dauphin rassura le roi.

— Et alors, quand tu as su que j'étais seul?... reprit le vieillard.

— J'ai voulu vous revoir, mon père; et Tanneguy, qui avait lui-même à s'entretenir d'affaires importantes avec le sire de Gyac, a consenti à m'actonipagner ; d'ailleurs, poui plus grande sûreté encore, deux autres braves chevaliers s« sont joints à nous.

— Dis-moi leurs noms, que je les garde dans mon cœur.

— Le sire de Vignolles, dit la Hire, et Polhen de Xaintrailles. Aujourd'hui, à dix heures du matin, nous sommes partis de Meaux; nous avons tourné Paris par Louvres, où nous avons pris d'autres chevaux, et à la tombée de la nui nous sommes arrivés aux portes de la ville, où Pothon et la Hire nous attendent. La lettre du sire de Gyac nous a servi

. de sauf-conduit, et sans (|u'on se doutât {]ui nous sommes, je suis parvenu jusqu'à cette porte, que le sire de Gyac m'a ouverte ; et me voilà, mon père, me voilà à vos pieds, dans vos bras !

— Oui, oui, dit le roi, laissant tomber sa main à plat sur le parchemin (|u'il allait signer lorsciu'il avail été interrompu par le dauphin, et (|ui contenait les conditions de paix onéreuses que nous avons lapporlées ; oui, te voilà, mon enfant, venant, comme l'ange gardien du royaume, me dire : — Roi, ne livre pas la France ; venant, comme mon fds, me dire :

— Père, garde-n:oi mon héritage! Oh! les rois!... les rois!... ils sont moins libres que le dernier de leurs sujets ; ils doivent compte à leurs successeurs, et puis encore à la France, du palriniuine légué par leurs ancêtres. Ah ! quand bientôt je me trouverai lace à face de mon royal père, Charles-le- Sage, quel compte laial aurai-je à lui rendre du royaume qu'il m'a laissé riche, calme et puissant, et que je te laisserai, à toi, pauvre, plein de troubles et morcelé en lambeaux ! Ah ! tu viens me dire: Ne signe pas cette paix, n'est-ce pas? ta viens me le dire.

— Il est vrai que cette, paix est onéreuse et fatale, dit le dauphin, qui venait de parcourir le parchemin sur lequel en étaient écrites les couilitions, que moi et mes amis, continua-t-il, nous biiserous iios épées jusqu'à la poignée sur le cascjue de ces Anglais, plutùt (|ue de signer avec eux un pareil trailé, et (|ue nous tomberons tous jusqu'au dernier sur cette terre de France, plutôt (|ue de la céder de noire plein gré à noire vieil ennenii... Oui, cela est vrai, mon père.

Charles M prit d'une main tremblante le parchemin, le regarda quelque temiis ; puis, par un mouvement spontané, il le déchira en deux parties.

Le dauphin se jeta à son cou.

— Soil, dit le mi. Eh bien ! soii, la guerre ; mieux vani une bataille perdue qu'une paix honteuse.

— Le Dieu des armées sera pour nous, mon père.

— Mais si le due nous abandonne, et passe aux Anglais !

— .Te traiterai avec lui, répondit le dauphin.

— Tu a refusé jusqu'à présent toute entrevue.

— J'en solliciterai une.

— Et Tanneguy?

— Y consentira, mon père: bien plus, il sera porteur d« ma demande et l'appuiera, et alors le duc el moi. nous nous retournerons vers ces Anglais damnés, nous les pousserons devant nous jusqu'à leurs vaisseaux Ah ! nous avons de no« blés hommes il'armes, de loyaux soldats, une bonne cause, c'est plus qu'il n'en faut, monseigneur el père •. un seul regard de Dieu, et nous sommes sauvés.

— Le ^^eigneur t'entende ! — Il prit le parchemin rié»-hir^-

— En lnus cas, dit il, voici ma réponse au roi d'.\nglelerre.

— Sire de Gyac' dit aussitùl le dauphin à haute voix.

Le sire de Gyac entra soulevani la tapisserie qui pendait devant la porte.

— Voici, dit le dauphin, la réponse aux propositions du

cajUVRES COMPLÈTES tt ALEXANDRE DUMAS

roi Henri. Vous la porloroz domain au duc de Rourgogne; vous y joindrez celle lettre, c'est une entrevue que je lui demande pour régler en bons el loyaux amis les atlaires de ce pauvre royaume.

DeGvacs'inclina.pril les deux letlres,et sortit sans répondre.

— Maintenant, niotl père, continua le dauphin en se rapprochant (lu vieillard, niaiulenani <>ui vuus empêche de vous soustraire a la reine et au duc? qui vous empêche de nous suivre ? Partout où vous serez sera la France. Venez, vous trouverez près de nous, de la part de mes amis, respect et dévoùment ; de ma part, i moi, amour et soins pieux Venez, mon père, nous avons de bonnes villes bien gardées, Meaux. Poitiers, Tours. Orléans; leurs remparis crouleront, leurs garnisons se feront luer, nos amis et moi tomberons jusqu'au dernier sur le senil de votre porte avant qu'il vous arrive malheur.

Le roi regarda le dauphin avec tendresse.

— Oui, oui, lui dit-il, tu ferais tout cela comme tu le promets... Mais 11 est impossible que j'accepte ; va, mon aiglon, lu as l'aile jeune, forli' et rapide ; va, el laisse en son nid le Tieil aigle dont l';lge a brisé les ailes et engourdi les serres; va, mon enfant, et qu'il le suffise de ni'avoir donné une nuit heureuse avec ta présence, d'avoir écarté la folie de mon front avec tes caresses; va, mon lils, et que ce bien que tu m'as fait. Dieu le le rende!

Alors le roi se leva, la crainte d'une surprise le forçant d'abréger ces instans de bonheur si rares que la présence du seul être dont il fût aimé faisait descendre sur sa vie. Il conduisit le dauphin jusqu'à la porte, le serra une fois encore contre son cœur ; et le père et le lils, <iui ne devaient plus se revoir, échangèrent leur dernier baiser. Le jeune Charles sortit.

— Soyez tranquille, disait au même moment de Gyac a Tanneguy. je liMonduirai sous votre hache comme le taureau sous la niasse du boucher.

— Qui? dit le dauphin paraissant tout-à-eoup à C('té d'eux.

— Personne, monseigneur, répondit froidement lanneguy; le sire de Gyac me raconte une aventure passée depuis longues années.

Tanneguy et de Gyac échangèrent un regard d'intelligence.

De Gvac les conduisit hors des portes de la ville ; au bout de dix minutes, ils retrouvèrent Polhon el la llire, qui les attendaient.

— Eh bien ' dit la Ulre, le traité?

— Déchiré, répondii Tanneguy.

— El l'enlievue ? continua l'othnn.

— Aura lieu d'ici il peu de temps, si Dieu le permet; mais quant ii présent, messeignenrs, je crois ipie le plus pressé est de gagner du eheniiii. Il faut (|ue deiiiain, au point du jour, nous soyons ii Meaux. si nous voulons éviter quelque cscariiiiiucbi" avec ces (lainiiés lîourjjillgnons.

I.a pelile Irmipe parut eniualiii ue de la jusiessr de cette observation, et les quatre caNaliers partireiii aussi rapidement que pouvait les emporter le galop de leurs lourds <hevaux de guerre-

Le lendemain, le sire de Gyac se rendit a Meulan, rhargi' di- son dimlile message pour le dn<' de Roiirgogne. Il entra dans le pavillon ofi ci- prince conférait avec llehrl d' Angleterre et le comte de Warwick.

I.e duc .lean r<iinpit avee empressement le III de Adii' foiige fiii ferniïil la leiln' qui; lui présenta son favori, el auquel pendait le veeaii rnval. Il trouva sous l'en\elnppe le Iralléd^ chire : réiaii la seule réponse du roi, ainsi qu'il I avait promis au dauphin.

- Notre sire est dan* un de ses nioniens de délire, dit le dur en rnugissani de eoléte ; car, Dieu lui pardonne, il a riAcliiré ee ipril ilevail Mi;iier

Henri regardai! lixenlent le due, qui s'était rormellement •ngagé au niini du roi.

Noire sire, répondit lran<|uillemenl de Gyac. n'a Jamais 4l<^ plu» Min d'esprit el de corps qu'il ne l'esl en ce mu- ■eut

— Alors e'est mol qui suis fou, dit Henri en se levant, d't-

voir cru .1 des prome'^ses que l'on n'avait ni la puissance, ni peut-être la volonté de tenir.

A ces mois, le duc Jean se leva d'Un boild ; lous les muscles de son visage tremblaient, ses narines étaient gonllées de colère, son souffle éiaii bruyant comme la respiration d'un lion; cependant il n'avait rien à dire, il ne trouvait rien J répondre.

C'est bon, mon cousin, continua Henri, donnant gliëC inienlion i\ .lean de Bourgogne le litre que lui donnait le roi de France; c'est bon, niaintenant je suis aise de vous dire que nous prendrons de force * votre roi ce que nous deman dions qu'il nous cédfit de bonne volonté, notre part de cette terre de France, notre place dans sa famille royale ; nous aurons ses villes et sa lllle, et tout ce que nous avons démandé avec elles, el nous le débouterons de son royaume, et vous de voire doehé.

— Sire, répondit le duc de Bourgogne sur le même ton, vous en pailez à votre aise el selon votre désir ; mais auparavant ilavoir débouté monseigneur le roi horS de son royaume, el moi hors de mon duché, vous aurez de (|uoi vous lasser, nous n'en faisons nul doute, et peul-êire bien qu'au lieu de ce (|ue vous croyez, vous aurez assez a faire de vous garder dans votre Ile.

Ce disant, il tourna le dos au roi d'Angleterre sans attendre sa réponse ni le saluer, et sortit par la porte oui donnait du côté de ses tentes.

De Gyac le suivit.

— Monseigneur, lui dit-il après avoir fait quelques pas, j'ai encore un autre message.

— Porte-le au diable s'il ressemble au premier ! dit le duc; quant a moi. j'en ai assez d'un pour un jour.

— Monseigneur, continua de Gyac sur le même ton, t'est une lelire de monseigneur le daupliin ; il vous demande une entrevue.

— Ah! voir qui raccommode tout, dit le duc en se retournant vivement ; et où est cette lettre?

— la voilfi, monseigneur.

Leduc la lui arraclia des mains, et la lui avidement.

— Vu'oii lève les tentes et 'luon renverse les enceintes, dit le duc aux serviteurs et aux pages, el que ee soir il ne reste pas trace de celle entrevue maudite' El vous, messieurs, eontinua-t-il en s'adressani aux seigneurs, que ces paroles avaient fail sortir de leurs pavillons, a eheval, l'épée au vent, el guerre d'exterinlnalion. guerre A mort % lous ces loups affamés qui nous arrivent d'Outre-mer, el i ce fils d'assassin qu'ils appellent leur roi I

.WVI.

Le l< Juillet suivant, sur les sept heures du matin, deux troupes asse? (iiusi(l(Taliles, l'une (le Bourguignons, sortant de Corbeil. l'autre de Kranc.tis, venant de Melnii, marchèrent l'une vers l'autre comme pour se livrer une baialll". r (|Ul aiirall pu donner plus de poid^ eneori' ,1 celle suppos' lion, c'est que toutes les pnvanllons habituel es en parellloccasion avalent été slrleiemenl observées de chaque eûlé les hommes el les chevaux étaiehl couverts de leurs armuri de giii'rre ; les éeiiyers el le* page» portaient les lances ; 1 1 chaque cavalier avait .'i la pnriee de Na main, pendue a l'ar V'in de sa selle, soit nue niasse, snll une hache d'armes Arrivées près du ehaiean de Pouilx. sur la • ' — ^ijng« du \erl, les deux troupes ennemlrs se 1 n »ue ; aiissil.'.i lie part et d'autre une l'.ille lut fail. . Il" >Mères s'ab.il^' 'iinl, les éeiivers presi'iio ri ni l'"tir< t.ii"-e-, ei d'un niou>eiiieiii uiianini-' les deux iri'Up' 'hr avec U lenteur de la déllaiice el de l.i i i > > it deux traits d'arc I peu près l'une de l'autre, elle» s arrètèrenl

de nouveau: de chaque ctté, onze chevaliers sorlirent des rangs, visière baissée, et s'avancèrent, laissant la troupe ù laquelle ils appartenaient immobile derrière eux comme une aiuraille d'airain ; à vingt pas seulement les uns des autres, ils tuent une nouvelle halte; de cl)a(iue côte encore un homme descendit de sondicval, en jeta la bride au bras de son voisin, et s'avança à pied dans cet espace lihre, de manière à avoir fait, en même temps que celui qui venait ù sa rencontre, la moitié du chemin qui les séparait. A quatre |)as l'un de l'autre, ils levèrent la visière de leurs casques, et chacun reconnut dans l'un de ces deux liommes ledaupliin Charles, duc de Touraine, et dans l'autre, Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne.

Dès que le duc .lean vit que celui qui s'avançait à sa rencontre était bien lelils de son souverain et seigneur, il s'inclina plusieurs fois et mit un genou en terre. Le jeune Charles le prit aussiiùt par la main, l'embrassa sur les deux joues, H voulut le faire relever; mais le duc s'y refusa :

— Monseigneur, lui dit-il, je sais bien comment je dois foiis parler.

Entin, le dauphin le força de se lever :

— Beau cousin, lui dit-il en lui présentant un parchemin revêtu de sa signature et scellé de son sceau, si au traité i|ue voici, fait entre nous et vous, il est quelque chose qui ne soit pas à votre plaisir, nous voulons (|ue vous le corri- (,'ie7, el dorénavant voulons et voudrons ce que vous voulez et voudrez.

— C'est moi qui me conformerai à vos ordres, monseigneur, répondit le duc, car il est dans mon devoir et dans ma volonté de vous obéir désormais en tout ce que vous désirerez.

Après ces paroles, chacun d'eux étendit la main sur la croix de son épée, î"» défaut d'I'"vangile ou de saintes reliques, jurant de maintenir la paix d'une manière durable. Aussitôt tous ceux qui les avaient acconipai;nés les rejoignirent joyeux, criant Noël! et maudissant d'avance (-eliii qui désornuiisreprendraillesarinespouruneaussi fatale qiit'iu'lle

Alors le dauphin et le duc échangèrent leurs épées el leurs chevaux en signe de fraternité; et, Inrsifue le dauphin se mit en selle, !e duc lui tint l'étrier, (|uoii|ue celui-ci le sujipli.1t de n'en rien faire: ensuite ils ehevailcherenl (|uelqiU' temps k cMé l'un de l'autre, devisant aniicaleineut. Français el Hourguignons mêlés a leur suiti^ fuis, après s'être embrassés une seconde fois, ils se séparèrent, le dauphin pour retourner a Melun, et le duc de Bourgogiu^ a Corbeil. Dauphinois el Bourguignons suivirent chacun leur maître.

Deux hommes restèrent les derniers.

--'l'anneguy, dit l'un d'eux d'une voix sourde, j'ai tenu nia promesse; as-lu tenu la tienne?

— l'',lait-e,e possible, inessire de (iyac, répondit Taniiegny, couvert de fer et accompagné comme il élail'' 'Mais, suyez traïupiille, avant la lin de l'année, nous Irouverons plus beau jèil el meilleure occasion.

— Salan le veuille! dit Gyac.

— Dieu me le pardonne ! dit Tauneguy.

Et tous deux piiiuèrenl leurs chevaux, se tournant le dos, Inn pour rejoindre le duc, et l'autre le dauphin.

Le soir de ce jour, un grand orage éclaia i"! l'endroit nu'me ort avait eu lieu la conférence, et le tonnerre brisa l'arbre de la chaussée, sous lequel la paix avait été jurée. Beaucoup regardèrent cela comme un nuiuvais présage, el quelquesuns dirent tout haut (|ue cette paix ne serait pas plus durable qu'elle n'était siiuère.

Cependant, quelques jours après, le dauphin et le duc publièrent leurs lettres de raliticalliiu du traite.

Les Parisiens en avaient reçu la nouvelle avec une grande Joie : ils avaient pensé (pu^ le duc ou le dauphin allait revenir i"! l'aris pour les défendre; leur attente ti.l Ironipce. La rtine el le roi avaieni (initié Pnntoise, laissant dans cette ville, trop voisine des Anglais pour qu'ils y demeurassent avec sécurité, le sire de l' Ile-Adam à la tête d'une nombreuse garnison. Le due les rejoignit a Saint-Denis où ils s'etaienl relirés, et les l'arisiens, ne voyant l'aire aucune assemblée

pour marcher contre les Anglais, retombèrent dans le découragement.

Quant au duc, il s'était de nouveau abandonné à celte apathie inconcevable dont (|uel(|ues exemples se retrouvent dans la vie des hommes les plus braves et les plus actifs, et qui, pour pres(iue tous, a été un signe augurai que leur heure suprême allait bientôt sonner.

Le dauphin lui écrivait lettre sur lettre pour l'engager i bien défendre Paris, tandis que lui ferait une diversion sur les frontières du Maine : le duc en les ricevanl, donnait quel(|ues ordres; puis, comme s'il eût été incapable de continuer la lutle que depuis douze ans il soutenait, il allait, ainsi (|u'un infant lassé, se coucher aux pieds de sa bell« maîtresse, perdant le souvenir du monde entier dans un des regards de ses yeux. (;'est le propre d'un amour violent dt faire prendre en dédain toules les choses de la vie qui n'ont pas raiipori ;i cel amour même : c'est que toutes les autres passions viennent de la tète, et celle-là seule du cœur. Cependant les murmures, que la paix avait calmés, reprirent bientôt naissance ; des bruits vagues de trahison recommencèrent à circuler, et un événement qui se passa sur ces entrefaites vint y donner une nouvelle créance.

Henri de Lancaslre avait bien jugé de quel désavantage devait être pour lui l'alliance du dauphin et du duc; en conséquen<e, il lésolut de s'emparer de Pontoise avant (|ue ses deux ennemis n'eussent le temps de combiner leurs mouvemens. A cet effet, trois mille hommes, conduits par Gaston, second lils d'Archambault, comte de Foix, ijui s'était rendu Anglais, partiieiil de' Meulan dans la soirée du 51 juillet, et arrivèrent ;i la nuit noire au pied des murailles de la ville de Pontoise. Ils posèrent en silence des échelles contre le rempari, à (|uelque distance de l'une des portes , et, sans être apeiçu du gUet. Ils montèrent un à un sur la muraille au nombie de irois cents : alors ceux qui étaient montés mirent l'épéc à la main, se dirigèrent vers la porte, égorgèrent le posie qui la gardait, et ouvrirent !i leurs camarades, (lui se ruèrent dans les rues en criant : Sain t-Georges et ville gagnée!...

1,'Ile-Adani entendit ces cris ; Il les reconnut pour les avoir proférés lui-même : il se jeta aussitôt en bas de son lit. shabilla :1 la li;\te, et n'était encore qu'à moitié vêtu, lors(|ue les Anglais vinrent frapier ft coups redoublés ,1 la poite de la maison qu'il habilait. Il n'eut que le temps de saisir une pesante hache d'armes, d'éteindre la lampe qui pouvait le trahir, el dP s'élancer par une fenêtre qui donnait dans uiu' cour. Au même instant les Anglais enfoncèrent la porte de la rue.

L'Ile-Adam courut à ses écuries, sauta sur le premier cheval venu, el sans selle, sans bride, s élança sous le porche encombré d'Anglais (pii nionlalent dans les chambres, passa au milieu d'eux, au moment où ils s'y attendaient le moins, tenant d une niair. la crinière du cheval, et de l'autre faisant tournoyer sa hache.

Un .\nglais avait voulu se jeter au-devant de lui. et il était tombe la léte fendue: sans cet homme sanglapt et étendu i leurs pieds, les autres auraient cru voir passer une apparition.

L Ile-Adam s'élança vers la porte de Paris, elle était fermée ; la confusion était telle que le concierge n'en put retrouver les clefs : il fallait la rompre à coups de hache: l'Ile- Adani se mit à l'o-uvre. Derricri' lui les bourgeois l'iivans saUiassaienl dans la rue étroite, ausnientant it chaque insiani tic non. lue n'ay;inl d'espoir i\nc dans la promptitude avec laquelle la hache de l'Ile-.xdam. qui se levait el retombait sans rebbhe, leur «uivriraii une issue.

Hieniêl des cris de désespoir partirent de l'autre extrémité de celle nu- : les l'nvards avaient eux-mêmes indique le rh^min à leurs ennemis. Les Anglais cnleudireni les coups qni retentissaient sur la porte; et, pour arriver à l'Ile-Adam. ils chargeaient celle foule désarmée qui n'opposait qu'une masse inerte, mais épaisse, mais profonde: rempart vivant ci serré (lue sa terreur même rendait plus diilicile encore à entamer. Cependant les luunnu>s d'armes fouillaient celle foule 1 «oui» de lance, les arbalétriers en abaiiaient d«s nn^s ejiiiers; Iw

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

flèches venaient, autour de l'Ile-Adam, s'enfoncer en tremblant dans la porte ébranlée, gémissante, mais résistant toujours. Les cris se rapprocliaienl de lui ; un instant il crut (|ue le rempart de bois serait plus long ;■! enfoncer que le rempart de chair ; les Anglais n'étaient plus qu'à trois longueurs de lance de lui ; enlin la porte se biisa, vomissant au dehors un Ilot d'honinus, a la tète duquel le cheval épouvanté emporta l'Ile-Adam comme l'éclair.

Lorsque le duc de Bourgogne apprit cette nouvelle, au lieu d'assembler une armée et de marcher aux Anglais , Il fit monter le roi, la reim^ et madame t:ainerine dans nn carrosse, monta luini.'me à cheval, et avec les seigneurs de &a maison il se retira, par Provint,, à Troyes en Champagne, laissant en la ville de Parii le comte de Saint-Pol comme lieutenant , l'Ile-Adam couine gouverneur, et maître Eusla(-he Dclaisire comme (hance^ier

Deux heures après le départ du duc de Bourgogne, les fugitifs commencèrent à arriver à Saint-Denis. C'était piiié de voir ces pauvres gens blessés, sanglans, ix demi nus, mourant de faim, et exténués d'une marche de sept lieues pendant laquelle ils n'avaient pas osé se reposer un instant. Le récit des atrocités commises par les Anglais était écouté partout avec autant d'avidité (|ue de terreur; des groupes se formaient dans les rues tout autour de ces malheureux ; puis tout-à-coup le cri : Les Anglais ! les Anglais ! retentissait, et chacun fuyait, rentrant dans sa maison, fermant ses fenêtres, barricadant ses portes et criant merci I

Cependant les Anglais pensai'>nt plus à proliter de leur victoire qu'à la poursuivre. Le séjour de la cour à Pontoise en avait fait une ville de luxe : l'Ile- .\dam et une partie des seigneurs qui s'étaient enrichis à la prise de Paris y avaient entassé leurs trésors; les Anglais y firent un pillage de plus de deux millions.

En même temps on apprit la prise de Château Gaillard, l'une des citadelles les |)lus fortes de la Normandie Olivier de Mauny en était le capitaine; et, quoiiju'il n'eût pour toute garnison que cent vingt gentilshommes, il tint seize mois, et ne fut fdrcé que par une circonstance (|ue l'on n'avait pu prévoir : les cordes pour tirer l'eau des puits s'usèrent et se rompirent ; ils supportèrent sept jours la soif, puis eiitin ils se rendirent aux comtes de Huntington et de Kymc, ()ui tenaient le siège.

Le dauphin apprit en même temps ù Bourges, où il rasseuiblalt son arnièe, la reddition honorable île Chriteau-Gaillard r[ la surprise liriltendue de l'onloise. On ne man<|ua pas (l(! lui repn'seiiter cvMe dernière ville comme ayant été vendue aux Anglais. Ce qui donnait quelque apparence de fondement ii ce bruit, c'est que le duc de Bourgogne en avait confié la garde à l'un des seigneurs qui lui étaient le plus dévoues, et qLie ce seigneur, quoique d une bravoure reconnue, l'avait laisse prendre sans rien faiic ostensiblement poil"- sa défense Les ennemis du duc qui entouraient le dauphin saisirent cette occasion de faire rentrer dans l'oprit d'i prince des soupçons qu'ils y avaient déjà nourris si longtemps. Tous demaiiilaieiil la rupture du traité et une guerre franche et loyale, en place de celle alliame fausse cl traîtresse; 'l'anneiiny seul, malgré sa haine bien connue conln* le due, suppli.iit le dauphin de rerlamer une seconde enirevuf avant d'avoir recours à aucune démonstration liosllle.

Le dauphin prit une résolution qui conciliait à la fols les deux arls : il vent avec une pulssanee de vingt mille comballans a Montereau, alln d être prêt .1 la fois à traiter, si

le duc aiceplait I; uvrlle entrevue, ou ft recummenier les

hostilités H il la refusait. 'Liiiiiegny, qui, an grand élonnemcnl de tous ceux qui connaissaient son caractère décidé, avait constamment été pr>ur 1rs moyens conciliateurs, fui envoyé. l Troyes, où nous avons dit qu'était le due : Il portail a celui-ci des lettre» signées du dauphin, qui lixaieni Montereau pour le lieu de la nouvelle entrevue ; et, nimme U n') avait pas de pLier au château pour Uuclillel et sa suit«, le sire de t.yac lui ilonna I hospllalilé.

Le duc acfrpla l'entrevue, mais II y mil pour ronrtliton

I que le dauphin viendrait à Troyes, où étaient le roi et II reine. Tauneguy revint à Montereau.

Le dauphin et ceux qui l'entouraient étalent d'avis de prendre la réponse du duc pour une déclaration de guerre et

; de recourir aux armes. Tanneguy seul, inlaligable, impassible, offrait au dauphin de faire de nouvelles dcroarcbes, et

; s'opposait avec entêtement à toute mesure hostile. Ceux qui

i savaient (|uelle haine il y avait au fond du cœur de cet homme contre le duc Jean n'y comprenaient plus rien : iU le croyaient gagné comme tant d'autres l'avaient été, et faisaient part de leurs soupçons au dauphin; iiiais celui-ci le. rapportait aussitôt à Tanneguy, en lui disant :

I — rs'est-ce pas, mon père, que tu ne me trahiras pas? Enlin arriva une lettre du sire de Gyac ; grâce à ses ins

' tani es, le duc était chaque jour moins éloigné de venir traiter avec le dauphin ; celte lettre étonna tout le monde, ex-

j cepté Tanneguy, qui paraissait s'y attendre.

' En consé<|ueiice, Duchitel retourna à Troyes au nom du

I dauphin ; il proposa au duc le pont de Montereau comme le lieu le plus favorable à l'entrevue. Il était autorisé à s'engager, au nom du dauphin, à livrer au duc le ch.'iteau et la rive droite de la Seine, avec liberté de celui-ci de loger, dans celte forteresse et dans les maisons bâties sur cette rive, tout autant de gens d'armes qu'il le croirait nécessaire. Le dauphin se réservait la ville et la rive gauche : quant à la langue de terre qui se trouvait entre l'Yonne et la Seine, c'était un terrain neutre qui ne devait appartenir à personne; et comme à cette épo(|ue, ù l'exception d'un moulin Isolé qui s'élevait aux bords de l'Yonne, il était complètement inhabité, il était facile de s'assurer qu'aucune surprise n'y serait préparée.

Le duc accepta ces condilions ; il promit de partir pour Bray-sur-Seine le 9 septembre. Le Kl devait avoir lieu l'entrevue, et le sire de Gyac, qui possédait toujours la confiance du duc, fut choisi par lu: pour accompagner Tanneguy et veiller à ce que toutes sûretés fussent prises aussi bien d'une part que de l'autre.

Maintenant il faut que nos lecteurs jettent un coup-d'oeil avec nous sur la position topographique de la ville de Montereau, alin que nous les fassions assister, autant qu'il est en notre pouvoir, à la scène qui va se passer sur ce pont, aui)uel Napoléon, en 4814, a raltacbé un second souvenir historique.

I^ ville de Montereau est située à vingt lieues à peu près de Paris, au connuent de l'Yonne et de la Seine, où la première de ces deux rivières perd son nom en se jetant dau> l'autre. ,*«i l'on remonte, eu partant de Paris, le cours du fleuve qui le traverse, ou aura, en arrivant en vue de Montereau, a gauche, la montagne élevée de Surville, sur laquelle était bâti le ch^lteau, et au pied de celte montagne, une espèce de faubourg sépare de la ville par le fleuve : c'est ce coté qu'on avait olfcrt au duc de Bourgogne.

En face de soi, on découvrira, simulant l'angle le plus aigu d'un \', et à peu près dans la position où se trouve à l'arls la pointe du Pont-Neuf ou furent brûlés les 'J'empllers, la langue de terre par laiiuellc le duc devait arriver, venant de Bray-sur-.Seiiie, langue de terre qui va toujours s'élargissant cntie le fleuve et la rivière qui la bordent, jusqu'à ce que la Seine jaillisse de terre a Baigneux-lesiuifs, et que I Yonne prenne sa source non loin de l'endroit où était située l'ancienne Kibracle, cl où de nos jours sVIève la ville d'Aulun.

A droite, la cité tout entière se déploieia gracieusement coiii'hec au milieu de ses moissons et de ses vignes, dont le lapis bariolé s'élend .1 perte de vM sur le.H riches plaines du (iaiinais.

Le poni sur lequel devait avoir Heu l'enlrrtiie Joint rnrort aujourd'hui, en parlant de gauche à droite, le faubouig ;• ia ville, et traverse d'abord le fleuve, ensuite la rivière, posant, a l'enilroii de leur jonriion. un de ses pieds massifs sur It pointe de terre dont nous avons parlé.

Ce fui sur la partie droite du pont, au-dessus de la rtvlète d'Yonne, qu'on éleva nour l'enln-viie nue e.-|)èce dt (•;e IV (4iarpenle, avec deux portes npposér», qui, ilr clM*

que cOté, se fermaient au moyen d'une barrière à tn is traverses; deux autres barrières avaient encore été placées, 'une à l'extréniilé du pont, du cùté de la ville, l'autre un peu en-deçà du ctieniin par le(iuel devait arriver le duc. Tous ces préparatifs furent iKlliveniont faits dans la journée du 9.

Notre espèce humaine est ù la fois si faible et si orgueilleuse, que chaque fois que s'accomplit ici-bas un de ces événemens qui secouent un empire, renversent une dynastie, bouleversent un royaume, elle croit que le ciel, intéressé à nos pauvres passions et à nos misérables cataclysmes, change pour nous le cours des astres, l'ordre des saisons *, et nous envoie certains signes à l'aide desquels l'homme pourrait, s'il n'était si aveugle, se soustraire à sa destinée : peut-être aussi les grands événemens une fois révolus, ceux qui y survivent, ceux qui les ont vus s'accomplir sous leurs yeux, se rappelant les moindres circonstances ipii les ont précédés, y trouvent-ils avec la catastrophe une coïncidence que le fait de l'événement seul a pu leur donner, tandis que sans cet événement, les circonstances qui le précédaient eussent été perdues dans la foule de ces inliniment petits ineidens, qui, réunis, forment la chaîne de ce tissu mystérieux qu'on appelle la vie humaine.

En tous cas, voici ce que les hommes qui ont vu ces choses singulières ont raconté ; voici ce que d'après eux d'autres ont écrit :

Le 10 septembre, ù une heure après midi, le duc monta à cheval dans la cour de la maison où il s'était logé, :i Biay- Isur-Seine. 11 avait ù sa droite le sire de Gyac, et à sa gauche le seigneur de Noailles. Son chien favori avait hurlé lamentablement toute la nuit; et, voyant son maître prêt a partir, il s'élançait hors de la niche où il était attaché, les yeux ardens et le poil hérissé; enlin, lorsque le duc, après avoir salué une dernière fois la dame de Gyac, qui de sa fenêtre assistait au départ du cortège, se mit en marche, le chien lit un tel elVort qu'il rompit sa double chaîne de fer; et, au moment où le cheval allait francliir le seuil de la porte, il se jeta à son poitrail et le mordit «i cruelleiiient quo le cheval se cabra et faillit faire perdre les arçons a sou cavalier. De Gyac, impatient, voulut l'écarter avec un fouet qu'il portait, mais le chien ne tint aucun compte des cuuiis ([u'il recevait, et se jeta de nouveau à la gorge du cheval du duc; celui-ci, le croyant enragé, piit une petite hache d'armes qu'il portait à l'arçon de sa selle et lui fendit la tête, le chien jeta un cri et alla en roulant expirtv sur le seuil de la porte, comme pour en défendre encore le passage : le duc, avec un soupir d(^ regret, lit sauter son cheval par-dfssns le corps du tidele animal.

Vingt pas plus loin, un vieux juif, qui était de sa maison et qui se mêlait de l'œuvre de magie, sortit lout-ii-coup de derrière un mur, arrêta le cheval du duc i)ar la bride et lui dit:

— Monseigneur, au nom de Dieu, n'allez pas pins loin.

— Que me veux-tu, juif? dit le duc en s'ar^êtant.

— Monseigneur, reprit le juif, j'ai passé la nuit ;i consulter les astii?s, et la science dit que si vous allez a Monlereau, vous n'en reviendrez pas.

Et il tenait le cheval au mors pour l'empêcher d'avancer.

— Qu'en dis-ln, de Gyac? dit le diu-, en se retournant vers son jeune favori.

— Je dis, répondit celui-ci, la rongeur de l'impatience au front, je dis que ce juif est un fou qu'il faut traiter comme rolre chien, si vous ne voulez pas (|ue son contact immonde rous force à (luchiue pénitence de huit jours.

— Laisse-moi, juif ! dit le duc pensit en lui faisant dou- »ment signe de le laisser passer.

— Arrière, juif! s'ciria de G\ac en heurtant le vieillard do poitrail de son cheval, et en l'envoyant rouler a dix pas;

arrière! N'entends-lu pas monseigneur qui t'ordoiin« du i4cher la bride de so!i cheval ?

Le duc passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage ; et, jetant un dernier regard sur le juif étendu sans connaissance sur le revers de la route, il continua son chemin.

Trois quarts d'heure après, le duc arriva au château de Montereau. Avant de descendre de cheval, il donna l'ordre à deux cents hommes d'armes et à cent archers de se loger dans le faubourg, et de s'emparer de la tête du pont ; Jacques de La l.im&, grand-maître des arbalétriers, reçut le commandement de cette petite troupe.

En ce moment, Tanneguy vint vers le due, et lui dit que le dauphin l'attendait sur le pont depuis près d'une heure. Le duc répondit qu'il y allait; au même instant, un de •< serviteurs tout efiaré accourut et lui parla tout bas. Le duc se tourna vers Duchâlel.

— Par le saint jour de Dieu! dit-il, chacun s'est donné mot aujourd'hui pour nous entretenir de trahison ; Duchâtel, êtes-vous bien sur que notre personne ne court aucun risque, car vous feriez bien mal demous tromper?

— Mon très redouté seigneur, répondit Tanneguy, j'aimerais mieux être mort et damné que de faire trahison à vous ou à nul autre ; n'ayez donc aucune crainte, car monseigneur le dauphin ne vous veut aucun mal.

— Eh bien ! r.ous irons donc, dit le duc, nous (ianl à Dieu, — il leva les yeux au ciel, — et à vous, continua-I-il en fixant sur Tanneguy un de ces regards perçans qui n appartenaient qu'à lui. Tanneguy le soutint sans baisser la \ue.

Alors celui-ci présenta au duc le |)archemin sur lequel étaient inscrits les noms des dix hommes d'arrees (yii devaient accomi'imner le dauphin : ils étaient ir écrits dans l'ordre suivant ;

Le vicomte de A'arbonne, Pierre de P.eauveau, Robert de Loire, Tanneguy Duchâlel, Barbazan, Guillaume Le Bouleiller, Guy d'Avaugour, Olivier Layel, Varennes et Frollier.

Tanneguy reçut en échange la liste du duc. Ceux qu'il avait appelés à l'horyiur de le suivre étaient :

Monseigneur (Chartes de fiourbon, le seigneur de Noailles, Jean de Fribourg, le seigneur de Saint-Georges, le seigneur de !\Ioniagu, nu'ssirc Antoine du N'ergy, le seigneur d'Ancre, messire Guy de Pontarlier, nu>ssire Charles de Lens et messire Pierre de Gyac. De plus, chacun devait amener avec lui son secrétaire. Tanneguy emporta celle liste. Derrière lui le duc se mit en roule ; our descendre du château au pont; il était à pied, avait la tête couverte d'un chaperon de velours noir, portail pour arme défensive un simple liaubergeon de mailles, et pour arme défensive, une faible épée à riche ciselure et à poignée dorée *.

En arrivant à la tête du pont, Jacques de La Lime lui dit qu'il avait vu beaucoup de gens armés entrer dans une maison de la ville qui touchait à l'autre exirèmiié du pont, et qu'en l'apercevant, lorsqu'il avait pris poste avec sa troupe, ces gens s'étaient hàlés de fermtr les fenêtres de celle maison.

— Allez voir si cela est vrai, de Gyac, dit le duc; je vous attendrai ici.

De Gyac prit le chemin du pont , traversa les barrièirs, passa au milieu de la loge en charpente, arriva :') la maison désignée et en ouvrit la porte. T;innegny y donnait des instructions a une vingtaine de soldats armes de toutes pièces*

— Kli bien'? dit Tanneguy en l'apercevanl.

— Etes-vous prêts? rêpondii de Gyac.

— Oui, mainlenanl il peut venir.

De Gyac retourna vers le duc.

— Le grand-maiiro a mal vu, monseigneur, dil-il; il n'y a personne dans cette m.iison.

i e duc se mil en marche. Il dépassa la première barrière, qui se referma aussitôt derrière lui. Cela lui donna quel-

Le II seplomliro, il lomha assez de neiso pour couvrir le» chaniii- Ma liaiilcm- de deux ou iniis poiu-cs. Tonte la vendange, qui n'éiail point eiieere l'aile, fui iierdne.

• Ou montre encore aujourd'hui !t Moulorou colU" èD»V pendue dans l'église.

or:r\'RF^ compi.ètfs D'Ai-KXANnnr, dumas.

ques soupçons; mais comme il vit devant lui Tanneguy el , le sire de Beauveau, qui étaient venus à sa rencontre, il ne | voulut pas reculer. Il prêta son serment d'une voix ferme; et montrant au sire de Beauveau sa légère cotte de mailles el sa faible épée :

— Vous voyez, monsieur, comme je viens; — d'ailleurs, continua-t-il en se lournaiil vers Ducliâiel en lui frappant , sur l'épaule : /'oici en qui je me fie.

Le jeune dauphin était déjà dans la loge en charpente au milieu du pont : il portait une robe longue de velours bleu clair garnie de martre, un boiinel de la forme à peu près de nos casquettes de chasse modernes, dont le fond était entouré d'une petit'' couronne de flewrs do lis d'nr; la visière el les rebords étaient de fourrure pareille à celle de la robe.

En apercevant le prince, les doutes du duc de Bourgogr-e b'cNaiiouircnl; il marcha dioitù lui, entra sous la tente, remarqua (pie, contre les usai;i's. il n'y avait point de barrière au milieu pour séparer les deux partis : niais, sans doute, il crut que c'était un oubli, car il n'en lit pas même l'observatiûD. Quand les dix seigneurs qui l'accompagnaient furent entrés à sa suite, on f^rma les deux barrières.

A peine s il y avait dans cette étroite tente un espace suffisant pour que les vingt-qualre personnes qui y étaient enferraces pussent y tenir, même debout ; liouiguignons et Français étaient mêlés au point de se loucher. Le duc ôla son chaperon, et mil le genou gauche en terre devant le dauphin.

— Je suis venu ù vos ordres, monseigneur, dit-il, quoique quelques-uns m'aient assuré (juc cdie eniievue n'avait été demandée par vous qu'à l'effel de me faire des reproches; j'espère que cela n'est pas, monseigneur, no les ayant pas mérités.

Le dauphin croisa ses deux bras, snns l'eiubrasser ni le rele\er, comme il avait fait à la preniière entrevue.

— Vous vous êtes trompé, monsieur le duc, dit-il d'une voix sévère; oui, nous avons de graves reproches ù vous faire, car vous avez mal tenu la |)roniesse que vous nous avii'7. engagée Vous m'avez lni>;-é prendre ma ville de Pon- } toise, qui est la clef de Paris; ei, aulieu de vous jeter dans la capitale pour la défendre ou y mourir, comme vous le deviez en sujet loyal, vous avez fui à Troyes.

— Fui, monseigneur ! dit le duc en lres.saillant de tout son corps à celle expression outrageante.

— Oui, fui, répéta le dauphin appuyant sur le mol. — Vous avez...

Le duc se releva, ne croyant pas sans doulc devoir en entendre davantage; et, comme dans l'humble posture qu'il avait prise, une des ciselures de la poignée de son épée s'était accrnchép a une maille de son baubergeon, il voulut faire reprendre à <etle arme sa position veriicale : le dauphin recula d'un pas, ne sachant pas quelle était l'intention du duc en touchant son épée.

— Ah' vous portez la main â voire épée en présence de votre niaitrel s'écria Boherl de Loire en se jetant entre le duc et le dauphin.

Le duc voulut parler, l'anneguy se baissa, ramassa une courte hriche carhée derrière la tapisserie ; puis se re<lres- .sant de louli- sa hauteur : Il est lempi ! dit-il en levant sa hache sur la tête du dui'.

Le duc vil le coup qui le menaçait; il vnulut le parer de '.i main gauche, tandis qu'il portait la droite A la garde de son épée, mais il n'eut pas même le temps de la lirrr la liarhe de Ta-nruiiy luniba, abaltaiil la main gauche du ilnu, cl du menu- coup lui fendant la lêle depuis la pommelle de la Joue jusqu'au bas du menton.

IjP duc resta encore un instant debout, comme un rhène 4ui ne peut tomber . alors Bobert de Loire lui plongea son poignard dans la gorge et l'y laissa.

Le duc Jeta un cri, étendit Iph bras el alla tomber aux pieds 4e Gyar.

Il y eut alors une grande rlameur el une nlTrensp mêlCr, car dans retif lenio où deux hommes auraient eu .1 peine de la (ilace pnur se ballre, vingt hommes se ruèrent les uns sur le* aulrrs. In moment, on ne put illsiluKuer au-deuxus dp

toutes ces têtes que des mains, des haches et des épées. ^ Français criaient : Tue! tue! à morti Les Bourguignons criaient : Trahison ! trahison! :darme! Les étincelles jaillissaient des armes qui se rencontraienl, le sang s'élançait des blessures. Le dauphin, épouvanté, s'était jeté le haut du corps en dehors de la barrière. A ses cris, le président Louvet arriva, le prit par-dessous les épaules, le lira dehors, ei l'entraina presque évanoui vers la ville: sa robe de velours bleu était toute ruisselante du sang du duc de Bourgogne, qui avait rejailli jusque sur lui.

Cependant, le sire de I\li>ntagu, qui était au duc, éUit parvenu i\ escalader la barrière, et criait : Alarme ! De Noailles allait la franchir aussi, lorsijue Narbonne lui fendit le derrière de la tête , il tomba hors de la tente et expira presque aussitôt, le seigneur de Saint-Georges était profondément blessé au côté droit d'un coup de pointe de hache ; le seigneur d'Ancre avait la main fendue.

Cependant le combat et les cris continuaient dans la lenle ; on marchait sur le duc mourant, que nul ne songeait à secourir. Jusqu'alors, les D;'U|)hinûis, mieux armés, avaient le dessus ; mais aux cris du seigneur de Montaigu, Ânto>ne de Thoulongeon, Simon Othelimer. Sambulieret Jean d'Frmay accoururent, s'approchèrent de la loge, el landis quii trois d'entre eux danlaient leurs épées à ceux du dedans, le quatrième rompait la barrière. De leur côté, les hommes cachés dans la maison sortirent el arrivèrent en aide aux Dauphinois. Les Bourguignons, voyant que toute résistance elail Inutile, prirent la fuite par la barrière brisée. Les Dauphinois les poursuivirenl, et trois personnes seulement resièreni sous la tenle vide et ensanglantée.

l^'élait le duc de Bourgogne, étendu et mourant; c'était Pierre de Gyac, debout , les bras croisés et le regardant mourir; c'était enlin Olivier Layet, qui, louché des souffrances de ce malheu.eux prince, soulevait son baubergeon pour l'achever par-dessous avec son épée. Mais de Gyar ne voulait pas voir abréger cette agonie, dont chaque convulsion lui apparlenail ; et, lorsqu'il reconnut l'intention d'Olivier, d'un violent coup de pied il lui lit voler son épée des mains. Olivier étonné leva la tète.

— Eh ! sangdieu ! lui dit en riant de Gyac, laissez donc ce pauvre prince mourir tranquille

Puis, lorsque le duc eut rendu le dernier soupir, il lui mit la main sur le cœur pour s'assurer qu'il était bien mon ; el, comme le reste l'inquiétait peu, il disparut sans que personne fit attention à lui.

t:e|iendanl les Dauphinois, après avoir poursuivi les Bourguignons jusqu'au i)ied du château, revinrenl sur leurs paî. Ils trouvèr'nl le corps du duc éteudu A la place où ils l'avaient laissé, el près de lui le curé de Moniereau, qui, les genoux dans le sang, lui disait les prières des nions Les gens du dauphin voulurent lui arracher ce cadavre el le Jeter il la rivière; mais le prêtre leva son crueilix sur le duc, el nienaça de la colère du ciel quiconque oserait loucher ce. pauvre corps, doiil l'Ame riait si violemment sortie. Alors Cœsiiierel, bAiard de Tanneguy. lui détacha du pied un de ses éperons d'or, jurant de le porter désormais comme un ordre de chevalerie; et les valets du dautihin, suivant cet exemple, arrachèrent les bagues dont ses mains étaient ( • iverlcs, ainsi que la inagnilique cliaine d or qui pendait .i son cou.

Le prêtre resta Ifi jusqu'.*) n:inuil ; puis k cette heiiro si ulemeni. avec l'aide de deux luuiimes, il porta le corps dan» nn moulin, près du pont, le dépi>>a sur une table et runlinua de prier près de lui jusqu'au leiideniain malin. A huit heures, le duc fui mis en terre, en l'énliso Notre Dame, devant l'autel Salnl-I.iiiiis ; il ètall revêtu de sou pourpoint el de se» housseanx. .sa barelle éiait Urée sur son visage; aucune r^rémoipc rellRleuse n'irc inip.i;:i)n l'Inhumalion : ccpco'ianl. pour le repos de son âme, il fui dit doiue messes pendant les trois Jours qui suivirent son assassinai.

Ainsi tomba par Irahisnn le puissant dur de Bourgogne, surnumm'* Jean-sanspenr Vuiv ans auparavant, il avait aussi par trahison frappé le dur d'Orléans des m.' mes ouips dont II venait d'être alielnl A son tour; il avait commande

ISABEI. DE BWFËRE.

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de lui abattre la main gauche, et sa main gauche, à lui, ^tait tombée; il lui avait fait fendre la tète d'un coup de hache, et sa tête venait d'être ouverte par la même blessure, faite par la même arme. Les gens religieux et croyans virent dan^ cette coïncidence singulière une application de ces paroles du Christ : " Celui qui frappe de l'épèe périra par lépée. » Depuis que le duc d'Orléans était tomhéparses ordres, la guerre civile avait, comme un vautour affamé, rongé sans relâche le cœur du royaume. Le duit .lean lui-même, comme s'il traînait avec Un la punition de son homicide, n'avait pas eu, depuis qu'il l'avait commis , un seul instant de repos : sa renommée avait subi mille affronts, son !)onheur avait souffert mille atteintes; il était devenil déliant, irrésolu, timide même.

La hache de Tanneguy liucln'ilil porta le premier coupa l'édilice féodal de la monarchie capétienne; elle abattit avec fracas la plus forte colonne de cette grande vassalité qui en soutenait la voûte : un in.'^lant le temple cracjua, et l'on put croire qu'il allait s'écrouler; mais pour le soutenir restaient encore debout les ducs di' liretagne, les comtes d'Armagnac, les ducs de Lorraine et les rois d'Anjou, le dauphin, au lieu d'un allié incertain qu'il avait dans le père, gagna dans le lils un ennemi déclaré : la réunion du comte de Charolais aux Anglais poussa la France jusqu'au bord de l'iibime; mais l'usurpation du duc Jean, (jui ne pouvait se faire que parla cession perpétuelle aux Anglais de la Normandie et de la Guyenne, l'y eUt sans aucun doute précipitée.

Quant à Tanneguy Dut liâlel, c'est un de ces hopimes de tète et de cœur, de courage et d'exécution, dont l'histoire coule en bronze les rares statues; son dévoùnieut à la dynastie le conduisit à l'assassinat : ce fut sa vertu qui lit son crime. H commit le meurtre au prolit d'un autre, et en garda pour lui la responsabilité : sou action est de celles que les hommes ne jugent pas, que Dieu pèse, que le résultat absout. Simple chevalier, il lui fut donné de touilicr deux fuis aux destinées presque accomplies de l'État et de les changer eulièrcment : la nuit où il enleva le dauphin de l'iiùtel Saint- Paul, il sauva la monarchie; le jour où il frap|ialeducde Bourgogne à Montereau, il lit plus piicore, il sauva la France *.

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